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îî est dix heures; la fiance'e est habille'e, elle a pris son poste avec sa mère à la porte du grand salon ; deux ou trois proches parents sont déjà là; les laquais ont mis leurs gants et se tiennent prêts à annoncer.
Je connais la maison, on l'a mise sens dessus dessous : il fallait lui faire sa toilette; deux journées de tapissiers, achats de tentures, location de meubles; on a fourré les vieilleries dans les alcôves et dans les armoires. Le petit salon a été rafraîchi, le cabinet du père transformé en troisième salon; deux chambres à coucher sont livrées à la circulation ; les lits recouverts de soie tendre font un bon effet dans leur robe de dentelles. Les fauteuils sont moelleux, il y en a dans les coins obscurs, je pourrai y bâiller à mon aise.
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L'étalage est correct et complet. Du reste, gentil mariage, vingt-huit mille livres de rente pour commencer, autant dans l'avenir; bonne maison, bonnes relations, c'est de la bourgeoisie riche : le fiancé monte bien à cheval, possède une grande barbe, a des terres dans le Perche, est déjà du Conseil général et songe à la députation ; ses saluts sont parfaits; avec le beaupère, il fait l'arrière-garde et reçoit les hommes; impossible d'être plus convenable; toutes les dix minutes il va dire un mot à la jeune fille; ni trop empressé ni trop raide. Son bras est prêt, son échine arrondie, sa bouche souriante; il va conduire les dames dans le petit salon où le notaire rose et majestueux, avec son clerc raide comme un patron de mode, offrent la plume pour la signature du contrat.
On entend les voitures rouler, puis tout d'un coup s'arrêter net. Roulements sur roulements, faibles d'abord, puis croissants, puis traversés et redoublés par d'autres, puis tout un tintamarre. Les vitres frémissent, les cochers crient; les pavés luisants jettent d'étranges reflets, et, dans la grande noirceur de la rue, les becs de gaz allongent, commedes panaches, leurs clartés vacillantes. Les femmes encapuchonnées entrent et montent, rétablissant la rondeur de leurs jupes; arrivées dans l'antichambre, elles s'inspectent à la glace, puis tout d'un coup, comme sur un ordre, prennent l'air de parade. Chacun a le sien. Madame S... cherche le sourire simple. Madame de B... s'avance bouffante et resplendissante, avec des ondulations mesurées, comme sur un air de marche. La petite Louise D... se coule mince et
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inquiète à l'abri du solide rempart, du bastion mouvant, qu'elle trouve dans sa mère. Quelques-unes ont raird'alleràrassaut;d'autres semblent des soldats qui font leur entrée après la victoire. Avec de bons yeux, on démêlerait dans cette attitude tout leur caractère.
Compliments et embrassades à l'infini. La fiancée et la mère font à chaque minute et demie le grand plongeon dans leurs jupes. Les salons s'emplissent; les épaules satinées se serrent sur les velours des sophas; les fleurs des coiffures s'agitent aux mouvements des têtes; un petit bruit continu, une sorte de chuchotement universel, court, accompagné par les frôlements de robe; les hommes graves, à cordons et à plaques, commencent à circuler, avec la mine de sévérité et de résignation qui convient à leur rang et à leur âge. Le futur et son beau-père disent pour la quatre-vingtdixième fois : « Comme c'est aimable à vous d'être venu ! » Le futur s'entend dire pour la quatre-vingtdixième fois : « Je vous félicite, mon cher, vous êtes un heureux mortel. » Poignées de main, accents du cœur. On entend craquer dans la salle voisine la plume du notaire. Les bonnes amies se glissent dans la seconde chambre à coucher, celle qui est tendue de rose, et contemplent l'écrin étalé sur un velours blanc. La chaleur monte, et je pense aux glaces.
Le père chante intérieurement ce monologue : a C'est quinze cents francs pour la soirée et le dîner; a n.es bottes sont trop étroites et je passerais plus « agréablement ma soirée au cercle. Mais ceci est un « jour de revue. Il en faut pour ma représentation. Je
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<r montre mes amis, il y a ici trois grands-croix, dix « commandeurs, un maréchal de France, deux pre- « miers présidents, une douzaine de comtes et de mar- « quis authentiques. Tout cela va dans l'apport de ma « fille; je suis un homme posé, j'en fournis la preuve; « quand mon gendre aura besoin d'une place, quand « j'aurai envie d'avoir mon nom au Moniteur, si je « souhaite devenir administrateur d'une compagnie, « les bonnes choses couleront naturellement de mon « côté; l'eau va toujours à la rivière. »
Petits solos intermittents de la mère : « Jeanne est « trop Serrée. — Mon Dieu î elle oublie d'être affec- « tueuse avec la présidente, elle lui trouve l'air d'une « chipie aigre; Jeanne, mon petit cœur, il s'agit de « l'élection de ton mari. — Les glaces ne viennent « pas. — Jeanne, tu as déchiré ton gant. — Voilà une « lampe qui va filer. — Jeanne, tu n'as pas l'air assez « contente. — Jeanne, tu as l'air trop contente. — Ma « robe va crever dans le dos. »
Chœur général des jeunes filles, sotto voce. « J'ai- « merais mieux un blond. — Moi d'abord, je n'oserais « jamais causer comme cela à mon futur. — Son ru- « ban rouge fait bien. — Il n'en a qu'un, mon frère « en a trois, rouge, jaune et mélangé. — Signera-t-elle « la première? Cela porte bonheur, on dit qu'alors on « est maîtresse chez soi. — Ah! mon Dieu, de vrais « diamants, quelle belle petite croix, les jolis pendants « d'oreille antiques! — 8a taille est bien, pourtant « j'aime mieux la nuance de mes cheveux. — Gris de « perle est joli, mais il fallait des bouillons aux man-
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9 ches. — Est-ce le jeudi qu'elle recevra? — Jeanne, « ma chérie, que je t'embrasse comme je t'aime. »
Je suis un vieil ami, Jeanne m'a présenté son mari, je la regardais faire, on ne peut être plus parisienne et femme du monde.
Cela lui est inné, et l'éducation l'a achevée, en la comprimant et en l'excitant tout à la fois. La plus jolie attitude d'un cheval de prix est celle où il piaffe et se cabre doucement sous la bride.
Un mélange exquis de modestie et d'assurance. On ne peut pas dire qu'elle ait de l'esprit; son esprit est dans l'arrangement de sa robe, dans ses attitudes, dans le choix de ces bruyères pâles qui entrelacent leurs grappes dans ses cheveux. D'ailleurs le véritable esprit serait inconvenant; une femme dans ce monde n'en peut avoir que mariée et vers trente ans. Mais elle a de la conversation, elle tiendra suffisamment son salon, elle jettera joliment ces petites phrases qui relancent les idées et qui donnent à l'entretien un nouveau branle. Il ne faut pas demander d'esprit à la conversation du monde; la perfection est qu'ellesoit, non pas vide, mais presque vide; les saillies, le mordant, l'originalité, la profondeur y détonneraient; tout s'y atténue. Je suis sûr que les deux cents personnes ici présentes n'ont pas produit en trois heures une idée ou un mot qui vaille la peine d'être écrit. Le charme
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consiste dans le débit, dans la voix modérément timbrée, dans les changements de ton amenés sans effort ni éclat, dans un parfum universel de compliments aisés, et d'élégance fine. Jeanne m'a dit « Bonsoir », cela n'exige pas grands frais d'invention; mais le son de sa voix est presque aussi doux que celui d'une flûte, et la petite révérence dans la jupe qui chatoie et bruit laisse dans le souvenir la plus gracieuse peinture. Cela suffit, personne ne lui demande d'idées; qui s'inquiète des idées dans un ballet?
Tout cela lui vient de son passé ; nous autres hommes, nous nous bourrons de raisonnements, nous nous mettons au régime du latin et des mathématiques, nous rangeons dans notre tête, entre toutes sortes de compartiments, de grosses idées rectangulaires; partant, nous sommes lourds, vigoureux, et nos actions, nos jugements partent avec la. roideur et le poids d'une machine. Pour elles, elles laissent la géographie et le catéchisme couler sur leur esprit ; rien n'entre; les formules sèches et disproportionnées glissent comme une averse sur une ombrelle de soie ; au-dessous de cette pluie officielle, se forme leur être véritable, composé de pures sensations, de répugnances, de sympathies, d'images et de désirs vagues, qui ondulent et vibrent. Cela fait un accord imprévu, d'une délicatesse, d'une justesse étrange. Nous restons stupéfaits, la bouche ouverte; comment un instrument si mal exercé a-t-il pu produire un son si harmonieux et si pur?
D'autre part, dans ce monde du moins, le son est
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bien faible, et la gamme bien bornc'e. Nulle émotion sérieuse ou profonde. Elle cause aisément, d'un air calme, avec ce jeune homme qui demain sera son mari ; elle fait les honneurs, ils ont l'air mariés depuis deux ans. Elle n'a pas besoin de se contraindre, pour arriver à cette demi-gaieté souriante; elle entre dans le mariage comme on monte en voiture pour une jolie partie de plaisir. Son sentiment n'est que la satisfaction de s'établir selon toutes les convenances, avec tous les agréments, c'est-à-dire un mari bien mis, de bonne famille, empressé, agréable à cheval, quatre mois à Paris, huit mois dans un petit château, beaucoup de bals et de toilettes, une corbeille de vingt mille francs. Les bouillonnements intenses, le silence résolu ou plein d'angoisses, l'idée d'une vie risquée ou d'un idéal atteint, sont à cent lieues ; elle me parle de sa coiffure, me demande des renseignements sur les hôtels de Nice, etc. — Une gracieuse poupée, agréable à conduire, qui vous fait honneur dans le monde, avenante, qui pique et réveille le goût par la perfection et les renouvellements de sa toilette, voilà ce que le fiancé va trouver, et, ma foi, je crois qu'il eût été embarrassé s'il eût trouvé quelque chose de plus.
Le gros suisse marche faisant sonner sa canne. Tous les cierges sont allumes, l'ostensoir et le tabernacle reluisent entre les colonnes; les chapes et les
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étoles jettent des paillettes de feu, à mesure que les génuflexions de l'officiant font miroiter les broderies damasquinées d'or; les deux fresques de Flandrin développent des deux côtés de l'autel leurs processions de figures nobles et savantes. Sur le devant, dans des fauteuils de velours cramoisi, aux regards de tous, trônent les grands parents, la mariée comme une blanche apparition, la mère en dentelles dignes d'une reine. Tout scintille et rayonne. Les plis opulents des tentures emprisonnent voluptueusement la pourpre des clartés qui tremblent. L'orgue roule, perdu en modulations amollissantes, tour à tour tendre et grave, parfois avec de légers arpèges qui voltigent comme un essaim d'abeilles lumineuses éparpillées dans l'éther serein.
Très-bel opéra, analogue au cinquième acte de Robert-le-cDiable ; mais Robert-le-Diable est plus religieux. — Sitôt qu'on vit dans un pays latin, en France, à Paris, tout prend un air de parade.
Le sermon est de M. Belamy, prédicateur célèbre; discours académique, phrases parfaites et rondes, compliments à tout le monde. — Compliments à la mère « en qui toutes les distinctions de l'esprit s'unissent à toutes les délicatesses du cœur. » (Elle a écrit une brochure sur l'association de la Sainte-Enfance.) — Compliments au beau-père, « qui, après avoir porté le drapeau de la France dans les contrées lointaines où il avait cessé de flotter pendant six siècles, montre, comme les anciens preux, à notre siècle relâché, la rare et parfaite alliance du guerrier exemplaire et du
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fidèlechrétien.»(Ancien colonel en Afrique; il est aujourd'hui marguillier de sa paroisse.) — Compliments à un académicien qui se trouvait là, « et dont le style exquis, puisé aux sources pures du grand xvne siècle, rappelle, etc. » Compliments à un député, a dont la parole éloquente soulève et apaise à son gré, etc. » Compliments aux jeunes époux. Tout cela débité fort bien, en périodes symétriques de rhétorique choisie, lentement, avec le ton approprié. Il avait l'air de jouir de ses cadences. Excellent ténor : mon voisin, racontant la chose à un retardataire, disait : « II a eu beaucoup de succès. »
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Un petit garçon et une petite fille « coquets, fins, dans leur justaucorps de velours, vont quêtant; on sourit en leur donnant. C'est un joli intermède.
Conversations daris l'église : «Jeanne est jolie, mais le marié est terne. — Solennel comme un pieu, cela donne l'air béte. — C'est l'air de circonstance, je voudrais bien vous y voir. — Avez-vous des pièces de dix sous? Donnez-m'en une. Je ne suis pas parent et je n'ai que de l'or pour la quête. — Bonjour, bonjour!
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Tiens, vous venez ici. Pour qui, pour le marié ou la mariée? — Pour le marié; la petite est gentille. — Moi, je reste dans les contre-allées, au moins on se promène. — Aimez-vous Frandrin? — Oui, la grande machine de droite. Mais le reste est un salmis étrusque avec des prétentions bibliques. — Idéaliste étriqué ; c^t homme-là s'est creusé la cervelle pour être froid — Arrivez donc , Bernard , c'est indécent ; voila votre heure militaire? — Ne m'en parlez pas, pour les permissions, mon colonel est un dogue. — La mariée lit dans ses Heures, c'est une contenance. Tiens ! de la musique vocale, c'est un mariage à douze cents francs. — Quinze cents, à cause des grandes tentures et du tapis sur les marches de l'église. — Avez-vous entendu Mmo de Lagrange? — Bonne chanteuse, du style et de la tenue, mais elle est faite en étain battu.
— Le sage et méditatif Varillon, il arrive à la fin, en cravate blanche, un gros livre sous le bras. — C'est pour mon cours, qui est à une heure; je vais à la sacristie, je ne fais que traverser l'église ; la poignée de main au père est l'essentiel. — Suivons, boum, boum, bouf! c'est une queue comme au théâtre. — Avezvous parlé de moi à votre chef? — Pas encore, l'animal était absent. — Serrez les coudes, en avant. Ouest le père? — Là-bas, dans cette presse, du côté des poignées de mains. — Mille félicitations, mon cher monsieur. — Enchanté de vous avoir vu; mille fois merci.
— Avez-vous fini, Bernard? Moi, je m'en vais. — (Le suisse.) Par ici, messieurs, le couloir à gauche (pif, paf I ) Avancez, mesdames, s'il vous plaît : faites le
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tour, Messieurs (pif, paf, boum!). — De l'air frais! merci, mon Dieu! nous en sommes quittes. — La pauvre petite a fait cent cinquante fois le plongeon et essuyé quarante vieux museaux. — Attendez, que je boutonne mon paletot. — Des mendiants, des domestiques, des badauds en haie ; c'est la sortie des Italiens. *