‹ Notes sur les États-UnisChapitre 48 sur 67 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

li:m»i:.mai.n de conflit

Un optimisme artificiel. — La sécurité de M. Taft. — Conversation avec l'ambassadeur du Japon et avec le sénateur Lodge. — Désaccord persistant sur la question de l'immigration. — Les prétentions des Californiens. — L'opinion de M. Kahn, député de San-Francisco. — L'avenir probable. — Les raisons de paix. — Les principes de trouble. — Le Pacifique et la Chine.

Je suis arrivé aux États-Unis à l'époque même où le gouvernement américain et le cabinet de Tokio négociaient le compromis qui devait mettre un terme aux différends des mois précédents. Je n'avais jamais cru à l'imminence d'une guerre entre les Etats-Unis et le Japon, beaucoup moins à coup sûr que nombre d'Américains, si j'en juge par les questions fréquentes que les reporters me posèrent à ce propos. Et

cependant, dès que j'abordai ce sujet qui, pendant des mois, avait passionné le monde, on me répondit par un éclat de rire.

— Des difficultés? Où? Quand? Un conflit? Vous plaisantez! Mais il n'y a rien! Il n'y a jamais rien eu! Rien, vous entendez bien, mais rien, ce qui s'appelle rien.

Cette allégresse dans le démenti ne laissa pas que de me surprendre un peu. Quelques semaines après, j'étais à Washington, au centre même de l'action politique. Et j'y recevais aussi des leçons d'optimisme. C'est avec M. Taft, ministre de la Guerre, que j'eus pour la première fois l'occasoin de m'entretenir de la question japonaise. M. Taft est allé deux fois au Japon. Il a gouverné les Philippines. Il participe depuis plusieurs années à la direction des affaires américaines. Son opinion était à retenir.

— Je considère, m'a-t-il répondu, que l'accord que nous négocions en ce moment avec le Japon et dont les principes sont acquis supprime absolument toutes les difficultés qu'on a si fort exagérées pendant les derniers mois. Je ne crois pas, mais pas du tout, que ces diflicultés puissent renaître. Je connais les Japonais. Tous leurs hommes d'Etat sont, comme nous tous ici, profondément résolus à ne pas permettre la naissance d'un conflit entre les deux pays.

— Mais en Californie?

— En Californie, il y a, je sais bien, des jingoes. Des jingoes, il y en a dans tous les pays. Il y en a au Japon, en Angleterre, en France, en Allennagne, mais ils ne sont pas les maîtres. S'il se produit, de leur part, certaines excitations, eh bien, on ne s'en exagérera pas l'importance. Notez d'ailleurs qu'en ce moment le gouverneur de la Californie et le maire de San-Francisco adhèrent pleinement aux dispositions, relatives à l'immigration, que nous avons arrêtées d'accord avec le Japon. Donc il n'y a aucun incident sérieux à prévoir.

Deux jours plus tard, les agréables hasards de la vie de Washington me valaient l'honneur de rencontrer le baron Takahira, ambassadeur du Japon. Le baron Kogoro Takahira n'a rejoint son poste qu'au début de 1908. Mais il connaît à fond la situation ; car il a déjà représenté son pays auprès du gouvernement de l'Union en qualité de ministre. Tous les diplomates, dont M. Takahira a été le collègue, louent sa parfaite droiture, sa finesse et sa compétence. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, un peu voûté, à la tête ronde et forte, à la peau plus basanée que cuivrée, et dont l'énergique visage est éclairé de deux yeux lumineux singulièrement pénétrants. Il parle l'anglais lente-

ment, mais très précisément, d'une voix un peu sourde, en martelant les mots. Il n'esquive pas les questions et s'attache à exprimer sa pensée aussi complètement que possible.

Comme je lui demandais, d'abord, si l'opinion publique japonaise était satisfaite de l'accord intervenu dont la veille se félicitait M. Taft, le baron Takahira me répondit :

— Il faut parler non d'un accord définitif, mais de négociations qui ne sont pas terminées et se poursuivent à Tokio. Tel qu'il semble devoir être au terme de ces négociations, l'accord me paraît appelé à répondre aux désirs des gouvernements. Certains éléments de l'opinion japonaise n'en seront peut-être pas contents. Mais dans l'ensemble il sera approuvé.

» Actuellement, mon gouvernement ne désire pas que les ouvriers japonais viennent aux Etats-Unis. Il souhaite qu'ils restent au Japon pour la mise en valeur de notre sol, ou qu'ils aillent en Corée ou à Formose.

— '■ L'accord, prochain aura-t-il pour effet de diminuer sensiblement l'immigration des coolies japonais en Californie?

— Je crois qu'il l'arrêtera complètement.

— Et aux Hawaï?

— Aux Hawaï aussi, de façon satisfaisante pour les deux parties.

— Plusieurs députés californiens m'ont exprimé l'avis que, sans douter de la sincérité du gouvernement japonais, ils craignaient que les compagnies privées qui organisent au Japon l'émigration, ne tournassent la réglementation projetée, par exemple en introduisant aux Etats- Unis comme étudiants ou négociants, des Japonais qui seront en réalité des coolies.

— Il n'y a point de risque de ce genre. Le gouvernement japonais est absolument libre d'envoyer ses émigrants où il lui plaît. Mais dès lors qu'il aura décidé qu'ils n'iront plus aux Etats-Unis, les compagnies d'émigration devront se soumettre à cette règle.

— Les relations entre les Etats-Unis et le Japon ont-elles été affectées de façon durable par les incidents des derniers mois?

— Il \a (!»' soi que le ton menaçant pris à diverses reprises par une partie de la presse américaine a produit au Japon une impression pénible. Mais cela n'est pas de nature, sauf de rares exceptions, à modifier les sentiments traditionnels existant entre les deux pays. Ces sentiments, très amicaux, restent virtuellement les mêmes.

— Qu'a-t-on pensé à Tokio de l'envoi de la flotte de l'amiral Evans dans le Pacifique?

— On la considère comme un simple exer-

cice naval. Si d'ailleurs la flotte vient au Japon, elle y sera cordialement reçue.

— N'y a-t-il pas lieu de craindre que les difficultés résolues ou à la veille de l'être relativement à l'immigration ne renaissent quelque jour par suite de la concurrence du travail blanc et du travail jaune?

— Vous savez que les diplomates n'aiment pas à parler de l'avenir.

— Pensez-vous qu'éventuellement le Japon serait disposé à signer avec les Etats-Unis un accord analogue à celui qu'il a signé avec la France, portant garantie mutuelle du statu quo territorial pour les possessions des deux pays dans le Pacifique?

— Les Etats-Unis n'ont pas Fhabitude de signer des traités de ce genre. La question ne se pose donc pas actuellement. Si cependant, à Washington, on exprimait le désir d'engager des pourparlers dans ce sens, je pense qu'on ne refuserait pas à Tokio d'examiner le problème. Mais ce n'est là qu'une hypothèse.

— Le Japon n'a point cependant de vues d'expansion dans le Pacifique?

— Le Japon veut la paix. Mais s'il déclarait officiellement qu'il n'a pas les vues que vous dites, il aurait l'air de supposer qu'on a pu les lui attribuer. Or nul n'a le droit de douter de ses intentions.

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— A-t-on abonio, dans les négociations actuelles, la question de la naturalisation des Japonais résidant aux Etats-Unis?

— Non, on ne s'en est pas occupé.

Le soir du jour où le baron Takahira m'avait tenu ce langage je dînais cliez le sénateur Lodge. Le propos vint, ici encore, sur l'affaire japonaise et M. Lodge, de sa voix douce, nous déclara :

— Je ne vois pas ce qui a pu donner naissance à tout le bruit qu'on a fait. La question de l'immigration n'est pas, ne peut pas être un casus belli. C'est un droit de souveraineté que celui d'admettre ou de ne pas admettre les étrangers. On a dit que le traité de 1894 avec le Japon avait limité pour nous ce droit. Ce n'est pas \rai.

» L'article 2 de ce traité stipule en effet que la clause de la nation la plus favorisée ne peut pas modifier « les lois concernant la réglementation du commerce, l'immigration des ouvriers et les questions de police ou de sécurité publique ». Notre liberté d'action est donc absolue. Notre droit est entier. Le récent accord a pour objet de le consacrer. J'ajoute que je ne crois pas du tout à ce que certaines personnes ont appelé la « guerre fatale ». Il n'y a pas de guerre fatale* Et il y a place dans le Pacifique pour le Japon et pour les Etats-Unis.

Si j'ai reproduit sans commenlaires ces conversations successives, c'est que, dans leur optiniisme — sincère, assurément et, quant au présent, justifié, — elles mettent en pleine lumière la fragilité de l'accord dont tout le monde se déclare satisfait. Quelles sont les bases de cet accord? D'une part la volonté des Américains de protéger la Californie contre un péril économique dont la gravité n'est pas niable. D'autre part le désir du Japon de garder chez lui sa maind'œuvre. Cette volonté et ce désir coïncident actuellement et cela suffit. A-t-on la certitude qu'ils coïncideront toujours? Nullement.

Tout au contraire, si l'on rapproche les deux thèses, on constate qu'elles s'opposent l'une à l'autre. Les Américains disent : « Nous pouvons fermer notre territoire à qui nous plaît. El le traité de 1894 n'a pas limité ce droit. » Les Japonais répondent : « Nous pouvons envoyer nos émigrants où il nous plait. Et le traité de 1894 a consacré ce droit en ce qui louche les Etats- Unis. » Peut-on concevoir antinomie plus nette? D'un côté comme de l'autre, on invoque les droits naturels et les droits contractuels. D'un côté comme de l'autre, on affirme un principe et on se réfère à un traité. Le traité estle même, mais non le principe. Grâce t\ une concordance momentanée d'intérêts — oupai- sniic (rmi .Ir-ir

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commun d'éviter les difficultés — on suspend la <lis('ussion. Mais tous les éléments de la controverse subsistent. Ni les Américains ni les Japonais ne reconnaissent qu'ils ont tort. Ils constatent simplement qu'ils n'ont pas présentement avantage à discuter plus avanl. Ils concluent une trêve, et rien de plus.

Notez d'ailleurs que cette trêve ne satisfait pas les principaux intéressés, je veux dire les Californiens. Au cours de mes visites au Capitole, je me suis entretenu avec plusieurs d'entre eux. J'ai eu notamment une longue conversation avec un député de San-Francisco, M. Julius Kahn, avocat distingué, esprit mesuré, fort estimé de ses collègues avec qui il est d'accord. L'exposé qu'il m'a fait de la question est singulièrement suggestif.

— L'accord qu'on négocie, m'a-l-il déclaré, est suffisamment connu pour que je puisse dire ce que j'en pense. Il se borne à préciser le modus Vivendi adopté en février 1907, c'est-à-dire que le gouvernement de l'Union, au lieu d'agir directement contre l'immigration japonaise, s'en rapporte au gouvernement de Tokio du soin d'écarter les coolies japonais du territoire américain. C'est là un procédé qui peut faire momentanément illusion, mais qui n'aura pas d'efficacité durable. Depuis longtemps le gou-

vernement japonais déclare qu'il ne désire pas que ses coolies viennent aux Etats-Unis et qu'il ne leur délivre point de passeports pour notre territoire. Cela n'a pas empêché les compagnies d'immigration japonaises d'amener chez nous, par la voie des Hawaï, un nombre considérable de coolies japonais. Nous n'avons donc pas confiance dans un accord oii notre seule garantie est l'affirmation du Japon qu'il souhaite arrêter l'immigration.

— Quelle serait la solution qui satisferait les Californiens?

— Il n'y a qu'une seule solution efficace : c'est une loi américaine prohibant l'immigration japonaise.

— Comme on a prohibé l'immigration chinoise?

— Absolument. Cette loi est d'autant plus nécessaire que les Japonais — je parle bien entendu des coolies — sont plus in(nii»'t;mts que les Chinois. Car ils sont économiquement des concurrents aussi redoutables, puisqu'ils exigent un salaire aussi médiocre qu'eux. Et, moralement, ils valent beaucoup moins. Les Chinois sont gens de parole : les Japonais, non.

— Ce sentiment est-il général en Californie?

— En Californie et dans tout l'Ouest. Je sais bien qu'ici, dans l'Est, on le trouve exagéré.

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