Instruction primaire obligatoire
i3. Développement et extension de l'instruction capacitaire productrice intégrale au delà des besoins reconnus de la production intégrale nationale, en vue de la diffusion universelle des capacités créées.
14. Rehaussement et développement de l'instruction supérieure scientifique positive avec la préoccupation constante de lui assurer la prépondérance sur toutes les autres formes d'instruction supérieure.
i5. Poursuite des moyens qui doivent permettre d'arriver au suffrage universel capacitaire producteur utile, le droit de vote devenant alors proportionnel à la valeur productrice utile de l'électeur : comptabilisme social.
16. Représentation proportionnelle généralisée utilisant le plus exactement possible les voix des électeurs (i).
17. Enseignement primaire des éléments constitutifs fondamentaux de l'univers, ainsi que des lois fondamentales qui les régissent et constituent la base du Déterminisme universel.
18. Enseignement primaire de la Morale sociale, qui est de vouloir le bien social, représenté par l'accroissement incessant du bien-être de l'homme universel moyen et de ne pas vouloir le mal social, représenté par le contraire de ce qui précède.
ig. Recherche de la marche à suivre pour arriver à la mise
(1) Le système de représentation exposé dans une lettre publiée dans l'Indépendance k'ige du 30 septembre 1897 apparaît comme pouvant être, dès à présent, utilement appliqué :
1° Les élections ont lieu par province;
2° Chaque parti obtient un nombre d'élus proportionnel au nombre total de voix qu'il émet;
3'' Chaque parti a pour élus effectifs les candidats qu'il a préférés, c'est-à-dire ceux qui ont obtenu le plus de voix et pour élus suppléants ses nu! ri s candidats, dans l'ordre des voix obtenues.
des locaux publics des cultes à la disposition des personnes ayant mission d'enseigner le Déterminisme universel et la Morale sociale.
20. Efforts à faire pour internationaliser l'adoption des principes de politique sociale qui précèdent, si le bien fondé que nous leur attribuons est reconnu, en vue d'habituer l'esprit public universel à l'idée d'une évolution sociale qui doit nécessairement s'accomplir et qui, en s'effectuant avec siireté sur ces bases, atteindrait peut-être un caractère scientifique d'unité et de gradation capable de rallier toutes les opinions éclairées et de donner ainsi une assise inébranlable à la paix sociale.
COMPTABILISME
ET
FIXITÉ DE L'UNITÉ DE VALEUR ABSTRAITE (i)
Quelques publications récemment parues me suggèrent les présentes considérations.
Je dois avoir mal présenté la question comptabiliste — ce qui n'aurait d'ailleurs rien d'étonnant, étant donné mon manque d'habitude en ces matières — si j'en juge par le peu de rapidité avec laquelle l'idée que j'ai cherché à émettre pénètre dans les esprits. Elle me paraissait pourtant si simple!
L'indépendance absolue de la valeur des choses par rapport à la monnaie, l'inutilité absolue, en principe, de la monnaie, dans la société, la fonction exacte de la monnaie, sont, d'après ce que j'ai pu constater, trois points de difficile assimilation.
Cependant, pour ce qui est du premier, y a-t-il rien de plus facile à reconnaître — est-il même possible de voir autrement? — que les choses valent par l'utilité matérielle ou intellectuelle qu'elles ont pour nous et en raison de cette utilité même, mais ne valent pas parce qu'il y a une monnaie. Il fut un temps où les peuples n'avaient pas de monnaie et il y a encore des peuples qui n'ont pas de monnaie, et néanmoins les choses ont chez eux la valeur propre qu'elles doivent avoir et qu'elles garderaient si, rien autre ne changeant, on y introduisait purement et simplement le système monétaire. La monnaie n'a donc été et n'est pour rien dans la détermination de la valeur des choses ; elle a aidé à la définir et c'est tout.
Les hommes, pour vivre et se perpétuer, ont besoin de se nourrir, de se vêtir, de se loger, de se protéger et, enfin, de se
(1) Annales de l'Institut des Sciences sociales, 189S.
distraire; c'est en ces cinq grandes nécessités que j'ai cru devoir, quant à moi, diviser la production et la consommation des hommes, lesquelles, grâce au dernier élément, distraction, renferment ainsi sans exception toutes les choses qui sont d'une utilité quelconque; les choses d'agrément intellectuel prenant même de la sorte un caractère d'utilité.
Pour se procurer, les uns chez les autres, ces choses utiles, les hommes doi\'ent effectuer des opérations que, d'une façon absolument générale, nous appellerons transactions.
Pour effectuer ces transactions plus facilement, abandonnant ainsi le troc, l'échange en nature, les hommes firent usage de choses qu'ils utilisaient, choisies parmi les plus rares, parmi celles ayant la plus grande valeur : l'or, l'argent, le cuivre. Ils prirent alors l'habitude de les échanger à chaque transaction contre les choses d'usage régulier qu'ils devaient se procurer dans la vie courante ; ils les monnayèrent même pour accroître la facilité de leur emploi.
La chose monnaie devint ainsi un moyen de transaction, l'outil de la transaction. Elle n'a pas d'autre rôle et, au fond, pas d'autre raison d'être. S'il ne fallait pas transactionner, il ne faudrait pas de monnaie; si l'on pouvait transactionner aussi bien d'une autre façon, elle deviendrait inutile. Et il serait important qu'il pût en être ainsi, car l'on se procure difficilement la chose monnaie et habituellement on ne le fait qu'en aliénant une chose ayant une utilité intrinsèque.
Or, précisément, il est possible de transactionner d'une autre manière et sans qu'il soit indispensable d'aliéner quoi que ce soit. Il suffit pour cela qu'à chaque transaction effectuée, au lieu de faire usage de la chose monnaie, on inscrive purement et simplement, on porte en compte des transactionneurs l'import de l'opération eftectuée, de telle sorte que l'avoir de celui qui a acquis la chose transactionnée soit grevé de la valeur de cette chose au profit de celui qui l'a vendue.
C'est ce que réalise le comptabilisme social.
Et comment le fait-il ? Fort simplement. L'établissement comptabiliste a, de fait et d'avance, hypothèque ou nantissement sur tous les biens des transactionneurs jusqu'à concurrence ou au delà de la valeur des opérations qu'ils effectueront. Il délivre des carnets de transaction, à feuilles fixes ou volantes,
permettant de transactionner sur place ou à distance. Ces carnets sont de véritables comptes courants portatifs, mais à import déterminé et qui, une fois oblitérés, retournent à l'établissement comptabiliste. Celui-ci porte alors le solde des opérations effectuées au compte général du possesseur du carnet et délivre à ce dernier un nouveau carnet.
Et ainsi de suite.
Tout peut marcher indéfiniment de la sorte; aussi bien qu'à l'heure actuelle, chacun possède et chacun a sa fortune garantie. Il n'y a là qu'un S3'stème plus perfectionné que le système actuel pour opérer les transactions, mais rien d'autre; selon moi, c'est même, pour une foule de raisons, le système transaciionniste définitif auquel la société doit nécessairement aboutir. Si l'ensemble des hommes l'adoptait, il n'y aurait plus de monnaie; s'il n'en était ainsi que pour certains pa3's, ceux-ci garderaient de la monnaie jusqu'à concurrence de l'import des transactions opérées avec les pays qui ne l'auraient pas encore adopté.
Le fond de la question monétaire n'est-il pas là? Est-elle autre chose, en effet, qu'une simple question de mécanisme transactionniste? Evidemment non, et toute autre façon d'envisager la question ne ferait qu'embrouiller les esprits alors qu'ils ne le sont déjà que trop.
C'est réfléchir au côté fondamental du sujet qu'il faut faire; c'est sortir de cette vieille idée de l'échange dans laquelle on nous a malheureusement entretenus et qui, quoi qu'on ait pu dire, n'est aucunement essentielle dans le problème transactionniste.
L'échange d'une chose monnayée contre une chose d'usage, premier progrès sur l'échange en nature, est évidemment, pour notre époque, un moyen encore barbare de transaction. Il fait voir la plus grande partie de ce qui constitue le domaine économique social sous un jour absolument faux et y porte la plus grande confusion.
Ce système doit être abandonné et remplacé par un mécanisme plus moderne, plus scientifique, vers lequel au surplus la société, depuis longtemps déjà, évolue d'elle-même à grands pas en substituant de plus en plus le papier et l'inscription à la monnaie. On ne peut plus tarder à reconnaître, j'en suis per-
suadé, que la notion de l'échange et son usage persistant ont donné lieu à une doctrine économique entièrement erronée; elle sera délaissée comme l'ont été tant de doctrines scientifiques.
En dehors de ces considérations générales sur le comptabilisme et pour rencontrer plus particulièrement l'opinion de M. Walras (i) qui n'admet pas la fixité de l'unité comptabiliste, je ferai remarquer que les objections qu'il formule tombent d'elles-mêmes s'il est reconnu, d'abord que la valeur des choses est indépendante de l'existence ou de la non-existence de la monnaie ainsi que je l'ai fait voir dans le quatrième paragraphe de cette note, et ensuite que le comptabilisme est d'application logique, ne fût-ce qu'en théorie. Il suffit d'y bien réfléchir pour s'en persuader.
La fiction mathématique dont je me suis servi pour démontrer, dans mes notes précédentes, l'invariabihté de l'unité comptabiliste était légitime. Il est exact qu'un être d'une capacité infinie pourrait, à un moment précis du temps, fixer à chaque endroit la valeur — valeur évidemment constante pendant tm temps infiniment coîirt — d'un nombre indéfini de choses à valeur variable, en fonction de la valeur d'une de ces choses prise pour unité. A partir de ce moment, cette unité ainsi choisie et employée, n'ayajit en en fait qn une réalité instantanée , resterait néanmoins indéfectible dans le temps et dans l'espace. Elle serait \ unité abstraite que nous avons cherché à définir et qui pourrait désormais servir, d'une manière constante et indéfinie, pour enregistrer les rapports de valeurs variables des choses, pour écriturer les transactions en excluant d'une manière radicale la notion et l'acte d'échange.
Sa fonction ne serait donc plus à proprement parler de fixer à chaque instant précis les valeurs absolues des choses, mais bien de permettre simplement et indéfiniment la notation, l'écriturement des transactions, quelles que soient les variations qu'ait pu subir dans le temps et dans l'espace la valeur propre des choses transactionnées.
(1) L. Walras. — * La Caisse d'épargne postale de Vienne die Comptabilisme social. » Revue d'Economie politique, mars lb93, et Annales de l'Institut des Sciinccs sociales, 1898.
Et, si telle est la signification exacte que nous donnons à l'unité comptabiliste abstraite, que nous voudrions voir se substituer à l'unité monétaire d'échange, nous pensons au surplus qu'elle est conforme à la réalité des choses et que l'unité abstraite de valeur existe vraiment.
Comment saurait-on, par exemple, que l'argent a baissé de valeur, que la pièce de 5 francs ne vaut réellement aujourd'hui que 3 francs à peu près, si ce que nous appelons le franc n'avait pas gardé sa valeur intégrale, prenant ainsi le caractère d'une unité absolue? Dira-t-on que c'est par comparaison avec la valeur de l'or qu'on le sait? Mais si la valeur de l'or est moins variable que celle de l'argent, elle varie néanmoins. Et croit-on que si l'étalon or n'avait jamais existé, nous n'en serions pas exactement au même point quant à la connaissance parfaite de la valeur actuelle réelle de la pièce de 5 francs? Poser la question, c'est la résoudre et dans le sens affirmatif naturellement : le métal a baissé de valeur, l'unité non, elle est invariable.
Et, d'ailleurs, pourquoi une unité de valeur, une fois fixée, admise, appliquée, pourrait-elle varier? Les transactions pourraient-elles produire cette variation de l'unité dégagée de son support matériel? Positivement ou négativement? En faveur du vendeur ou de l'acheteur? Ce jour, ce mois, cette année, ce siècle, ou le jour, le mois, l'année, le siècle prochain?
Certes, si après avoir fixé la valeur de toutes choses en fonction de la valeur d'une chose choisie comme unité on renonçait pendant un temps suffisant à faire usage de cette unité, la valeur qu'elle avait antérieurement pourrait s'oublier, et alors l'arbitraire interviendrait dans le choix qu'il faudrait faire d'une nouvelle unité destinée à fixer à nouveau la valeur des choses. De même, si l'application de cette nouvelle unité se discontinuait, on devrait, par la suite, faire choix arbitrairement encore d'une nouvelle unité. De la sorte, il est hors de doute que l'on arriverait à la dénaturation de l'unité primitivement choisie.
Mais rien de ceci n'a eu lieu dans le passé depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours; jamais, à aucune époque de l'histoire, on n'a cessé d'apprécier la valeur des choses avec îinc cûNtiiiuiié parfaite, non seulement chez nous, mais chez les
divers peuples. Or, on peut dire que l'unité actuelle existait, mais dissimulée, virtuelle, latente, à l'époque du troc, puisqu'à cette époque les rapports de valeur des choses existaient déjà. La filiation de l'unité de valeur primitive, latente, avec l'unité réelle actuelle est donc interrompue et, par suite, cette unité — dont le franc chez nous est simplement une multiplication ou une division — s'est en réalité conservée indéfectible, immuable. Le franc, le marc, la livre sont donc abstraits et dérivent en fait des premiers âges de l'humanité.
Le franc monnaie envisagé dépourvu de son métal, le franc numéraire, le franc de compte, le franc comptabiliste, le franc mesure, ayant le caractère immatériel qu'il doit avoir pour être exclusivement transactionniste, est invariable, il est demeuré absolument constant dans le temps et dans l'espace depuis qu'il a été établi et même antérieurement, alors qu'il n'était que virtuel. Mais le franc métal est variable et il a incessamment varié depuis son origine par rapport à ce franc numéraire invariable; et cela parce que le métal a une valeur et que le franc amétallique n'en a pas, étant abstrait, ne servant qu'à compter et mesurer.
Et n'en serait-il pas ainsi pour toute autre qualité des choses que leur valeur, pour la longueur et pour le poids par exemple, si, par impossible, dans les mêmes conditions d'évaluation incessante et continue, on pouvait admettre, d'un côté, que les unités de longueur et de poids, en ce qu'elles ont de matériel, fussent essentiellement et continuellement mouvantes et variables au lieu d'être des étalons immuables; de l'autre, que les dimensions et les densités de tout ce qui existe dans la nature fussent, comme la valeur des choses, incessamment et éminemment mouvantes et variables? N'y aurait-il pas alors des mètres et des kilogrammes abstraits et fixes? Evidemment.
Oui, il existe une unité de valeur abstraite qui est invariable dans le temps et dans l'espace. Il faudra dorénavant que l'on appuie sa manière de voir en toutes choses économiques sur cette base; on reconnaîtra bientôt qu'elle est aussi correcte qu'inébranlable. Et toutes les opinions que l'on s'est faites sur une foule de points, notamment en ce qui concerne les contractions et les dilatations monétaires, devront se modifier en
conséquence, ainsi que je l'ai fait voir dans une note précédente (i).
Ce que j'ai dit à ce sujet ne paraît pas, par parenthèse, avoir été exactement compris par M. Walras qui, après avoir cité une partie de la note que je viens de rappeler, conclut en disant : (c Ainsi, selon M. Solvay, dans le cas d'une monnaie fictive, la » valeur de la monnaie croît quand sa quantité diminue, mais » elle ne décroît pas quand sa quantité augmente. Cette affir- » mation paraît contradictoire; elle est en tout cas contraire à » la théorie de la monnaie. »
Une telle affirmation, réduite à ces termes, serait assurément contradictoire, mais elle ne résulte pas, telle quelle, du passage cité par M. Walras, passage dont il est nécessaire de préciser et compléter les termes en rappelant d'abord les lignes qui le précèdent immédiatement.
Je disais : « Le fait d'avoir associé à une véritable marchan- » dise l'unité de valeur enlève toute stabilité à la base de nos » appréciations sur la valeur des choses. Si le prix d'une mar- » chandise, telle que la main-d'œuvre ou la nourriture, s'élève » par rapport à ce qu'il était cinquante ans ou un siècle aupa- » ravant, par exemple, on se demande souvent si l'augmentation ■') est réelle ou si elle n'est pas une apparence due à la dimînu- » tion de valeur du métal support de l'unité : il résulte nettement » de ce qui précède que la variation de valeur du métal n'y est » pour rien si, bien entendu, on suppose que la quantité de vion- » naie en usage est demeurée exactement propo7'tionnelle ait besoin » des transactions. Mais dans le cas de contractions monétaires, » puisque l'outil nécessaire aux transactions fait défaut, on -» trouve que la valeur des choses en général doit baisser, car )> les transactionneurs en offrent à prix réduit dans le but » d'obtenir l'outil monétaire sans lequel ils ne pourraient )) effectuer leurs opérations. Il en serait évidemment de même » si cet outil, au lieu d'être en or ou en argent, était en bois » ou en papier ; de même encore s'il était représenté par de » simples unités comptabilîstes. Du moment on il est admis » que l'homme doit nécessairement transactionner, si un outil
(1) Principe et raison d'être du Comptabilisme social, page 19.
» lui est indispensable pour y arriver, cet outil fùt-il en papier » ou consistàt-il en unités comptabilistes, il fera des sacrifices » pour se le procurer et aliénera à cet effet une partie de son » bien; dès lors, en général, la valeur des choses baissera. » Tandis que si cet outil est en excès, c'est-à-dire s'il y a » dilatation monétaire, comme l'excès d'outil ne peut aucune- » ment servir aux transactionneurs en général, qui n'ont » besoin que de ce qui leur est nécessaire pour effectuer leurs » opérations et rien de plus, on trouve que la valeur des choses » n'en pourra être directement affectée comme elle l'est dans » le cas précédent.
» Nous voulons dire que si cet outil est en papier ou repré- » sente par des unités comptabilistes, son excès ne nuira en )) rien, n'aura aucun effet sur la valeur des choses, alors que » dans le cas inverse, ainsi que nous venons de le voir, cette )) valeur baissera. Mais s'il est en or ou en argent, et si au lieu » d'aller s'entasser dans les coffres-forts des banques il •>•> afflue chez les transactionneurs, ces derniers chercheront à » s'en débarrasser comme étant un métal ayant de la valeur » et non pas comme étant un outil de transaction comme dans » le cas précédent, et par suite de cette aliénation la valeur » des choses, en général, haussera. ))
On ne saurait, en effet, considérer le nombre des transactions qui peuvent s'effectuer à une époque déterminée comme indéfini ou comme pouvant croître au delà de toutes limites. Ce nombre est ttécessairemcnt limité; il est fatalement et étroitement en rapport avec l'état social et les besoins existants à l'époque considérée. Il en est de même de la quantité de monnaie nécessaire pour assurer le service de ces transactions.
Dès lors, si, pour des raisons quelconques, cette quantité de monnaie se trouve insuffisante, si la proportionnalité est rompue en ce sens, il est hors de doute que la valeur de la monnaie, en tant qu'outil i)idispensable aux transactions, croîtra en raison de cette insuffisance et cela aussi bien pour une monnaie fictive que pour une monnaie ayant une valeur intrinsèque; mais il est certain que dans le premier cas et surtout dans l'application du système comptabilistc, il est infiniment peu probable que la contraction puisse se produire et ce n'est pas un des moindres avantages du système. Si, au contraire, la proportionnalité
abstraction de la valeur propre, de la valeur « marchandise » de cette monnaie, comme il convient de le faire et comme il semble pourtant si difficile de le faire, on ne saurait comprendre comment une surabondance d'outil transactionniste puisse exercer une influence quelconque sur les transactions et sur la valeur des choses en général.
On ne considère les choses autrement que parce que l'on y fait intervenir continuellement la valeur propre de l'outil monnaie au lieu d'en venir à l'unité abstraite.
C'est à l'aide de celle-ci seulement que l'on appréciera les phénomènes économiques et sociaux comme ils doivent l'être, dans leur réalité même.
J'espère que les considérations qui précèdent seront de nature à satisfaire mes savants contradicteurs de même que ceux qui hésitent encore à prendre position dans la question. J'aurais volontiers repris par le détail les arguments qui ont été présentés dans la discussion, mais il m'a paru plus utile au point de vue général de revenir aux principes fondamentaux.
LE PRODUCTIVISME SOCIAL ^^^
Si ceux qui veulent le progrès constant de la société étaient unis quant au but à atteindre et ne se trouvaient séparés que par des nuances d'opportunité d'action, n'obtiendrait-on pas la paix sociale, non utopique, mais telle qu'on peut raisonnablement l'espérer, avec toutes ses heureuses conséquences?
Et, en admettant même que pareil accord ne puisse être réalisé actuellement, si l'on agissait pourtant comme s'il devait l'être de manière à éviter les luttes stériles, en travaillant les questions et les faits chacun à sa façon et non en combattant les conceptions et les hommes, ne suivrait-on pas la voie la plus utile, la plus fructueuse, celle qui évite le travail en pure perte et donne sûrement le meilleur rendement net du temps et de l'énergie dépensés? Cela ne peut être un seul instant douteux, et la route à suivre s'indique clairement pour tous ceux qui, voulant agir pratiquement et sachant se dégager de toute animosité, de tout intérêt restreint de parti, ont avant tout en vue l'obtention d'un résultat effectif : le progrès social.
Et ce n'est pas une utopie que de chercher à les rallier aux principes d'un libérahsme social — prolongement du libéralisme ancien — que tous, selon moi, ne peuvent se dispenser d'adopter, parce que je crois que le problème social moderne comporte une solution de principes à la fois simple et d'une exactitude en quelque sorte scientifique, et qu'en définitive on finit toujours par s'incliner devant l'évidence, devant la science.
Mais la science sociale pure et appliquée — sociologie et politique — se trouve être considérablement en retard sur les autres sciences pures et appliquées — mécano-physico-chimie et
(1) Annales de l'Institut des Sciences sociales, 1898. — < Extrait de lettres politiques. »
industrie notamment — et il est hors de doute que les poussées sociales ayant donné lieu aux diverses tentatives de démolition de la société moderne qui se sont produites et qui se continuent ont ce retard pour cause. Il est donc évident qu'il y a lieu de chercher à faire progresser la science sociale théorique d'abord et après cela seulement de rechercher une ligne de direction du progrès conforme aux indications de cette science; de la même façon que l'on ne cherche de nos jours à établir une industrie quelconque que conformément aux indications de la science qui la concerne.
D'autre part, pour être entraîné, aujourd'hui comme à toute époque de l'histoire, l'homme doit avoir un idéal en vue; mais, devenu plus instruit, plus positif qu'auparavant, il veut connaître le pourquoi, le comment des actions qu'on veut lui imposer pour le rapprocher de cet idéal. Le socialisme en fera l'expérience : ses partisans s'apercevront certainement, un jour prochain, qu'en donnant dans leur formule sociale au facteur homme productif ordinaire et courant, à rendement normal assuré pour un salaire courant, la même valeur qu'au facteur homme entraîné par eux et dont le rendement actuel bien supérieur au salaire touché ne saurait se maintenir, de même qu'en comptant pour effectuer la production intégrale qu'ils ont en vue sur un nombre d'activités sociales disponibles beaucoup plus grand que celui qui existe réellement, ils commettent une erreur fondamentale qui fait d'avance écrouler leur système : ils songent ainsi à tirer quelque chose de réel de ce qui est en somme inexistant, ils se laissent impulsivement et impardonnablement aller au rêve d'un mouvement perpétuel économique, à un mirage social !
Et si un idéal est nécessaire, peut-on concevoir que le libéralisme n'en ait d'autre à poursuivre et à présenter aux masses travailleuses, à une époque d'activité matérielle et intellectuelle inouïe, entièrement insoupçonnée des édificateurs de cette doctrine, que l'idéal même de ceux-ci? Idéal magnifique à l'origine, mais aujourd'hui vieilli, usé, réalisé ]ieut-on dire. Et cela surtout au moment où il se trouve en présence de partis qui puisent une force extraordinaire d'expansion, d'organisation et de travail dans leur idéal : inégalitt
— (il —
tuée et parasitisme pour l'un; égalité anticipée et outrée, antiproductiviste et par conséquent utopique pour l'autre.
L'ancien grand mot de « liberté », seul, ne vibre plus comme autrefois, il a cessé de remuer aussi profondément la fibre humaine.
L'homme est libre, il le sait. S'il peut encore avoir à craindre l'oppression (qui ne saurait plus être que politique, temporaire et locale) de dirigeants coupables ou insensés qui, en agissant de la sorte, sacrifient sûrement leur pa3''s aux nations plus perspicaces, il sait que sa liberté n'est pas en danger sérieux, parce qu'il se rend compte que des forfaits de ce genre ne sauraient plus s'accumuler indéfiniment et que le sentiment universel, à son heure, aboutirait à faire rendre justice.
L'homme est libre, il le restera. Mais, je le répète, l'homme de nos jours veut plus que la liberté. Il veut, tout en se sentant libre, sortir du vague et de l'indéterminé qui l'inquiètent; il veut savoir comment se modifiera sa vie, de quelle façon le déshérité bénéficiera des immenses améliorations journellement réalisées dans la production ; il veut savoir quel est le sort qui attend le favorisé dans l'avenir ; il veut savoir où va la société, quel sera son état ultime. Les lieux communs héréditaires, les vieilles formules à l'aide desquelles on a trop longtemps captivé son attention ne lui suffisent plus. Seuls ne dédaignent pas de s'en servir encore les volontairement réfractaires au progrès ou les attardés qui ne s'aperçoivent pas qu'elles ne s'harmonisent plus qu'avec leurs conceptions limitées et que, dénuées du pouvoir de transmission, elles n'ont de sonorité que pour eux.
C'est la lumière pénétrante, c'est la vérité positive qu'il faut à l'homme inquiet qui cherche et qui raisonne. Il sait qu'il existe des principes généraux d'évolution des races et des espèces, il en déduit tout naturellement qu'il existe aussi des principes d'évolution des sociétés en lesquelles se constituent les races humaines. Ce sont ces principes d'évolution qu'il voudrait connaître ; c'est l'application qui en sera faite dont il voudrait se rendre compte ; en un mot, c'est la nécessité de la vérité sociale qui l'étreint et l'obsède parce qu'il comprend que, seule, cette vérité peut engendrer un jour des règles de justice et de
progrès social telles qu'il les pressent : nettes, précises, scientifiquement définies et fixées en d'indéfectibles, d'inébranlables formules.
Voilà l'inconnue du problème social que, sciemment ou inconsciemment, chacun voudrait dégager. C'est en elle que réside l'idéal à offrir à l'homme, au peuple d'aujourd'hui!
Pour arriver à formuler cet idéal, il fallait opérer méthodiquement.
J'ai donc cherché, en premier lieu, à définir « le principe libéral » considéré dans son application aux circonstances modernes. Il convenait, en effet, de voir si ce principe modernisé ne renfermait pas des éléments jusqu'ici voilés pour beaucoup de personnes, mais néanmoins existants et même vitaux pour l'époque que nous traversons, et qu'il importait de mettre en lumière; et il était indispensable d'apprécier si, grâce à ces éléments une fois dégagés et pouvant dès lors avoir leur plein effet, la société n'était pas à même d'évoluer vers son état ultime d'une façon tellement sûre que tous devraient loyalement reconnaître la valeur de ce principe et l'admettre.
Mais, pour en arriver là, il était essentiel, à mon sens, de démontrer tout d'abord que la société active, vivante, « transactionniste » en un mot, a sa formule générale qui la représente et la personnifie en quelque sorte, formule dont les facteurs sont simples et connus. Et, pour peu qu'on y réfléchisse, ne trouve-t-on pas, d'une part, qu'il eût été impossible de faire cette démonstration autrement qu'en s'appuyant sur la productivité humaine et, d'autre part, qu'il fallait de toute évidence (ç intégraliser » celle-ci en y incorporant la productivité intellectuelle entière?
A moins de retomber dans les fictions d'une époque qui disparaît, refoulée par l'avènement de la notion positive et réelle, c'est, en eff'et, au point de vue actif, effectif, social que dorénavant on doit envisager l'homme, l'humanité entière. Et l'on voit que cette dernière apparaît alors nécessairement comme constituant un vaste organisme « productiviste » ayant pour fonction d'assurer dans les conditions les plus efficaces et les plus élevées la consommation intégrale des hommes, y com^
pris, je le répète, tout ce qui concerne leur intellectualité même.
J'ai ensuite cherché à indiquer la voie suivant laquelle devrait s'effectuer le développement de la société, et j'ai conscience d'avoir, au mieux des circonstances présentes, posé un ensemble de principes fondamentaux raisonnes et filiés pouvant constituer un « plan théorique d'organisation sociale »qui, dans ma pensée, pourrait servir désormais de base pour un avenir indéfini au libéralisme aussi bien étranger que belge.
C^est impartialement et sans parti pris que j'ai travaillé, mais en ayant pourtant le sentiment du résultat auquel je devais aboutir : j'ai agi comme un expérimentateur dans son laboratoire.
Le souci de faire sortir le principe libéral de sa vieille gangue, afin de mettre à nu l'idéal moderne; celui d'approfondir la question sociale en sondant le passé et l'avenir et en maintenant toujours le parallélisme nécessaire entre le développement de la science et de l'industrie à toute époque et l'organisation de la société ; le besoin de partir de formules théoriques pour en déduire les formules d'application actuelle; le désir par conséquent de quitter les chemins battus pour ouvrir les voies d'une ère de politique franchement sociale et aussi scientifiquement évolutionniste que possible, telles ont été mes préoccupations dominantes.
J'ai consigné, dans mes notes précédentes, les premiers résultats de mes recherches et je pense avoir accompli, tout au moins partiellement, la tâche que je me suis imposée :
1. En cherchant a établir que le progrès social dans son acception la plus large consiste en l'amélioration incessante du « bien-être intégral « de l'homme non plus envisagé étroitement au point de vue national, mais au point de vue universel;
2. En faisant voir que tout ce qui concerne la distraction nécessaire à l'homme, y compris par conséquent l'intellectualité relative à cette distraction, comme tout ce qui concerne l'intel-
lectualité d'ordre scientifique, doit être logiquement rangé parmi les éléments de la « production et de la consommation intégrales » au même titre que tous autres éléments de production et de consommation ;
3. En montrant que, par suite, il faut considérer l'amélioration du bien-être de l'homme comme dépendant uniquement de ja production intégrale ;
4. D'où il résulte nécessairement, d'une part, que l'homme doit être capacitarié de plus en plus dans l'avenir à l'effet d'améliorer sans cesse la production intégrale, toutes les activités sociales disponibles devant, pour bien faire, être utilisées le mieux possible à cette fin ;
5. Et, d'autre part, que l'homme acquiert en principe vis-à-vis de ses semblables des droits réels correspondant à sa « productivité sociale » ;
6. En attirant l'attention sur ce fait que conséquemment il existe une « morale sociale » effective liée à la productivité intégrale ;
7. Qu'il existe, de même, une u organisation sociale » politique correspondante ;
8. En émettant le principe comptabiliste qui, supprimant la monnaie et débarrassant ainsi la société de son facteur le plus troublant, le plus dénaturant, permet de considérer dorénavant cette dernière sous son vrai jour : chaque homme étant censé avoir, en régime comptabiliste, son compte courant social qui le représente, à l'aide duquel il est possible de dresser à tout instant son bilan social productiviste ;
9. En signalant comme une chose désirable, dans des conditions déterminées, l'exploitation par les administrations publiques d'un côté et par des groupements de producteurs de l'autre, des objets relatifs à la production intégrale ;
10. En faisant remarquer que la fortune que l'on possède est socialement d'autant plus légitime qu'elle tient de plus près à celui qui en a été l'édificateur productiviste et que par suite son imposition doit être dans l'avenir au moins proportionnelle à son degré d'éloignement d'avec ce dernier, aussi bien en ligne directe que collatérale;
11. En proposant enfin de mettre le plus en honneur la science positive, source principale des progrès de la produc-
tivité intégrale, et d'introduire les bases du déterminisme universel qui en découle dans l'enseignement primaire obligatoire ; et ainsi de suite...
Si les principes qui précèdent sont fondés, l'idéal nécessaire à l'accomplissement du progrès social doit s'en dégager.
En effet, imaginer que l'impôt se prélève uniquement — et, pour bien faire, en une seule fois, à la mort — sur la fortune réelle de chacun et proportionnellement au degré d'éloignement de celle-ci d'avec son édificateur; établir l'impôt de telle sorte que la société puisse, grâce à lui, capacitarier productivement ou employer à capacitarier productivement toute activité sociale disponible réelle (l'invalide et l'involontairement inoccupé ayant d'autre part la vie matérielle socialement assurée); admettre que pareil système s'applique à un ensemble imposant de pays producteurs de manière à en assurer et à en régulariser le fonctionnement, n'est-ce pas là établir des formules vraisemblablement exactes de progression sociale, formules qui, en tous cas, paraissent devoir être socialement justes, rationnelles et pratiques pour les temps que nous allons traverser : l'amélioration indéfinie de la production intégrale aussi bien que celle du sort du déshérité n'en résulterait-elle pas, en même temps que s'effectuerait, par le fait même, la réduction indéfinie de la situation illégitime du privilégié héréditaire, situation qui commence à constituer et qui constituera de plus en plus une injustice sociale flagrante?
Et la mise en application de ces formules de progrès, amenant l'amélioration du sort des uns et la réduction du sort des autres — application qui s'impose déjà partiellement et qui, par la force des choses, s'imposera de plus en plus complètement — donnera lieu à une évolution sociale devant nécessairement et finalement mener l'homme vers l'égalité du point de départ.
Or, c'est cette égalité des hommes limitée à la période du début de la vie, — chacun ayant le même point de départ au point de vue fortune et ayant droit à recevoir la même éducation, mais étant libre ensuite de tirer parti de ses capacités naturelles et acquises, — égalité rationnelle qui, introduite sans contrainte, peu à peu, insensiblement et légitimement
dans la société, à laquelle elle serait imposée uniquement par la nécessité même de sa propre amélioration matérielle et intellectuelle et qui ne serait ainsi que le simple résultat de l'usage prolongé de principes d'évolution corrects et nettement indiqués ; c'est une égalité temporaire, dis-je, qui doit devenir l'IDÉAL pour tout parti qui veut être véritablement social.
L'égalité initiale des hommes immédiatement suivie de l'inégalité résultant du pouvoir différent de production utile de chacun avec toutes ses conséquences, doit élever la société à cet état ultime qui nous préoccupe : état de régime, état limite, état stable et définitif de l'organisation sociale qui, dans ma pensée, correspond à un état identique de la science et de l'industrie ; car le progrès de la science pure, aussi bien que celui de la science appliquée, est nécessairement limité et beaucoup plus qu'on ne le croit généralement.
Le problème de la civilisation n'est plus de nos jours ce qu'il était 3 une autre époque; il n'est plus un problème de classes, au sens politique du mot. Il est un problème incomparablement plus élargi et qui serait, de toute manière, entièrement indépendant des classes, si l'on pouvait dire que celles-ci existent encore dans notre société; c'est un problème de nivellement social rationnel, problème productiviste, à proprement parler, car ce sont les nécessités de la production intégrale qui le posent et l'imposent; c'est donc un problème humanitaire par le caractère de généralisation qu'il affecte.
Mais comme au siècle dernier, la situation est extrêmement grave et les moments dont nous disposons pour faire en sorte que le mouvement social se fixe définitivement dans le sens pratique et pacifique plutôt que factice et révolutionnaire sont précieux; il faut savoir les saisir et les utiliser si l'on veut éviter les ressentiments invétérés et empêcher les haines et les colères de s'exaspérer au point de donner lieu un jour propice au plus grand des cataclysmes que l'histoire de l'humanité puisse avoir à enregistrer, car il pourrait être cette fois presque universel. Ce ne sont plus, en effet, des nobles et des roturiers de telle ou telle contrée qu'il s'agit d'égaliser en droit, presque d'un seul coup ; ce sont des déshérités et des favorisés de par-
tout où la science et l'industrie ont progressé dont il s'agit de réduire, graduellement et à la longue, les différences de situation héréditairement transmises; et cela, jusqu'à la limite de ce qui est imposé par les nécessités et les possibilités de l'amélioration de la production intégrale afférentes à chaque pays considéré, donc jusqu'à la limite de ce qui est imposé par les nécessités et les possibilités de l'amélioration du bien-être intégral de l'homme moyen de ce pays.
Cela est équitable, cela est juste, cela est nécessaire. Le déshérité héréditaire est déjà habitué à l'idée de l'amélioration de son sort, il est indispensable que le favorisé héréditaire s'habitue à l'idée de la réduction du sien dans l'avenir, quelque désagréable que cela puisse être pour lui.
La loi supérieure qui ressort de mon étude et suivant laquelle s'accomplirait l'évolution sociale, loi qui, d'après ma conviction, prendra quelque jour prochain, la forme physique, — ce qui démontrerait son exactitude, — peut se résumer en ces termes :
Le progrès social obéit au principe de satisfaction de Vintérét personnel de l'homme social moyen. Ce principe n'est autre que celui de l'accroissement du bien-être de l'homme social moyen qui, la société s'universalisant de plus en plus, devient de nos jours l'homme universel moyen. Il doit constituer en fait, pour celui qui l'accepte, le véritable altruisme, l'altruisme social ou scientifique.
La force productiviste intégrale, qui engendre le bien-être de l'humanité, engendrera par suite le droit immuable qui primera en général le droit actuel et s'}- substituera. Elle doit notamment, dans l'avenir, légitimer de plus en plus au point de vue humanitaire, soit l'imposition forcée du régime de pleine liberté productiviste intégrale, soit, à son défaut, la prise de possession forcée, politique ou territoriale, des pays les moins avancés par les pays productivistes les plus avancés.
La production maximum — au prix minimum, en régime de liberté productiviste — doit être toujours le but suprême, éminemment moral, à poursuivre.
Ceux qui voudront l'application de cette règle de progrès
seront dans le vrai et par suite dans le droit qui en résulte. Ceux qui n'en voudraient pas, aussi bien ceux qui entraveraient l'évolution nécessaire que ceux qui rêvent un état social chimérique et prêchent de dangereuses utopies, se placeraient dans l'illégalité sociale.
A ceux qui furent les dépositaires des principes de la grande révolution sociale du dernier siècle — principes qui étaient légitimes et devaient être, comme ils le furent, légalisés — il incombe d'être les propagateurs, les légalisateurs de l'évolution sociale légitime qui s'impose à nous pour le siècle prochain et qui doit vraisemblablement empêcher un bouleversement de l'humanité de se produire.
Mais il va sans dire que des études persévérantes peuvent seules donner à la loi que je viens d'énoncer le caractère d'absolue vérité scientifique qui en fera la légalité et l'imposera légitimement à tous, et toute mon ambition serait de trouver, ainsi que cela me semble désirable, des sommités scientifiques, économiques, juridiques et législatives qui veuillent bien reconnaître la valeur de mon plan social et s'en préoccuper ; qui veuillent bien le travailler de manière à en tirer les éléments d'une constitution nationale et d'une législation théoriques dont il soit possible de déduire ensuite des programmes de réalisation appropriés aux situations actuelles.
De cette loi je n'ai déduit que les quelques principes déjà formulés; je les crois vrais et il y aurait lieu de rechercher maintenant les voies et les moyens à employer pour arriver à leur application.
Je me bornerai, pour le moment, à faire voir que ces principes ne sont pas si opposés à notre état politique actuel qu'ils le paraissent à première vue et que déjà nous évoluons, par la force des choses, dans le sens même de leur application.
Remarquons tout d'abord que les conclusions de mon étude respectent le principe de propriété et celui de liberté qui sont les bases essentielles de la société moderne si violemment attaquées aujourd'hui. Ces principes sont en dehors de la ligne directrice productiviste que j'indique comme devant être suivie et il n'y a pas lieu de s'en occuper ici.
Formule productiviste. — On ne saurait méconnaître que le bien-être de l'homme s'accroît en raison de l'abondance des choses relatives à la consommation intégrale, aussi bien intellectuelles que matérielles et dont la source est dans la productivité intégrale. Celle-ci doit être améliorée sans cesse par tous moyens possibles.
La production doit être de plus en plus favorisée et doit rester essentiellement libre, mais les groupements de producteurs doivent être admis, comme en Allemagne, par exemple, où ils sont légaux. Comme correctif, il y a lieu d'admettre l'exploitation par les administrations publiques d'objets quelconques de la production intégrale en cas de nécessité, c'està-dire en cas de plus grand avantage social. La nécessité de garantir la société contre certaines associations de producteurs est généralement sentie aujourd'hui; je n'en citerai comme exemple que les nombreux travaux publics effectués par la municipalité de Londres.
Capacitariat prodtictiviste généralisé. — C'est l'instruction actuelle qu'il s'agit d'accroître et d'améliorer indéfiniment dans le sens du plus grand avantage social, selon les possibilités du moment et en tenant compte des activités sociales disponibles que chaque administration communale devrait en tout temps chercher à connaître le mieux possible. Il faut vouloir l'instruction la plus répandue; mais le vouloir avec méthode, dans le sens d'un productivisme intégral judicieux, en créant des capacités destinées à répondre aux besoins de la société universelle et en ayant en vue l'idéal d'arriver un jour au capacitariat généralisé.
Principe de la proportionnalisation des droits politiques à la valeur sociale de la productivité de chacun. — C'est, pourrait-on dire, une sorte de vote plural productiviste à introduire dans la législation à l'époque où il serait déterminable, mais n'ayant rien à voir avec le vote plural diffus appliqué actuellement en Belgique et valant incomparablement mieux qu'un vote plural qui n'aurait d'autre base que la capacité et ne tiendrait pas compte du travail utile de l'individu. J'ai qualifié de monstrueux le suffrage universel pur et simple à l'époque où
il fut discuté au Parlement, mais je l'ai admis comme un pis aller momentanément nécessaire. Dans aucune sphère de l'activité humaine autre que la politique on ne songerait à donner le même droit d'intervention à l'incapable qu'au capable et même dans l'administration des affaires on intervient au vote proportionnellement à la part de capital qu'on y a et qui constitue dans l'occurrence une forme de capacité : c'est le vote plural commercial.
En régime social productiviste, on devrait politiquement intervenir au vote en raison de la valeur sociale de la part de productivité que l'on aurait su prendre.
Assurance de la vie aîix ùivalides de tous genres et aux involontairement inoccupés. — Qui ne s'occupe de cette question et qui conteste encore qu'il ne soit juste d'arriver un jour prochain à cette solution? Déjà actuellement, dans nos pays, on ne laisse plus sciemment personne mourir de faim, mais ce sont encore souvent les bons et généreux qui paient pour les mauvais et égoïstes. D'autre part, on crée partout des sociétés d'assurances, des sociétés de secours mutuels, etc., qui amèneront dans la société une inextricable complication. De plus, il y aura toujours, quoi qu'on fasse, des oubliés, des abandonnés. On voit donc que l'unification s'imposera de toute façon tôt ou tard. Si le temps qu'il faudra pour arriver à ce résultat est encore indéterminé, si on l'apprécie différemment selon les opinions, il faut rechercher néanmoins la voie sûre la plus prompte; on n'ira jamais trop vite pour obtenir ce bien immense, mais il faut rester productiviste, c'est-à-dire pratique, possibiliste.
Accroissement éventuel de r impôt. — Pour capacilarier graduellement davantage, pour assurer graduellement la vie aux invalides et aux involontairement inoccupés, il y aura vraisemblablement lieu d'accroitre graduellement l'impôt. Cette question est à travailler, la limite pratique est à déterminer. En tout cas, le principe : iixation du chiffre de l'impôt en vue de permettre d'arriver graduellement à l'obtention de ces résultats humanitaires, devrait être admis.
Unification de l'impôt. — Partout la tendance, la réalisation
même est en ce sens. L'impôt sur le revenu existe depuis longtemps dans quantité de pays, même il est déjà unique dans nombre de communes de ces pays. Oserait-on prétendre que l'impôt ne devrait pas être perçu proportionnellement au revenu ou à la fortune des individus, mais qu'il devrait être, comme il l'est aujourd'hui, perçu plus que proportionnellement pour les pauvres et moins que proportionnellement pour les riches? Il faut donc admettre le principe de l'impôt direct et de son unification en recherchant les voies et moyens pratiques pour le réaliser aussi vite que l'on pourra.
Impôt unifié payable à la mort. — En indiquant comme aboutissement l'impôt unifié payable à la mort, je ne mets pas en cause le principe d'hérédité. On arriverait tout naturellement à cette forme d'impôt si, après avoir substitué à l'inextricable complexité de tous nos impôts, l'impôt unique sur la fortune ou sur le revenu, tel qu'il existe déjà chez des nations plus instruites et plus avancées que la nôtre, au lieu de rendre cet impôt recouvrable annuellement, on commençait, par exemple, par le rendre recouvrable tous les deux ans seulement, puis tous les cinq ans, puis tous les dix ans et finalement recouvrable une seule fois par vie d'individu, au moment où celle-ci vient de s'éteindre. Envisagé de cette façon, l'impôt payable à la mort n'est autre chose qu'une forme de recouvrement de l'impôt unifié, et c'est la vraie façon de l'envisager. Mais il est évident que si un jour la pratique permet d'en arriver là — et inéluctablement on y arrivera selon moi — on ne se préoccupera plus alors de rechercher quel peut être le revenu du contribuable à chaque année de sa vie, on ne se tourmentera plus et on ne le tourmentera plus à ce sujet, on le laissera vivre tranquille et l'on se bornera simplement à constater quel est le chiffre de sa fortune au moment même de sa mort. On multipliera ce chiffre par le coefficient d'imposition qui aura été adopté et l'on aura ainsi la somme que doit payer le contribuable à sa mort : tel serait l'impôt unique une fois payable par vie d'individu. Je n'ai pas la naïveté de prétendre que cette mesure — pas plus que les précédentes et celles qui suivent — soit actuellement d'application pratique; mais j'estime que si un jour cet impôt unique et son
mode de recouvrement unique devenaient praticables, ce résultat serait un des plus élevés auxquels puisse aboutir la société et qu'il y a lieu de tout mettre en œuvre pour y arriver.
Impôt successoral réitéré. — Le principe de la non-perpétuité de l'hérédité est dès maintenant inscrit dans les lois de différents pays et y a reçu application par l'établissement d'un impôt sur les successions, ce qui fait qu'une fortune, indéfiniment transmise et ne se reconstituant pas, finit par s'éteindre. Et il existe une tendance manifeste à accroître cet impôt, notamment en Angleterre.
De plus, partout l'impôt successoral est établi à un taux d'autant plus élevé en ligne collatérale que l'héritier s'éloigne davantage du défunt, c'est-à-dire à mesure que leur consanguinité diminue.
Mais n'est-il pas évident que ce qui est reconnu juste et vrai pour la transmission d'une fortune en ligne collatérale doit également l'être eji ligne directe? Le premier transmetteur d'une fortune est évidemment l'édificateur de celle-ci et plus de fois cette même fortune est transmise, fût-ce en ligne directe exclusivement, comme la consanguinité avec l'édificateur est diminuée, n'y a-t-il pas lieu, en principe, de suivre cette fortune dans ses transmissions successives et de fixer, à chaque transmission, le taux de son imposition au moins proportionnellement au degré d'éloignement de l'héritier avec l'édificateur productiviste de cette fortune ?
Cela paraît incontestable.
Principe coniptabilistc. — Kien ne fausse plus les appréciations que l'on se fait de ce que sont, en essence, la société, la fortune et la richesse et de ce que doivent être les moj-ens légitimes à employer pour atteindre à ces dernières, que la notion de l'argent qui apparaît en tout et dénature tout.
Les hommes pourraient régler les transactions qu'ils effectuent entre eux pour se procurer tout ce dont ils ont besoin d'après le principe comptabihste dont voici l'application sous sa forme la plus simple :
A chaque opération transactionniste, le demandant présente à l'offrant un compte de poche, officiellement garanti, portant
au crédit un chiffre suffisant pour pouvoir effectuer la transaction, l'offrant y inscrit au débit l'import de l'opération en même temps que, sur son carnet à lui, le demandant inscrit la même somme au crédit.
Si on admet la continuité du système que j'ai exposé ailleurs, on reconnaît que, de cette façon si simple, la monnaie peut être en principe entièrement exclue de la société et que, d'autre part, chaque homme se trouve avoir ainsi un compte qui le représente indéfiniment dans sa vie transactionniste, c'està-dire dans sa vie active et sociale.
En dehors des immenses avantages résultant de la suppression de la monnaie, ce que je trouve d'éminemment moral et vrai, au point de vue social, dans le principe comptabiliste, comme dans celui de l'impôt unifié et de l'impôt successoral réitéré, c'est l'individualisme extrêmement marqué — individualisme social, pourrait-on dire — qui en résulte, c'est la représentation exacte de la réalité des situations à laquelle il donne lieu : chaque homme, à chaque jour de sa vie, par les actes qu'il accomplit, sent qu'il est lui-même, qu'il devra compter sur lui-même et que ses enfants plus encore que lui devront compter sur eux-mêmes ; il a ainsi la conscience qu'il est un facteur social au même titre que tous les autres hommes, que dans la société le privilège ne saurait être que temporaire et que l'égalité du point de départ, pour le bonheur de l'humanité, régnera un jour sur la terre pendant toute la période où celle-ci demeurera clémente pour l'homme.
Morale sociale. — Si l'accroissement du bien-être matériel et intellectuel de l'homme social moyen doit être considéré comme un bienfait public indéniable, n'en résulte-t-il pas que chacun doit vouloir ce qui y conduit et ne pas vouloir ce qui y fait obstacle ? Toute la morale sociale n'est-elle pas là?
Introduction des bases dit déterminisme universel dans renseignement primaire obligatoire. — La science qui doit amener la productivité sociale à son maximum d'intensité, de qualité et de diversité, est aussi celle qui nous révèle les grandes vérités indiscutées admises par tous les peuples éclairés et qui nous permettront un jour de comprendre entièrement l'univers : c'est la science positive, dont les lois indéfectibles ne peuvent
manquer d'acquérir bientôt leur forme définitive et constituent dès aujourd'hui le déterminisme universel. Est-il possible que l'on enseigne encore à la jeunesse, sous forme de religion et comme étant des vérités qu'elle doit admettre sans discussion, des éléments intellectuels presque aussi variables que les peuples eux-mêmes et repoussés d'ailleurs chez chaque peuple par une partie de la population, alors que les grandes vérités universelles et indiscutées de la science ne lui sont pas enseignées ! Peut-on comprendre qu'il existe encore en ce moment, dans nos pays civilisés, des hommes qui, ayant appris un catéchisme religieux quelconque destructif de la raison, n'aient pas appris celui de la science qui doit le contre-balancer et ignorent jusqu'au sens de ces bases fondamentales du déterminisme universel :
Matière, éther, énergie;
Formes diverses de la matière ou éléments matériels;
Principe d'association des éléments matériels ;
Force, masse, temps, espace, mouvement;
Loi de la gravitation universelle ;
Principe de l'unité des forces ;
Principe de la conservation de la matière et de l'énergie!
Au seuil du xx'^ siècle, l'homme, appuyé sur ces mêmes bases, crée, par son industrie, presque tout ce dont il fait usage et génère par synthèse la matière organique; sans intermédiaires, il fait franchir l'espace à sa pensée ; il emmagasine sa voix et crée une énergie qui révèle les mystérieuses profondeurs des objets! Il faut que les grandes vérités de la science, immuables dans leur essence si pas dans la forme qu'elles revêtent actuellement, deviennent enfin l'apanage de tout homme qui a une vie à parcourir, un labeur à accomplir, une curiosité à satisfaire, une pensée à fixer, une conscience à tranquilliser.
Idéal de l'égalité du point de départ. — Si la science et l'industrie, en même temps que l'instruction, continuent progressivement à s'améliorer, à s'accroître et à se diffuser universellement, et plus vite que ne s'accroît la population, ne voit-on pas que par l'application des principes qui viennent
d'être développés on aboutira nécessairement, dans toutes les directions sociales et dans tous les pays, à une production tellement perfectionnée et développée que l'homme le moins doué, non seulement cessera d'être exposé à tomber dans la nécessité et à devoir travailler sans trêve ni relâche pour vivre, mais encore qu'il jouira d'une certaine fortune à sa naissance et d'un certain temps disponible en rapport avec sa productivité pendant et après sa vie active.
Si quelques privilégiés héréditaires doivent s'en trouver plus mal que maintenant, parce qu'ils ne jouiront plus de fortunes exceptionnelles, un pareil état de choses n'en est pas moins un idéal auquel tout le monde doit souscrire : la misère, le dur et long labeur bannis de l'humanité; tout homme sûr de jouir au moins de la vie !
LA MONNAIE ET LE COMPTE
A propos du projet de renouvellement du privilège de la Banque Nationale.
A Messieurs les Membres du Parlement belge.
Messieurs et chers Collègues,
Les Chambres législatives auront bientôt à s'occuper du projet de renouvellement pur et simple ou à peu près du privilège de la Banque Nationale. Il n'est pas probable que je puisse prendre part à la discussion, dans laquelle nombre d'entre vous ne manqueront pas d'intervenir avec une compétence spéciale. D'ailleurs, le peu de temps dont je dispose est trop exclusivement engagé à des études de principe et à la recherche de solutions aux problèmes économiques et sociaux modernes qui me paraissent inquiétants, pour que je puisse aborder, comme je le voudrais, le détail de discussions de ce genre.
Ce serait une inconcevable erreur, selon moi, que de croire qu'il n'y a pas urgence à s'ingénier, en toute circonstance, à perfectionner l'organisme social plus encore dans ses hgnes fondamentales que dans ses détails. Dans bien des directions de l'investigation humaine, en politique comme en industrie, on rencontre d'anciennes méthodes, de vieux procédés ou systèmes ayant fait ou étant bien près d'avoir fait leur temps et dont la voie du progrès doit être débarrassée pour faire place à d'autres plus scientifiques et rigoureux.
'!) Lettre ouverte adressée aux membres du Sénat et de la Chambre des Représentants, le 1er mars 1899. Annales de l'Institut des Sciences sociales, 1890.
Parmi les premiers, le système monétaire semble être de ceux qui ont dès maintenant procuré à l'humanité presque tous les avantages qu'ils étaient appelés à lui rendre ; il paraît avoir acquis droit de retraite et il y aurait grand intérêt pour vous, me semble-t-il, à le constater, avant de commencer l'examen de l'objet qui sera bientôt soumis à vos délibérations.
Je voudrais donc vous faire reconnaître dès aujourd'hui qu'il est parfaitement possible, en principe, d'éliminer entièrement la monnaie de la société; que, de plus, cette élimination ne présentera pas dans l'application autant de difficultés qu'on le croit généralement et que, par suite, toute mesure proposée en ce sens doit être examinée avec soin, comme étant dans la ligne d'un progrès économique qui ne saurait plus tarder beaucoup à se réaliser et qui sera peut-être le plus grand qui ait jamais été.
La monnaie n'est pas indispensable à notre état social : voilà ce qui doit être avant tout reconnu.
Pour peu qu'on y réfléchisse, on s'aperçoit, en effet, que la monnaie ne sert exclusivement qu'à acheter ; elle a et elle est un pouvoir d'achat; elle n'est rien d'autre. L'acheteur d'une chose — que cette chose soit purement intellectuelle ou morale comme l'est une audition musicale, une messe ou la bienfaisance que l'on veut faire, ou qu'elle soit purement matérielle comme l'est un objet quelconque — l'acheteur, dis-je, en donnant sa monnaie, se dessaisit d'un pouvoir d'achat qu'il a en mains pour le transmettre au vendeur en échange de la chose elle-même : l'acheteur voit donc ainsi son pouvoir total d'achat diminué, tandis que, au contraire, le vendeur voit le sien ajignienté.
Mais il est évident que le pouvoir total d'achat de quelqu'un c'est sa fortune entière, et non pas seulement la monnaie qu'il a en mains et qui n'en représente qu'une partie souvent minime : cette fortune constitue la garantie permanente des achats que l'on peut effectuer.
De telle sorte que si un acheteur fournissait à un vendeur un pouvoir en bonne et due forme sur sa fortune correspondant à la valeur de la chose vendue, le vendeur accroîtrait par ce fait son propre pouvoir d'achat aussi sûrement que s'il recevait de la monnaie; même plus sûrement, dirons-nous, car nous savons
que la monnaie fiduciaire n'est pas toujours sûre, n'étant pas toujours garantie.
Ayons donc en tout temps sur nous tout ou partie quelconque de notre fortune sous la simple forme d'un pouvoir facilement transmissible à tout vendeur, par fractions aussi petites que l'on veut, et nous aurons un excellent moyen — le seul scientifique et vrai — de nous passer de monnaie.
Mais, comment en arriver là?
Créons un établissement ojficiel ayant pour fonction de prendre des garanties, c'est-à-dire un pouvoir, sur la fortune des individus — fût-ce exclusivement des hypothèques pour commencer — et chargeons cet établissement de délivrer en échange des carnets de chèques avec souches, chaque chèque portant en caractères indélébiles un import maxiininn déterminé, le total des imports du carnet ne pouvant en aucun cas excéder une fraction déterminée du chifi^re de la garantie souscrite, de manière à éviter tout risque pour cause de dépréciation.
Ces chèques une fois signés et l'import exact y étant inscrit, ne constitueront-ils pas une valeur sûre, plus sûre même que les billets de banque actuels et pouvant, comme eux, remplacer avantageusement la monnaie métallique? Les chèques de la Chèque Bank de Londres sont d'ailleurs déjà conçus dans le sens qui vient d'être indiqué et il ne leur manque vraiment que d'être délivrés par un établissement national ou officiel, acceptant des garanties sûres en lieu et place de dépôts monétaires, pour qu'il soit démontré immédiatement et clairement à tous, sur une immense échelle internationale, que l'on peut parfaitement se passer de monnaie.
Et dans ces conditions, si, au lieu de monnaie, nous avions chacun sur nous un semblable carnet de chèques pour faire nos paiements, et si, réciproquement, nous recevions en paiement de semblables chèques que nous insérerions ensuite dans notre carnet, ne voit-on pas que celui-ci deviendrait, par le fait, un véritable compte, un carnet-compte, avec débit et crédit : les souches et les quittances conservées — et si le vendeur signait la souche de l'acheteur, cette souche même constituerait sa quittance — représentant le débit consenti en faveur de tiers désignés, les chèques reçus le crédit obtenu
sur des tiers désignés ; et cela d'une façon absolument valable et sûre?
Et quand nous retournerions ensuite nos souches et nos quittances ou nos soitclies-qiiittances, ainsi que les chèques reçus à l'établissement officiel' qui les aurait délivrés — établissement que nous pouvons maintenant ajuste titre appeler établissement comptahiliste — ne voit-on pas que celui-ci, après en avoir inscrit comme d'habitude le solde à notre compte en tète duquel figure le chiffre de la garantie souscrite, serait dans les conditions absolument requises pour constater dans quelles limites les nouveaux carnets de chèques qu'éventuellement nous lui réclamerions pourraient nous être délivrés?
Voilà, en réalité, Messieurs et chers Collègues, ce qui constitue la partie première et fondamentale de ce que j'ai appelé le Comptabilisme social et auquel je faisais allusion au Sénat le 24 mars 1894. Y a-t-il rien de plus simple, de plus logique, de plus pratique ; y a-t-il même rien qui soit,nationalement parlant, plus immédiatement réalisable tel quel? Il existe déjà à Londres, je le répète, un établissement en plein fonctionnement démontrant journellement et grandiosement, au point de vue privé, la valeur pratique du système.
Mais en analysant ce système, comme je viens de commencer à le faire, en se pénétrant bien de son caractère de grande simplicité fondamentale et tout spécialement de l'idée de compte, qui en est la base, on est vite amené à se demander s'il ne peut être perfectionné ; si le chèque, dont l'usage n'est pas commode dans tous les cas, ne peut être rendu plus manipulable, plus applicable surtout aux petits paiements et aux paiements de la main à la main, ce qui en étendrait indéfiniment l'emploi et permettrait d'aller jusqu'à la suppression du billon lui-même.
Le chèque exige que l'on y inscrive un import exact en toutes lettres et que l'on y appose une signature, ce qui oblige à faire usage de plume et d'encre que l'on n'a pas toujours à sa disposition. Cherchons à supprimer ces conditions souvent difficiles à remplir; dans ce but, créons des carnets de petits chèques à import fixe — et non plus seulement maximum — et
portant notre signature imprimée ou mieux encore un simple signe ou chiffre conventionnel officiellement reconnu pour représenter et valoir notre signature. Nous aurons de la sorte de petits chèques préparés d'avance, tout prêts à être donnés immédiatement en paiement : comme on voit, ils équivaudront à de véritables billets de banque ou timbres-poste, qui seraient personnalisés. Détachant ces timbres de son carnet, on les donne en paiement, comme si c'étaient de vrais chèques; en réalité, ils en ont entièrement conservé l'essence, ils n'en sont qu'un perfectionnement.
Restent la souche et la quittance ou la souche-quittance. La souche se réduit simplement à la place laissée en blanc dans le carnet par le cltcqnc-tinibre détaché — ou mieux à une place équivalente sur laquelle un import correspondant est indiqué et qui devient ainsi elle-même un véritable timbre restant fixé à demeure dans le carnet. La quittance consiste alors en la simple apposition du chiffre du vendeur sur ce timbre devenu ainsi tinibre-qnittance. Cette opération s'effectue par le vendeur ou par son fondé de pouvoir à l'aide d'un timbre adhésif portant ce chiffre ou mieux encore par poinçonnage.
Chacun, dans ce système, au lieu d'avoir de la monnaie sur soi, serait donc porteur d'un poinçon en même temps que d'un carnet renfermant des chèques-timbres ou timbres de débit — qui diminuent le crédit du carnet quand on les détache — et des timbres-quittances ou timbres de crédit — qui accroissent le crédit du carnet quand ils sont poinçonnés.
Mais on peut pousser le perfectionnement plus loin encore. En effet, pourquoi détacher les timbres de débit du carnet? Puisque, au fond, le principe du chèque c'est le compte, comme nous l'avons vu en commençant et comme nous venons encore de le voir, pourquoi ne pas en arriver au compte pur? Le carnet de timbres n'est autre chose qu'un carnet-compte, prolongement du compte — compte se perpétuant indéfiniment — qui existe à l'établissement comptabiliste qui l'a délivré et où il doit retourner ; laissons donc les deux catégories de timbres en place dans le carnet, il est inutile de détacher ceux de débit :
l'acheteur, dans ce cas, au lieu d'offrir ses timbres de débit au vendeur, poinçonne simplement les timbres de crédit du vendeur et le vendeur poinçonne, comme auparavant, les timbres de débit de l'acheteur ; et tout est fait. Les timbres poinçonnés, jusque là simplement figuratifs, deviennent ainsi alloués ou effectifs par le fait même du poinçonnage.
Le carnet est enfin devenu de la sorte, de perfectionnement en perfectionnement, de simplification en simplification, de carnet de chèques qu'il était d'abord, un véritable carnet coiiîptabiliste, à débit et crédit, ne recevant plus que de pures inscriptions de chiffres faites par poinçonnage de chiftres fixes dans un pur compte. Inscriptions valables, chiffres valables, débit et crédit valables et dont le solde seul — s'obtenant du reste à simple inspection du carnet — sera inscrit en compte courant à l'établissement comptabiliste. Il va sans dire que les paiements à distance, pour lesquels le poinçonnage direct ne pourrait avoir lieu, s'effectueraient par l'intermédiaire et avec la garantie de la poste comptabiliste.
Voilà, Messieurs et chers Collègues, ce que pourrait être le comptabilisme social dans ses modes de réalisation les plus faciles à envisager et susceptibles d'ailleurs d'être encore améliorés, le carnet même pouvant se transformer, par exemple, en un système de rouleaux sur lesquels chaque variété de timbres aurait sa bande spéciale; etc., etc. Il n'}- a là, en somme, que le perfectionnement du chèque ordinaire, perfectionnement qui s'imposera de toute façon, du reste — conception comptabiliste à part — par le fait seul qu'il constitue une simplification, une économie, un progrès et que le progrès s'impose toujours; je n'en veux pour preuve, au surplus, que l'existence de la Chèque Bank de Londres, qui est déjà en partie comptabihste (i).
Le comptabilisme social éliminerait les crises monétaires, puisqu'il permettrait l'épargne intégrale de la monnaie en
(1) L'examen de ces questions a été fait d'une façon plus détaillée dans les Aniuilfs di l'Iiislilut des Scii-uces sociales notanimuit par nos collègues, MM. Hector Denis et Emile VanJervelde, et par M, Guillaume De Greef.
restituant les métaux précieux monnayés à l'industrie. Grâce à cette épargne intégrale de monnaie, il généraliserait la compensation sous sa forme la plus élevée et rendrait vraisemblablement inutile tout autre mode de paiement. De même aussi le capital ou crédit comptabiliste serait exclusivement délivré par l'Etat sur garantie de première ou de seconde main.
Sachons donc vouloir réaliser un progrès aussi considérable en demandant au Gouvernement de mettre à l'étude la transformation de la Banque Nationale en Etablisscinent Comptabiliste National. Pour entrer dès à présent dans cette voie, il suffirait, à titre d'expérience d'abord, de permettre à la Banque Nationale ou à toute autre institution d'Etat spéciale d'accepter des garanties hypothécaires, de l'autoriser à délivrer des carnets comptabilistes conçus dans l'ordre d'idées que je viens d'indiquer et d'étendre son affihation à la Poste, ainsi que l'Autriche l'a déjà fait avec le concours de la Caisse d'épargne. Chaque bureau de poste pourrait porter ainsi à toute agglomération du pays le bienfait comptabiliste en même temps que le bienfait de l'épargne et le bienfait postal.
Cette grande et belle initiative est digne de tenter notre petite nation, dont la gloire productiviste s'élève, dont l'énergie s'accroît, dont la vigueur créatrice se révèle maintenant dans le monde entier. Faisons un suprême effort gouvernemental vers la réalisation du progrès social économique le plus pacifique et le plus élevé qui puisse être. Plus qu'aucun autre, il rehaussera la Belgique civilisatrice et humanitaire aux yeux de toutes les nations.
Ceci étant dit, Messieurs et chers Collègues, attendu que la délivrance du capital comptabiliste sur garantie offerte ne coûterait rien à l'Etat en dehors des frais d'administration et qu'il pourrait à la rigueur se distribuer gratuitement, sans intérêts; mais attendu qu'une suppression brusque de" l'intérêt au capital serait peu pratique et amènerait vraisemblablement des perturbations économiques et sociales; attendu d'ailleurs qu'il faut des ressources à l'Etat, ressources prélevées actuellement sous forme d'impôts et dont la source la plus accessible et la plus indiquée sera dans l'avenir l'intérêt comptabihste ; attendu que l'intérêt hypothécaire qui.
en régime comptabiliste, serait naturellement perçu par l'Etat, équivaut déjà à lui seul en Belgique à plus de 5o millions de francs et que l'intérêt correspondant au restant de la circulation monétaire supprimée viendrait s'y joindre pour constituer l'intérêt comptabiliste intégral — qui pourrait ainsi peut-être atteindre un chiffre suffisant pour devenir l'impôt unique; attendu que la perception de cet intérêt ou impôt comptabiliste pourrait s'effectuer sans rien déranger au système économique qui règle actuellement l'intérêt de l'argent et qu'il constituerait de la sorte un bénéfice national net résultant exclusivement d'un perfectionnement apporté à l'outillage social; attendu que, par la suppression partielle ou totale des charges sociales ou impôts, y compris l'impôt douanier, on irait tout naturellement vers l'unification, vers l'extrême simplicité dans l'organisation sociale ; attendu que ce progrès économique s'étendrait bien vite à tous les pays civilisés et aboutirait nécessairement à la plus large extension du principe de l'internationalisation, devenant, par ce fait, le facteur prépondérant de la paix universelle; attendu que, le personnalisme attaché à l'unité et au carnet comptabilistes devant avoir pour effet de rendre le vol et la prévarication pour ainsi dire impossibles, de diminuer en conséquence la criminalité et diriger de plus en plus la société vers la légitimité et la légalité sociales, le comptabilisme apparaît comme ne pouvant manquer de devenir, selon toute apparence, le plus puissant facteur de la moralité publique et du bien-être universels; attendu enfin que, en raison de ces faits précis, le comptabilisme — élément principal du « productivisme social » — se présente comme devant mener à la conception positive d'un état social idéal vers lequel son application ferait rapidement évoluer la société actuelle ;
Pour ces motifs supérieurs, d'ordre économique, moral et international — bien plus encore que pour les précédents — et sans insister sur d'autres considérations secondaires, tel, par exemple, l'avantage qui résulterait pour un pays à être le premier à démonétiser les métaux précieux; pour ces motifs, dis-je, je vous convie instamment à prendre le S3'Stème comptabiliste en sérieuse considération, au moment où vous aurez
à examiner la question du renouvellement du privilège de la Banque Nationale.
Veuillez agréer, Messieurs et chers Collègues, la sincère expression de mes sentiments les plus distingués.
Bruxelles, le i'' mars 1899.
Ernest Solvay.
LA MONNAIE ET LE COMPTE ^'