‹ Notes sur les États-UnisChapitre 27 sur 67 · II- aj>j»rr'l · texte numérisé non relu

II- aj>j»rr'l

Ce (jui me trappa d'abord, c'est l'impression d'all^irn» vigueur, de jeunesse que donne M. Roose- \ Il 11 est plus jeune que ses portraits, et plus jt'une que son âge. II n'a pas loin de cinquante m-. Il m'^mi paraît pas plus de quarante. La ligure e-l solide et franche, le cou vigoureux et dégagé dans Féchancrure du col bas. Les yeux sont d'une iiinbililé perpétuelle, dtrrière les lunettes ou le l)iii( »(!•'. Les traits sont singulièrement animés et expressifs : nulle affectation, pas l'ombre de « pose » ni de recherche. Le président parle français, en s'excusant — à tort — de le mal

— Je le parle, dit-il, comme une langue touranienne.

Touranien ou non, son français dit tout ce (ju'il veut (lire et le dit avec force et couleur. M. Uoosevelt me questionne sur mon séjour, m'entretient d'amis communs : M. James Ford Hhode<. l'éminent historien, et M. Barrett Wen- (lell, (jui, (le tous les Américains, a le mieux compris et jugé notre pays. Puis — par quel détour? — c'est sur Taine que vient le propos. M. Roosevelt ne semble l'aimer qu'à demi, critique ses partis pris, parle de la Révolution. Il iunnit'' à déjeuner poui' I'' ItMidniiaiii, en me

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prévenant, avec un sourire, que je rencontrerai à sa table un archevêque et deux évèques : car, ajoute-t-il, ici, aux Etals-rnis, il n'y a [)as de question religieuse.

— Je suis calviniste. Mais je déleste autant une tyrannie antireligieuse qu'une tyrannie ecclésiastique.

Cette idée de l'Église libre dans l'État libre est une de celles auxquelles il est le plus attaché : je l'ai constaté à diverses reprises.

Le lendemain, à une heure et demie, je suis à la Maison-Blanche. Parmi les invités, Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul, l'un des plus chaleureux amis que la France compte en Américjue, Mgr O'Gorman, évèque de Sioux-Falls, et l'évèque protestant de Boston sont déjà arrivés. Puis, c'est le président de l'université de Californie, l'ambassadeur de France et madame Jusserand. Un officier de marine en tenue, aide de camp du président, reçoit les convives et les présente les uns aux autres. Quand tout le monde est réuni, monsieur et madame Roosevelt entrent dans le salon et ont pour chacun une parole de bienvenue. On passe dans la salle à manger. Nous sommes seize. Le président parle d'abord à ses deux voisines. Puis, à travers la table, il s'adresse à moi et reprend la conversation de la veille.

Il me fait remarquer la présence de deux évèques catholiques et de Tévêque protestant :

— C'est, (lil-il, que l'on est aux Etats-Unis libéral, inaiij non anticlérical. Dans mon ministère, il y a un catholique, un israélite; les autres sont protestants. Tout le monde s'accorde le mieux du monde.

Cette affirmation de libéralisme, que je retrouverai souvent dans tous les milieux aux Etats- Unis, est la seule allusion, indirecte d'ailleurs, aux choses du dehors. La pensée du président, suivant une voie familière, revient à ce qui est depuis plusieurs mois la grande affaire de sa vie, et il me dit :

— Vous savez la croisade que je mène et les -attaques qu'elle me vaut? Si je lutte contre la

ploutocratie, c'est que je suis l'ennemi du socialisme, de l'anarchisme. La ploutocratie est pour un peuple le pire des régimes. Il n'en est qu'un d'aussi détestable, c'est la démagogie. Règne de l'argent, règne de la foule, cela se vaut. Et la ploutocratie est le meilleur allié du socialisme et de l'anarchisme. Je suis, à ma façon, un conservateur. Et c'est pour cela que je combats les abus ploutocraliques.

M. Roosevelt ne mange plus. Il parle. Il parle avec une mimique expressive. Il parle avec sa tète, avec ses bras, avec son buste, en y mettant

toute son action. Je note surtout un geste de la main, coupant, guillotinant au ras du col l'objection possible de l'adversaire, — ou encore cet autre, les deux mains parallèles canalisant l'argument vers l'interlocuteur :

— Je sais, reprend-il, que des gens de Wall Street me dénoncent comme un Judas Iscariote. Mais c'est précisément parce que je parle aux Américains le langage de la vérité que je pense être un bon patriote. Et puis d'ailleurs — et ici le rire du président éclate joyeusement et la tête s'incline sur l'épaule droite comme pour épauler et viser — je ne suis pas un sentimental. On peut m'attaquer. Je me défendrai en faisant appel à l'esprit de justice du pays. Je rendrai les coups.

La joie de la lutte respire dans ces propos. Mais M. Roosevelt, dont la vigueur est loin de ressembler à de l'exaltation, ne s'y abandonne pas et revient à ce qui est — toutes ses paroles le prouvent — l'idée directrice de sa politique intérieure : à savoir qu'en combattant les abus de la ploutocratie, il fait œuvre de conservation sociale.

— Qu'est-ce que je dis aux ouvriers? Je leur dis que je leur suis favorable, que je fais et que je ferai pour eux ce qui dépend de moi. Mais pour (|ue des progrès, pour que des réformes soient possibles, il y a une condition essentielle :

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1 ui.lic. Il faiil l'ordre. Et un chef d'Etat a pour j»r»'ini( 1- (It'Noir de le garantir. Si on trouble l'ordre, on ne peut plus songer aux réformes. Si, dans une grève, il y a des menaces de désordre, j'envoie des troupes, plus même qu'il n'en faut, pour qu'on sache que les soldats seront en force, ('/est, dans l'intérêt des ouvriers, la meilleure méthode. Car c'est cela qui empêche le désordre. Ordre et réformes, pas de réformes sans ordre.

Le président continue :

— Quant aux ploutocrates, aux gens qui voudraient faire de nous une Tyr ou une Carthage, ce sont les fourriers de l'anarchie. Si on les laissait faire, ils mèneraient le pays à l'anarchie. C'est pour cela que je les combats.

Dans la conversation plus générale qui s'en- •jrage alors, le président trouve encore l'occasion le préciser sa pensée. Pour lui, il y a deux dangers, Ploutos et Demos. Son idéal, c'est une s<»rte de conjonction des centres, de deux très vastes centres, centres de braves gens, dit-il avec insistance. Et il ajoute, le déjeuner fini, qu'il \\v tait pas œuvre de politique seulement, mais de morale politique.

Voici ses derniers mots :

— La malhonnêteté de quelques riches prépare les violences des pauvres. Il ne faut pas

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(lire que je suis l'ennemi du peuple. Je suis l'ennemi de la ploutocratie et de Fanarchie.

Quelques jours après, je me retrouvais à White-House, dans le cabinet du président. Il me parlait de ce que j'avais vu à Washington ; du sénateur Lodge, son ami, dont il louait à juste titre la forte volonté et la haute culture ; des caractères différents de la démocratie française et de la démocratie américaine. Comme je lui disais qu'à mon avis la France souffrait d'un affaiblissement excessif du pouvoir exécutif au profit du pouvoir législatif, il reprit :

— C'est vrai. C'est un risque fréquent pour une démocratie. Mais ce n'est pas le seul. Ainsi, aux États-Unis, ce qui nous a le plus manqué, c'est de comprendre que nous avons des intérêts dans le monde entier. Je voudrais (jue tous les Américains eussent le sentiment que la politique américaine est une politique mondiale ; que nous sommes, que nous serons mêlés à toutes les grandes questions.

Je fais alors remarquer au président qu'un de ses compatriotes, l'un des professeurs de Harvard, l'a expli(jnc Tan j>assé à Paris, à la Sorbonne, très brillamment.

— Oui, oui, dit-il, je .sais que ce fut le sujet du cours de Coolidgc, un homme de valeur. Mais il faut «juo le peuj)le américain tout

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