CHAPITRE II
UNE CAMPAGNE PRESIDENTIELLE
L'inlensilé du régime électif. — Ses causes. — Le mécanisme de la campagne. — Les Nominating conventions.
— Leur recrutement. — Leur réunion. — Le stampede.
— La campagne. — Le vote de novembre. — Les différentes sortes de candidats. — « Favoris », « chevaux noirs » et « fils favoris ». — Une visite à M. Taft, ministre de la Guerre. — Le gouverneur Hughes. — Le président Cannon. — Les partis et la campagne. — Analogie des programmes. — Républicains et démocrates.
— M. William J. Bryan. — Conversation avec M. W. liourke Gockran, député démocrate de New- York.
C'est une bonne fortune que de visiter les Élats-rnis une nniu'O de campagne présidentielle. Dans rt' pays où le >yslème électif est plus développé que partout ailleurs, oii non seulement les assemblées fédirilt^ » I locilcs, mais un grand nombre de foiirli<Muiaii(»< >><nit élus
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parle peuple, la préparation du scrutin qui désigne le chef de l'État met en jeu toutes les forces politiques. Et l'on n'a guère l'idée, dans nos pays d'Europe, de l'intensité de celte lutte. Les Américains, et il faut les en louer, oat le sens très vif de leurs droits civiques. Ils savent aussi, et ce second motif, pour être moins élevé que le premier, n'est pas moins important, qu'une campagne présidentielle bien menée assure au parti vainqueur de notables bénéfices. Le système « des dépouilles », c'est-à-dire l'attribution, non plus (le toutes les places comme jadis, mais encore d'un grand nombre de places, aux partisans des vainqueurs, déchaîne les convoitises individuelles. Enfin l'organisation locale des partis est si foiie el si ingénieuse, elle joue dans l'existence du pays un rôle si décisif et si continu, elle l'enserre si fortement dans le réseau de ses rings^ de ses bosses, de ses « assemblées primaires » et de ses « conventions » que la lutte pour la présidence apparaît comme l'épreuve capitale du sport politique. Elle est, en son genre, pareille à ces retentissantes parties de football où deux universités, comme Harvard et Yale, viennent, chaque année, mesurer leur vigueur et leur entraînement. Conscience civique, ambitions personnelles, passion sportive, il y a de tout cela dans le prodigieux mouve-
ment d'opinion qui prépare et qui caractérise la campagne présidentielle.
Le mécanisme de cette campagne* ne diffère pas de celui de toute autre élection. Aux Etats- Unis, en raison même de l'organisation des partis, chaque élection se divise en deux phases. Il y a d'abord la désignation des candidats par leurs j»arlis respectifs. Il y a ensuite la lutte des candidats des différents partis. Pour la présidence, ces deux actes sont distincts. Le premier se dénoue en juin, aux conventions de désignation {Nominating conven lions). Le second se dénoue en novembre parla nomination des « électeurs», qui auront à opter entre les candidats désignés quatre mois plus tôt. Dans la première période, la lutte est surtout à l'intérieur de clia(|ue parti. Dans la seconde, elle est entre les j>artis. Dans Tune et dans l'autre, on procède, sur un champ plus vaste qui embrasse l'Union tout entière, suivant la même méthode que pour les élections qui ont )ieu dans chaque Etat. Les cadres • restent les mêmes. Le fonctionnement est identique. Ce sont les délégations des partis de chaque Etat qui, aux conventions nationales, procèdent au choix des candidats présidentiels, de même que, à rinh'-riiMii- •!»' diacnn de ces
1. Cf. l'admirable ou\Tage de M. James Bryce, American CommonweaUU.
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Ktats, ct's partis procèdent an choix dr> candidais pour la législature locale, les fonctions de gouverneur, de lieutenant-gouverneur, ou même de juge. Les candidats à la présidence sont donc issus d'une désignation pareille à celle qui s'ap- |)lique aux autres candidats. Seulement, en raison de la nature de la fonction, les organisations d'Etat se fédèrent pour les choisir et c'est la re- |)résenlation totale des partis qui proclame leur candidature.
Chaque Etat est autorisé à envoyer à la Nominating convention deux fois plus de délégués qu'il n'a d'électeurs présidentiels : comme le nombre des électeurs présidentiels est égal à celui de ses représentants au congrès, il y a, dans les conventions de désignation, deux fois {dus de délégués qu'il n'y a, pour l'ensemble de rUnion, de sénateurs et de députés. Ces délégués sont choisis par les « conventions » de district et d'Etat, qui sont elles-mêmes composées de re- |)résetitants des « assemblées primaires », cellules élémentaires des partis. La Nominatiny convention est, par conséquent, l'émanation iidèle des organisations locales. Tantôt les con- ^^'^li(|^^ de district et d'Etat donnent à leurs délégués un mandat impératif. Tantôt ce mandat est implicite, le délégué n'étant désigné que parce qu'on sait d'avance pour qui il votera.
140 NOTES SUIl LES ÉTATS-l.XlS
Tantôt enlin le délégué peut user de sa liberté, mais ce dernier cas est de plus en plus rare. Notez d'ailleurs qu'à la Noniinaiitif/ convention le scrutin comporte toujours plusieurs tours. Comme dans un conclave, les candidatures naissent et disparaissent. C'est par des combinaisons de séance, par des ralliements imprévus, que se forme la majorité. Les délégations d'Etat possèdent donc une certaine indépendance de manœuvre. C'est à cette liberté même que le travail de la convention doit son intérêt passionnant.
Quelquefois, dès avant la réunion de la Nominating convention, on peut prévoir sa décision. Comme on sait d'avance le nombre de suffrages qui assurera à un candidat la majorité, il suffit de connaître l'opinion des délégations pour en déduire l'issue du vote. Souvent en revanche, par suite de la multiplicité des candidatures, il est impossible de préjuger le résultat. La Nominating convention du parti républicain se* tient ordinairement h Chicago : c'est là que se réunit, le 16 juin, celle de 1908, la convention du parti républicain, celle du parti démocrate se tenant à Denver quelques jours plus lard. Aucun événement ne sollicite aussi fortement la curiosité américaine. Pendant les quelques jours que dure une convention, elle est le point de mire de tous les
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regards, le centre de la vie j)olili(]ue. Les délét^ués, auxquels s'ajoutent les délégués suppléants, sont plus de 800. Joignez à cela un grand nombre <le sénateurs et de députés, qui viennent suivre de près la grande épreuve, les chefs des organisations locales, qui souvent, mais non pas toujours, font partie des délégations, les reporters à l'affrit des indices qui annoncent les changements d'opinion d'où sortira la majorité; le public enfin, qui se monte à plus de dix mille personnes et qui, par sa présence, par ses cris, par ses applaudissements, se mêle à la vie de l'assemblée. Les hôtels sont pris d'assaut. Les rues sont noires de foule. On ne se couche pas. On ne dort pas. On attend. On raisonne. On discute. On parie. C'est la démocratie déchaînée, fidèle, dans un apparent désordre, à des règles très précises, — aux règles du jeu, suivant la spirituelle formule de M. James Bryce, — discutant de ses intérêts dans un vacarme assourdissant qui affole un étranger, maîtresse cependant d'ellemême, sachant, au milieu de ce tumulte, ce qu'elle veut et où elle va, ruche sonore où voisinent le bourdon stérile et l'abeille laborieuse. La convention est réunie. L'élection de son ï)résident est souvent une indication. Elle vérifie avec minutie les pouvoirs des délégués. Elle adopte la « plateforme » du parti, son pro-
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gramme, rédigé non seulement en vue de la convention, mais en vue de la campagne qui la suivra, de façon à mettre d'accord les diverses tendances qui existent au sein de chaque parti et à attirer aussi, s'il est possible, une fraction des voix du parti adverse en profitant de ses divisions. Les délégations d'Klats, a|>pelées par ordre alphabétique, « présentent » ensuite les candidatures : chacune est appuyée par des discours, saluée d'applaudissements ou de sifflets. Enfin l'on vote. C'est le président de chaque délégation qui répond à l'appel du nom de son État. Et ici une première complication. Il y a des Etats où les délégués, après avoir voté entre eux, sont censés donner ensuite l'ensemble de leurs voix au candidat qui a obtenu la majorité. Il y en a d'autres, où les votes sont comptés individuellement. Le président de la délégation dit donc, si sa délégation compte par hypothèse 18 voix : 18 voix pour X..., ou, au contraire, 12 voix pour X..., 6 pour Y... Si, après le premier tour ainsi conduit, un candidat ala majorité, — majorité absolue dans la convention républicaine, majorité des deux tiers dans la convention démocrate, — il est désigné (nominated) . Si la majorité n'est pas acquise, on vote et on revote, dans une fièvre croissante, tant qu'elle n'est pas obtenue.
Il est arrivé qu'il y vùi cinquante tours de
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scrutin. Dans ces cas-là, ragitation montant cciiiiuc une vague se résout parfois en un vote de surprise. C'est le stampede. Cette solution est fréquente, lorsque, après plusieurs tours, deux candidats restent en présence avec des chances à peu près égales. Au printemps de 1908, quand vous parliez aux Américains des différentes candidatures à la convention républicaine de Chicago :
— Sans doute, disait-on, monsieur Uoosevelt n e>l {«as candidat, mais si monsieur ïaft, après cinq ou six tours, n'est pas élu, alors il est bien possible qu'il y ait une acclamation sur le nom du président et qu'en un mouvement d'enthousiasme, l'union se fasse en sa faveur. Jamais stampede n'a été plus vraisemblable. Après tout nous verrons bien.
Autant on dépense d'ardeur dans la bataille, autant, le vainqueur proclamé, l'apaisement s'établit dans une atmosphère de bonne humeur. Les Américains ont des défauts: l'aigreur et la rancune ne sont pas du nombre. Ils apportent à la lutte une résignation spontanée. Il faut que quelqu'un l'emporte et tout le monde ne peut pas l'emporter : voilà la formule dont ils s'inspirent. Quand le parti a choisi son candidat, il ne reste plus qu'à le soutenir. C'est ce qu'on fera, avec quel entrain ! pendant la campagne présiden-
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tielle qui commence dès le lendemain df la Nomijtali/Kj convention et se poursuit jusqu'à réleclion. Celle campagne est une formidable dépense de temps, d'activité et d'argent. Pendant qualre mois ce ne sont que réunions, distributions de brocbures, articles, discours, j)rocessions et « parades ». Profilant de l'occasion qui s'offre à eux <!<' céder à leur [)assion de groupement, les Américains de tout âge et de tout rang forment des clubs qui luttent pour le candidat républicain ou pour le candidat démocrate. La « macliiiie » de cbaque parti, rej)n'--ciitt'-(' par le (( comité naliunal » (ju'a clioisi la \nii(lii/ifi/t'j co)ivc)tti()n, reçoit, sollicite et utilise les concnurs linanciers. (l'est là un point délicat; carsouventles donateurs estiment que leurs contributions, qui s'élèvent pour les gros financiers à plusieurs centaines de mille francs, leur donnent une hypothèque sur la politique du futur président. En réalité, celui-ci est hors de cause. Ce n'est pas à lui, c'est au parti que vont les sul)vcfiti(Mis. Malgré cela, sa situation en devient souvent diflicile. L'exemple de M. Iloosevelt, dans sa campagne contre les /r/<A*/^, montre jusqu'où pont aller cette diflicullé.
Au mois de novembre, c'est-à-dire quatre mois et demi après les conventions des deux jiaili^, *o\\ pr-M.ede dans les différent Ijals à la
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nomination des électeurs présidentiels, dont le nombre, comme je le rappelais plus haut, est égal au nombre des représentants que chaque État compte au congrès. Quelques semaines plus tard, les électeurs des États votent par écrit pour nommer le président et le vice-président de la République. Ces votes, cachetés aussitôt, sont ouverts par le président du Sénat, les deux Chambres étant présentes. Mais cette opération n*a point d'intérêt pratique. Le jour où sont élus les électeurs dans chaque État, on sait qui sera président, car on sait pour qui ils voteront. Il n'y a donc dans la campagne que deux phases capitales : les Nominating conventions en juin, la désignation des électeurs en novembre. Comme ceux-ci sont désignés par le système du gênerai ticket, c'est-à-dire du scrutin de liste, c'est la totalité des voix d'un État qui est assurée, après le vote, au candidat vainqueur. On peut critiquer ce procédé qui donne une prime aux États douteux, qui favorise la corruption et qui écrase les minorités, mais il s'est depuis quatrevingts ans généralisé et il répond trop bien à l'esprit et à l'organisation des partis pour qu'il ait aucune chance d'être amendé.
Tels étant le mécanisme et le cadre, quels sont les hommes? Les Américains, qui classent volontiers gens et choses par catégories, distinguent
trois sortes de candidats. Les « favoris », comme leur nom l'indique, sont des personnages qui ant joué un rôle national et que tout le pays connaît : tel était M. Roosevelt dans la campagne de 1904; tel il aurait été, s'il se lut présenté en 1908. Les « chevaux noirs » sont au contraire des inconnus, ou du moins leur réputation est de second ordre et comme effacée. Leur insignifiance, sinon personnelle, au moins représentative, est le principe d'un succès qui n'est qu'une transaction. Enlin les <( \i]<ïi\\nv\< » sont des célébrités locales, dont la candidalure est posée par un Etat. Leurs chances sont médiocres, mais ils font le jeu. Ils dispersent les voix. Ils barrent la route, pendant les premiers tours de scrutin, aux « favoris ». Dans la campagne de 1908, ils sont relativement nombreux. Aussi bien cette campagne est-elle iiilt'i('>>ante [)ar sa « normalité ». Elle a mis en présence les divers types de candidats. Elle est, à ce titre, bonne k étudier.
De tous les « favoris », M. William Howard Taft, ministre de la Guerre, apparaissait, dès le principe, comme le plus distingué. Le jour où je lui rendis visite au ministère, je pus juger en raccourci de l'existence que mène un candidat pendant les mois qui précèdent la réunion de la « convention »... Dans le salon d'attente atte-
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nanl au cabinet du minisire, une soixantaine de jeunes garçons dont le plus vieux ir.i\;iif pas (|uiii/i' iiis, s'f'lxitlaienl joyeusement, f.iisanl des j^lissades sur le parquet ou grimpant sur les tables. C'était une école de Springfield, dans le Massachusetts, qui, se trouvant à Washington à l'occasion de je ne sais quel congrès scolaire, avait souhaité voir M. Taft. Celui-ci, le sourire aux lèvres, sortit de son bureau. Le professeur se plaça près de lui et, un à un, tous les petits bonshommes furent présentés au ministre de la Guerre.
— How do y ou do^ mister Smith ?
— How do y ou do, mister Jackson ?
— How do y ou do, mister Murray?
Ce fut ainsi pendant dix minutes.
Puis, l'école de garçons partit. Et bientôt arriva une école de jeunes filles. Je ne doute [)oint que M. Taft ne l'ait accueillie plus galamment encore. Mais, introduit dans son cabinet, où bientôt il me rejoignit, je n'assistai pas à cette seconde réception.
Les traits de M. Taft ont été popularisés par l'image et la caricature. Le ministre de la Guerre ost en effet d'une imposante stature, et son poids est, dit-on, formidable. Haut et large, il respire la force et la santé. On le plaisante à ce sujet. On dit de lui qu'il est l'homme le plus poli
d'Amérique, attendu qu'en tramway, lorsqu'il offre sa place à une dame, ce n'est pas à une, mais à deux qu'il permet ainsi de s'asseoir. On raconte aussi cette anecdote. Lorsque M. Taft gouvernait les Philippines, les journaux annoncèrent un jour qu'il était souffrant. M. Root, alors ministre de la Guerre, lui télégraphia aussitôt :
— Comment vous portez-vous?
M. Taft répondit :
— Très bien! J'ai fait ce matin 15 milles à cheval.
Et M. Root de répliquer par une autre dépèche :
— Comment se porte votre cheval ?
A vrai dire, M. Taft représente assez bien le bon géant, tel que les imaginations aiment à se le figurer. Avec ses cheveux blonds, coupés d'une raie au milieu du front, sa forte moustache pâle, ses yeux clairs et francs, son air de sérénité et de calme, il inspire confiance et attire la sympathie. Je ne lui connais d'ailleurs pas d'ennemis. Et s'il a des adversaires, c'est aux circonstances, non pas à lui-même, qu'il les doit.
Après les propos de bienvenue, je mis l'entretien sur la campagne présidentielle et je lui demandai ses impressions.
— Vous m'embarrassez beaucoup, me répon^ dit en riant M. Taft. C'est là une affaire où je
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suis très intéressé, trop intéressé pour que ma réponse puisse avoir pour vous de la valeur. C'est à d'autres, plus impartiaux, qu'il faut vous adresser. •
l'.l ( omme, malgré mon insistance, M. Taft se récusait encore, un de ses amis, qui assistait à la conversation et qui a occupé aux États-Unis de hautes fonctions, intervient et me dit :
— Ce que le ministre ne peut pas vous dire, je peux le dire, moi. Nous avons, du début de la campagne, la meilleure impression.
C'était là une transition naturelle pour parler du programme présidentiel de M. Taft. Et, cette fois, il ne fit nulle difficulté pour s'expliquer.
— Votre politique, lui dis-je, sera-t-elle, et sur quels points, différente de celle de M. Roosevelt, notamment (car c'était la grosse question du moment) à l'égard des grandes corporations financières ?
M. Taft répondit :
— Je suis d'accord sur tout avec le président actuel. vSi je suis élu, ma politique sera absolument la même que la sienne. J'approuve cette politique comme homme. Je l'approuverais aussi comme président.
Cette solidarité parfaite entre le président et M. Taft fut, d'ailleurs, depuis le début de la campagne, une arme à deux traiiclidnls. On lui
reprochait d'être « le candidat » de M. Iloosevelt. Et sans doute cette intimité lui assurait des voix, mais de certains côtés, elle lui en enlevait aussi. On reconnaissait en général que le ministre de la Guerre était d'un autre tempérament que le président ; qu'il éviterait les « intempérances » deM. Roosevelt; qu'il serait plus priidtMi!, moins impulsif, plus juridique. ^îais, alors, les journaux adverses dénonçaient la manœuvre :
— Démasquez, s'écriaient-ils, le piège que l'on vous tend. Pour l'Ouest, c'est Taft, l'homme de Roosevelt. Pour l'Est, c'est « le juge » Taft, c'est-à-dire un modéré, plein de prudence et de circonspection. Le jeu est facile à saisir. Je suis oiseau, voyez mes ailes...
M. Taft, quoi qu'on pùl jtenser de son avenir, pouvait, en tout cas, invoquer son passé. Le ministre de la Gnciic est un homme de {)remier ordre, qui a réussi dan- tout ce qu'il a entrepris. De 1880 à 1900, il a Inni-ni une brillante carrière judiciaire, oi^i il a lait preuve de science et d'équité. En 1900, j\L Mac Kinley l'a nommé président de la commission des Philippines. Et le remarquable rapport (pi il a icdigé en cette qualité a eu le rai'e in(''ril(' d'i^'li-»' iimh -(Mileineii! un exposé critique, mais un prognunme d action. L'année suivante, en effet, M. Taft fut nommé gouverneur civil des Phili[)pines, et le- ir< i- an-
l.A POLITIQUE l,*il
de son gouvernement eintnl une inllmiK c .h'cisive sur la pacification de 1 archipel comme sur le développement (]<^ son ospi-jt.
— C'est là qu*e>l mon nt'iir, luo disait-il en me parlant des îles. —
Il montra, pendant cette période, de brillantes qualités d'administrateur. Et il fut diplomate aussi par occasion, lorsqu'il fallut régler avec le Vatican la situation des ordres religieux, dont la présence dans les îles était une cause de graves difficultés. Comme ministre de la Guerre, M. Taft a continué l'œuvre organisatrice de M. Root* Cela ne l'a |)as empêché d'ailleurs de reiu[)lir d'aiili't's nii>sinMs — à Panama, à Cuba, au Japon — avec un succès que nul ne discute. Il est de tous les hommes d'Etat américains celui dont la culture politique et l'expérience des affaires sont assurément les plus vastes. Dans la « course » présidentielle, il était donc, de tous les concurrents, celui qui avait le plus de « classe », le plus digne incontestablement de jouer le rôle de « favori » .
M. Hughes, gouvi'iiKMir (lel'Etat de New-York, ne répondait exactement, quand sa candidature a été posée, à aucune des trois définitions que j'ai rapj)elées tout à l'heure. Il n'était pas un « favori >). Il étail j)lus et mieux (ju'un « cheval noir » ou un « fils favori ». M. Charles Evans
V62 NOTES SUR LES KTATS-UMS
Hughes est né en 1852. Son père, un pasteur, était (le souche anglaise, sa mère d'origine hollandaise. Dès sa jeunesse, il se révéla comme un esprit solide, épris de sciences exactes, des mathématiques d'ahord, puis du droit. Après des débuts modestes dans les bureaux d'un avocat de New-York, il prit au barreau de cette ville une place importante. Il fut aussi professeur de (h-oit à l'université Gornell. Il parle bien, avec autant de facilité que de correction et ses plaidoiries sont célèbres. Sa réputation lui valut de présider aux difficiles enquêtes dirigées, il y a quelques années, contre l'administration du gaz et les compagnies d'assurances. Son tact, sa linesse et sa clairvoyance le mirent alors en lumière. Et, avec l'appui énergique de M. Roosevelt, il fut, peu de mois après, élu gouverneur de l'État de New-York contre M. Hearst, le milliardaire démagogue, le grand meneur de la (( presse jaune ».
Sa candidahin' avail été une candidature d'hunnètclé polilitiue : son administration a présenté le môme caractère. Sans préparation politique, M. Hughes a été égal à sa làclir par la fermeté df >< - principes et la probité de ses actes. Il a voulu, suivant sa proj)re expression, être le « serviteur du peuple » et réagir contre les politiciens. Il traite le corps qu'il atlminislre
A lM)l>lTlnri:
à la façon (11111 iiitMlecin, en lui rappelant toujours les règles de l'hygiène, en lui évitant, autant que jiM<>;iltl»'. les « excitations du système nerveux ». So> idées sont, sur la plupart des questions, analogues à celles de M. teosevelt, notamment en ce qui touche les chemins de fer et les trii<l<. Sa raiididatiire présidentielle a cependant, au début, été soutenue par une notable partie des financiers de New-York, adversaires du président. Est-ce à dire que ces partisans inattendus escomptassent de sa part des concessions ? Je n'en crois rien : mais la candidature de M. Hughes était un moyen de mettre en éphec celle de M. Taft, c'est-à-dire M. Roosevelt.M. IIimh»'sales qualités solides d'un homme d'État. Il lui manque l'expérience des affaires étrangères et, à cet égard, il est indiscutablement inférieur à M. Taft. Comme candidat, on lui a reproché son défaut d'entrain, d'être un froid et un triste. C'est, en tout cas, un consciencieux et un probe, appelé sans aucun doute à jouer nn rôle, soit plus tut soit plus tard, dans la polili(|iie d'un peuple, qui, malgré la corruption de sa « machine » électorale, ou peut-être' à cause de cette corruption, a le respect de l'honnêteté dans ses chefs, qu'ils se nomment Roosevelt, Taft ou Hughes.
Où convient-il de classer dans cette campagne
J5i NOTES SUR LES ÉTATS-l'NIS
présidentielle M. Joseph Cannon, pré<i<lenl de la Chambre des députés du congrès? Ce vieillard de soixante-douze ans est à coup sûr le « iils favori » de l'Illinois qu'il représente au C.ipitole depuis plus de trente ans. Il dispose en outre d'une vaste influence en raison de sa fonction. Et cependant il n'est pas, il ne sera jamais un « favori » parce que sa supériorité, qui s'affirme dans les manœuvres de couloir, est insaisissable pour le grand public. Si je cédais à la tentation de faire des rapprochements, je le coni]»arerais à M. Sarrien. M. Cannon, très lin, très adroil, est un silencieux. Quand j'ai eu l'honneur de le rencontrer et que je lui ai demandé son sentiment sur la situation politique, il m'a répondu, avec le rire nuiet de Bas-de-Cuir, qu'il n'avait rien à en dire. Il a passé sa vie à s'effacer et à réussir en s'effaçant. Il est riche, et, dans sa mise, il se donne l'apparence de la mode- tir ♦! même de la gêne. Il est profondément conservateur, mais il a les idlures d'un démocrate (ont proche du peuple. Il serait le président idéal des grandes piii-s nices linancières, un Mac Kinley plus subtil. Il représente la droite ploutocratique du parti républicain. La gauche, en revanche, ne l'aime point et plus d'un député de cette nuance m'a dit :
— Si, pal iiii[)0ssible, monsieur Cannon était
LA poLiTiori: Io5
ilésigiiô coniiiie caiulidal par la convention de Chicago, nous voterions pour le candidat démocrate pUilnl (iiH' «le lui «Iniinernos voix.
Dans la campagne de 1908, les « fils favoris» ont été, dès le premier jour, abondaniment représentés. Leur valeur était très inégale. Le plus remarquable elait, a coup sùi-, M. l'iiilaiidcr Clia-c Kiiox, sénateur de Pensylvanie et ancien attorney général, avocat distingué, cultivé, ingénieux, dont l'heure sonnera quelque jour. M. Charles Warren Fairbanks, vice-président de la République, étiiit, avant son élection à<;e poste honorifique, sénateur del'Indiana. C'est, lui aussi, un avocat de valeur, mais dont la carrière politique ne semble pas devoir se déveloj)per. M. Joseph Benson Foraker, sénateur deFOhio, est mû par la haine vigoureuse qu'il porte à M. Roosevelt et soutenu i)ar les voix des nègres qu'il a recherchées par des procédés démagogiques. M. Robert Marion La Follette, sénateur duWisconsin, dont il a été naguère gouverneur, représente un radicalisme extrême, dont la base électorale est des plus limitées.
La campagne présidentielle de 1908, dans ce cadre et avec ces acteurs, donne une très exacte idée de ce qu'est aux Etats-Unis la lutte pour la magistrature suprême. Dans cette lutte, surtout dans la |)remière phase, c'est-à-dire pendant les
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mois qui précèdent la Nominating conventio?iy les questions de personnes priment les questions de principes. Il y a des nuances d'opinion que j'ai indiquées. Il y a des candidats de droite ou des candidats de gauche. En réalité, tout se réduit à savoir si l'on est pour ou contre quelqu'un. En 1908, c'est la personnalité de M. Roosevelt qui, dès le premier jour, a dominé le débat. Etre pour ou contre une législation renforcée des trusts, c'était être pour ou contre lui. Aussi bien, même d'un j>arti à l'autre, les différences doctrinales sont allées s'atténuant. C'est de quoi il est aisé de s'assurer, quand, sortant des rangs républicains, on se tourne vers les démocrates.
Voilà longtcni[ts qu'on a remarqué qu'entre les deux grands partis politiques les différences de j)rogramme étaient insignifiantes ; mais jamais ce trait n'a été jdus frappant qu'aujourd'hui. iMiIre les démocrates et les i-i'iniMicains, il y a surtout des différences de tempérament et de tendances qu'on s'explique si l'on se reporte aux origines de l'histoire américaine. Il était inévitable que, dans cet Etat neuf, formé de républiques préexistantes, les uns, — ce sont les démocrates, — fussent surtout attachés à la défense des droits élémentaires des contractants, les aulrt's, — ce son! les rt'pnblicains, — se
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préoccHipant surtout de créer au centre un pouvoir fort, armé pour le développement des intérêts généraux et de la politique nationale. J 11 \ii nombre de républicains et de démocralts. J'ai rapporté de mes entretiens arec eux l'impression que ce critérium liistorique est le seul qui garde encore de la valeur. Prenez, au contraire, les questions actuelles, tarif, législation industrielle et commerciale, vente des boiss('n< ilcooliques, politique extérieure, vous ne déterminez pas un classement net des partis ; vous n'apercevez pas la limite exacte où, du programme républicain, on passe au programme démocrate. La campagne présidentielle de 1908 aura plus qu'aucune autre accusé cette indécision.
Ce pliénomène est d'autant plus naturel que M. Roosevelt, président républicain, centralisateur et autoritaire, a été, par certains côtés de son caractère et de sa politique, plus démocrate que républicain. Les démocrates sont les premiers à le constater et à en tirer argument. On pourrait résumer les récents discours de leurcbef M. William J. Bryan par ce mot, que M. Clemenceau adressait naguère à M. Jaurès :
— Votre programme, je le connais bien : car c'est le mien et vous me l'avez pris.
Qu'il s'agisse de la réglementation d'Etat des chemins de fer, des lois contre les trusts, de l'ar-
158 NOTES SUR LKS l'. 1 A I S-l \ I S
Litrage entre le capital et le tiavail ou de l'impôt sur le revenu, M. Roosevelt, d'apiùs les démocrates, est un républicain repenti. Si l'on considère la « plateforme » adoptée le G avril 1908 par l'assemblée des démocrates du Nebraska, qui est l'Etat de M. Bryan, on constate que les seuls articles originaux sont ceux qui réclament un impôt unique sur le revenu, la reconnaissance de l'indépendance des Philippines sous la protection des Etats-Unis jusqu'à la garantie de leur neutralité par les puissances, enfin l'exclusion des Asiatiques; que, pour tout le reste, il n'y a pas de différence sensible entre républicains et démocrates. Au cours de cette assemblée, M. Bryan a dit :
— Nous devons nous efforcer de faire accepter par les républicains les réformes démocratiques en insistant d'abord sur celles qui concordent avec les leurs, en abordant ensuite celles que, malgré leurs efforts, ils narii\(ni jias à s'approprier.
Dans un autre discours, le candidat démocrate a précisé ses griefs contre les républicains.
— Les républicains, a-t-il dit, admettent le renforcement des lois contre les //v/.s7.s , mai< ils ne fournissent pas le moyen de roj)ionir. [[> reconnaissent que la réforme du laiil oi mcessaire ; mais ils tenaient le même langage na-iK re : et
LA l'OLlTiyUE lii*J
cela n'a pas empêché le vote du tarif exorbitant actuellement existant. Pour la législation des chemins de fer, pour les relations entre le capital cl It' liMvail, iiitMiic imprécision des solutions. Pour la crise linancière elle-même, qiit^ont-ils fait? Ils ont laissé s'enfuir les financiers coupables et n'ont trouvé (|u'un remède : faire soutenir le marché par le Trésor public. Ils n'ont ni mis un freina la spéculation ni protégé les déposants. En applaudissant aux messages du président, ils se sont condamnés eux-mêmes : car tous les abus dénoncés par M. Roosevelt ont leur source dans la législation votée par les républicains ou dans l'absence, i eux imputable, de toute législation.
M. Bryan tirait de ces considérations la conclusion optimiste que voici :
— Les démocrates peuvent envisager l'avenir avec confiance. Ils sont unis. Les républicains sont divisés. Comme les républicains se sont servis d'une fraction du parti démocrate pour nous battre en 189G, nous allons, pour les vaincre, employer la même méthode.
On aurait pu répondre à M. Bryan que son argument était à deux tranchants et que, peutêtre, beaucoup de démocrates, satisfaits de la politique de M. Roosevelt, voteraient pour son «candidat, M. T;ift. Quoi qu'il en soit, il est indis-
cutable que, sur les grands problèmes de la politique américaine, les démocrates ont peine à opposer aux républicains une « plateforme » nettement définie. Causant un jour, au congrès, avec Tun des plus éloquents d'entre eux, M. William Bourke Cockran, député de New- York, je cherchais à lui faire préciser l'attitude propre de son parti. C'est par des nuances seulement qu'il put, en me répondant, la caractériser :
— En ce qui concerne, me dit-il, la politique extérieure, j'estime que, sauf sur certains points, celle du président est approuvée par le pays. Nos réserves sont les suivantes :
» D'abord, pour la doctrine de Monroe, nous n'aimons pas la théorie du big stick. Nous voulons que l'autorité morale des Klats-Unis dans le continent américain résulte du libre consentement des républiques latines et non d'une coercition.
» Pour les Philipj)ines, nous considérons leur acquisition comme une très mauvaise affaire. Et si un gouvernement démocrate était au pouvoir, il penserait sans doute qu'il convient de liquider cette opéiMiioii fâcheuse.
» Pour Cuba, nous sommes partisans de l'indépendance de l'île. Mais nous ne méconnaissons j)as les raisons géographiques, économiques, politiques et militaires qui, surtout après l'ouver-
hire du canal de Panama, militeront fatalement en faveur de l'union.
» Nous sommes résolument hostiles à ce qu'on .il>[M'lle l;i politique mondiale. Les Etats-Unis «•m tout intérêt à garder leur force concentrée ;ui lieu de la disperser.
» Quant à l'envoi de la flotte dans le Pacifique, it^spectueux de la responsabilité présidentielle, iinii- t'-limons que, si le président a décidé cet envoi, c est qu'il l'a cru nécessaire.
» Notre attitude s'inspirera du même principe si le président demande la construction de nouveaux cuirassés. C'est lui qui a charge d'assurer Il défense du pays. L'opposition ne lui en refu- -tM'a pas les moyens, mais pour la défense seu- It'iihiil, hien entendu. S'il s'agit d'entreprises guerrières, le parti démocratique s'y opposera résolument.
Quelques réserves théoriques sur la doctrine du hirj stick, la politique mondiale et les Philippines, — réserves que des républicains formulent d 'ailUiiis également, — voilà donc à quoi se bornent les objections des démocrates dans l'ordre international. Pour la politique intérieure, c'est encore une différence de degré, plus qu'une différence de fond, qui se dégageait des paroles de M. Bourke Cockran :
— J'approuve, déclarait-il, et nous approuvons
tous les principes dont s'inspirent les derniers messages du président. Quant à moi, j'estime seulement qu'ils sont venus trop tard, et ([ueles remèdes indiqués ne sont pas assez luinis.
)) La panique n'a pas été causée par Ja découverte du mal, mais par sa perpétration. Elle a été amenée non par ce que le président a dit on fait, mais par les criminelles pratiques de >»•détracteurs et de ses critiques, non pas que l'on eût des craintes sur notre puissance en numéraire ou sur l'honnêteté du gouvernement, mais par les doutes que l'on avait sur l'honnêteté avec laquelle les grandes entreprises étaient gérées. Et cette méfiance générale était justifiée par une série de révélations successives sur la corruption de la haute finance. Cela a commencé avec les assurances. Gela a continué avec les trusts. Et personne n'a été ni puni ni poursuivi. Les coupables sont restés à la tête des sociétés qu'ils avaient pillées.
» Je le répète : >aii> iiieiioiinailre les diilicultés de l'arlion répressive, en raison de notre Constitution et de notre opinion publique, j'estime ({ue, si ie président est coupable à quelque degré de cette panique, ce n'(^sl pas pour ce qu'il a fait, mais pour ce «jn il n a pas lait. Si la criti({ue a prise sur lui, ce \\'v>\ pas pour avoir montré la corruption (|ui jn'éside à la direction
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de^ liu>l>, iiiai> j»uiir avoir voulu trop longtemps cacher les scandales. S'il avait fait la lumière -m* la direction des trusts en 1901 au lieu de la l'air.- tu l'.Xi."). Immiicohj» des crimes (jui leur
• ut imputés n auraient pas été commis, el la , iiii«jiH' <jui s'est produite aurait été atténuée, >iii(.ii tiitièrement évitée.
De cette analogie entre les programmes, on peut, — malgré les sautes rapides et sans grandes conséquences pratiques de l'opinion américaine, — tirer des conclusions favorables au parti républicain, (jui est le beatus possidens. Les démocrates, depuis plusieurs années, pâtissent d'ailleurs des défauts de leur chef, M. William Jennings Bryan. Orateur distingué, admirablement entraîné à la lutte par des conférences qui l'ont conduit tour à tour dans toutes les villes de rUnion, M. Bryan manque d'autorité. C'est un désorganisateur éminent. Sa campagne d'il y a douze ans en faveur de l'étalon d'argent lui a porté préjudice. Ses allures démagogiques déplaisent aux démocrates riches. Ses voyages à Iravers le monde n'ont pas suffi à restaurer son crédit. Il a pris figure de candidat perpétuel et perpétuellement malheureux. On a si bien compris que sa chance était mauvaise qu'en 1904 on lui a préféré le juge Parker, qui, après son échec, est rentré dans l'obscurité d'où son j)arti
J()i NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
l'avait tiré. En 1908, M. Bryan, dès le mois de janvier, a fait acte de candidat. Beaucoup de démocrates m'en ont dit leur mauvaise humeur. Les uns eussent préféré M. Johnson, gouverneur du Minnesota, les autres M. Chauler, lieutenantgouverneur de l'Etat de New-York, ou le juge Grey. C'étaient là des personnalités honorables, mais de second plan, mal qualifiées, en dépit de leurs mérites, pour mener la lutte contre la politique, si populaire dans les masses, du président sortant.
Il semble d'ailleurs que toute l'histoire des Etats-Unis, depuis dix ans, les oriente vers la politique républicaine plutôt que vers la politique démocrate. Plus un pays prend d'importance mondiale, plus il a besoin d'avoir un gouvernement fort. Les républicains doivent donc bénéficier de l'évolution économique et diplomatique qui a commencé avec M. Mac Kinley et continué avec M. Roosevelt. Cela n'exclut pas sans doute, pour les années qui viennent, la possibilité d'un succès des démocrates. Mais, après ce succès, la politique des seconds ne différerait guère, ou je me trompe fort, de la politique des premiers.