‹ Notes sur Prosper MériméeChapitre 98 sur 197 · ROYBR-COLLARD ET LE DISCOURS DE RÉCEPTION · texte numérisé non relu

ROYBR-COLLARD ET LE DISCOURS DE RÉCEPTION

j'aurai laissées... > » La date de la réception reculait aussi de jour en jour, et Mérimée prenait son ami Stapfer pour confident de ses ennuis : « ...Je ne sais pas du tout quand on me recevra. Vous savez que c'est M. Etienne qui mè répond, et il est horriblement paresseux. De plus, S< Marc et S** Beuve doivent passer avant moi. Or, ils sont reçus par Victor Hugo... Hugo ne se presse pas. Nos trois discours, à nous récipiendaires, sont prêts. Le mien m'a terriblement ennuyé. Il m'a fallu lire les œuvres complètes de Nodier, y compris Jean Shogar. C'était un gaillard très taré, qui faisait le bonhomme et avait toujours la larme à l'œil. Je suis obligé de dire, dès mon cxorde, que c'était un infime menteur. Cela m'a fort coûté à dire en style académique. * »

Mérimée ne se contentait pas, du reste, de l'opinion de Royer-CoUard, quelque confiance qu'il eût en son esprit. Il s'adressait aussi au baron de Mareste, dès son retour à Paris :

« Mon cher ami, donnez-moi une de vos heures perdues. Je voudrais vous lire mon discours, et vous prier de le saupoudrer d'un peu de ce sel attique dont vous avez provision pour vous et vos amis. Nous pourrions lire cette affaire anle ou posi pocula comme vous voudrez. Le cabaret Montorgueil que vous protégez existe-t-il toujours ?

« ) octobre « P' Mérimée

« 10 rue des Beaux-Arts. »

I. Ltiira à tint iwamiiM, l, 238. Lb dateli^ sept. 1844] m partit

1, Paul Stapfer, ÊiiuUs sur U lUHrainrt moiUmt ei tmUmfûrêini* Paris, 1881, p. ))8.

Mérimée avait retrouvé son ami Hippolyte Royer- Collard dans un état grave, — si grave qu'il s'inquiéta et écrivit, partie sous la dictée du malade, partie loin de ses yeux, une longueJettre très intéressante que M. le D' Paul Triaire a bien voulu nous autoriser à reproduire.

Cette lettre semble avoir été le début des relations entre Mérimée et le célèbre médecin de Tours, car voici un billet sans date au D^ Bretonneau, dont nous devons l'aimable communication à Madame la comtesse Qary :

« Mercredi « Cher Docteur, « Ma dame aux plantes demeure place Vendôme, hôtel du Rhin ; elle s'appelle de Wertheimstein, et vous attend comme le Messie, d'autant plus qu'elle est de la religion mosaïque. Vous êtes bien aimable et vous allez sûrement déraciner son mal.

« Veuillez croire, cher Docteur, à tous mes sentiments bien dévoués,

« P' Mérimée, b

Plus tard, du reste, Bérangcr écrivait au D' Bretonneau, le 27 novembre 1849 : « Je l'ai (^Mérimée) grondé de vous avoir fait faire la course de Paris en vous inquié-

Unt sur ma santé ; il ne vous connaît pas, il ne savait pas que, pour si peu, vous alliez faire 120 lieues; il vit dans un monde où les autres ne se dérangent guère que d'un fauteuil à l'autre. > » Ce qui montre bien le cas que Mérimée faisait de ce médecin.

Voici donc la lettre > concernant H. Royer-CoUard :

(c Paris, 3 octobre 1844.

« Monsieur,

« Mon intime ami, M. Hippolyte Royer-CoUard, est atteint depuis plusieurs mois d'une maladie grave. En sa qualité de professeur à l'École de médecine, il est entouré de quantité de docteurs qui me semblent, à moi ignorant, différer un peu d'opinions sur la nature de sa maladie. Pour lui, c'est au sentiment de ses anciens qu'il accorde toute conGance, et, en conséquence, il se soumet à un traitement fort pénible dont, jusqu'à présent, il n'a guère éprouvé de bons cflcts. Quelques médecins de ses amis pensent que le repos suffirait pour le rétablir, et regardent comme inutiles ou même dangereux les remèdes qu'on a employés jusqu'ici. Dans cette incertitude qui m'afflige beaucoup, j'ai pensé naturellement à vous. Monsieur. J'ai espéré que vous voudriez bien jeter les yeux sur l'historique de la maladie et du traitement que m'a dicté Hippolyte et m'en dire votre avis. Votre opinion, je le sais, aurait le plus grand poids à ses yeux et terminerait l'anxiété de tous ses amis. Voici ce qu'il m'a dicté :

I. P. Triâire, Bnlanummet sa corrtspomUtnts, I, 164. a. P. Triflire, 0^. eii,, II, 417-24» n* 278-

« Le 21 mai 1844, M. Royer-G>llard, en rentrant chez lui, a senti la région de l'estomac comme comprimée ou violemment tendue. Cette sensation disparaissait sur le champ, lorsque aucun vêtement ne touchait les parois abdominales. Pendant cinq à six jours cette sensation a augmenté, et il a semblé qu'elle se prolongeait en descendant le long des fesses, des cuisses et des jambes. Vers le huitième jour, engourdissement, fourmillement, etc. Le 30 mai, sensation analogue, mais plus faible, dans les bras et les mains. Les parois de la poitrine et les muscles respirateurs restent parfaitement libres.

ff Le i«r juin, une saignée du bras; le 3 et le j, purgatif.

« Du 10 au 19 juin, tous les jours, application de ventouses, les unes sèches, les autres scarifiées, le long de la colonne vertébrale. La maladie continue et augmente d'une manière insensible.

« Depuis le 20 juin jusqu'au 12 juillet, douches froides sur le dos, d'une demi-heure chaque, et pendant les dix derniers jours, deux douches par jour. Aucune amélioration; progrès du mal lents mais appréciables...

« Le 12 juillet, application d'un emplâtre émétisé sur une partie de la colonne dorsale et de la colonne lombaire. Tous les deux jours, ventouses scarifiées à la région cervicale, de manière à ôter chaque fois deux à trois onces de sang.

c Après quinze jours de ce traitement, le mal a fait des progrès sensibles. L'engourdissement des jambes a augmenté, la marche est plus difficile. Dans les bras on remarque seulement une plus grande sensiblité pour le froid.

LA SAKTé DE ftOVBK-COLURD I09

« Le 27 juillet, plusieurs médecins réunis..., prescrivent un traitement par le proto-iodure de mercure, puis par riodure de potassium, ce dernier à la dose de trois grammes par jour. De temps en temps douches, ventouses scarifiées, bains tiédes, etc.

« Le 24 août, deux cautères, et, le 27, deux autres dans la région dorsale.

« Le 7 septembre, les symptômes se sont aggravés considérablement. La marche est devenue presque impossible. La respiration est gênée par suite de la constriction violente que ressentent les muscles abdominaux. La tète est lourde, embarrassée ; des mouvements nerveux involontaires se produisent dans les membres. Saignée de trois palettes.

« Pendant 4 jours, les mêmes symptômes continuent avec plus de force; perte complète d'appétit, de sommeil, crampes, étouflfements, etc. Sangsues aux narines, bains tiédes d'une heure chaque jour.

« Vers le 15 amélioration notable. On a supposé que cette crise purement accidentelle, et en dehors du développement régulier de*la maladie, était due i l'action de l'iodure de potassium. On en a cessé l'emploi, et l'on s'est appliqué à combattre l'effet nuisible qu'il avait produit sur les centres nerveux, à l'aide d'un régime calmant et rafraîchissant. De nouveaux cautères ont été appliqués à la partie inférieure du dos. (Il en a 7 en ce moment.) — Des bains tiédes, d'abord d'une 1/2 heure chaque jour, puis des douches de vapeur chaude sur les extrémités inférieures, tous les deux jours. Chaque semaine, application d'un petit nombre de sangsues le long du rachis. Chaque jour des laxatifs; alimentation

OtAMBON. — P. Mhimh, 14

2IO NOTES sot PROSPER MÉXIMÉE

modérée, boissons rafraîchissantes; tel est le traitonent actuellement suivi.

« Depuis lo jours environ, la maladie semble au moins stationnaire, tandis qu'elle avait toujours fait des progrès jusqu'à cette époque. La marche est peut-être plus facile, mais cette amélioration n'est-elle pas due à l'amélioration de l'état général?

« L'opinion des médecins est que la substance de la moelle est intacte : qu'il existe très probablement dans sa partie inférieure une congestion déjà ancienne...

« Le tempérament est sanguin et irritable. Disposition aux congestions cérébrales depuis plus de quinze ans. On a pensé que l'abus des cigares pouvait avoir contribué à la production de la maladie. On est d'avis que l'action lente des cautères, de temps en temps renouvelés et un régime calmant sont les meilleurs moyens d'obtenir une guérison qui elle-même devra être lente et graduelle.

« J'ajouterai à ce précis qu'Hippolyte Royer-Collard a fait à ma connaissance des excès de tout genre depuis vingt ans (il en a quarante-deux). Il était grand mangeur, grand fumeur, encore plus grand Coureur de filles. Il ne boit que de l'eau ; parfois il a fait des excès de travail et c'était un sujet d'admiration pour ses amis que la facilité avec laquelle il supportait les fatigues de tout genre.

« Depuis l'invasion de la maladie, il a conservé toute sa présence d'esprit et son courage. Il connaît la gravité de sa position, mais il a bon espoir. J'ai remarqué que les variations de la température avaient un très grand eflfet sur lui, un temps froid et humide l'abat, il reprend des forces par le beau temps. Ses mouvements sont difficiles. Pour avancer la main, il parait être obligé de la

jeter brusquement et avec effort sur l'objet qu'il veut toucher. Il marche péniblement [les genoux fléchis, en s'appuyant sur les tables. Il n'y a pas d'ailleurs d^insen" sibilité dans ses membres, mais plutôt excès de unsihiliU; quelquefois, altération de cette sensibilité. Ainsi une surface lisse lui fera éprouver la même sensation qu'une surface rugueuse. Il sort tous les jours quelques heures en voiture. La voiture va au pas. Il se plaint cependant du léger mouvement qu'il éprouve. Il compare la sensation qu'il reçoit, lorsqu'il est assis, à celle qu'il sentirait s'il reposait sur des boules dures ou s'il avait des tumeurs dures sur les cuisses.

« J'ai pris la liberté de m'adresser i vous. Monsieur, dans cette triste conjecture, connaissant votre ancienne bienveillance pour moi et l'estime que vous faites d'Hippolyte. Je serais bien heureux si vous jugiez son état remédiable et si vous vouliez bien me faire part de votre opinion sur le traitement à suivre.

ff Veuillez agréer. Monsieur, l'expression de tous mes

sentiments dévoués.

« Pr Mérimée. »

Bretonneau ordonna de la belladone, qui procura une grande amélioration. Trousseau écrivait à son maitre le 9 février 1845 : « ce pauvre Royer-CoUard va inflniment mieux '. b

I. P. Triaire, I, 42$. Cest peut-être à cette époque que le rapporte ce billet de Mérimée à H. Royer-CoUard : t Mon cher ami, — Nous aurons Saulcy, Conmiont, Mareste. — Pinel est en deuil et ne peut venir. Lllaridon s*eicuse. Je n*ai pas engagé Malitoume, voyei s*il veut être des nôtres. Lavergne avait envie de dîner avec nous, mais je ne sais si voas le jugea digne. Dites-moi votre avis. Je viendrai vous prendre à 6 heures très précises. T. à v. — P. M. — Jeudi soir. »

211 MOtËS SUk t»ROSt>Ett M^RIM^e

Rassuré sur le sort de son ami, Mérimée s'occupait de son discours, Baiianchc écrivait à Ampère le 26 novembre 1844 • * Mérimée a lu à M. et M"^ Lenormant son discours de réception. Ils l'ont trouvé très bien et court. Ils nous l'ont raconté avec beaucoup d'intérêt, cette première jeunesse toute capricieuse et qui faisait pressentir l'écrivain fantastique au milieu des scènes les plus désolantes de ces temps odieux >. b

Enfin la réception put avoir lieu.

Le discours de Mérimée > a toujours été considéré comme assez faible. M. Filon dit même : « Mérimée s'était promis d'être modéré et platy il s'était tenu parole. Il avait racheté Arsène GtiiUoi ). b Mais, on vient de le voir par les lettres publiées ci-dessus, il ne devait pas rester grand'-chose de lui, après tous les remaniements, additions, corrections, proposés par H. Royer-Collard. Q^lui-ci était un esprit cultivé et non sans valeur, mais son style ne peut être comparé à celui de son célèbre ami, et Ton reconnaîtrait sans aucun doute une réelle valeur à l'éloge de Nodier, s'il ne portait pas la signature de Mérimée qui rend les délicats plus difficiles.

Labitte est peut-être celui qui l'a le mieux jugé : ff ...On ne peut pas dire que M. Mérimée ait été séduit par son sujet ; il l'a traité avec la plus parfaite et la plus stricte convenance, mais sans s'abandonner un instant aux illusions de la sympathie... Son discours est un mor-

I. A. -M. Ampère et ].-]. Ampère, Correspanianet et souvenirs, rec. p. M** H. C, II, 134. — Ayant pu collationiicr cette lettre sur Torigtnal, nous avons constaté Toniission de Quelques passages.

a. Reproduit dans les Portraits historiques et littéraires, p. iix-145.

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