‹ Notes sur Prosper MériméeChapitre 124 sur 197 · Litirts à KfM tiMmiiiw, I · texte numérisé non relu

Litirts à KfM tiMmiiiw, I

M. le Sénateur Prosper Mérimée» directeur ». Après avoir déclaré la séance ouverte, Mérimée prit la parole >. Il commença par rendre hommage à Vitet, organisateur du service des Monuments historiques. Il montra les monuments « abandonnés, sans réparations, presque sans entretien, ou, ce qui était souvent plus funeste pour eux, livrés i des mains inhabiles qui les mutilaient sous prétexte de les restaurer ». Heureusement, il y eut une « révolution dans le goût public », favorisée par le gouvernement. « Chacun apportait le tribut de son talent à cette œuvre de réparation. Mais ni l'érudition, qui recherche et retrouve l'histoire oubliée de nos vieux monuments, ni l'art qui sait observer leurs caractères et reproduire leurs formes, ni l'éloquence qui leur gagne et leur assure le respect populaire, n'auraient suffi pour prévenir leur mine, et réparer les outrages que le temps et la barbarie leur avait fait subir. » Il manquait l'argent. « Nous sommes si pressés de jouir du présent, de recueillir les bienfaits des inventions modernes, qu'à peine avonsnous le loisir de songer au passé... L'héritage que les arts du Moyen Age nous ont laissé est glorieux sans doute, mais il a ses charges et elles sont considérables. » Mérimée montrait avec quelle ardeur les architectes des xi«-xvi' siècles avaient couvert notre pays de monuments. « C'était le luxe, le besoin, la passion du Moyen Age. En bâtissant un château on obtenait la sécurité pour soi et l'autorité sur ses voisins. En bâtissant une église ou

I. hiimaîrês de la SceUU dts Anliquains d* Normandie^ XX (i8$4), p. u-LVU. Ce discours de Mérimée d'à jamais été reproduit ni cité. Il ' n*est même pas signalé dans les excellentes bibliographies de MM. Tourneur et Spoelberch.

RECOMMANDATIONS CT DISœURS 3}I

un monastère^ on expiait ses péchés, on croyait gagner le ciel. Alors, on négligeait à la vérité les ponts et les routes, on ne pavait guère les rues, on les éclairait encore moins, mais on élevait d'immenses cathédrales et des hôtels de ville splendides. Les bourgeois de cette époque savaient se passer de réverbères et de bornes-fontaines, mais ils voulaient que leur église fût la plus belle de la province, et que leur beffroi annonçât leur cité de plusieurs lieues à la ronde. Pour décorer leurs édifices publics, ils n'épargnaient aucune dépense; tous les arts se réunissaient pour les embellir : la pierre curieusement travaillée passait des mains du sculpteur dans celles du peintre pour recevoir l'éclat de l'or et des couleurs. Les fenêtres étaient d'immenses tableaux transparents. A cette époque, où tout ce qui tenait i la vie commune était simple et presque grossier, l'art trouvait partout sa place. Telles avaient été les mœurs des Athéniens, ces grands maîtres en tous les arts, avec lesquels nos hommes du Moyen Age ont plus d'un trait de ressemblance. » Tous ces monuments ne pouvaient recevoir à la fois des secours : on commençait par ceux qui étaient les plus menacés. « Cette année même, tandis que les soins d'une guerre lointaine commandent de grands sacrifices, le crédit aflccté aux monuments historiques a été notablement augmenté, et l'Empire, qui repousse en Orient une invasion de barbares, a trouvé des ressources pour eflacer chez nous, les traces des ravages exercés par les barbares d'autrefois. » Mérimée continua par l'éloge des architectes et des ouvriers qui les aident « avides d'apprendre et jaloux de faire voir qu'ils n'ont pas dégénéré de l'habileté de leurs devanciers », puis s'éleva avec force contre le goût de l'imitation de l'art classique.

îfa HOTES SUR PROSFER MÊRtMÉH

a Au|ourd'hm, dit-îl, ces copier grotesques nous font rire lonqu*elles ne nous affligent point* Prenons garde que le troupeau des imitateurs ne nous donne un pareil spectacle. Je sais un fort galant homme, que j'ai converti, du moins il le prétend, à rarchitccture du Moyen Age, et qui, vivant tout prés d'une caserne de gendarmerie, se fait bâtir une maison de campagne avec créneaux » mâchicoulis et tour de guette. Pourtant il sait bien qu'il n'y a plus de routiers en France, Une église du xvi^ siècle, qui n*a pas de clocher, est menacée, me dit-on, par la piété de ses paroissiens, d'une flèche gothiqtie en ciment romain, et j'ai vu le projet d'une gare de chemin de fer, dont ta façade, comme pour avertir les voyageurs de la possibilité d*un déraillement, doit leur présenter les mou* lages d'un jugement dernier emprunté à une dé nos cathédrales gothiques. Autant Pi mitât ion la plus exacte est recommandable dans la restauration d'un édiHce ancien, autant elle est blâmable et ridicule lorsque^ dans un bâtiment moderne, elle ne tient aucun compte ni de sa convenance, ni de sa destination. L'admiration profonde que m'inspire l'architecture du Moyen Age me fait regarder son emploi indiscret comme une sorte de profanation coupable.,, t

Voici la péroraison du discours :

« Je m'arrête, Messieurs, et je ne parlerai pas davantage d'art et de goût devant la Société des Antiquaires de Normandie qui en connaît si bien et en professe si éloquemment les principes. Encouragé par votre bienveillance, et trouvant au milieu de vous une autorité que mes paroles n'auraient point ailleurs, je n'ai pu résister à

RECOMMANDATIONS ET DtSCOUKS )})

la tentation de donner i votre jeune école des conseils peut-être nécessaires, lorsque j'aurais dft me borner i vous exprimer ma profonde reconnaissance. »

Après lui, M. Charma retraça l'histoire de la Société pendant l'année écoulée, et apprécia ainsi l'élection de Mérimée comme directeur : « Jamais, Messieurs, nous le dirions bien plus haut si M. Prosper Mérimée n'était pas là pour nous entendre, jamais de l'urne du scrutin n'était sorti, pour cette fonction suprême, un nom plus heureux et plus digne. Ce choix nous honore à plus d'un titre. Se donner un tel directeur, c'est noblement s'engager! »

Mérimée a raconté dans une lettre cette cérémonie. « A trois heures, je suis entré dans la salle de l'École de Droit, où j'ai trouvé i8 à 20 femmes dans une tribune, et environ 200 hommes avec des figures telles que toute autre peut en offrir, selon toute apparence ; silence merveilleux. J'ai débité ma tartine sans la plus légère émotion, et on a applaudi très poliment... ' »

La séance se termina « par la lecture de vers d'un bossu, haut de deux pieds et demi, pas trop mauvais, » Guillaume le Çcnquéranty poème de M. Alphonse. Le Flaguais, lu par M. Charma *.

Aussitôt après, il y eut, pendant deux heures, i l'Hfttel de Ville un banquet « où il y avait de très bons poissons et des homards délicieux ». Le président prit la parole et porta un toast à Mérimée, « remarquable i trois points de vue, à savoir : comme sénateur, comme homme de

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