‹ Notes sur ParisChapitre 4 sur 37 · UN SALON · texte numérisé non relu

UN SALON

i5 décembre.

Mme de L... était debout contre la cheminée, demipenchée, avec ce geste nerveux qui lui sied si bien, les yeux animés, et quel sourire! Sa taille élancée, souple, était serrée dans une robe de velours noir. L'épaule ronde et divinement blanche sortait lumineuse de cette noirceur profonde, et la nuque ondulait jusqu'aux tresses tordues sous le peigne d'or. Cette ligna sinueuse de chair nue et vivante était délicieuse au sortir de l'opulente bordure sombre.

Point de vraies soirées sans femmes en grande toilette; et on n'a le droit de s'habiller et de se décolleter que lorsqu'on a soixante mille livres de rente. Il y a là un extrême atteint, comme dans le génie ; une vraie toilette vaut un poëme. Il y a un goût, un choix dans la pose et le reflet de chaque ruban satiné, dans les

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soies roses, dans le doux satin argenté, dans la mauve pâle, dans la douceur des couleurs tendres, attendries encore par des enveloppes de guipure, par des bouillons de tulle, par des ruches qui frissonnent; les épaules, les joues ont une teinte charmante dans ce nid moelleux de blondes et de dentelles. C'est toute la poésie qui nous reste, et comme elles l'entendent! Quel art, quel appel aux yeux, dans ces corsages blancs qui prennent les tailles, dans la fraîcheur immaculée des soies chatoyantes! Elles n'ont plus d'âge aux lumières; la splendeur des épaules efface l'altération du visage. Elles le savent bien.

Deux amies aux deux coins de la cheminée; (sontelles amies parce qu'elles se font repoussoir?): l'une grasse, décolletée extraordinairement, et pourtant sans indécence, avec un diadème de diamants et une sorte de saint-esprit au corsage, s'étale blonde et charnue comme une déesse de Rubens, dans une jupcjaune de soie claire, enveloppée de dentelles qui bouillonnent. Tout cela palpite et frémit quand elle marche; la lumière s'enfonce dans l'ampleur satinée des épaules et semble y habiter; le col tourne, et les grands yeux tranquilles posent leur regard d'aplomb comme ceux d'une femme de la Renaissance.

L'autre, en robe de velours ouverte en carré sur le devant, comme au temps de Henri IV, avec une bordure de magnifiques dentelles qui l'encadre ainsi qu'un camée, lève une tête de Juive ardente sous un diadème de cheveux plus noirs que des plumes de corbeau. Autour du cou, des colliers noirs; au sommet et sur le

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devant des cheveux, une coiffure noire. La riche et lourde chevelure tombe par masses lustrées sur la nuque, et les yeux noirs flambent comme ceux d'une Espagnole de Calderon.

Il faut jouir de tout cela en artiste, pour une minute, comme d'une illusion qui passe, comme d'un éblouissant fantôme qui va s'évaporer; sans quoi, le trouble serait trop fort, on concevrait l'amour comme au xvie siècle.

Un instant après, je me représentais le dessous des cartes, que je connais. La première, l'admirable musicienne, excède son mari de piano, de concerts, de gammes; j'ai le fruit, il a le noyau. La seconde est brouillée avec le sien, ils se voient une fois par jour à table. La toilette a mis la discorde dans le ménage; je parierais, à l'air du mari, qu'ils se sont querellés hier Soixante mille francs de rente, et, l'an dernier, le mémoire de la couturière était de dix-huit mille. 11 a fallu employer le confesseur pour réduire la femme. Prenez ces gens pour ce qu'ils sont, pour des acteurs ou des actrices; ce qu'il y a de comique, c'est qu'ils paient pour vous plaira.

Mais ce point de vue est difficile à garder. L'illusion vous prend; vous imaginez le sublime, le bonheur; en descendant l'escalier vous avez un opéra dans la tête. « 11 tressaille en vous des phrases de roman. » Comme ce mot du pauvre Musset est juste! Puis la sensation est singulière quand, par la portière de votre voiture, à minuit, vous regardez les gens qui pataugent, et les trottoirs luisants de boue.

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Le ciel noir, taché par le gaz de flammes tremblantes, pesait sur la rivière comme un couvercle de tombeau. Une longue file de lumières s'allongeait à intervalles égaux, dans le silence et l'immobilité, comme les flambeaux d'un catafalque. La rivière remuait indistinctement, horrible et lugubre. Il y avait encore des lanternes allumées dans un bateau de blanchisseuses. Les pauvres femmes, pour gagner quatre sous, battent le linge jusqu'à minuit.

J'y suis retourné, j'aime cette maison, il n'y a pas trop de monde, on n'y est pas raide, on s'y amuse; mais aussi que de choses réunies !

D'abord cent mille livres de rente; il faut cela pour mener la vie élégante. — Un luxe ancien; il y a six générations que la fortune est dans la famille; rien qui sente le parvenu. — Point de coterie ni d'ambition; je fuis comme la peste ces maisons où l'on va faire sa cour et répéter un catéchisme; M. de L... n'a pas d'emploi, n'en souhaite pas, n'a pas d'enfants à placer. C'est un épicurien, finement moqueur, et point méchant, à qui tout a réussi. Rien de tel que le bonheur pour rendre un homme aimable. Avec cela, et par-dessus le marché, lettré, presque artiste, amateur de tout ce qui est beau et joli; poli et gracieux par excellence, le plus délicatement complimenteur de tous les hommes que j'ai connus. Point dépassions ni d'idées profondes, mais des goûts vifs, un tact toujours

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éveillé, des ménagements infinis, une façon de parler correcte, exquise ; on écrirait ce qu'il dit. Il est né grand seigneur et homme de cour.

Il a d'abord été officier de marine, ce qui Ta muni de faits sans gâter ses façons mondaines. Personne n'a le ton meilleur, les manières plus douces que les officiers de marine. Il le faut bien , ils vivent l'un contre l'autre; tout frottement dur deviendrait intolérable. C'est en ce temps-là, à la Nouvelle-Orléans, que je l'ai connu.

Il veut s'amuser, c'est là son fort, mais s'amuseï finement, jouir de toutes les choses fines, par l'esprit, l'imagination, les yeux, par tous les sens. — Son cuisinier est un artiste. Quatre plats à peu près, des plats savants, mais pas davantage. La chère surabondante indique des provinciaux ou des enrichis. Il ne faut pas que les convives, à neuf heures du soir, soient lourds, silencieux, empâtés comme des volailles grasses. — Dix ou douze personnes, tout au plus, qui se connaissent, ou qui ont un nom et un talent. Dès qu'il y a cohue, ou dès que les convives ignorent par quel bout ils peuvent se prendre, il n'y a plus de conversation, et la conversation vive, abandonnée, variée, est ie meilleur dessert. — Des femmes parées, qui font plaisir aux yeux comme un bouquet; ni embarrassées, ni provocantes; qui discrètement et justement, peuvent juger en musique et littérature, qui savent le monde, qui ont voyagé, qui ne sont point prudes, et qui toute la vie se sont épanouies parmi des empressements, des attentions, au sein du bien-être assuré ef

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délicat. — Par-dessus tout, la conversation agile et voyageuse, promenée en un instant sur vingt sujets, composée de portraits, d'anecdotes, sur les hommes publics, sur les coulisses de la politique et du monde, toujours exempte de pédanterie et d'intolérance. — Enfin la fine louange, échangée, perpétuelle, si agréable qu'elle plaît même quand on la sent fausse, et, mieux encore, une façon de glisser son approbation à demi-mot, par une tournure piquante, une image neuve. — Bref, le goût en toutes choses, qui est l'art des plaisirs fins.

Ceci est Français et Parisien; une nation ne change guère ; quand nous retombons sur notre fonds, nous revenons au xvine siècle.

Il y a ici une aristocratie, non pas de titres ou de pouvoir, ni peut-être de cœur, mais au moins d'éducation, de goût et d'esprit. Le soir, André Zschokke a joué avec son entrain, sa richesse de style ordinaire ; après lui, une jeune dame, toute frêle et gracieuse, encore timide et mignonne dans sa robe de soie pâle. Elle a joué une valse et un nocturne de Chopin. Je pensais, en écoutant, à l'accumulation de terreau et de jardinage qu'il a fallu pour produire une telle fleur, quelle culture précoce a pu mettre dans une tête de vingt-deux ans l'intelligence d'une musique si délicatement douloureuse, si aérienne, si étrangement nuancée, d'un parfum si suave et si sauvage. Elle est riche, honnête, elle a été élevée comme toutes les jeunes filles, sous l'aile de sa mère, dans une demi-ignorance. Comment de prime-saut a-t-elie pu compren-

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dre tant de choses? La finesse de leurs nerfs leur tient lieu d'éducation et d'expérience ; elles devinent ce que nous apprenons.

Je compte encore le logis ; il faut cet accompagnement pour soutenir la mélodie.

Un vieil hôtel tranquille dans une rue d'hôtels ; point de boutiques à portée, ni d'étalages en plein vont, ni de pauvres diables crottés ; cela fait tache; les jolis rêves de luxe et de bien-être ont besoin de ne pas être dérangés.

Cette avenue Gabrielle est vraiment un paradis d'aristocratie; par derrière s'allongent de grands jardins pleins de vieux arbres : c'est presque l'air de la campagne. Hier, 28 décembre, une brise moite et douce remuait le bout des branches, le délicat réseau brun, la chevelure pendante des bouleaux ; le soleil, dans un ruissellement de pourpre, disparaissait au fond du ciel, et des treillis d'or venaient obliquement se poser sur les tentures à travers les portes entrouvertes.

Ils ont gardé l'énorme et vieil escalier du xvme siècle, à rampe de fer ouvragé, où l'on peut monter trois de front, où les robes modernes, comme autrefois les paniers, peuvent se déployer à l'aise. Dans l'antichambre sont des trophées d'armes, des chinoiseries, toutes sortes d'étranges curiosités que le maître de la maison a rapportées de ses voyages ; l'acier poli

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des yatagans et des carabines a de beaux reflets sévères, et les laquais, fourrés, chamarrés, graves, se tiennent debout avec un air décoratif comme une troupe d'heiduques.

Le grand salon a vingt pieds de haut ; ici au moins ce qui est rare à Paris, on respire, et, ce qui est mieux, on n'a pas mal aux yeux. On ne l'a point plaqué d'or, historié de statues, enluminé de peintures, comme chez un millionnaire d'hier, qui court après la beauté et n'atteint que l'éblouissement. Quelques tableaux anciens, qui ne sont ni des saintetés ni des tragédies ; deux ou trois portraits de grands hommes ou de femmes célèbres ; çà et là un paysage tranquille ; rien pour l'étalage, tout pour la jouissance ; entre deux bouts de conversation, les yeux s'arrêtent sur quelque ample beauté vénitienne, qui, tournant le col, essaie un collier de perles et fait ondoyer la soie pâle de sa jupe, ou sur quelque cadre sculpté, bruni, où courent en relief des figurines et des feuillages ; la tenture rouge à fleurs de soie enveloppe et relie tous ces chefs-d'œuvre de sa teinte éclatante et grave.

Mais par derrière est un petit salon arrangé par sa femme pour les jeunes filles et pour les femmes, d'une fraîcheur virginale, tout blanc, sous de minces filets d'or qui partent en fusées, qui fleuronnent et, sinueusement, dans les corniches, entrelacent les plus délicates arabesques; des rideaux d'un rose tendre tombent emmaillottés de dentelles ; des fauteuils de soie jaune, brodés de fleurs lustrées, posent leurs pieds tordus sur un tapis profond, soyeux, qui semble fait

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pour accueillir les petits souliers de satin et sentir le frissonnement des robes traînantes. Çà et là, dans les angles, des fleurs vertes, échevelées, montent toutes vivantes entre les dorures qui chatoient, au cœur même des lumières. Des arums, sur les dressoirs, penchent leurs vases satinés, et les orchys étranges, dont la pulpe est rosée comme une chair de femme, ouvrent leur poitrine nacrée qui palpite au moindre frôlement.

Tout est de niveau ici ; presque chaque homme, presque chaque femme est au sommet de cette civilisation et de ce monde, les unes par leur toilette et leur goût, les autres par leur rang ou leur culture. Ce sont comme autant de plantes de serre qu'on respire en passant, et qui vous donnent le meilleur d'ellesmêmes au passage, sans qu'il vous en coûte d'autre peine que de laisser monter jusqu'à vous la fine odeur.

J'ai fini ma soirée dans un bal bourgeois. Le contraste est étrange.

Au quatrième étage, rue de Greffulhe, chez un chef de bureau, quinze mille francs à dépenser par an ; l'étage est haut comme un entresol.

Dans ce monde-là, les femmes ne sont pas des femmes; elles n'ont pas de mains, mais des pattes, un air grognon, vulgaire, une demi-toilette, des rubans qui jurent. On ne sait pas pourquoi, mais on a les yeux choqués et comme salis. Les gestes sont anguleux, la grâce manque. On sent des machines de travail, rien de plus.

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La société ne peut se composer que des gens qui, par leur fortune, sont au-dessus d'un métier, ou qui, par leur génie, dépassent la spécialité. Ceux-là seuls ont des idées générales; les autres sont des manœuvres.

Les demi-fortunes n'ont qu'une ressource : se réfugier dans la vie de ménage et dans la vertu.

Le métier déforme. 11 y avait à côté de moi une espèce de richard retiré des affaires ; il y a pris la physionomie maligne et grossière d'un porc ; ses petits yeux luisent derrière ses lunettes ; il est mal rasé, il a de vilaines soies blanchâtres qui font touffes autour de ses oreilles. Il est balourd, mâche et tortille les mots, et ne trouve pas ses phrases. Il a composé une brochure sur les cotons d'Amérique, c'est sa façon d'entrer dans la littérature. Mais il s'est tenu trente ans de suite à la porte de son magasin de nouveautés, courbant l'échiné devant les gens qui entraient, et disant :

— « Qu'y a-t-il pour le service de Madame? Si Madame voulait de la popeline, nous en avons une forte partie qu'on a déballée hier, affaire tout à fait avantageuse, et qui ne peut manquer de convenir à Madame. »

On garde jusqu'au bout une pareille empreinte.

Toutes ces têtes seraient passables dans des intérieurs de Teniers. Mais parmi des dorures et sous un lustre !

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Deux chefs de bureau : ils ont vieilli derrière un grillage, à tailler des plumes, rongeant leurs ongles, talonnés au retour par leur femme, obligés, pour doter leur fille, de rogner sur le beurre, sur la bougie, sur le bois; humbles devant leurs chefs, et l'esprit rempli par la pensée d'une augmentation de cent francs.

Un juge : il s'est desséché dans une salle trop chaude, sous le bavardage des avocats, parmi les physionomies basses et inquiètes, dans les mauvaises exhalaisons, parmi les odeurs douteuses; les petites contraventions sentent mauvais.

A ce régime, les traits se tirent, l'expression devient grimace, l'homme a l'air d'avoir à demeure la colique ou la migraine; le teint est terreux, blafard comme une eau trouble, les épaules se voûtent ; ils ne savent plus marcher, s'asseoir; ils ont contracté des tics, ils sont raides ou tordus. De même pour l'esprit; ils n'ont plus les idées promptes et libres. Ils sont étranglés par la crainte de se compromettre, et par l'envie de gagner ; ils ne voient plus les choses en elles-mêmes, mais à travers l'intérêt de leur bureau ou de leur boutique. Quand la soie, les dentelles ou l'habit noir viennent envelopper et parer ces tristes échines, on les regarde avec une sorte de malaise. Ce sont des difformités qui marchent.

Toujours le vice de la vie parisienne : le goût de l'apparence et le manque de bon sens. Ils seraient heureux, et, de plus, presque agréables à voir chez eux, sous leur lamoe. dans de grands fauteuils commodes,

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avec un tapis chaud et des tentures douces, le mari en robe de chambre, fumant sa pipe, la femme en bonnet blanc avec un ruban simple, occupée à coudre. C'est la vie allemande, si saine et si sensée \ c'était la vie flamande. Ils aiment mieux jeter leur argent par la fenêtre, et se faire grotesques.

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