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L'Idéal américain

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tni- (jii ils se sont battus. Ce n'esl (jiie depuis la guerre espagnole qu'ils ont, grûce à M. Uoosevelt et à M. Root, les cadres d'une armée moderne. Ces cadres ont bien des défauts encore. L'avancement h l'ancienneté, corrigé par des l»,i--t'-(li-()its, n'est pa^ un -\-t»'iii'' défendable. Cependant on s'en contente, — (( notre armée nous suffit, telle f|n'ell«' est », me disait M. Lodge, — parce que l'on ne itMlnuU' aucune agression continentale. Considérez au contraire la marine (Innf [i)\\< \e< «'véucnients rérrnts ont montré la nécessité. Elle est aujourd'hui la. seconde du monde et cependant le [)résident la juge insuffisante. Sans doute, le Sénat, récemment encore, a refusé deux cuirassés sur quatre à M. Roosevelt; mais tout permet de prévoir que c'est le pouvoir exécutif qui l'emportera. Dès maintenant, en effet, le pays se passionne pour sa marine où il voit sa première, sa principale, disons mieux, sa seule ligne de défense. Et la croisière de l'amiral Evans sur les côtes du Pacifique a déchaîné un véritable enthousiasme patriotique.

Lorsque je suis an i\t à New-York, la flotte était encore «lui- la pr.'mière partie de son parcours. On suivait sa marche avec une attention passionnée, où se mêlait, m'a-t-il semblé, quelque inquiétude : car c'était une grande épreuve que celle qii'inuMKall aux navir»'- ain/M'icain- la vo-

lonté du président. Dans tous les clubs, à New- York au Knickerbocker et à VUniverslty^ à Boston au Somerset et à V Union, j'ai trouvé dans les salles de lecture une collection complète de caries marines, que chacun, à l'heure du cocktail, étudiait avec soin. Les jours passant, les navires arrivèrent à Valparaiso. Alors, dans la presse et dans les salons, on sentit monter et bouillonner l'orgueil national. La partie était gagnée. La flotte serait à l'heure dite à San-Francisco.

Quelques jours plus tard, je me trouvais dans le cabinet du ministre de la Marine, M. Melcalf, qui me confiait toute sa satisfaction.

— J'ai plaisir à constater, disait-il, qu'au point de vue technique, cette épreuve est pleinement satisfaisante. Tous nos vaisseaux ont fait la route dans les meilleures conditions. Pas un accident. Pas un retard. Le résultat est donc excellent.

Et comme je lui parlais des projets d'avenir de la marine américaine, dont le président m'avait entretenu la veille, il ajouta :

— Nous n'avons pas l'intention (ledi viser notre flotte actuelle pour en faire dtMix axtc une. Nous préférons la garder concentrée.

» Par contre, nous avons en construction et en projet de nouvelI(*s unités. Comment seront-elles réparties une fois achevées, ce n'est pas encore décidé, (lar lorsque non- (Icniandnn- au congrès

les crédits ikm t's>;iii»'>, nous ne spécifions pas l'emploi que nous ferons des bûlimenls futurs.

» Quand noire flotte sera plus nombreuse, il y a toutes probabilités pour que nous ayons une llolle du Pacifique et une flotte de l'Atlantique. Mais cela se fera peu à peu et le gouvernement sera juge de l'opportunité. Il y a beaucoup à faire sur la côte du Pacifique. Et par conséquent il est très naturel que nous dotions cette côte des ressources qui lui manquent. Mais c'est le résultat d'un plan d'ensemble, non de décisions particulières.

Il convient de noter cependant que ces travaux sont actuellement poussés plus vite qu'ils ne le fiircFil au début, et que le voyage de l'amiral Kvans n'est pas étranger à cette accélération. Car, si grand que soit l'effet moral de ce voyage, on ne saurait se dissimuler que, faute de points d'appui, de ravitaillement et de réparations suffisants, la valeur combattante de la flotte est singulièrement diminuée. Si l'on considère la seule question du combustible, on était obligé d'envoyer tous les six jours un gros charbonnier aux navires de l'escadre. Les Américains, qui dépensent cinq cents millions par an pour leur marine, se rendent compte qu'il ne servirait à rien d'avoir une flotte dans le Pacifique, si cette flotte n'était point dotée des ressources nécessaires.

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Ce n'est pas d'ciilleurs le seul progrès que réclame Topinion maritime. Pendant tout l'hiver de 1908, on s'est occupé à Washington de la question des réformes navales et on s'en est occupé avec passion. Au début de janvier le Mac Clure's Magazine j)ubliait, sous la signature de M. Henry Renterdhal, un article intitulé les Besoins de la marine américaine^ qui produisit dans les milieux politiques nne grande sensation. L'auteur, prenant i)Our épigraphe un mot bien connu de M. Roosevelt, disait : « La meilleure parade, c'est de cogner... Et notre seule arme est notre marine. Il faut construire la floltc cl l'entraîner en temps de paix. Quand la guerre éclate, il est trop tard pour faire quoi que ce soit. » Et il ajoutait : « Stalistiquement, notre flotte est la seconde du monde. Mais cela ne signilie rien r car elle n'est pas prête. »

D'après M. Reuterdhal, le premier défaut des cuirassés américains, c'est qu'ils ont tous leur ceinture de cuirassement en dessous de la liune de flottaison; (ju'ils sont, en nuire, ddp I»as sur l'eau; que les canons sont trop groupés, à la merci par conséquent d'un obus qui, en cassant un mécanisme, immobiliserait plusieurs pièces ; qu'enfin les tourelles de l'artillerie communiquent directement avec les soutes au lieu d'être reliées à elles comme dans les autres marines par une

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communication coudée et à double palier; il en résulte des accidents fréquents et les officiers de marine s'en rendent si bien compte que lorsque le cuirassé Kearsarge se rendit en 1903 en Angleterre et en Allemagne, les officiers du bord firent iiia<<{uer avec des plancbes peintes couleur de fer l'ouverture des tourelles afin de cacher aux visiteurs étrangers un défaut trop évident.

M. Reuterdhal affirmait encore que le ravitaillement des pièces étiiit insuffisant; que les contretorpilleurs étaient trop peu nombreux ; qu'on manquait de gros canons, — les seuls, d'après l'expérience de Tsou-Sima, dont l'effet soit décisif; qu'on manquait aussi de tubes lance-torpilles à bord des cuirassés; que les capitaines de vaisseau étaient trop âgés (âge moyen cin- <|uante-cinq ans, au lieu de trente-cinq en Angleterre, trente-huit au Japon et quarante-sept en France) ; que les amiraux étaient trop vieux (soixante et un ans); que l'avancement (à l'ancienneté) était mal réglé; que l'administration de la marine, les bureaux, ne tenaient pas compte de l'avis des officiers qui naviguent, et ce parce ([uil II V a ni ûtal-inajor général, ni conseil supérieur; qu'enfin les manœuvres et exercices n'étaient pas assez nombreux. La précision de ces critiques donna à penser que M. Reuterdhal avait prêté sa signature à un officier de marine. Dans

les milieux spéciaux, on m'a affirmé le contraire, en ajoutant cependant que l'article du Mac Clure's Magazine traduisait exactement l'opinion de la marine américaine.

— Monsieur Reuterdhal, m'ont dit des officiers fort connus, a trop vécu parmi nous pour ne pas savoir ce que nous pensons. La grosse réforme à accomplir est une réforme administrative qui seule rendra possible une réforme matérielle. Il est absurde que notre avis, à nous, officiers naviguant, ne puisse jamais parvenir au ministre : or telle est la situation. Nos critiques sont arrêtées par les bureaux qui sont omnipotents. Nous demandons qu'on fasse pour la marine ce que M. Root a fait pour la guerre, qu'on crée un état-major général qui profitera de notre expérience et sera qualifié pourtenir tète aux bureaux. Actuellement, nous sommes forcés de recourir à des expédients. Pour le tir, par exemple, qui naguère, et notamment pendant la guerre contre l'Espagne, était détestable, à quoi avons-nous dû les progrès réalisés? A ce fait que l'un des nôtres, le commandant Sims, est devenu aide de camp du président et l'a personnellement convaincu de la nécessité de cbanger de métbode. Ce régime est illogique et mauvais. Nous sommes le seul pays où il subsiste encore.

Il m'a paru que l'émotion provoquée par

M. Reuterdlial avait surtout son oi i^iiic dans les circonstances. Au moment où a paru son article, l;i flotte Evans était en marche. On était mécontent (le voir une grande revue diminuer la conliance du public. D'où une certaine irritation. Mais je -ni- ( (»nvaincu que les officiers de marine réformateurs auront le dernier mot, — et ce avec l'appui de M. Roosevelt. Je ne suis pas moins convaincu que, dans dix ans d'ici, les Américains auront une seconde flotte sur le Pacifique. Tout le monde le prévoit, même ceux qui chicanent sur le chiffre des crédits. Comme l'a dit le président dans ses messages, il n'y a pas de raison valable pour qu'un pays qui a des côtes sur deux mers ne défende qu'une de ces côtes. La flotte sera donc augmentée, jusqu'à ce que son importance permette, sans péril, de la couper en deux.

J'ajoute, pour répondre à une opinion souvent ^^\primée en Europe, que ceux qui voient de près la flotte américaine la tiennent en haute estime. J'ai rencontré à Washington la plupart des attachés navals des ambassades. Tous estiment que la n(tli.' iiiM! i( aine est l'une des meilleures du monde, au point de vue du matériel et au point de vue du personnel. Ils sont d'accord pour louer l'excellente éducation technique et morale que les ofliciers reçoivent à l'École navale d'Anna-

polis. Ils ne croient pas du tout que les équipages soient insuffisants en nombre et en qualité. Et ils pensent que, sur une population de quatrevingt-dix millions d'habitants, le gouvernement de l'Union trouvera toujours autant de marins qu'il en voudra.

A tous ces titres, politiquement et militairement, c'est une Amérique nouvelle qui s'offre aujourd'hui aux yeux du voyageur. Ni Tocqueville, ni même M. Bryce n'avaient pu, quand ils écrivaient, prévoir cette transformation. Les Etats-Unis sont sortis du nouveau monde pour entrer dans le monde. En 1907, malgré l'optimisme superbe qu'ils ont affiché depuis, ils ont cru à la guerre, à la guerre avec le peuple le plus militaire qui soit de nos jours et le plus orgueilleux de ses victoires. Ils sont désormais assis à la table où se joue la partie universelle et ils ne peuvent pas la quitter parce que leurs enjeux, industrie et commerce, les y retiennent. Ils sont au début de l'évolution et certains peuvent prétendre encore qu'ils stopperont i\ michemin. Tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai entendu me porte à croire qu'il n'en est rien. L'heure historique a sonné le départ. Allaboard! Rien n'arrêtera la marche du colossal convoi, en route vers sa destinée.

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