I. Cf. Rfvuê dit DtnX'Mimdn, op. cit., p. $^3-6o
)Ô0 NOTlS SUR FROSPER MêltlMÉE
fabriquer des lettres!.. « Qtiând on vous fournir! des pièces justificatives que Ton prétendra écrites de la main de personnages qui ne sont plus de ce monde, examinci ces dûcumens avec la plus minutieuse attention ; véniiez scrupuleusement la date, le contenu, l'écriture ; soyez en un moîj d'une méfiance excessive,». » (p« 603). Mérimée répliqua. Très adroîienient, il signala les erreurs, — typographiques» au dire des experts — qui fourmillent dans le rapport Boucly. 11 montra combien ces erreurs de dates — imputables ou non aux imprimeurs — éiaîeni fkheuses; enfin il s*éleva contre la situation exceptionnelle faite i Libri* On tournait contre lui les arguments même qu'on pouvait alléguer en sa faveur* « On Ta cru coupable avant de l'avoir entendu. »
Le 29 avril il écrivait au gérant de la Revue des Deux- Mondes » ;
a On a cru voir dans mon article des attaques contre la justice et la magistrature» Vous savez. Monsieur, que telle n*a jamais été mon intention. J'ai dû, pour défendre un accusé, combattre la pièce qui Tinculpait, et, par une conséquence nécessaire, j'ai cherché à convaincre d*erreur les auteurs de cette pièce. Loin de douter de leur justice, je n'ai cessé comme vous d'exhorter M, Libri à purger sa contumace, convaincu que nos magistrats pourvus d'élémens nouveaux, s'appliqueront avec cousscience à la recherche de la vérité '» »
1. Il existe daos les lettres de Lenormant, aux archives de la Commis» sion des monuments historiques la minute — corrigée par Lenormant — d*une lettre de Mérimée i Bulos. Elle a été publiée dans la Rnme de Paris, Icc. àt, p. 4)8.
2, Râvuê des DeuX'hiondes, p. 604.
LlBRl )0t
Il s'inquiétait cependant, car, dès le 2a avril, il avait adressé i un destinataire inconnu la lettre inédite > suivante :
« Paris, me Jacob 18 « 22 avril 1852.
« Monsieur,
« On me menace sérieusement d'un procès. Cela me semble fort extraordinaire, mais enfin la chose est possible. Si vous connaissiez quelqu'un qui pût m'empécher d'être pendu, je vous serais bien obligé de lui parler. Je vous demanderais encore où et quand je pourrais vous voir aujourd'hui pour causer un peu avec vous des notes dont je me suis servi, et qu'on se propose d'attaquer. Je suis obligé de sortir à midi 1/2, mais â 2 h. je pourrais être chez vous, ou bien à toute autre heure que vous auriez la bonté de m'indiquer.
« Veuillez agréer l'expression de tous mes sentiments les plus distingués,
« P' Mérimée. »
Le 27 avril, il recevait un mandat de comparution devant M. Eugène Dubarle, juge d'instruction au tribunal de première instance, « sous l'inculpation d'outrages publics envers des fonctionnaires de l'ordre judiciaire i raison de leurs fonctions * ». Il racontait en ces termes i Lcnormant cette comparution :
I. Bibl. de Bagnères de Bigorre. Nous en devons la communicattoii k ramaVilité de notre confrère, M. Bérot. • •
3. Cf. Lettre à Lenormant du 37 avril 1853 dans lUvui ig Ptrù^ P- 4$7-
^Oa MÛTES SUR FRÛSPËR MÉRIMÉg
fl Mon cher Confrère,
J'arrive â rinstant* Je ne vais pas vous voir d'après la lettre de François qui me dit que vous ave? une lettre ù préparer*
« J'ai trouvé un homme parfaitement poli, un peu complimenteur même, et ce qui vaut mieux bienveillant. Les deux passages de ma lettre sur lesquels il a paru un peu insister sont i° la comparaison des descentes de juslice dans Gîl Blas. — 2* les lettres de TArétin que les juges connaissent. Sur le premier chef, j'ai répondu que c'était une plaisanterie, et que quand au fond j'avais eu soin de dire que je citais des brochures déjà publiées dont je ne prenais pas la responsabilité. Je me suis récrié contre T interprétât ion qu'on donnait â ma phrase sur r Are tin. Vous m'accusez non pas d'un outrage à ta magistrature^ ai-je dit, mais d'une bêtise plus grosse que je n'en peux dire. J'ai dit un iruism à savoir qu'un juge devait mieux qu'un homme du monde connaître de nom un livre défendu et poursuivi. Le reste delà séance qui a été fort longue s'est passé à me montrer des traces d'estampilles fort vagues, à me prouver qu'il y avait Qna- Ubus sur le Catulle, qu'il n'y avait pas de sonnets sur la marge du Bembo, Toutes choses dont je suis convenu de bonne grâce. En somme j'ai dit que je m'étais trompé sur un certain nombre de points, que mes erreurs venaient plus d'une fois d'erreurs matérielles dans l'acte d'accusation, expliquées et interprétées depuis, mais que j'avais du relever n'ayant pas connaissance des pièces ou des motifs qui les avaient occasionnées. J'ai protesté de mon respect pour la magistrature, et j'ai ajouté que la conversation
pleine de bienveillance de M. Dubarle, suffisait sur ce point i me prouver que la justice observait les formes et apportait une grande prudence dans ses examens.
« Mon impression est que le juge tient moins i me trouver coupable, qu'A me montrer que ses confrères ont fait leur métier en conscience. Ils ont pris une bien mauvaise plume (mais je n'ai pas dit cela).
« Adieu, mon cher Confrère. Je ne puis assez dire combien je suis touché de toutes les marques d'intérêt que vous m'avez montrées à moi et à ma pauvre mère. C'est un de mes remords de vous avoir causé tant d'embarras et d'inquiétudes. La leçon, au reste, est bonne, et je vous promets de ne plus pécher, au moins sans avoir pris votre avis, ce qui revient au même, je le crois sincèrement.
« Veuillez présenter mes hommages respectueux à
Mad. Lenormant. J'aurai l'honneur de la voir demain
si elle est chez elle.
« Mille amitiés et compl.
« P' Mérimée.
« Mercredi i 6h. 1/2.»
Quelques jours après, il écrivait i un de ses meilleurs amis pour lui demander l'adresse de M. Nogent de S*-Laurens et un mot de recommandation pour lui. « Selon votre conseil, je le chargerai de ma cause pourvu qu'il me promette de ne pas faire d'éloquence et de s'appliquer à ne pas faire condamner la Revue. Qjiiant à moi, le point capital, c'est de ne pas être condamné i une trop forte amende >. »
I. Lettre inédite da té mai. Une lettre de Mérimée à M. Nogent S*-Laurens a passé en vente le )i janvier 1884 (n* 51). Elle est datée du 28 mai 1850. Il faut lire sans doute : 18$ 2.
|04 KrÔtES SUR f^ROSfEt MÉfttMÉË
Dh jours après Farrét était rendu : Mérimée était cati*damné à quinze jours de prison et k i.ûoo francs d'amende*
Voici le texte de Farrèt » :
« Attendu que de Mars, gérant de la Revtte des Deux- Mondes^ a publié dans le numéro de ce journal du i ^ avril 1S52 un article dont Mérimée se reconnaît l'auteur, intitulé Pfocls dé M. Lihri^ commençant par ces mots : s Vous nie priez de dire, » et finissant par ceux-ci : 9. A Troyes plutôt qu*ail!eurs » ;
« Attendu que dans cet antcle, notamment dans les passages énoncés dans Tordonnance de la chambre du Conseil, Mérimée, en précisant certains faits qu'il déclare être à sa connaissance personnelle, signale les magistrats qui ont pris part A rinstruclion de l'allaire Librî comme n'ayant apporté dans rcxercice de leurs fonctions que de l'ignorance, de la légèreté et de Tétourderie;
K Attendu que Tinstruction nouvelle â laquelle il a été procédé a démontré rinexactitude des faits par lui allégués, soit en ce qui concerne les prétendues irrégularités commises par les magistrats, soit en ce qui concerne les prétendues erreurs de Tacte d'accusation, qu'il qualifie d'oeuvre d'imagination rédigée d'après les mêmes principes qu'un roman ou un mélodrame, où l'art et non la vérité, est la principale affaire ;
« Attendu que si les actes du magistrat comme ceux de
X. Rêvm des Deux-M<mdts du 15 juin 1852, p. laai [Nouv. période, t. XIV, 22* année, t. 86].
UBRI 305
tout autre fonctionnaire public appartiennent i la critique, c'est à la condition que cette critique s'exercera avec mesure et convenance ;
« Attendu que tel n'est pas le caractère de la critique à laquelle Mérimée s'est livré ; que l'article incriminé ne saurait donc être considéré comme ne constituant qu'une simple appréciation critique d'actes et de documens émanés de la justice ; qu'examiné dans ses termes, dans sa forme et dans son esprit, il présente évidemment, notamment dans les passages sus-énoncés, tous les élémens constitutifs du délit d'outrage public envers des fonctionnaires de l'ordre judiciaire à raison de leurs fonctions ;
« Attendu que l'article rectificatif que Mérimée a fait paraître dans le numéro de la Revue des Detix-Motides du i^ de ce mois, et les explications qu'il a présentées depuis devant le juge d'instruction, et qu'il a renouvelées et complétées à l'audience, ne peuvent qu'atténuer et non faire disparaître Je délit qui lui est reproché;
« Attendu que de Mars, comme gérant, est légalement responsable des articles qu'il publie; que d'ailleurs il reconnaît lui-même qu'il a pris connaissance dudit article avant la publication, et qu'il en a même corrigé les épreuves ; que les outrages que cet article renferme n'ont pu lui échapper, qu'il doit dès lors subir les conséquences de la publicité qu'il a consenti à lui donner ;
« Attendu que de tout ce qui précède il résulte que de Mars, gérant de la Revue des Deux-MoudeSy en publiant l'article dont il s'agit, a commis le délit prévu et puni par l'art. 6 de la loi du 25 mars 1822, 59 et 60 du Code pénal ; vu également l'article 463 du Code pénal en ce qui concerne de Mars ;
CiiAMBON. — P, Mérimée, 20
3q6 kotes sur prospër hériuêë
« Condamne Mérimée à quinze jours d'emprisonnement et à 1 .000 francs d'amende ;
« Condamne de Mars A aoo francs d'amende i
« Ordonne que le pr<Jscnt jugement sera inséré dans la Revtudes Deux-Mondes dans le délai et dans les formes prescrits par l'art. 1 1 de la loi du 9 juin 181 9 ;
« Fixe^ en ce qui concerne Miirimée, la durée de la contrainte par corps à une année*
« £t les condamne tous deux solidairement au3i dépens* 9
Le soir méme^ il envoyait à Romieu^ la lettre' suivante :
« 26 mai [18521 au soir^ rue Jacob 18
« Mon cher ami,
« J'ai été condamné ce malin à i.ooo fr, d'amende et 15 jours de prison pour avoir publié dans la Rivue dsî Deux-M&ndis un anicle sur le procès de M* Ubri, où le Tribunal a trouvé le délit d'outrage à la magistrature.
tt Sans douce, cet arrfii dont je n'appellerai point, s'adresse à rhomme de lettres et non au fonctionnaire; cependant il se peut qu'il mette M. le Ministre de l'inièrieur dans un certain embarras. H lui serait peut-être difficile de conserver dans son administration un employé condamné par un tribunal et pénible de le renvoyer après de longs services. Voici ce que je viens demander
I. Publ. par M. H. Moulin, Le Palais à VAcadimit, FamteuU de Targti (1634-1880), dans Bulletin du Bibliophile, 188}, p. 473. Cette lettre a passé en vente le i* juin 1883. H. Moalin croyait qu'elle était adressée à Charles d'Aragon.
i votre amitié. Veuillez me dire si cet embarras que je soupçonne, existe en effet. Dans ce cas j'enverrai aussitôt ma démission de la place d'inspecteur des monuments historiques. Dans le cas contraire, il faudrait que vous eussiez la bonté de demander pour moi un congé de 15 jours.
« Vous ne pouvez m'obliger davantage qu'en me disant franchement et promptement ce que je dois faire.
« Agréez, mon cher ami, l'expression de tous mes sentiments dévoués,
« P. Mérimée. »
Romieu lui répondit par une lettre « fort aimable, dans laquelle il me dit qu^on ne veut pas de la démission, et qu'on me donnera le congé dont j'ai besoin, en regrettant que j'en fasse un si mauvais usage > ». Un de ses amis, M. de Lagrené, lui offrit même l'argent pour solder son amende, proposition dont Mérimée fut très touché mais qu'il n'accepta pas parce qu'il se trouvait en fonds. Il prit, du reste, philosophiquement son parti *. Il écrivait i une de ses correspondantes : « A cinq heures trois quarts, c'est à dire cinq minutes après l'arrêt, je m'étais persuadé que l'on m'avait volé un billet de mille francs et que j'avais eu l'imprudence d'entrer dans un lazaret, deux accidents dont je me suis consolé immédiatement. Je profiterai du second pour apprendre les verbes irréguliers de la langue russe que j'ai trop négligés et que sans cette occasion je risquerais de ne jamais savoir. Trois fois bénis
I. Post-scriptnm d'une lettre inédite td. à Madame de Lagrené.
3. Cf. Lettre à Madame Lenormant, du mercredi soir, dans JUvui dé Paris, P* 439» — y>i\^ft à Jenny Dacquin du même jour {Littres à une imonnue, l, }2i), lettre à la même du 27 mai (I, 321-3).
JÔS KÛTËS SUfl PROSPER MÉRIIIÉE
soient Messieurs i. » Et il s'a musâk beaucoup de Taventure arrivée à de Saulcy dans une maison amie où il s'était permis les propos les plus n canonniers » sur les juges ; ît avait à pris à témoin de la bûlise, sottise j ignorancCi vanité, etc. des susdits n, un Monsieur très correct qull ne connaissait pas et qui se trouvait être un des juges de Mérimée, M. Borellî, qui u comme M. Mahul, aurait voulu être ailleurs ' »*
Du reste, Il ne s'ennuyait pas, écrivait à ses amis de longues lettres datées de la Concît^rgerie. a Je me crois dans un caravansérail de l'Asie Mineure arrêté faute de chevaux dans quelque kbanî. » Il recevait cependant la visite d'un de ses co-détenus, M. Boclicrj dont il admire les bottes « jaunes avec des découpures de toutes les couleurs », Il raconte un dialogue entre un HaMi noir et nnpifuiahn jamie^ qui avait tué sou oncle J; il met ses amis au courant de la cuisine, s^occupe des Fnux Démêtrius^ + en somme passe si bien son temps en prison que lorsqu'il en sort il s'aperçoit qu'il ne s'est pas ennuyé une minute r.
1« Lettre inédite déjà tïxèc i Madame de Li^nè.
a, îd. Cf. UUrei à mm^ itn:ùimu4, 1» pj. Avîiiiï d'aUcr i U Conciergerie i il rcmett^tit  h Gimmisâion ûa Monumciiu liisiori^ues yiic noie de II pages ÎD-foL sur un Hou venu projcl de reslaunlion pr&poi^ pour b catliédrak de Lâou ^t un afficiur du gètik (bh 191).
j. L«;tue mi^ditc du 11 juillet iB^ji MaJ^mc de LjLgrctié. Cf. tjcttre i Lcnormant du 14 Juilkt au soir, ii&iv& h Ret'ue dé Farh, p. 440-ip où elle porte par lticui là date du 4.
4. Lettre du îi ]iiiii iBy publiée dans Vîniermhtùtm du 10 no^ vcmbrc 1893 (xxviii, 575).
5. Même en prison, il trouvait encore le moyen de secourir les nul* heureux. Voici, par exemple, un billet à M. de Mercey :
« Mon cher Confrère, « Permettez-moi de vous demander votre protection pour un jeune
Sa condamnation — comme il arrive dans beaucoup de cas — ne l'avait pas convaincu de la culpabilité de Libriy et un an après il adressait i M. Mocquart en faveur de M»« Libri une lettre dans laquelle il lui disait : «... J'ai été surtout frappé de la ilicheuse impression que cette affaire a produite sur l'esprit des étrangers... Chacune des irrégularités de ce malheureux procès a donné lieu à des réflexions plus ou moins malveillantes et à des brochures qui ne sont pas à la louange de notre justice », 'et de Madrid, le 29 septembre 1853, il revenait à la charge. « Je n'ai rencontré personne jusqu'à présent qui doutât de l'innocence de M. Libri et qui ne s'exprimât très vivement, trop vivement peut-être sur sa condamnation et ses conséquences. »
En 1859, il devait consacrer un article â la vente de Libri dans le Moniteur^ et en 186 1 il prit encore en mains la pétition de M">« Libri au Sénat. Il en voulut, du reste, toujours à M. Bonjean de son attitude à cette occasion, et de nombreux passages des Lettres à Panizii — supprimés par l'éditeur de celte publication — en témoignent*.
L'on sait que Libri mourut en 1869 dans la plus pro-
peintre fort malheureux et qui annonce ▼raîment du ulent. Madame Lacoste qui vous remettra cette lettre (vous savez pourquoi Je ne raccompagne pas), vous din tout son malheur et son dévouement à Tart. Vous ferici Tccnvre la plus charitable si vous Tnidiez par quelque petite commande. Je vous en serai bien reconnaissant. ■ Mille amitiés et compliments.
« V MÉRtMiB.
« 13 juillet 18$ a. • I. InUrmèâiairtt loc. cit., 576.