DISCOURS SUR LE COMPTABILISME
M. SoLVAY. — Messieurs, l'honorable auteur du rapport fait au nom de la section centrale de la Chambre des représentants sur la question qui nous occupe a bien voulu dire un mot du comptabilisme dans son travail, ce dont je le remercie. Jugeant en infaillible, ce qui est dans les règles, il l'a qualifié de progrès à rebours, et je l'en remercie encore. Mais il n'a pas été jusqu'à dire que le comptabilisme, absolument faux en lui-même, constitue la dernière des utopies, et cela manque à mon bonheur.
L'honorable M. Delbeke, qui évidemment a voulu être agréable à un de ses collègues du parlement en s'arrêtant en chemin, ignore naturellement tout le plaisir que l'on peut faire éprouver à de vieux réalisateurs quand on les qualifie franchement, carrément d'utopistes. S'il avait réfléchi que c'est là une façon de les faire, en quelque sorte, revivre en leur rappelant leur jeunesse par identité de situation, il eût voulu, j'en suis sûr, accroître mon plaisir en me châtiant davantage.
Mais l'utopie, Messieurs, n'est que la phase préparatoire de la toute grande réalisation : il n'y a pas utopie à l'origine des petites découvertes. Et quel est, parmi les grands progrès réalisés, celui qui n'a pas été préalablement qualifié d'utopique? Ne sont donc pas à plaindre ceux qui, pouvant apprécier leurs conceptions antérieures par des faits confirmatifs survenus, ont entendu et entendent encore résonner ce mot à leurs oreilles, car ils obtiennent ainsi le jugement d'autrui sur leur œuvre. Quant à ceux qui se complaisent irrémédiablement dans le seul milieu qui les touche, ils ignorent généralement ce qui précède.
(1) Discours prononcé au Sénat au cours de la séance du 22 mars 1900. Extrait des Annales parlementaires ; reproduit dans les Annales de l'Institut des Sciences sociales, 1900.
Que la société peut se réjouir, Messieurs, de n'avoir pas été exclusivement composée de leur élément et combien elle gagnerait si, éclairée qu'elle est par la connaissance du fait d'évolution que j'indique, elle prenait l'habitude de travailler sur l'heure à la réalisation des bonnes utopies qui lui sont signalées!
Mais venons-en au projet de loi.
Quand on veut voir très clair dans une question d'application progressive, il n'y a rien de tel que de soumettre cette question à un examen de principe, car principe reconnu implique direction à suivre, ce qui est chose essentielle. Ne s'occuper même que du fond d'une question d'application progressive et l'éclairer, en en abandonnant les détails à des spécialistes, c'est généralement faire de la grande besogne. Aucun corps constitué, mieux que le Sénat, n'est apte à s'occuper de questions de principes ; de par sa haute situation, qui lui assigne une grande mission, il doit le faire. Je me propose donc. Messieurs, de vous parler principes à propos de la Banque Nationale, mais je me hâte de dire que je le ferai en quelques mots seulement, comme toujours, et que je ne reviendrai pas sur les trois brochures que j'ai eu l'honneur d'adresser au Sénat et à la Chambre il y a quelque temps déjà; il n'est, en effet, aucunement nécessaire d'entrer dans la plupart des considérations qui y sont développées pour aboutir au résultat que j'ai en vue.
Prenons d'abord l'encaisse de la Banque Nationale. Elle était, à l'origine, et demeure encore aujourd'hui, mais à un moindre degré, la garantie qui doit couvrir l'émission de papier valant monnaie à laquelle la Banque se livre. Cette encaisse est en or et en argent, soit monnayés, soit en lingots; mais n'est-il pas évident pour chacun que, si elle était en toute autre marchandise de valeur aussi ferme que celle de l'or et de l'argent, l'émission serait tout aussi sérieusement couverte qu'elle l'est dans les conditions actuelles. A plus forte raison, par conséquent, si elle était représentée par des hectares de terre, des maisons, etc., c'est-à-dire par des immeubles. Je veux dire que si la Banque avait dans ses caisses des titres hypothécaires couvrant largement ses émissions, elle serait aussi et même plus garantie que maintenant et il en serait de
même pour tout le monde en relation avec elle. Il est, de plus, certain que l'on pourrait aller, dans ce cas, jusqu'à substituer intégralement le papier au métal circulatoire, ce dernier disparaissant alors définitivement.
J'ai prévu que, lorsque le système comptabiliste que je préconise sera intégralement appliqué — et peut-être avant cela — on pourra se passer de l'acte hypothécaire en question : une loi établirait que tout immeuble garantit de droit la circulation comptabiHste de son propriétaire. Il en résulterait que l'acquiescement de la banque comptabiliste devrait être préalablement réclamé en cas d'aliénation; la mesure étant générale, n'aurait rien de grevant ; elle ne serait pas non plus vexatoire puisque la banque, connaissant à tout instant la circulation comptabiliste de chacun, délivrerait sur l'heure les permis d'aliénation qui lui seraient réclamés.
Mais il faut envisager que la banque ne se bornerait pas à accepter des immeubles comme garantie comptabiHste; elle admettrait aussi des titres de fonds d'Etat et, plus tard, des titres du fonds de participation aux affaires générales dont j'ai proposé la création dans mon discours au Sénat du 27 décembre dernier. Et l'on peut être sûr qu'au fur et à mesure que la société s'épurerait par le comptabilisme et par l'adoption des principes productivistes que je défends, on irait plus loin encore.
Voilà donc un premier point acquis, car rien n'est plus élémentaire à envisager, me semble-t-il, qu'une Banque Nationale ayant délaissé complètement la monnaie, n'émettant plus que du papier valant monnaie et ayant toujours dans ses caisses des titres hypothécaires ou autres pour une somme largement équivalente ou très supérieure même à celle de l'émission.
Second point. Le papier émis de la sorte doit-il nécessairement circuler de mains en mains, servant successivement ainsi à un certain nombre d'opérations, ce qui a le grave inconvénient d'empêcher de se rendre compte du mouvement circulatoire général? Ne serait-il pas aussi simple de le garder indéfiniment par devers soi, ce qui supprimerait cet inconvénient, serait, je dirai, plus h3^giénique et offrirait les autres avantages considérables que j'ai signalés dans mes brochures?
La Banque Nationale a de vous une garantie immobilière de
plus de 10,000 francs par exemple; elle vous délivre un carnet ou plusieurs carnets renfermant un certain nombre de bons authentiques de tout import à votre choix et d'une valeur totale de 10,000 francs. Si vous présentez votre carnet au public, celui-ci sait que ces bons valent de l'argent. Ces derniers, en effet, sont représentés à la Banque Nationale par une valeur absolument sûre et ils représentent cette valeur absolument sûre dans votre carnet. Est-il indispensable de déchirer ces bons et de les remettre à celui à qui on veut effectuer un payement? Ne suffit-il pas que ce dernier oblitère sur votre carnet la somme qu'il doit toucher en y inscrivant son nom et que, pour plus de sûreté, vous lui en donniez acte en inscrivant le vôtre sur son carnet à lui, en regard d'une même somme y figurant à part de celle des imports? Evidemment, cela suffît et il n'y a aucunement à échanger de papier à cette occasion : cela est inutile. Le résultat d'une opération de payement ainsi effectuée avec votre acquiescement est que l'import de votre carnet est diminué authentiquement de la somme oblitérée, tandis que l'import du carnet de celui qui l'a reçue est provisoirement augmenté d'autant. Je dis provisoirement, parce qu'il est essentiel de remarquer que cette dernière opération — l'augmentation d'import — n'est pas authentique; le public ne sait pas si cet import particulier est couvert par une garantie ; c'est, en somme, une opération sous seing privé qui a besoin d'être approuvée, d'être authentiquée par la banque comptabiliste. En conséquence, quand le carnet du payé retournera à la Banque — et il peut y retourner à tout instant — si celle-ci trouve le nouvel import dûment valable, elle l'authentiquera en l'ajoutant définitivement aux imports authentiques antérieurs du carnet si le titulaire le réclame, sinon en l'ajoutant simplement au crédit de son compte de banque.
Il va sans dire que les carnets ne retournent à la Banque Nationale que lorsque leur import est épuisé ou à peu près épuisé par oblitération; ils peuvent donc servir longtemps. Et il n'y a pas, en principe du moins, d'intérêt qui court, puisque l'intérêt est inhérent au risque couru et à l'argent-marchandise, qu'il n'y a aucun risque pour la Banque et qu'il n'y a plus d'argent-marchandise en circulation, ni même du papier, d'après ce que nous venons de voir ; des chifiVes seuls circuleront doréna-
vant, sans libellation, sur du papier à soi appartenant : dernier stade de l'évolution du mécanisme de l'extinction des dettescréances.
C'est donc un second point acquis : il est inutile de faire circuler le papier. Nous sommes sortis de la période de l'échange, car enregistrer n'est pas échanger; et, s'il est vrai que l'on a toujours échangé et que l'on pourra toujours échanger, on reconnaît ainsi, par le fait, qu'il n'a jamais été et qu'il ne sera jamais en principe indispensable d'échanger. La notion de l'échange, fausse en elle-même si on l'envisage au point de vue nécessité, a donc fait son temps, elle est définitivement refoulée par la notion du compte qui existe implicitement au fond de tout achat et qui est destinée à faire voir enfin les phénomènes économiques sous leur vrai jour.
Nous arrivons au troisième et dernier point que j'ai en vue de traiter, la mise à exécution du système. Si ce que j'ai dit, à son sujet, est exact, Messieurs; si les avantages considérables qu'il doit procurer, que j'ai signalés antérieurement, sont réels; s'il est vrai que l'on doive inévitablement arriver au comptabilisme par la suite, comme je le pense, pourquoi ne pas en tenter dès maintenant un commencement d'application pour être les premiers à en tirer avantage? Nous voilà bien devenus les premiers en représentation proportionnelle ! Pourquoi le gouvernement n'engagerait-il pas ses agents ou ceux de la Banque Nationale d'abord, à étudier la question; ensuite, et s'il y a lieu, comme je le crois, à créer des carnets, des feuilles ou toute autre forme de papiers comptabilistes ; enfin, dans ce cas, à en recommander l'usage en tout premier lieu et pendant la phase transitoire des systèmes aux personnes offrant toute garantie, et cela moyennant perception par la Banque Nationale d'un certain intérêt au profit de l'Etat et pour couvrir sa gestion? Pourquoi ne pas entrer ainsi dans la voie qui conduit au définitif plutôt que de s'attarder dans quantité de voies intermédiaires que l'on préconise, qui sont moins simples, moins directes, moins avantageuses et qui auront certainement pour effet d'entraver l'avènement de ce grand progrès ?
Comme pour toute innovation qui dérange les idées régnantes et qu'il s'agit d'introduire dans l'usage public, il faudra du temps pour obtenir un résultat appréciable ; pourquoi ne pas
s'y prendre longtemps d'avance? Pourquoi, pour préciser davantage, ne pas commencer par faire étudier soigneusement — M. Hector Denis l'a bien fait! — le système de virements adopté en Autriche par la Caisse d'épargne associée en cela avec la poste, non pour introduire ce système tel quel en Belgique comme on l'a proposé — je ne suis pas de cet avis — mais pour démontrer, au contraire, par l'examen précis de cette acheminante application, que le vrai comptabilisme à circulation exclusive de chiffres est dès maintenant réalisable et bien plus facilement réalisable que ce système lui-même? Pourquoi, aussitôt après cette première étude, ne pas franchement réaliser chez nous ce vrai comptabilisme, mais sur une échelle modeste, soit topographiquement, soit comme minimum d'import, soit autrement, et comme l'a fait l'Autriche pour son système de virements? Pourquoi, enfin, et dans le but de voir dès l'abord absolument clair jusqu'au bout dans la question, ne pas faire une étude complète de ce que serait l'application intégrale du système pour tout le pays? Les bureaux de postes gagnent chaque jour de l'importance, ils s'accroissent constamment en nombre, ils accroissent constamment leurs attributions financières et l'on est obligé de prévoir que cela ira toujours en augmentant, que faudrait-il faire pour qu'ils deviennent tous comptabilistes? Quel est approximativement le nombre de payements qui s'effectuent journellement, en moyenne, dans le pays entier et que serait à peu près le travail journalier de contrôle ou de vérification de bureau de poste à bureau de poste qui incomberait à chaque bureau, travail plus simple que celui qui concerne la compensation et le virement actuellement effectués par les clearings devenus, par le fait, inutiles? On tirerait parti pour s'éclairer, je le répète, des éléments recueillis en Autriche et l'on ne compterait pas dans cette première investigation générale, les payements inférieurs à 5 francs que l'on supposerait devoir continuer à se faire en billon? Enfin, que coûterait l'organisation et le fonctionnement comptabilistes du pays entier; quelle épargne ce dernier réaliserait-il de ce chef et, en outre, que lui rapporterait cette application? On tiendrait compte, à cet égard, des éléments que j'ai déjà fournis et qui doivent être contrôlés.
Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, que c'est là un commen-
cernent d'application du système et une étude relative à son application intégrale ultérieure dont nous pouvons demander au gouvernement de s'occuper, que nous devons même lui demander eu égard à l'importance et à l'avenir de la question?
Car, pour rencontrer en passant les deux seules objections paraissant sérieuses qui aient été faites au système, c'est évidemment par manque de réflexion ou d'examen de la question que mon honorable chàtieur de la Chambre, tout en se montrant à ce moment-là favorable au comptabilisme, a dit de ce dernier que, « entre individus dénués de ressources connues ou supposées, il ne se comprend pas » : mais il se comprend comme le système monétaire se comprend, ni plus ni moins; un dénué de ressources meurt de faim actuellement s'il n'obtient du crédit d'un moins dénué que lui, et il en sera de même en comptabilisme; le mécanisme propre à l'octroi de la créance et à l'extinction de la dette seul aura changé, rien d'autre; l'observation n'a donc pas de portée.
Et ce doit être encore par manque de réflexion ou d'examen qu'il dit que le timbre comptabiliste et le poinçon, qu'il a tort d'assimiler à ce point de vue au carnet de chèques non authentiques ordinaire « seront des appâts à la fraude, à la contrefaçon, à la tromperie bien plus que la monnaie » ; c'est nécessairement le contraire qui est vrai, surtout en ce qui concerne le papier-monnaie, puisque, métallique ou fiduciaire, la monnaie est impersonnelle, tandis que toute valeur comptabiliste est personnelle, ce qui rend la découverte du fraudeur extrêmement prompte et facile; de plus, elle est délivrée par le bureau de poste spécial du ressort du bénéficiaire, qui connaît ce dernier, connaît sa situation courante et contrôle ses opérations à chaque rentrée du carnet. En comptabilisme généralisé et grâce au personnalisme de sa valeur, non seulement la fraude, la contrefaçon, la tromperie, mais encore le vol en général seront rendus pour ainsi dire impossibles par la raison que les auteurs ne sauront presque jamais échapper aux recherches faites pour les découvrir : cela se comprend de soi-même.
Dernière observation. Le gouvernement pourrait me dire, comme on me l'a déjà laissé entendre, au sujet des questions que je lui pose, qu'ayant fondé un Institut des Sciences sociales pour l'étude de questions du genre de celle qui m'occupe et
spécialement pour cette dernière, je suis en mesure de donner moi-même les solutions que je réclame du gouvernement. Je suis vraiment en assez désagréable situation, car on oublie que je me trouve vis-à-vis de l'Institut, comme je le suis vis-à-vis du Sénat, du gouvernement et du public même. Je veux dire que je me trouve devant des hommes naturellement pleins de bonnes dispositions, mais néanmoins imprégnés, comme tous autres, des doctrines régnantes dont ils doivent préalablement se débarrasser.
Et ceci même doit être d'autant plus difficile que l'on est plus spécialiste et que l'on a pénétré plus profondément dans la notion de l'échange, dans celle de l'unité concrète de valeur, dans ce que l'on a appelé le problème de la valeur, etc., bagage très encombrant pour un comptabiliste. Il en résulte. Messieurs, que si l'Institut aide beaucoup à se rapprocher du but que je voudrais atteindre, il ne sait néanmoins agir aussi efficacement que je le voudrais à l'heure présente dans le sens d'une application franchement comptabiliste, les éminentes personnalités qui y travaillent ayant une tendance toute naturelle à s'arrêter à des conceptions et à des mesures intermédiaires dont elles ont, jusqu'à un certain point, classiquement et politiquement vécu.
C'est pourquoi. Messieurs, je fais appel au Sénat, au gouvernement et au public, en même temps qu'à l'Institut des Sciences sociales, prêt à rémunérer moi-même au besoin, comme il convient, tout chercheur compétent qui produirait une œuvre sérieuse dans le sens comptabiliste au point de vue réalisation, et aussi, je puis bien l'ajouter à l'occasion de cette discussion, dans le sens productiviste. Le Sénat m'excusera de prendre dans son sein une attitude qui n'est pas habituelle, mais elle est motivée, d'une part, par l'isolement politique que je subis en ce qui concerne ces deux questions; d'autre part, par l'entière conviction que j'ai d'être dans le vrai à leur égard; j'accomplis en conscience, en agissant ainsi, mon devoir de mandataire de la nation.
Certes, je me suis déjà permis de le faire remarquer, si toutes les questions courantes dont s'occupe régulièrement le Sénat, sont au plus haut point intéressantes, il n'est pas impossible de croire qu'il existe aussi des points de vue nouveaux et d'avenir
auxquels il y ait lieu pour lui de prendre intérêt. Les transformations que subissent tant d'objets, tant d'éléments sociaux, à notre époque de vertigineuse activité sont tellement puissantes qu'elles me paraissent motiver cette manière de penser.
La question comptabiliste est donc ainsi posée devant vous en acquit d'un devoir, Messieurs. Si elle vous intéresse, vous pourrez relire la première partie de ce discours dans les Annales parlementaires et vous constaterez, j'en suis sur, qu'elle renferme les éléments fondamentaux du comptabilisme, les seuls qu'il pût y avoir réelle utilité à vous communiquer aujourd'hui. C'eût été, en effet, manquer aux égards qui vous sont dus que de revenir sur des détails complémentaires que chacun de vous pourra envisager à sa façon et avec l'aide desquels vous pourrez toujours considérer la question dans son ensemble. Si, au contraire, cette question ne vous intéresse pas, vous m'en aurez donné accusé de réception en en tolérant l'exposé et je n'ai rien d'autre à réclamer de votre part.
J'aurai dit, largement dit et la tâche que je m'étais imposée à ce sujet pour mon temps de passage au Sénat sera accomplie. Quand le nombre de bonnes années que l'on peut avoir en perspective se restreint, on ne s'acharne plus, comme si l'on était jeune, à poursuivre à outrance une quelconque de ses idées, surtout si l'on ne peut être partie librement agissante comme on est partie pensante, surtout encore en politique, Messieurs, on se contente de la satisfaction intime que fait éprouver l'ouverture de voies que l'on croit découvrir, mais on ne parcourt pas toutes ces dernières, on se borne souvent à attendre de l'aide ou simplement même à espérer avoir des continuateurs.
LA THÉORIE DES ÉCHANGES ET LA iNOTION DU PRODUCTIVISME SOCIAL
Dans une note antérieure (i), j'ai fait voir qu'en poursuivant l'étude des phénomènes sociaux à l'aide des principes du Comptabilisme on arrivait à conclure que dans l'opération « vente-achat » d laquelle se ramène nécessairement et sans exception toute opération, quelle qu'elle soit, donnant lieu à paiement, il n'y a, et il ne saurait y avoir, directement ou indirectement, échange. Par le fait même, la notion de l'échange, qu'elle soit prise dans son acception stricte ou que sa signification soit prolongée ou étendue de quelque façon que ce soit au delà de l'interprétation directe, cesse d'avoir une raison d'être et doit nécessairement disparaître des théories de l'Economie sociale. Je crois en avoir fait une démonstration de principe; l'application du système comptabiliste en fournirait une incontestable vérification de fait.
En Comptabilisme, la quintessence d'une opération venteachat est celle-ci : le vendeur d'un objet constate que l'acheteur a socialement le pouvoir authentique de l'acquérir et qu'il pourra recevoir lui-même, socialement et non de l'acheteur, — mais par son intermédiaire, — le pouvoir acquisitif correspondant. Cela constaté, il vend.
Tout se fait socialement : c'est socialement que l'on obtient du pouvoir acquisitif et c'est socialement qu'on en perd. La personnalité de l'individu disparaît ainsi dans l'acte vente-achat. C'est, en réalité, la Société — Etat ou Collectivité — qui traite avec un porteur de pouvoir acquisitif considéré comme impersonnel. En principe, le vendeur peut ignorer l'acheteur.
(1) La Notion de l'Echange, la Notion du Compte social et la Notion du Droit social, p. 131.
L'exactitude de cette manière d'envisager les choses apparaît encore, et peut-être avec plus d'évidence, si on prend pour point de départ la « notion productiviste » que je cherche à introduire en Economie sociale et avec laquelle le Comptabilisme s'accorde absolument. En effet, la conception productiviste envisage la Société comme étant composée essentiellement de producteurs et de consommateurs, ce qui est conforme d'ailleurs à la réalité des faits. Elle montre que producteurs et consommateurs sont, en principe, individuellement indépendants les uns des autres et qu'il y a, en réalité, un Marché social auquel aboutit nécessairement la production intégrale. L'offre et la demande y sont socialement faites, la vente et l'achat socialement effectués. La consommation, considérée dans son ensemble, est elle-même sociale.
En principe, je le répète, les individus disparaissent les uns par rapport aux autres, ils ne se connaissent point, ils s'ignorent. Chacun d'eux travaille et produit pour la Société, c'està-dire pour l'ensemble des hommes — et non pour un homme plutôt que pour un autre — et il reçoit de la Société, et non d'individus déterminés, un pouvoir acquisitif proportionnel à ce qu'il a produit.
Dans une organisation économique de la Société idéalement parfaite, qui serait entièrement comptabiliste et productiviste et dont on peut concevoir le fonctionnement en faisant un petit effort d'esprit, le Marché social serait renseigné, d'une façon intégrale, sur tout ce qui se produit et s'offre, se consomme et se demande. Il n'y aurait plus de rapports contractuels nécessaires entre les producteurs et les consommateurs, car on peut imaginer que le comptable social lui-même soit devenu leur intermédiaire obligé.
C'est donc ce comptable social qui renseignerait les uns et les autres sur l'état du marché, qui recevrait les offres et les demandes, qui conclurait les affaires, ferait les contrats et en assurerait l'exécution, tiendrait les comptes; enfin, c'est lui surtout qui éteindrait les dettes-créances. Dans cet état de choses, il n'existerait même plus de prolongements du compte social sous forme de carnets comptabilistes ; ceux-ci auraient cessé d'exister et chaque particulier n'aurait plus que son compte social proprement dit.
On le voit, Vidée sociale, productiviste et comptabiliste, serait ainsi poussée aussi loin qu'il est possible de le faire ; on arriverait en quelque sorte à un fonctionnement social économique spiritualisé.
Il faut voir en ceci, non pas, comme certains paraissent le croire, une querelle de mots sur la notion de l'échange, un mode superficiel de présentation de la question économique, mais en réalité un changement de la hase même de l'Economie sociale. Et elle ne permet guère, on le reconnaîtra, de conserver une Théorie des Echanges quelle qu'elle soit, puisqu'elle exclut de façon absolue toute notion quelconque relative à l'existence de l'échange lui-même.
Et cependant, ce système ne mérite-t-il pas la préférence sur tout autre? A un véritable anarchisme économique des individus agissant au sein de la Société chacun pour leur propre compte, séparément, distinctement, dans toutes les directions, il substitue l'unité d'action, la concentration, la suprême organisation sociale et, par conséquent, la simplification et l'économie. La Société, prise dans son ensemble, — et je répète que la Société n'est qu^ économique si on V envisage au point de vue productiviste, — devient bien ainsi un véritable organisme perfectionné à l'extrême, renfermant le minimum de rouages, d'organes et de mouvements particuliers et capable, par suite, du maximum d'effet utile, épargnant à chaque homme le maximum de temps, lui accordant le maximum de loisir, lui laissant son entière initiative productiviste et la favorisant, réglant enfin toutes questions d'une façon nette et impeccable.
Quand donc les économistes — et il en est qui trouveraient des raisons de me prêter un peu d'entière attention — en faisant un effort dans la voie de la création et du progrès, s'apercevront-ils qu'en travaillant la question sociale impartialement et sans parti pris ainsi que je l'ai fait, je n'ai eu d'autre souci que de dégager les lois latentes suivant lesquelles l'évolution et le développement économique de la Société se sont accomplis jusqu'ici et qu'en renfermant ces lois dans les principes fondamentaux du Productivisme que je signale derechef à leur attention, j'ai apporté par le fait même à l'Economie sociale une base vraiment objective correspondant, je pense, exactement aux nécessités de notre époque et sur laquelle il
sera possible d'élever l'édifice d'une organisation sociale mondiale et définitive?
Quand se laisseront-ils aller à voir, tout bonnement, tout naturellement, qu'au milieu du chassé-croisé, et même, peut-on dire, de l'échevelé des théories actuelles, c'est exclusivement sur les principes du Comptabilisme et du Productivisme qu'il sufiit de s'appuyer fondamentalement pour résoudre de manière évolutive et rationnelle la brûlante Question sociale?
Peut-on vraiment considérer attentivement ces principes — mais il faut, pour le moins, les considérer attentivement! ■ — sans reconnaître qu'ils renferment en eux-mêmes tous les éléments de la seule Morale, de la seule Justice et du seul Droit sociaux UNIVERSELS, dont les Sociétés éprouvent à l'heure qu'il est, sans qu'elles s'en rendent bien compte, la si impérieuse nécessité? Morale, Justice et Droit sociaux qui seuls peuvent mener rapidement aux solutions unitaires, précises et incontestables de tous les problèmes nationaux et internationaux qui agitent notre siècle.
Et parmi les spécialistes, auxquels j'adresse un pressant réappel en présence de l'importance toujours plus grande que prend aujourd'hui la question sociale généralisée, la question de l'internationalisme, la question humanitaire en un mot, puisqu'il s'agit de chercher à constituer la Société mondiale, ne s'en trouvera-t-il pas dont les yeux se dessilleront et s'ouvriront à ce que je crois en conscience être la lumière destinée à éclairer le champ social?
Je le leur demande en vérité.