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LA DOCTRINE DE MONROE ET LA POLITIQUE MONDIALE

Le traditionalisme américain. — La doctrine deMonroe et son caractère primitif. — Son évolution. — Conversation avec M. Richard Olney, ancien secrétaire d'État du président Cleveland. — La théorie du big stick. — La politique coloniale. — La politique mondiale. — Son développement. — La politique navale. — Conversation avec M. Metcalf, ministre de la Marine. — Les réformes nécessaires. — La flotte américaine et sa valeur.

Les Américains sont traditionalistes avec passion. Serait-ce parce qu'on préfère toujours ce qu'on possède le moins? Et un peuple est-il d'autant plus attaché à son passé que ce passé est plus court? Quoi qu'il en soit, il n'est pas de pays au monde, sauf peut-être l'Angleterre avec le two powers standard, où le respect des prin-

cipes anciens appliqués à la direction de la vie nationale soit plus général. Il n'en est aucun, parmi ces principes, auquel l'opinion publique tienne plus fortement qu'à la doctrine de Monroe*.

« Les continents américains, vu l'attitude libre et indépendante qu'ils ont prise, ne doivent pas être considérés par aucune puissance européenne comme une terre se prêtant à plus ample colonisation... Nous devons à la franchise et aux rapports amicaux qui existent entre les Etats- Unis et les puissances européennes de déclarer que nous considérerions comme dangereux pour notre paix et notre sécurité toute tentative d'extension de leur système à une portion quelconque de cet hémisphère... Nous n'avoFi< jamais pris part aux guerres que ces puissances se sont livrées sur des questions qui les concernent et il n'est pas dans notre politique de le faire. Nous ne sommes pas intervenus et nous n'interviendrons pas dans les colonies ou dépendances actuelles d'aucune puissance européenne. Mais chez les Etats qui ont proclamé leur indépendance et l'ont maintenue et dont, après mûre considération et suivant les lois de la justice,

1. Pour le détail de la politique étrangère des États-Unis, cf. l'excellent volume de M. A. C. Coolidge, Les États-Unis^ puissance mondiale.

nous avons reconnu l'indépendance, nous ne saurions considérer une intervention d'une puissance euroj>éenne quelconque, pour les opprimer ou pour contrôler de quelque autre façon leur destinée, que comme une manifestation de sentiments hostiles à l'égard des Etats-Unis. »

Ainsi s'exprimait, le 2 décembre 1823, le président James Monroe en énonçant pour la première fois les règles auxquelles il a attaché son nom. Il ne prévoyait point sans doute que ces règles, applicables à la si (nation que venait de créer la révolte des colonies espagnoles du Sud Amérique, seraient, après lui, considérées par ses compatriotes comme l'expression définitive de leurs intérêts vitaux. Les hommes et les circonstances ont également contribué à leur donner ce caractère. La « doctrine » a d'abord été pour les Américains une sorte d'idéal dont ils se sont insjiiit- avec plus ou moins de décision. Puis le progrès de leur force les a rapprochés de cet idéal et le rêve a pris corps dans la réalité. On a perdu de vue l'origine historique des règles de 1823. On leur a prêté la rigidité arbitraire d'un principe juridique. Elles sont devenues le postulat de la diplomatie américaine. Questionnez un Américain de l'Est ou de l'Ouest, il vous dira que les Etats-Unis n'admettront pas l'intervention d'une puissance européenne dans les affaires d'un

Etal d'Amérique ; qu'une annexion ou une occupation territoriale réalisée par une telle puissance sur le sol du nouveau monde serait un casus belli; qu'en revanche les Etats-Unis n'ont pas à se mêler des querelles de l'Europe et qu'il leur suffit d'exercer, dans leur isolement splendide, un contrôle moral impartagé sur les affaires d'Amérique. C'est toute la doctrine de Monroe.

Il y avait en 1823 quelque témérité à affirmer une telle prétention et les Etats-Unis, avec neuf millions et demi d'habitants, n'auraient pas été capables de la soutenir, si quelqu'un l'eût contestée. Dans les années mêmes qui suivirent, le gouvernement de l'Union, prudent et habile, ne se tint pas pour lié par elle et il considéra avec raison que ses exigences devaient se mesurer à ses ressources. Le traité Clayton-Bulwer de 1859, en reconnaissant à l'Angleterre à l'égard du futur canal de Panama des droits égaux à ceux des Etats-Unis, a été, quoi qu'on en ait dit, un abandon pur et simple de la thèse de Monroe. Cette thèse était pour la République américaine comme un vêtement trop large qu'elle n'a pu remplir que peu à peu. Trente-cinq ans après son énoncialion, la population avait plus que doublé, et les forces aussi. Cinquante ans plus tard, la rude crise de la guerre civile définitivcmciil

apaisée, les Elats-rnis ttaunl mûrs pour revendiquer la situation que Monroe n'avait pu que leur promettre. Jouissant sur le continent américain d'une suprématie indiscutée, ils avaient su, dès 1864, l'aflirmer victorieusement contre la chimère mexicainç de Napoléon III. Maîtres désormais de leur action, assis entre les deux océans, ils allaient tirer les conséquences du protectorat moral qu'ils avaient entrevu, un demi-siècle plus tôt, comme le but de cette action. Le premier congrès panaméricain constitua une première tentative d'organisation pratique de ce protectorat. Le conflit vénézuélien de 1895 fut l'occasion de sa hautaine proclamation.

J'ai eu l'honneur de rencontrer à Boston l'homme qui, en cette circonstance, fut la voix des Etats-Unis et reprit les prétentions de Monroe pour les imposer à l'Angleterre. M. Richard Olney, secrétaire d'Etat du président Cleveland, est une des plus grandes figures de l'histoire contemporaine de l'Amérique du Nord. Avec sa forte mâchoire, son regard dur et froid, presque bismarckien, sa vigoureuse lucidité, ce vieillard alerte et sportif donne bien l'impression du lutteur résolu qu'il fut à la tète du département d'Etat. Le conflit qui opposait l'Angleterre à l'Union était en lui-même de peu d'importance. M. Olney y vit l'occasion de définir une poli-

tique et, |)arlcinl ù la Grande-Bretagne d'un ton qu'elle n'a pas coutume de supporter, il déclara : « Les États de l'Amérique du Sud aussi bien que ceux du Nord sont, par proximité géographique, sympathie naturelle et similitude de constitution, les amis et les alliés commerciaux et politiques des États-Unis. Aujourd'hui, les États-Unis sont en fait supérieurs sur le continent et leur arrêt a force de loi dans les matières auxquelles ils bornent leur intervention. Il existe donc une doctrine du droit public américain, bien fondée dans son principe et pleinement sanctionnée par des précédents, qui donne aux Etats-Unis le droit et qui leur impose le devoir de traiter comme une injure tout acte par lequel une puissance européenne prendrait de force un contrôle politique sur un État américain. ))Quelquesjours après le président Cleveland ajoutait : « Je suis pleinement conscient de la responsabilité que j'encours et je me rends compte de toutes les conséquences qu'elle peut entraîner. » Après une protestation théorique, lord Salesbury fit le nécessaire pour éviter le conflit. La doctrine de Monroe avait remporté sa première victoire.

Depuis lors, vis-à-vis de l'Amérique et vis-àvis de l'Europe, la doctrine s'est élargie et elle trouve son expression actuelle dans la théorie du big stick. Je sais des Américains qui le regrettent

et qui redoutent les responsabilités nouvelles qu'impose à leur pays le système maintes fois exposé par le président Roosevelt et le secrétaire d'État Root. Ce système est logique et simple. Pour écarter des républiques américaines tout risque d'une action militaire européenne, surtout d'une occupation territoriale, les Etats-Unis sont obligés d'exercer sur elles non seulement une surveillance morale, mais une sorte de contiùK' préventif. Beaucoup, parmi ces républiques, sont encore anarchiques et tumultueuses. Beaucoup pratiquent, avec cynisme, le mépris de leurs obligations internationales. Les Etats-Unis ne peuvent pas — M. Roosevelt l'a souvent déclaré — leur permettre d'utiliser la doctrine de Monroe comme un « bouclier » grâce auquel elles échapperaient aux conséquences de leurs méfaits. Ils sont donc amenés à jouer entre elles et l'Europe un rôle de garant, à veiller au redressement des torts subis par les étrangers. Ils sont, en quelque mesure, les policiers du nouveau monde. C'est dans ce sens qu'ils ont agi à Saint- Domingue en se chargeant, si j'ose ainsi dire, de désintéresser les demandeurs. Le voyage de M. Root à travers l'Amérique du Sud, ses discours au congrès panaméricain de Rio de Janeiro, les événements de Panama en 1905, les messages de M. Roosevelt ont précisé cette extension de la

doctrine de Monroe, qui constitue tout h la fois un accroissement d'autorité et une augmentation de charges.

Ce n'est pas d'ailleurs le seul amendement que les dix dernières années de l'histoire américaine aient apporté aux règles de 1823. La doctrine de Monroe s'est fortifiée dans sa partie positive. Elle s'est atténuée dans sa partie négative. Elle conviait les Américains à exercer leur contrôle sur le nouveau monde : ils ont répondu à cet appel. Elle leur interdisait toute politique mondiale : ils se sont affranchis de cette défense, mondiale, la politique américaine l'est devenue et M. Roosevelt m'en a dit toute sa joie *. D'autres, des démocrates et même des répuhlicains, sont moins satisfaits du changement et regrettent l'ahstention d'antan. Mais est-il rien de si vain que le regret quand parlent les lois de l'histoire?

Si les Etats-Unis sont sortis politiquement des étroites limites où, longtemps, ils s'étaient enfermés, c'est un peu le fait du hasard, un peu le fait des hommes : c'est surtout le fait des événements. Lorsque éclata, en 1898, la guerre avec l'Espagne qui les engagea dans les voies de la politique coloniale, tout les poussait aux entreprises que la fortune des armes sembla leur

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