LE CATHOLICISME AMERICAIN
La période d'intolérance. — La guerre d'Indépendance et la Constitution. — Les émeutes anti-catholiques. — La guerre de Sécession et le catholicisme. — Le développement du droit commun. — L'organisation du catholicisme américain. — Conversation avec Mgr O'Connell, archevêque de Boston. — L'administration ecclésiastique. — Les ressources financières — L'Église et la politi^juc. — Le caractère national du catholicisme américain. — Les laïques et la question des trustées. — Les paroisses et les écoles. — Un mot de M. Roosevelt. — Les catholiques américains et la France. — Visite chez Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul. — Les États- Unis et la paii religieuse.
Dans la lutte religieuse qui, depuis tant d'années, divise la France, on a coutume de citer les Etats-Unis comme un exemple, et ce dans tous les partis. Les catholiques y voient avec envie une république sympathique à l'Eglise.
234 NOTKH Ml; 1,1.-, LIAI'- INI«
Les .'inlich-r-lcaiix \ <.iil lioiiNt- un .irgument en faveur iUt la séparation (les Kglises et de l'Elal. fl ♦'<! •'vact qn'ffi Amérique celle séparation 'I il, nliK . Il n r t pas moins exact que ranticlén<-.ilinn<-, (Lin |r s«;iis ((iif l.i l'Vance
rloiinc .1 (••' ni"l. \ r-\ ImI.i Irniciil iiironnii. Il s «^11 laiil I r|)iii<i;uil «|U ii «;n ail loiij«>iirs été ainsi et, pom- jiifrer avec préci.^ion la situation présente du (Mllinlici mh- mx |J il- l'ni-, il coii- \)< ni (Ir rappeler I ihud h^s diflieultés par lesquelles il a passé.
Au (lél)ul, pendant la j)crio(ie coloniale, il n'y avait pas dnis la Nouvelle-Angleterre plus de liberh" r(li;^i('ii>r iju'en Europe. !.•• j»rote.stantisme était religion d'Klat et exerçait son monopole avec intolérance '. Parfois, les sectes proteslantes consenlaient ii se su|)porler les unes les autres, mais elles étaient d'accord pour ne pas su[)porter le catholicisme. C'est ainsi, pour ne ciler (jue les faits les |»lus connus, qu'une loi de ri'!lal (le \e\v-York (h; 1701 privait les Catlloli(pi<' du droil df noIc; (jn'iifH' iM'COm-
pcnse d(^ cinij cents dollars él.iii piMun-c par une loi de 1718 h quiconque dénoncerait un prrh'e romnin : que les lihtff Lafos du Corinec-
1. Cf. G. Andréa Lui tes pour la liberté de l'Églijte catholique aux Êlala-Unis^ et surtout l'excellent ouvro/^e du vicomte de Meftux, Viigliêe catholique el la liberté aux ÉtalM-Unis.
I, \ l'oi.n KM i: 2*i5
lient ('nii(iaint)ai(M)l à iiiorl tniii iniiustrc nitho- Ii(|ih', ^^i(lanl dans IKlal. (i'osi an nuuiuMit de la giHMMV d'lndi^|u»îidanc(» (juc les calljoliijiios, par la part (ju'ils priivnl à la \u\\o nalio- II lie, rninjiiirful drml de i'\\(\ Wasliiii^'lon Inir
M\il de palroii. Dès I77i, a}anl appris <|ii<', d après une Nicilli» cnnlnnio anglaise, on allait dans son armée, l'ùlor « le j<»nr dn Papo », c'ost-îVtlire l>nMer le pape on <>ni^;io, il jMihlia nn ordn« ponr répronvcM- > • ihli( nie cl pn«''rile iisaj^o, l'olto insnito î\ dos Irèrcs d'armes ». (jnalorzc années pins tard, la (lonstiintion, dans son article i, déelarait « (jn'anenin^ profession '!'■ Imi m,' <• rail, jamais reqni.^c p<»iir rire .idmis
I ancnn emploi pnMie relevant dcH Htaisl'ins ». Va nn amendement, Au à l'initiative de .lelîerson, ajonlait : * Nnlle loi ne ponrra ùti*e idopiée par le eongrès en ce qui concerne l'éla- Idissemenl d'nne église et mil emp(k'liemenl; ne sera jamais apporté j\ l'exerciee des cultes. » La constitution fédérale proclamait par conséquent r«''j4:!dité relij^ietise, mais la législation des Klats ^iil' I ■ ( . I iir clic (|iic le - callioli(jnes,
pendant près il'un demi-siècle. de\iMienl conqm'M-ir leurs libertés.
A diverses reprises, la bataille a de nnb». Malgré le nombre croissant de ses lidèles, h qui l'immigration irlandaise apportait sans ceRfle dos
recrues nouvelles, à cause môme de celte progression, le catholicisme restait suspect. Il avait à lutter contre la défiance qu'inspiraient sa hiérarchie et sa subordination au Saint-Siège, contre le vieux sentiment puritain, très vif encore, de la Nouvelle Angleterre. En 1834, il y eut de véritables émeutes anticatholiques. En 1843, à Philadelphie, deux églises et un pensionnat de jeunes filles furent incendiés. Quelques années plus tard, à Cincinnati, un prélat romain, envoyé en mission par le pape, faillit être attaqué dans les rues. Sous la direction d'une association antiirlandaise, les Know-NothingSy de nombreuses violences furent commises à New-York, à Brooklyn, à Saint-Louis, à Boston. Il y eut des blessés et des morts : « Nous avons passé par un régime de terreur, écrivait Mgr Spalding du Kentucky ; environ cent pauvres catholiques ont été massacrés, plus de vingt maisons ont été brûlées ; la législation nous est profondément hostile. » Des difQcultés intérieures, provoquées par la prétention de laïques, appelés trustées, de se rendre maîtres, contre les curés et les évêques, de l'administration des paroisses, s'étaient ajoutées aux attaques du dehors. Les États-Unis ne pouvaient pas à cette époque donner à l'Europe des leçons de tolérance et le vieux monde, si divisé qu'il
fut (lu point (le vue religieux, n'offrait pas le >{M'( t icle des violences que déchaînaient sur leur sol les passions confessionnelles.
De même qu'ils avaient bénéficié de la guerre d'Indépendance, les catholiques bénéficièrent de la guerre de Sécession. La neutralité, prêchée par les évêques, les services rendus par les prêtres et les religieuses à la cause de l'humanité, l'unité conservée par l'organisation catholique, alors que le pays était coupé en deux par une 1 II Uo atroce, fortifièrent moralement le catholicisme. On peut dire que, depuis lors, il a eu partie gagnée. Sans doute les législations particulières sont restées longtemps divergentes, mais de plus en plus une tendance s'est marquée à les uniformiser dans le sens de la liberté. Au cours de cette évolution, l'Eglise catholique a peu à peu conquis partout la situation que lui avait promise la constitution de 1788. La neutralité religieuse des autorités lui a assuré l'égalité. Le libéralisme des lois à l'égard des associations a garanti son fonctionnement. Elle s'est développée dans le droit commun, sans privilèges particuliers, ne jouissant que de ceux généralement reconnus aux personnes morales d'utilité publique, mais y trouvant, grûce à la progression des fidèles par suite de l'immigration et aux ressources chaque année plus nom-
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breuses dont elle disposait de ce fait, les éléments d'une prospérité qui est aujourd'hui indiscutable.
J'ai eu l'honneur, pendant mon séjour aux États-Unis, de rencontrer plusieurs prt'hiU américains et de m'entretenir avec eux. J'ai beaucoup vu notamment Mgr William O'Connell, archevêque de Boston. Sa carrière est intéressante à plus d'un titre. Né de sang irlandais, il a modestement débuté comme prêtre de paroisse. Vicaire et curé, administrateur distingué, il a été désigné par ses chefs jxuir alliM- à Rome au collège américain, séminaire 1 ilin des prêtres du Nouveau-Monde. D'abord él<'\t' de cet établissement, il en est devenu le directeur. Et pendant plus de dix ans, il a vécu dans la curie romaine. On retrouve di\n> ses manières, dans sa façon de discuter, dans ses idées et dans ses sentiments la trace de ce long séjour, qui lui a valu une connaissance approfondie de la politique du Vatican. Depuis son retour de Rome, Mgr O'Connell a fait un chemin rapide. Evèque de Portland, envoyé en mission auprès du mikado, il a été nommé, en 1907, archevêque de Boston. Très accueillant, fort mêlé à la vie intellectuelle et mondaine, il a pris, en peu de mois, dans « l'Athènes des Etats-Unis », une place que n'avaient guère occupée jusqu'alors
LA l'ULiTiori: 239
le- j.i-rlicv (•;illHili(jii('s, t'lt»ii;ii(js du iiiuiide par leur célibat et plus mêlés au peuple que les pasteurs protestants. Les renseignements qu'il m'a fournis sur l'organisation de l'Eglise aux Etats- Unis peuvent se résumer ainsi :
— Il n'y ;i rien de commun, m'a-t-il dit, entre la séparation de l'Eglise et de l'Etat telle que nous la pratiquons et le régime qui, chez vous, porte ce nom. Nos institutions garantis- -< iil la séparation. Elles font plus que la garaiilii' : cllc^ la ju-nlèticiil. En France, an contraire, la {( séparation » nous paraît être un mot destiné à donner le change sur la situation vraie, i habiller d'un prétexte la guerre religieuse.
» Ici, nous sommes sous la sauvegarde de la lui an point de vue de notre organisation, de nos ressources, de notre administration. L'organisalion d'abord. Si vous considérez l'archidiocèse de Boston, qui a sept évêques suffragants, notre situation, à l'égard des lois de l'État de Massachusetts, est la suivante : je suis, comme archevêque, reconnu par la loi comme constituant à moi seul une « corporation » avec tous les privilèges accordés aux corporations. Si l'archevêque meurt, sans même qu'il ait besoin de faire de testament, tous les biens de l'Église catholique dans l'archidiocèse passent de plein droit à son su(:ci'--cni'. >'Mi- \nilà loin, comme vous voyez,
(le ringérence Iracassière du pouvoir civil, qui a caractérisé en France la séparation, si loin même qu'il n'y a entre les deux situations rien de comparable.
» Toutefois, veuillez remarquer que nous ne sommes arrivés à cette position si indépendante et si forte qu'à la suite d'une évolution assez lente. Dans une première période, les biens de l'Eglise appartenaient à une corporation ordinaire, c'est-à-dire constituée de plusieurs membres, dont l'archevêque n'était que le président, avec privilège d'approuver ou d'écarter les nominations. Puis dans une seconde période déjà plus satisfaisante, les lois de Massachusetts ont reconnu l'archevêque comme propriétaire des biens d'Eglise. La transmission de ces biens devait être assurée par testament, l'archevêque désignant par ce testament deux évêques qui, à sa mort, devenaient propriétaires provisoires jusqu'à la nomination d'un nouvel archevêque. La troisième période, qui est le régime actuel, a couronné ce progrès en reconnaissant l'archevêque comme « corporation ». Tous les actes sont valables que je signe de ce sceau :
Roman Catholic Archbishop of Boston, hi/.., (nom de Varchevêque)^ the présent ArchbLs/wp of Boston,
» Je suis, en un mot, comme ai ( In \ < (|ue, le
représentant légal des intérêts catholiques dans le diocèse de Boston. Dans d'autres diocèses on n'en est encore qu'à la première ou à la deuxième période. Mais l'évolution qui s'est produite ici se produira partout. Vous voyez en toutcas que même aux Etats-Unis, nous ne sommes pas arrivés en une seule fois au résultat excellent dont nous nous félicitons. Je souhaite à l'Eglise de France une évolution semblable vers la liberté nécessaire. Quant aux paroisses, je nomme les curés qui les administrent sous mon contrôle. Il n'y a nulle immixtion laïque dans cette administration, ni de la part des fidèles, ni bien entendu de la pari des autorités.
» Pour les ressources financières, les fidèles subviennent à tout. Nous n'avons comme recettes que le prix des chaises et le produit des quêtes. Les fidèles ne sont pas taxt s el leur concours est spontané. Ce sont les petites bourses ([ui soutiennent les églises, le clergé, les écoles. Ce que donne chacun est trop peu pour qu'il songe à s'en prévaloir el à exercer un droit de patronage. Le prêtre est à la fois indépendant de qui que ce soit en particulier, et il dépend de ses paroissiens auxquels il a ainsi plus de raisons d'être attaché et dévoué. Nous voyons arriver des Italiens, pour (jiil la seule idée de donner de l'argent aux prêtres, habitués ([iiils étaient à en
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recevoir, semble une iiii[)<>>>>il»ilité. Peu a |M'ii, leurs idées se modifient : et la généro-ih- a\.M laquelle ils soutiennent leurs œuvres ne le cèdr en rien à celle des Irlandais et des Allemands. Des Canadiens sont aussi venus en grand nombre ; dans leur pays, ils versent la dîme, avec ses inconvénients. Eux aussi ont changé leur méthode ; leurs églises et leurs écoles aux Etats- Unis sont très prospères.
» J'ajoute que nul ne songe à inquiéter l'Eglise ni dans son culte ni dans ses biens. Le péril de la (( mainmorte », comme on dit chez vous, ne paraît pas menaçant à l'autorité civile. L'Eglise est une force immense pour la civilisation. L'Etal voit d'un œil complaisant, reconnaissant, tout ce que fait l'Eglise — sans pourtant s'immiscer jamais dans son action, ni l'entraver, au contraire. Ce n'est pas aux Etats-Unis qu'on aurait pu faire le discours fameux sur « le milliard des congrégations », etcela pour deux raisons. La première, c'est qiie ni l'Eglise ni les congrégationne sont « milliardaires » et que leurs revenusont cha(|ue année presque intégralement dépensés. La seconde, c'est que plus l'Eglise est puissante et peut étendre par conséquent son action éducatrice, plus la société civile la considère comme une collaboratrice utile. Cha(|n. évêque est dans son diocèse le seul pnipri.iaire
lie tous les biens immeubles et meubles. Et Ton n'y voit pas un danger pour les autorités laïques.
» En reyanclie, nous nous abstenons scrupuleusement (le prendre part aux luttes des partis. A aucun degré, sous aucune forme, la religion ii'ot iiiAh't' à la politique. Voyez Boston par exemj)le. Il y a (|ueiques mois, le maire était catbolique. Aujourd'luii, il est protestant. Croyezvous que la religion ait en quelque façon subi le contre-coiij» df <»- vicissitudes politiques? Pas le moins du monde. Nous n'avions pas considéré l'élection d'un maire catholique comme un succès religieux. Nous n'avons pas considéré comme une défaite religieuse l'élection d'un maire protc-laiil. Et nous sommes avec ce maire protestant en aussi bons termes officiels que nous le serions avec un maire catholique.
» Ce qui est vrai de la politique municipale est vrai iii->i de la politique générale. Le catholicisme n'est pas un parti politique, ne vise aucun but politique. Par conséquent il ne saurait provoquer de la part des hommes politiques, quels qu'ils soient, de défiance ou d'hostilité.
» Par contre, tout»- I< - .mlnrités civiles témoignent au catholicisme plus que de la tolérance, — de la prévenance et de la confiance. Voulezvous un exemple personnel? Quand le pape, alors que j'étais évèque de Portland, m'envoya
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en mission au Japon, le président elle secrétaire d'Etat, d'une façon toute spontanée, donnèrent aussitôt à notre ambassade l'ordre de faire ce qui dépendrait d'elle pour m'être utile et agréable. Je vous le répète, nous vivons, vis-à-vis du pouvoir civil, sous le régime de la confiance réciproque et réciproquement justifiée.
C'est, en effet, aussi bien en matière religieuse qu'en matière politique, un trait caractéristique des Etats-Unis modernes que cette « confiance réciproque » dont me parlait Farchevêque. L'idée très répandue que l'Etal ne peut pas tout faire et que, même, il a profit à limiter son action est favorable au catholicisme, capable par sa discipline et ses ressources de rendre, soit en matière d'assistance, soit en matière d'enseignement, des services considérables. Il y a aujourd'hui, sur le territoire de l'Union, treize millions de catholiques, avec treize mille églises, seize mille prêtres ou évêques. Celle force énorme, en dépit de la hiérarchie romaine, n'est pas tenue pour une force étrangère, mais pour une force nationale. C'est que le catholicisme d'Amérique est profondément américain. Il Test même à ses dépens; car, comme on l'.i iii^lcmciit fait rtMiiarquer, c'est en américanisant ses fidèles qu'il en perd un grand nombre. Si l'on s'en réfère aux statistiques de l'immigration, il devrait y avoir
aux Etals-Unis vingt-cinq millions de catholiques. Le déchet ne peut s'expliquer que par des conversions que facilite l'éducation américaine, — langue, mœurs, etc., — que le catholicisme donne aux immigrants au lendemain de leur arrivée '.
En dépit de ce risque, l'Eglise affirme sa volonté d'être d'abord américaine. A toutes les tentatives pour constituer des églises nationales qui retiendraient plus fortement leurs fidèles, elle répond avec Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul : « Nous ne voulons pas plus dans le catholicisme américain d'un nationalisme allemand que d'un nationalisme français ou irlandais. » C'est Mgr Ireland encore, si profondément ami de la France pourtant, qui, par devoir américain, supprimait naguère l'enseignement du français dans les écoles du Minnesota. Comment nier que la place donnée par le clergé catholique à l'idée nationale, les services quotidiens qu'il rend à cette idée, en encadrant l'immigration, en lui fournissant, si j'ose ainsi dire, les rudiments de l'éducation américaine, n'aient largement contribué à assurer à l'Eglise la neutralité bienveillante dont elle jouit ? Cette neutralité s'étend aussi bien au clergé régulier qu'au
1. Voir Henry Bargy, La Beligion et la Société aux Étafs- Unis.
clergé séculier. Beaucoup de moines sont curés de paroisses. Du moment qu'ils sont commissionnés par Févêque, on n'exige même pus ({u'ils soient naturalisés. Oji s'en remet à leur chef hiérarchique du soin de garantir leur loyalisme et leur prudence. Au centre du gouvernement, à Washington, au Capitole, les chapelains protestants du Sénat et de la Chamhre cèdent, à de certains jours, la place à un prêtre catholique pour affirmer par là l'égalité des cultes.
Le catholicisme américain, à l'abri de cette tolérance, — et tolérance, comme me le faisait remarquer un archevêque, n'est pas le mot juste, car il évoque une impression de subalternéité dédaigneuse à l'égard du toléré, — se régit avec une entière liberté. Les prélats sont libres de se réunir en conciles provinciaux ou nationaux. Les curés sont maîtres de l'administration de leurs paroisses. Chaque année, ils établissent leurs comptes, dont ils donnent lecture en chaire et qu'ils envoient à l'évêque appelé à les \c rit ici-. Les laïques n'interviennent pas dans cette administration. Le conflit avec les trustées y que je rappelais tout à l'heure, a rendu le clergé très jaloux de ses droits. Dans les États, peu nombreux d'ailleurs, où il s'en rencontre encore, ils sont subordonnés à l'autorité ecclésiastique.
— Les trustées ? me disait Mgr O'Connell, mais
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ils n'ont rien île commun, quoi qu'on en ail dil, avec les associations cultuelles que prévoyait votre loi (fe séparation et que le pape a refusé cra<'<-f|p|ri'. IN -<mt nommés par les évtMin<'<. VA c'est par délégation de l'évêque qu'ils s'occupent de l'administration matérielle de certaines paroisses et de certains diocèses. Ils ne sont pas en dehors de la hiérarchie catholique. Ils sont des agents de l'autorité épiscopale. J'ajoute que, de plus en plus, on tend à confier aux évêques et aux prêtres seuls toute l'administration des diocèses et des paroisses. Les trustées ne sont pas un rouage général ni indispensable. Et parfois ils sont gênants. Il n'y en a pas dans le diocèse de Boston. Et dans l'ensemble des Etats-Unis ils sont de moins en moins nombreux.
Pour que les prêtres soient capables de gérer les biens temporels dont ils sont dépositaires, ils reçoivent dans les séminaires des leçons de comptabilité. On craint de leur part des excès de zèle. Beaucoup de paroisses, où l'église, puis l'école ont été bâties trop tôt, se sont lourdement endettées et c'est cela qu'on veut éviter. On y réussit mieux qu'autrefois et les charges sont en général aisément supportées. Il n'en est qu'une contre laquelle le clergé proteste au nom des fidèles, c'est l'obligation de contribuer aux frais des écoles communes, même quand ils envoient
leurs enfants à l'école professionnelle qu'ils doivent également entretenir. Les écoles publiques sont payées par tous et ne profitent pas à tous. Les familles que leur conscience en éloigne paient pour autrui ; elles portent double charge, puisqu'après avoir contribué aux écoles publiques, il faut encore qu'elles subviennent à leurs écoles particulières. Cette protestation, jusqu'ici, n'a pas été entendue par les pouvoirs publics. C'est, semble-t-il, le seul point sur lequel les catholiques se plaignent de la législation.
Vis-à-vis des autres confessions, le catholicisme américain s'inspire des principes dont il bénéficie. Il évite de faire de la propagande et fort prudemment se borne à bénéficier de l'avantage que lui assurent, en face des variations des sectes protestantes souvent très voisines d'un rationalisme pur et simple, l'unité et la précision de son dogme. L'Eglise d'Amérique n'est jamais agressive et elle est très peu ultramontaine. Le cardinal Gibbons, après avoir voté contre l'infaillibilité, n'a pas hésité à condamner la Saint-Barthélémy et l'Inquisition : il s'est contenté d'ajouter que le Saint-Siège n'avait en rien participé à ces événements. Il n'est pas rare d'entendre un évêque catholique appeler les protestants « my dissenting Brethern ». Quand le cardinal archevêque de Baltimore est venu apporter lepallium
à Mgr O'Connell, plusieurs prolestants occupaient des places d'honneur. Tout cela est le plus naturel du inonde. Mais comme un Français se sent loin de chez lui! Le président Roosevelt, qui connaît nos querelles intérieures, me disait, un jour, que je déjeunais chez lui avec deux prélats catholiques et un évêque protestant :
— Nous n'avons pas ici de question religieuse.
C'est le plus bel éloge qu'on puisse faire des mœurs politiques des Etats-Unis, surtout lorsqu'on se souvient qu'ils ne l'ont pas toujours mérité.
Est-il besoin de rappeler que, durant de longues années, le catholicisme a été un lien entre les Américains et nous? De nombreux prêtres et religieuses, venus de France ou du Canada, gardaient un souvenir fidèle à la métropole. Notre politique des dix dernières années a naturellement changé ces sentiments. Certains en sont attristés. D'autres, la majorité, notamment les Irlandais, sont nettement hostiles. Très peu aperçoivent les motifs historiques qui expliquent, sans les justifier, les fautes commises. Au premier rang de ceux qui se distinguent par cette clairvoyance supérieure, il convient de placer Mgr Ireland. J'avais rencontré l'archevêque de Saint-Paul chez M. Roosevelt. J'ai eu l'heureuse fortune de le revoir à deux reprises. Je ne sau-
250 NOTES SUR LES ÉïATS-lMS
rais dire le charme inlini qui sallachc à sa personne et à ses propos. Est-ce la clarté de son regard ou l'attrait de son sourire qui retiennent d'abord son interlocuteur? Ou encore est-on conquis par la franchise de son langage et la chaleureuse sympathie dont ce langage témoigne pour notre pays? Quoi qu'il en soit, un Français qui cause avec Mgr Ireland pourrait croire qu'en rencontrant ce grand Américain il a en face de lui un compatriote. C'est que l'évêque de Saint- Paul a été élevé en France, au séminaire de Meximieux, dans l'Ain. Il a grandi avec son ami Mgr O'Gorman, évêque de Sioux-Falls, sur le riant coteau, oii Meximieux dresse, en un groupement pittoresque, ses vieilles maisons. Et il a gardé pour la France une tendresse où se mêle, à la reconnaissance filiale, le souvenir ému des jeunes années lointaines.
— Voyez-vous, me disait-il, les Etats-Unis n'ont rien oublié. C'est en apprenant l'histoire de son pays qu'un Américain apprend à aiiiui la l''r;mce. Le passé n'a point cessé d'agir sur le présent. Le sentiment américain no saurait >c ddacher de la France. Les immigraiils, ( oi \iai, airivent nombreux chaque année sur notre sol. Mais il y a dans notre atmosphère je ne > ii> (jnoi (|ni les assimile en moins d'une génération. Et les nouveaux venus sont comme les anciens : en appre-
!i,iiil riiislniit' (If leur nouvelle patrie, ilsappreniitMil, t'iix aiis-1, à amicr la b'r-aiice, la grande bienfaitrice, de la République. Pendant les cinijiianh' jn-rmit^Tos années de notre histoire, les souvenirs de laide, de Tamitié française étaient presque contemporains. Ils se sont définitivement iiicnrj.orés à nos traditions.
» iSous autres catholiques d'Amérique, nous devons chérir doublement la France, d'abord pour les services qu'elle a rendus aux États-Unis, ensuite pour ceux (ju'elle a, (hirant des siècles, rendus à la religion. Ce passé, nous ne l'oublions pas. nous ïk^ l'oublierons jamais. Quelles qu'aient pu tilt' les tristesses des dernières années, quels (|ii ai.nl été les déchirements dont votre pays a souffert, — déchirements qui nous ont profon- (It'nir'nf attristés, qui ont écarté de la France cerlaiiies sympathies américaines, — j'ai toujours dit et je dirai toujours : la France d'aujourd'hui tient à la France du paf^sé; n'oublions pas, dans la sévérité des critiques passagères, le rôle historique accompli, — gesta Dei per Francos .
» J'aime votre pays parce qu'il a été le maître • le ma jeunesse. Evêque catholique, démocrate iniéri( ain, c'est en France que j'ai appris à chérir la religion callmlique el à aimer la liberté. C'est toute la jeunesse de ma vie et de ma pensée qui >'épanouit quand je foule le sol de France : dette
252 iNOTES SUR LES ÉTATS-UNIS
du cœur et dette de l'esprit, qui me lient à ce sol d'un lien indissoluble.
» J'ai souffert de certains événements de voire histoire actuelle. Nous autres catholiques américains, nous en avons été surpris autant que peines. Comment la France chevaleresque a-t-elle pu tourner contre des religieuses les rigueurs de ses lois? Comment a-t-on obligé à quitter l'IIôtel- Dieu celles que la Révolution même y avait respectées? Nous ne comprenons pas.
» Mais, je le dis bien haut, nous avons confiance dans l'avenir, et nous comptons que la France connaîtra un jour ce bienfait inappréciable qui s'appelle la paix religieuse. Comme vous le disait hier le président Roosevelt, le gouvernement américain est libéral, il n'est pas anticlérical. Pourquoi, un jour, n'en serait-il pas de même chez vous? Avec la franchise d'un ami vrai de la France, je souhaite qu'enfin vous sortiez de ces luttes religieuses, qui vous font du mal non seulement au dedans, mais au dehors, car elles rebutent et irritent l'attention.
» Sans doute, j'aperçois bien des difficultés qui échappent à la masse du public américain : notamment l'indifférence religieuse et aussi l'intrusion historique de la politique dans la religion. Mais un temps ne viendra-t-il pas tout de même où vous pratiquerez comme ici la tolérance et la
conliance spontanée? De tout mon cœur, j'espère que si. Je l'espère et je dis à tous ceux qui n'auraient pas cet espoir : Vous n'avez pas le droit de désespérer ni de douter de la France, qui, par sa science, sa propagande, sa charité, a tant fait pour nous, catholiques d'Amérique, pour le catholicisme en général et pour la liberté.
Je donnerais une impression fausse, si je disais que les sentiments de Mgr Ireland sont unanimement partagés. La plupart des autres prélats, notamment Mgr O'Gonnell, sont, bien que dans une forme modérée, sensiblement plus sévères. Certains d'entre eux parlent de la France sur un ton si vif que, pour peu indulgent qu'on soit à l'état d'esprit combiste, on est obligé de protester. La France n'est pas responsable de tous les actes de ses gouvernants. Il est trop aisé d'ailleurs d'admirer la magnifique paix religieuse dont jouissent les Etats-Unis en la comparant à nos querelles stériles. Mais comment oublier qu'en Amérique l'organisation s'est faite sur une table rase, alors que chez nous, depuis Philippe le Bel, la religion et la politique ont vécu confondues, soit alliées, soit ennemies, jamais indépendantes ?
C'est là notre excuse — et malheureusement une excuse très valable — à ne point connaître cette concorde religieuse qui est si profitable aux
Américains. J'ai éprouvé un grand plaisir à entendre Mgr Ireland résumer si équitablement le pour et le contre de notre débat national. N'y aura-t-il pas en France des « politiques » catholiques pour lui reprocher celte équité? Je voudrais le croire, bien que la collaboration des gens de droite ait été presque toujours assurée, dans notre pays, aux partis d'extrême gauche, et que les fautes des premiers n'aient cessé d'apporter aux seconds des prétextes, à défaut d'excuses.