‹ Notes sur Prosper MériméeChapitre 56 sur 197 · VOYAGE DANS L EST · texte numérisé non relu

VOYAGE DANS L EST

mands. Le jeu était médiocrement suivi. Les joueurs se portaient tantôt dans une salle, tantôt dans l'autre. Rarement on jouait i la fois dans toutes les deux. La mise est pour la roulette d'au ' moins dix groschen, c. à d. 26 ou 27 s.y pour le 30 et 40, d'un thaler = 3^ éy. D'ailleurs les banquiers admettent toutes les monnaies de l'Europe et leur devanture ressemble à une boutique de changeur.

« Mon inclination me portait vers la roulette, mais personne n'y jouait et ma pudeur m'empêchait de commencer. J'ai donc ponté au 30 et 40. Il y avait un ponte qui jouait au moins dix napoléons et quelquefois des rouleaux. Ayant cru remarquer qu'il perdait toujours j'ai joué contre lui mais des thalcrs seulement, et, dans un quart d'heure à peu prés, j'en ai gagné 40 ou cinquante. Il m'a été démontré alors que le banquier était un homme très intelligent qui ne voulait pas donner de désagrément i son administration. La roulette se faisant entendre j'ai passé dans la salle voisine où je me suis commodément assis, j'ai changé mes thalers pour des pièces de 10 gros et j'ai ponté régulièrement, entourant la gagnante avec mes cinq pièces, jouant toujours deux pièces de dix gros sur chaque numéro, en sorte que ma mise était toujours de 1 1^07^, si ce n'est qu'ayant eu des inspirations j'ai mis trois ou quatre fois des thalers en plein sur des numéros. Vous ne sauriez croire combien le système s'est trouvé battu. Pour une demi-heure de temps j'ai perdu tout mon gain, plus environ 120 fr. i moi. Je n'ai pourtant fait aucune imprudence ; mais il y avait des alternatives désespérantes. Mes 120 fr. perdus j'avais envie de continuer, mais tout le monde allant sou-

Of AMBON. — P, Mèrinife, 7

per on a levé la séance et je suis retourné i Mayence. — Ci, — moins 120 francs.

« Iciy il y a une redoute, moins bien située que le cursaal de Wiesbaden, mais pourtant bien décorée. Elle est fréquentée par quelques allemands et par une quantité d'arsouilles français, de ces gens que vous voyez sur les boulevards et qui disparaissent un jour quand le tailleur devient importun. La mise est la même qu'à Wiesbadcn, mais on ne joue jamais & la fois au 30 et 40 et à la roulette. A la roulette la foule est si considérable qu'il est matériellement impossible de jouer le système. Je n'ai pu jouer que les séries, pair, passe, etc., 45 fr. de perte, et au 30 et 40, 30 fr. Total 75 fr. pour ma soirée d'hier. Je verrai c& soir si je serai plus heureux. Je compte aller jusqu'à ce que j'aie perdu 350 fr. J'en réserve 150 pour Badcn, et j'ai arrêté de ne pas risquer plus de 500 fr. pour mon voyage.

« J'ai passé quelques jours très inquiet de la santé de mon père, mais hier heureusement, j'ai reçu de très bonnes nouvelles et je m'en vais remonter le Rhin après l'avoir descendu. Je ne me suis guère occupé que d'églises et d'autres affaires de mon métier. »

Et il ajoutait : « Il est bien entendu que je joue pour moi seul. »

Il revint bientôt à Strasbourg.

4 Strasbourg, 15 juillet [1836],

« Mon cher ami, j'ai trouvé en arrivant hier ici une lettre d'un médecin polonais nommé Schlesinger, qui

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m'écrit pour que je vous le recommande. Il a trouvé à se placer à Buchy prés de Rouen, mais il lui faut l'autorisation d'exercer la médecine en France. Pasquier que j'ai importuné i son occasion vous dira son cas et ce qu'il en sait. Koreff a dû vous en parler aussi. Je vous serais bien obligé de &ire ce que vous pourrez.

« J'ai regagné à Aix-la-Chapelle ce que j'avais perdu i Wiesbaden. J'avais même attrappé en outre une dizaine de frédérics d'or, mais j'ai perdu ce gain et un peu du mien pour avoir voulu jouer contre ma veine, contre la rouge qui avait déjà passé quatre fois. Sur quoi un Monsieur poudré m'a dit avec une exquise politesse : vous êtes jeune, Monsieur, permettez-moi de vous dire que c'est toujours le jeu de jouer la gagnante, excepté la i8« fois parce que la même couleur ne peut passer que 17 fois. Cela est prouvé.

« Puis en revenant i Mayence, j'ai fait un tour nouveau au Cursaal de Wiesbaden et j'ai quelque peu perdu, mais en tout mes pertes se réduisent à 80 ou 100 fr. Je n'ai pas voulu aller i Bade parce que j'y aurais trouvé des gens que je fuis.

« Adieu, je serai de retour vers le 10 août. J'espère vous retrouver tous en bonne santé.

« P. S. Vous laissez donc d'Aragon se marier. Nous irons en corps à sa noce, n'est-ce pas? Etes- vous de la grande bataille de l'Ecole de médecine et vous a-t-on déchiré votre belle robe? Peut-être sans vos gardes du corps vous en serait-il arrivé de même l'année passée. »

Lorsqu'il revint i Paris, il s'occupa de la publication

de ses Notes tTun voyage dans FOtust de la Fratice^ qui parurent en octobre 1836.

Puis arriva la maladie < et la mort ' de son père.

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