‹ Notes sur les États-UnisChapitre 49 sur 67 · I.A Idl'LOMATIE · texte numérisé non relu

I.A Idl'LOMATIE

Mais c'est qu'on n'y a pas l'expérience que nous avons nous, de ces questions asiatiques dont riiiirni^ratinii n'es! (jii'une forme. Je tiens (1 ;il)ord à déclarer (|ue le sentiment qui nous aiiinie n'est à aucun degré une haine de race. On nous accuse d'intolérance, de provincialisme : c'est injuste. Nous sommes au contraire le peuple le plus tolérant de la terre, comme le prouve la naissance même de notre métropole, San-Francisco, où Ton coudoie toutes les races humaines. .Mais nous avons, comme tout le monde, le droit de vivre. Et c'est ce droit que nous défendons. Il s'agit d'une lutte économique, et de rien de plus. Nous n'élevons aucune objection contre la présence de négociants, de marchands ou d'étudiants japonais; mais nous ne voulons pas des coolies.

» L'Etal de Californie n'était pas constitué depuis plus de deux ou troisans, lorsqueles premierj» coolies asiatiques firent leur apparition. C'étaient (les Chinois qui venaient de leur pays avec des contrats pour travailler dans les mines d'or. Dès le début, leur présence fut considérée comme une menace. Leur manière de vivre, les maigres >al liit- .1 Mil ils se conltrihientéveillèrent contre (Mix une anlipalhic de plus en plus forte. lien lut ainsi jusqu'au vote des « lois d'exclusion > qui lit diminuer sensiblement, pendant les dix

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dernières années, le nombre des coolies chinois. Ce n'est pas sans peine que nous avions conquis ce résultat. Il avait fallu quatre ans pour obtenir le vote du bill contre les Chinois. Il en a fallu dix pour assurer l'exécution de ce bill.

)) Le péril chinois conjuré, nous avons vu naître, surtout depuis la guerre sino-japonaise, le danger nippon. Depuis dix ans, l'immigration japonaise a continuellement augmenté. L'ouvrier japonais n'est pas un travailleur maladroit; à peine arrivé, il lutte d'habileté avec le travailleur blanc. Il se spécialise et, aussitôt, fail baisser les prix. Car, en général il n'a pas de famille avec lui : c'est un célibataire. Ni femmes, ni enfants, tandis que les immigrants européens sont chargés de famille. Les femmes japonaises que l'on voit chez nous sont, pour la plupart, des filles de mauvaise vie. Aussi le coolie japonais, ayant peu de bouches à nourrir, se contentant d'une poignée de riz, d'un morceau de poisson séché et d'une tasse de thé, vend son travail pour la moitié du prix de cehii de son voisin blanc. Il n'est donc pas étonnant qu'il soulève contre lui nos boutiquiers et nos classes laborieuses.

» C'est là un phénomène inévitable. Il a pour ihéiUre la Californie, par suite de sa position géographique. Mais si cette horde d'Asiatiques

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abordait au riva{;<' <l»' luit autre Etat, le Massachusetts ou le Xe\v-.Ir[<t^y, l'irritation n'y serait pas moindre el l'on y réclamerait, comme nous le taisons nous-mêmes, une protection nécessaire. Nous sommes convaincus que, tôt ou tard, il faudra qu'on reconnaisse à Washington la nécessité d'organiser cette défense. Républicains et démocrates, ouvriers et bourgeois, nous sommes tous d'accord là-dessus dans les trois Mtats de Californie, d'Oregon et de Washington.

— Outre ces inquiétudes économiques, avezvuus des appréhensions politiques ou militaires? Croit-on en Californie que le Japon ait des intentions agressives?

— Actuellement, nous ne le croyons pas. Mais les possibilités de l'avenir offrent un champ illimité. En tout cas, nous sommes enchantés que le président, s;iii- aucune pensée agressive, ait < riNoyé la flotte dans le Pacifique. C'était là une mesure indispensable que nous réclamions depuis longtemps. Je sais bien qu'on nous oppose toujours < l'amitié traditionnelle » existant entre le Japon et les Etats-Unis, mais je ne crois pas, en ïiiatière internationale, à la valeur pratique de (es sortes d'amitiés pour le règlement des litiges et le maintien de l;i paix. Mieux vaut mille fois, pour assurer ce maintien, une bonne flotte de cuirassés, de croiseurs et de sous-marins du der-

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nier type, soutenue par de bonnes fortifications. Voilà le vrai moyen d'éviter la guerre et de trancher pacifiquement dans l'avenir cette question de la maîtrise du Pacifique qui met inévitablement en présence les Etats-Unis et le Japon. )) Les deux nations, japonaise et américaine, sont toutes deux fières, susceptibles, ambitieuses, patriotes et ardentes. Comme nous aspirons à dominer en Amérique, le Japon veut dominer en Asie. Déjà il tire la Chine de sa léthargie séculaire, et lorsque cette grande masse sera en action, le monde entier sera obligé d'en tenir compte. Il y a un fort sentiment xénophobe aussi bien en Chine qu'au Japon. On nous dit les amis de ces deux pays, c'est un mythe. Les civilisations occidentale et orientale ne peuvent se mêler. Les Chinois et les Japonais resteront toujours tels qu'ils sont. En Californie, les villes chinoises n'ont pas changé depuis cinquante ans. Les blancs, qui habitent l'Extrême Orient, vivent en colonies sans se mêler avec les races jaunes. Comme l'a dit Henry Norman : « Nous pouvons aimer et admirer le Japon et commercer avec lui; de son côté le Japon peut nous aimer, s'approprier nos connaissances et commercer avec nous. Mais l'Anglais, l'Américain, le Français, l'Allemand sont une espèce humaine et le Japonais en est une autre. » C'est la vérité môme

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et plutôt on s'en convaincra, mieux cela vaudra pour tout le monde. Nous n'avons pas d'animosité paiiiculière contre les Japonais, que nous estimons pour les immenses progrès qu'ils ont faits dans toutes les branches de l'activité humaine et pour leur patriotisme. Mais nous voudrions les admirer à distance.

— Vous ne pouvez pourtant méconnaître, à San-Francisco, que la prétention d'exclure les coolies japonais, comme on a exclu les coolies chinois, est de nature à créer au gouvernement fédéral des difficultés internationales?

— Il appartient au gouvernement fédéral de faire ce qui dépend de lui pour éviter ces difficultés. Mais il n'y a pas de considérations qui puissent obliger un pays à se livrer sans défense à une véritable invasion étrangère. C'est cette invasion qui est organisée par les Compagnies japonaises d'immigration. Et si le gouvernement de Tokio est de bonne foi en répétant, depuis deux ans, qu'il ne désire pas que ses coolies viennent aux Etats-Unis, alors il est étrangement désarmé à l'égard de ces compagnies : car l'immigration a toujours continué.

— On dit cependant que les immigrants japonais ont été sensiblement moins nombreux pendant les deux premiers mois de 1908 que pendant les mois correspondants de 1907.

— Gela ne prouve rien en laveur des accords conclus avec le Japon. Ce sont les conditions économiques générales qui ont diminué l'immigration, non seulement l'immigration japonaise, mais l'ensemble de l'immigration. L'argument est donc sans valeur. Seul, je vous le répète, un exclusion bill contre les coolies japonais répondra aux besoins économiques des Etats de l'Ouest ; c'est ce bill que nous réclamons.

Est-il besoin de faire remarquer que ce bill, qui, seul, satisferait les Californiens, est précisément la seule solution que le Japon n'acceptera jamais? Je sais que, dans les milieux officiels, on affirme que les Californiens demandent le plus pour avoir le moins. Mais cela est-il sûr? Et peuton nier que la concurrence japonaise, comme naguère la concurrence chinoise, ne soit pour eux une grave menace ? Il y a quelque affectation dans la sérénité qu'on affecte à Washington. Sans doute, quand on rend visite à M. Root, c'est un valet de pied japonais qui ouvre la porte du secrétaire d'Etat, ministre des Affaires étrangères : et ce détail domestique a son prix. Mais (|uand on parle au Président de l'envoi de la Hotte dans le Pacili([ue, il répond qu'il l'a fait partir pour « montrer à toutes les puissances la force des Etats-Unis ». L'optimisme est une vertu. Mais la clairvoyance a ses droits. Les

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Américains savent niieiix ([ue |)ersonne que les années qui viennent ris.jiienl de leur rt'^server de nouveaux incidoiiU iii|HH.n-. Ji |u'ii( (lé|)endre d'eux de les résoudre. Il ne dépend pas d'eux de les éviter.

Il est évidemment absurde de parler de la « guerre fatale ». Il n'y a pas de guerre fatale pour qui sait s*y préparer. Une guerre maritime n'eût été favorable au Japon que s'il l'eût engagée plus tôt. (iClte même guerre ne sera favorable aux Etals-Unis que s'ils l'engagent beaucoup plus tard, quand le canal de Panama sera creusé et que la seconde flotte sera construite. Les Américains d'ailleurs sont pacifiques par inclination. Quant au Japon, il est pacifique par raison. Il a un intérêt primordial à réduire aussi vite que possible sa dette étrangère et à améliorer sa balance commerciale. Pour cela, la j)aix lui est nécessaire. Elle lui est nécessaire aussi pour réaliser son projet de racliat des chemins de fer, pour achever la pacification de Formose, pour organiser la Corée, pour transformer les voies ferrées d'Antoung à Moukden et de Moukden à Sin-Min-toung, pour créer en Mandchourie et en Corée de nouvelles voies de communication. La guerre contre la Cliine n'avait imposé au Japon que des charges peu pesantes. Au contraire, la guerre contre la Russie a rendu permanents des

impôts qui (levaient être provisoires et a exigé d'autres sacrifices encore. Il est impossible que, dans ces conditions, les Japonais désirent la guerre. Il est improbable qu'ils la provoquent.

Un conflit armé ne sera pas la conséquence nécessaire des difficultés de demain ou d'aprèsdemain. Mais ces difficultés se réveilleront et la diplomatie devra s'employer à les résoudre. Tout prouve que la haine du travailjaunen'apas, en Amérique, dit son dernier mot. A quebjues mois de distance, la Colombie britannique a connu les mêmes troubles que la Californie américaine et toujours pour les mêmes causes. Un jour viendra où, le problème se généralisant, c'est sur toute l'étendue des deux Amériques que l'immigration japonaise inquiétera les Etats- Unis. A l'heure présente, cette immigration dans l'Amérique du Sud est encore peu considérable ; mais elle commence déjà, repoussée au Nord, à prendre cette direction. Au Mexique, dans l'Argentine, au Brésil, on manque de main-d'ciiivre : la main-d'œuvre japonaise s'offrira et on Tacceplera jusqu'au jour où l'on trouvera qu'elle tient trop de place '.

De même aux Hawaï, aux Philippines, dans l'Alaska les deux races se heurtent ou se heur-

1. Voyez Aubert, Le Japon, le Canada et V Amérique du Sud {Revue de Paris, 1" novembre 1907).

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teront. El ni l'une ni l'aiilre n'est disposée à céder. Les Américains, forts de leurs intérêts menacés et de leur orgueil blessé, déclarent qu'ils ne se laisseront pas « manger par des singes jaunes ». Ils remarquent d'autre part que les Japonais sont mal venus à se plaindre des précautions que l'on prend contre eux, alors qu'eux-mêmes, sur leur propre territoire, donnent l'exemple des mesures prohibitives. Ils rappellent le décret du mikado de 1899 qui interdit à tout étranger, qu'il soit Européen, Américain ou Chinois, de travailler comme ouvrier dans Tagriculture, dans les pêcheries, dans les mines, dans les usines, sauf en vertu d'une autorisation spéciale des fonctionnaires locaux, autorisation qui est toujours refusée.

La question de l'immigration n'est pas d'ailleurs la seule qui se pose. Il y a aussi le problème, singulièrement plus large, de la navigation de commerce dans le Pacifique, les plaintes des négociants de l'Ouest, à qui les navires japonais viennent enlever le fret dans leurs ports. Il y a surtout la concurrence économique sur ce marché chinois où les Américains voyaient leur débouché d'avenir et où les Japonais se préparent à exercer un monopole. Plus d'un Américain, lésé dans ses intérêts, médite le livre fameux du ca-

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pitaine Malian *. « L'apparilioii, y Jil-il,tlu Japon comme un puissant Etat ambitieux reposant sur de solides fondations politiques et militaires, mais qui a à peine atteint une condition d'équilibre sur le terrain international, a joliment secoué le monde. Nous nous trouvons à l'ouverture d'une période où la question doit être posée de façon décisive, — bien que l'issue en puisse être longtemps différée, — celle de savoir si c'est la civilisation occidentîde qui doit dominer d'un bout à l'autre de la terre et en contrôler l'avenir. ))

Ce « contrôle de l'avenir », sur le terrain des idées et sur celui des intérêts, peut mettre un jour aux prises Américains et Japonais. Le gouvernement du mikado, dans sa forme actuelle, n'est point 'capable d'entraînements et ne fera pas de guerres inutiles ou dangereuses. Mais de même que s'est transformé l'outillage du Japon, de même ses conditions politiques peuvent se modifier. L'entraînement irrélléchi des foules peut l'emporter sui- l'aclion réfléchie des « Anciens ». Que la po|)ulaUon, d'un progrès colossal dans sa continuité, s'accroisse jusqu'à saturer les débouchés ouverts par les dernières guerres : En fau(lra-(-il plus |>our (|ue les Hawaï et les

1. Voyez Mahan, Le Salut de la race blanche et l'empire des tnei's (traduction Izoulet).

Philippines soient convoitées comme l'ont été Formose et la Corée ?

La question reste donc ouverte. Pour le présent, point de risque apparent ; pour l'avenir, un danger possible, qui pèsera non seulement sur les Etats-Unis et le Japon, mais sur l'ensemble des puissances : voilà les probabilités qui se dégagent. La France, en (♦Ile .itTaire, doit souhaiter et souhaite le triomphe des solutions pacifiques. Elle est unie aux Etats-l^nis par des liens moniiix j)hi> loris que bien do traités, et elle a constaté, au cours de la crise marocaine, qu'elle pouvait compter à Washington sur une ferme et active amitié. Elle entretient avec le Japon des relations anciennes qui, inquiétées un moment pai la guerre de Mandchourie, ont trouvé dans l'accord de 1906 une confirmation explicite. Une nous appartient pas, dans un débat où sont en jeu ces forces delà nature qu'on appelle la natalité et le travail, de décider qui a tort, qui a raison. Nous ne pouvons que désirer l'adoption de mesures régulatrices, qui, en corrigeant des inégalités trop accusées, faciliteront les réconci* liations du lendemain.

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