‹ Notes sur les États-UnisChapitre 7 sur 67 · SILHOUETTES FEMININES · texte numérisé non relu

SILHOUETTES FEMININES

Diversité des types. ~ Les jeunes filles de Boston. — La préoccupation intellectuelle. — Le prestige de Paris. — Les États-Unis et Sainte Catherine. — Les raisons du célibat féminin. — Les jeunes filles de Washington. — Le flirt. — Ménages américains. — Les plaintes des maris. — Le divorce et la société.

Nous disons volontiers en Europe qu'il y a un € type américain » et surtout un « type américaine ». Plus on vitaux Etats-Unis, plus on se persuade que celle idée générale est, comme la |)lupart*de ses pareilles, une idée fausse. La diversité esl grande chez les hommes. Elle est inlinie chez les femmes. Pourquoi d'ailleurs en serait-il autrement et d'où viendrait l'unité? De la race? Mais elle se renouvelle constamment par l'afflux des immigrants. Du milieu? Mais

qu'y a-t-il de commun entre Boston et San- Francisco, entre New- York et la Nouvelle- Orléans? De l'éducation? Mais elle varie ellemême, et profondément, suivant les milieux. Cette unité n'existe pas. C'est l'Europe qui l'a créée par commodité de raisonnement. « L'Américaine » classique de roman et de théâtre est un produit européen. Les Américaines chez elles n'ont, ni physiquement, ni moralement, cette figure conventionnelle. A considérer seulement les trois villes où j'ai vécu : Boston, Washington et New- York, ce qui survit de mes impressions, ce ne sont pas des traits communs, ce sont des traits différents.

Boston, puritaine et intellectuelle, n'a pas sur l'éducation des jeunes filles les mêmes idées que les autres villes. On trouve là, plus qu'ailleurs, cette cohésion familiale qui caractérise si fortement les Français d'aujourd'hui. Les jeunes hlles ont une certaine indépendance, mais non une pleine liherté de mouvements. Elles sont chez elles et avec leurs parents plus souvent qu'au dehors et sans eux. Elles parlent moins, elles tranchent moins de tout qu'à New- York et à Washington. A leur toilette, à leur allure, vous les distinguez des jeunes femmes : ce qui, ailleurs, n'est pas toujours aisé. Elles ressemblent plus aux jeunes filles françaises qu'à d'au-

tivs jtMuios lill«\-; aniéricaines. Elles sont, je ne (11- |i;i< iiiifiix .•lt'\('es que celles-ci — car en inaliîTc (ré(lnr;iti(»ii féminine, qui jxmiI se Halter (le détenir la vérité? — mais autrement. Elles ont leur originalité pourtant. Et cette originalité, si je ne m'abuse, est d'abord d'ordre intellectuel. Le dîner est annoncé. Le Nnya-cur étranger, le voyageur français, a été placé de préférence entre deux jeunes filles <( qui parlent admirablement le français » . Elles le parlent en effet presque toujours, et fort bien. Mais leur premier mouvement, (jui est de coquetterie, est de s'excuser de leur ignorance. Une fois rompue la glace de cette précaution oratoire, la conversation s'engage, et d'ordinaire, sur le terrain des idées générales. Au second service, vous savez que votre voisine de droite s'intéresse beaucoup à la politique, que votre voisine de gauche préfère la littéral ur^\ C'est par questions qu'elles procèdent. 1^1U'> vous parlent du conflit entre les États-Unis et le Japon ou des relations de l'Église et de l'État, ou des derniers romans de M. Paul Bourget. La phrase commence presque toujours par un : « Que pensez- vous... » Elles ont cependant leur opinion : car elles trouvent souvent l'occasion de l'exprimer, ne fût-ce que dans ces conférences familières qu'elles se font les unes aux antres dans des clubs : car elles ont leurs clubs.

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— Moi aussi, me disait l'une d'entre elles, par allusion au cours de politique extérieure que je venais de faire à l'université Harvard, moi aussi j(^ dois pailcr demain. Je discute la question de saNuie -i lt> président a eu raison d'envoyer la lloltc dans le Pacifique. Je pense que oui.

Sur elles toutes, les choses de France exercent un incroyable attrail. Paris, c'est à leurs yeux la littérature, le théâtre, les arts, la capitale du beau. Bien parler français, c'est un brevet de distinction mondaine. Avoir vécu à Paris, c'est une certitude de bon goût. Faut-il l'avouer? Il m'arriva de constater que nombre de romans et de vaudevilles m'avaient depuis dix ans échappé, sur lesquels mes voisines possédaient d'abondants renseignements. Les limites de mon érudition .m'humiliaient : elles voulaient bien, il est vrai, m'assurer par un anglicisme qui ne laissait pas de me troubler un peu, que la politique étrangère est aussi « excitante » que le théi\tre. Je voudrais le croire.

Ce qui précède donnera-t-il l'impression que ces jeunes filles sont des « bas-bleus »? Ce serait une impression fausse. Avec quelque gravité fju'elles |)arlent lilh'raluiM^ on lii>l()ire, elles sont gaies, essentiellement gaies et généralement fort jolies. Le bal leur plaît au moins autant que les livres. Comme d'ailleurs cette culture euro-

LA SOCIÉTK 51

[►ëenne et particulièrement française est généra- K'intMil répandue, le fait de la posséder ne crée ni exception, ni affectation; il y a du naturel dans le sérieux des propos féminins. Et par là, ces proj)Os. échappent au ridicule.

Il est admis que la jeune lille peut être |>his in-liiiitc ([ne le cavalier qui la fait valser. Soit qu'elle ait suivi les cours de l'université, — j'en aï rencontré qui, de Washington ou d'ailleurs, «'taient venues pour plusieurs années s'installer à (laniliridge dans de^ familles amies ponr achever leur éducation et prendre leurs diplômes, — soit que, dans la maison paternelle, elle ait reçu les leçons d'une bonne institutrice, elle >ait plus et mieux que beaucoup de jeunes gens (In m» iiit' àue. La beauté, la fortune, l'élégance ne sont pas tout pour ces demoiselles. Le souci intellectuelles tient aussi. Quand elles voyagent, elles « travaillent > leur itinéraire. Quand elles reviennent, elles peuvent parler de ce qu'elles ont vu. Il en est de plus ou moins séduisantes. Mais certaines ont une réelle valeur et une très droite sûreté de jugement.

Beaucoup d'entre elles ne se marient pas. Et j'ajoute que le célibat féminin est fort rt'pandu dans tout l'Est des Etats-Unis. Vous rencontrez une jeune fille qui a passé vingt-cinq ans et qui côtoie la trentaine. Elle est jolie. Elle esf riche,

Elle n'est pas mariée. Pourquoi? A cette question les réponses sont trop nombreuses pour qu'on puisse arriver à une conclusion certaine. Pour les uns, Américains orgueilleux et pas fâchés (l'envoyer un coup de griffe au vieux monde, c'est que les mariages américains sont toujours des mariages d'amour. On se marie si Ton rencontre son affinity. Si on ne la rencontre pas, on l'attend jusqu'au tombeau. Cela explique tout, — et rien.

Il faudrait s'entendre, en effet, sur le sens de ce mot, tant de fois employé dans les conversations féminines, affinity. Il y a des affinités sentimentales qui aboutissent au mariage. Il y en a d'autres (jui aboutissent au divorce. Mais cela n'est pas spécial à l'Amérique. A-t-elle du moins le privilège du mariage d'amour? On l'assure : mais combien parmi les mariages qu'on classe dans cette catégorie n'y devraient point figurer ! J'en sais plus d'un — que je ne citerai pas — ofi l'affinité s'est établie non entre deux inclinations, mais entre une grande vanité et une grande détresse financière. J'en sais d'autres qui sont simplement le mariage de raison dans sa terne médiocrité. Il y a, à coup sur, d'autres motifs au célib«it des jeunes filles.

Il en est un (jui saute aux yeux. La vie de la jeune fille est fort agréable. Elle a tous les plai-

(lie connaissent les jeunes filles françaises. I.t rlle possède, m milre, des avantages qui manquent à celles-ci. Chez nous, le mariage, qui s«M'a j>eut-ètre la srrvihide de demain, ajjparaît, !;i \t'i!l«\ c^mme nue libération. De quoi libère- 1-il mit' jcmic Aiiit'ricaine? Veut-elle sortir seule? VMr It' |uHit. Accepter seule une invilalioii à déjeuner ou à dîner? Elle le peut. Donner un thé à des invités qui sont ses invités et non ceux de ses parents ? Elle le peut encore et d'autant plus qu'elle est moins jeune. Elle dispose de la it»itune et du luxe des siens. En aurait-elle autant une fois mariée? Et je ne veux pas dire que cette préoccupation matérielle explique tout. Mais elle explique quelque chose.

Enfin, il y a une dernière raison, la plus forte, suivant moi : c'est que le sentiment de l'égalité (les sexes est plus vif aux Etats-Unis qu'ailleurs, l'n France une jeune fille qui, à vingt-deux ans, nrsl pas mariée est comme frappée de disgrâce. On admire et on envie le célibataire. On plaint au contraire la vierge solitaire qui a « coiffé Sainte Catherine » : car la « loi de l'homme », (|ui préside aux relations sociales comme aux relations juridiques, donne comme but à la vie féminine le choix masculin. En Amérique, rien de tel. La jeune fille se marie parce que c'est la coutume. Elle ne se senf pas diminuée de n'être

ol NOTES sii; i,i;s i';tats-i\ is

j)a< iiiii-iée. Elle a sa personnalité, ses idées, son salon. l'Jle est un petit monde à elle seule. Elle est, moins (jii'ailleiii's, siihalh.'i'nisétî par la tendresse des siens. I^lle a une valeur sociale à laquelle le niaiiam' n'ajoutera rien, à laquelle parfois il enlr\ (M'a (jnehjue chose.

De Boston à Washington, on perçoit un changement très net dans la socirh- fVininine. Là-has la jeune lille tenait encore à sa i'aniille par des liens visihles. Ici ces liens existent. Mais il semhle qu'on affecte de les cacher. Il est rare de rencontrer une jeune hlle avec ou chez ses parents. Il est normal de la rencontrer seule ou avec une amie, mariée ou non. L'automohilisme a créé un genre spécial en vue de cette virginale autonomie. Le matin \<'rs onze heures, si vous vous promenez dans les larges avenues toujours lihres et dt'^agées, vous ci-oist^z tous les cent mètres de peliles voitures bas.ses sur roues, dont le moteur électrique silencieux et discret ressemble à un jouetd'enfant. C'est l'auto pour jeunes lillcs. 11 y a diMix places, deux tontes petites places. La Nniini'e -e mène par une tige nickeh'MMjni ressemble an uniivernail (b's voitni'es d'iin alides. Ab(i< la i;ràce de l,i main (|iii manie la*' (lirecli<ni » ne permet pas de s'aiulnà celte comparaison de peu d'élégance. On \nni les jeunes voyageuses? Partout et nulle |>art; chez le fleuriste et chez le

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