A. Filon, Mérimée et ses amis, p, i4$*$o
ceau bien fait, un récit franc et allant au but, habilement semé de traits d'observation et de mots incisifs : l'ordonnance en est simple, mais parfaite, les ornements en sont sobres, mais exquis... > »
Le lendemain de sa réception, Mérimée rendit visite à son récipient Erienne, qu'il trouva « très content de son discours et de sa lecture, et, à la jaunisse prés, on ne peut plus aimable. ' »
Dans l'intervalle, Mérimée avait fait avec Caristie, le 27 janvier 1845, un rapport sur l'amphithéâtre d'Arles ).
Quelques jours après sa réception il écrivait à Royer« Collard :
« Mon cher ami,
« Mignet ne peut samedi prochain, ou plutôt il s'est laissé engager par d'augustes personnages. Voulez vous remettre notre diner à mercredi en huit 26 février.
« Je veux toujours vous porter mon discours et j'ai
tant de choses à faire que je ne trouve jamais le temps
d'aller vous voir.
« P' Mérimée.
« Mercredi 17 février [1845]. »
Et un peu plus tard au baron de Witte :
« Mon cher ami, « Nous aurons un architecte au printemps qui passera
t. Hi%nu dis DenX'MomUs, du 15 février 1^45. Rcprod. dans fes Etmiet Nitirairtî, II, 394-400.
a. Lettre à M"* C. du Parquet, dans d'Hausson ville, p. 33.
). E. du Sommerard, he, eit, p. 41-4). Ce rapport est précédé (p. )3*4i) d'une notice par Tarchitecte, M. Questel.
par la Celle et qui verra ce qu'il faut faire i votre église, et ce que vous auriez dû nous dire au moins en gros.
« Je suis bien content d'apprendre que vous vous occupez d'un travail sur les expiations. Mais ne vous bornez pas à l'explication de votre pot. Abordez le sujet en grand. Il vaut la peine d'être développé. C'est, je crois, un des plus beaux qui se puissent traiter. Cela se rattache aux sacrifices, c. à d. aux premières idées religieuses de tous les hommes. Vous connaissez sans doute le passage curieux de Tite Live sur la purification des armées macédoniennes. Vous me dites que vous êtes sans livres, et je vous crois homme à emporter plutôt Pausanias que Tite Live, je copie donc : Caput mediae canis praecisae et priar pars ad dextram^ cum extis posteriar ad lœvam vioi ponifur, Inter banc divisant bosiiam copiae armatae traducuntur, Mos eral^ lusiraïioms sacro peracto^ exercilum dec'urrere^ et divisus bifariam duos actes concurrere ad simulacrum pugnae. Liv. 40, 6. Il est évident que le brave Tite Live n'y voyait que du bleu, mais vous trouverez peut-être le sens du chien coupé en deux et du. défilé entre les deux moitiés. Si vous avez besoin de quelques recherches disposez de moi. Nos séances sont si ennuyeuses > depuis
I. C'est ordinairement pendant ces séances de TAcadémie que Mérimée Élisait des caricatures de ses confrères ou des dessins dont chacun d'eux se dispuuit la possession. Les papiers de Lebrun en contiennent (XII, 4) un certain nombre. On y trouve la caricature de Dupaty (au crayon), celles d'Alfred de Vigny, de Chateaubriand [aquarelle intitulée Cbaetas en 184^], de Dros en robe de chambre et en calotte, de V. Hugo [au verso d'une lettre de M"* Lctronne & M*^ Lebrun], de Pongerville, des portraits non cariaiuris de Mignet et Cousin, [de Mignet, il existe aussi un portrait daté de mai 1857, ^^ représentent avec une figure ailée jetant des roses]; une planche sur laquelle le baron Taylor, Michel Chevalier et Joniard (avec une visière verte) sont caricaturèi de compagnie, etc. ^
quelque temps que c'est me rendre service que de me donner l'occasion de fureter dans la bibliothèque une fois que mon jeton est assuré. — Saulcy et La Saussaie vont en Grèce le mois prochain pour subtiliser à Othon les ferrailles, les armemures de Buchon trouvées à Chaicis. Lenormant est toujours beaucoup plus occupé des Saints que du Tb S^ov et du xd pcov, dont j'enrage. Je vous garde pour votre retour un superbe discours que j'ai prononcé en habit estragon à la satisfaction du public et à ma grande mortification. — Ponoika vous a-t-il envoyé sa brochure : ûber verlagene Mythen? C'est de digestion duriusculc et diablement germanique pour l'obscurité.
« Adieu mon cher ami, travaillez en paix dans votre retraite aux expiations et aussi je soupçonne à l'accroissement de' la famille Wittique, à qui je souhaite joie et
prospérité.
c Pr Mérimée.
« 26 février 1845. »
Pendant quelques mois, Mérimée se retrouva avec son ami Royer-Collard en différentes maisons à dîner. Il le Élisait inviter par M"« Delessert :
« Mon cher ami, Mad. Delessert me charge de vous
demander si vous voulez dtner chez elle à Passy, jeudi
prochain. — C'est je crois un de vos jours libres. Dans le
cas où vous ne pourriez, veuillez me prévenir; et dans
tous les cas vous feriez bien d'écrire i Mad. D*. — Mille
amitiés et compls.
« 10 juin 1845. *
2l6 NOTES SUR PROSPBR MÉRIMÉE
De son côté, Royer-Q)llard faisait inviter Mérimée par ses amis, témoin le billet suivant :
« Ami| je suis en faute — je devais vous prévenir ce matin que Rossini et Fessa^d vous attendent demain mercredi au Rocher à 6 heures pour expédier le fameux pari. — Brisez vos engagements et arrivez. J'écris à Prosper. — Vous connaissez ses habitudes. Procurez nous-le.
« Votre dévoué
« Rosman.
« Ce 17. »
L*on ne s*amusait cependant pas continuellement et Mérimée ne délaissait pas l'archéologie >.
C'est de la même année qu'est cette lettre de Mérimée à Roycr-Collard» qui donne des renseignements intéressants sur la manière de voyager. Royer-CoUard partait pour Dieppe :
« Mon cher ami, je voudrais en avoir une meilleure (de calèche) à vous offrir. La mienne a été rafistolée aujourd'hui et vous mènera encore j'espère à bon port. L'article du régit des Postes, 107 1, § i», vous exempte, si vous êtes seul, du cheval de renfort.
« Vous pouvez être très bien mené le jour et hors d'un rayon de 40 lieues autour de Paris en payant 2 fr. de guides, c. à d. en tout 5 fr. par poste.
« En partant de Paris vous ferez bien de payer 2. 50,
I. Une lettre de lui, du )0 avril 184$, sur U commissioii des Moouments historiques, figurait sur le caulogue du M^ Queax de S*-Hilaire, 5 [anvier 1891 (a* 170) en même temps que le ms. de Ifatteo Fmlcone.
LA SANTÉ DE ROYER-COLLARD llj
même si vous partez la nuit vous irez aussi bien que possible en payant 3 fr. c. i d. 6 fr. par poste. Dans le cas où vous payez 3 fr. vous devez avertir le postillon que vous ne payez pas le cheval de renfort et que l'extra de guides est pour lui.
« Vous ferez bien de faire graisser tous les matins ou toutes les i|0 lieues. On donne pour cela 40 sous ; il faut faire attention à la manière dont on s'y prend et demander de la graisse noire.
« Je vous envoie le livre de poste, vous ne sauriez trop le méditer.
« La voiture sera demain à votre disposition à l'heure que vous voudrez. Vous pouvez faire prendre la valise(?) le matin, mais si comme je présume vous avez peu de bagage, vous emballerez tout 20 minutes avant que les chevaux ne viennent, la voiture étant à votre porte. Si vous le désirez, je viendrai assister à vos préparatifs à l'heure que vous me direz.
« Prenez garde aux maréchaux qui viennent tourner autour de vous, vous enlèvent un écrou et se font payer ensuite pour le remettre. N'en faites remettre que lorsque vous en aurez reconnu la nécessité.
« Ecrivez-moi un mot de réponse pour que je sache l'heure de votre départ.
« La calèche est chez Qouzet, sellier rue de l'abbaye
S' Germain, au coin de la nie Jacob. Faites lui dire l'heure
à laquelle vous en aurez besoin. Il a les ordres pour
l'envoyer chez vous. Vous recevrez en même temps la
clef des coffres.
« Tout à vous.
« Je n'ai pu vous écrire plus tôt. Je rentre à l'instant. •
2l8 NOTES SUR PROSPER MÉRIMÉE
Mérimée, du reste, s'inquiétait de la santé de son ami, et, avant de partir en tournée, il lui écrivait :
« Mon cher ami, suivant vos ordres j'ai recommandé votre protégé Rozicr à M' D«. // a été eu égard à sa réclamation comme disait un ex Ministre de nos amis.
« La Revue Française étant morte deux fois, se compose de deux séries, l'une de i6, l'autre de 12 livraisons. M. Dumont employé de notre Bibliothèque après beaucoup de recherches m'a dit, aujourd'hui seulement, que les deux séries valent 55^. Cela me semble énorme. Peutêtre n'avez-vous affaire que d'une seule série ; alors probablement elle coûterait 25 à 30 fr. Je pars et je ne puis faire votre commission, mais vous pourriez écrire à M' Andral de donner ses ordres à M. Dumont. Il le voit tous les lundis à la séance de l'Académie des sciences.
« Q)urmont m'a donné de vos nouvelles. 11 dit que vous marchez sans canne, ou en faisant des moulinets avec votre canne. De plus, que vous séduisez les femmes mariées et les maris, vous appuyant sur le bras des uns, et faisant l'œil aux autres. Je vous fais mon compliment de tous ces succès, et j'espère que vous m'annoncerez bientôt le bon effet des bains de mer sur votre échine...
« On nous a envoyé aujourd'hui à l'Académie, une tragédie en 5 actes et en vers, intitulée la mort du duc d'Anghien (5fV), précédée d'une poétique, où l'on expose que l'I et l'Y, suivis d'autres voyelles, doivent compter comme une syllabe à part. Ex. : C'est Napoléon qui parle :
« Moi je demeurerais un vil plébéien?
« Je regrette de ne pouvoir vous l'envoyer. Cela vient d'AIby, mais ce n'est point l'ouvrage de Ch. d'Aragon «. Le duc d'Ossuna va se marier i une fille de lady Jersey. M' Villemain est de retour à Paris, pas trop bien portant à ce que dit Pingard...
« Adieu mon cher ami, dites-moi comment vous vous portez. Ecrivez moi à Paris, ou si vous n'êtes pas eflfrayé de faire trois enveloppes, écrivez à Courmont sous le couvert du M'« de l'Intérieur. Courmont m'enverra votre lettre à vos étapes.
c i«' août 1845. »
Voici la réponse d'Hippolyte R.-C. :
« Dieppe, le 22 août 1845.
« Mon cher ami, je veux vous donner de mes nouvelles, quoiqu'il n'y ait rien de nouveau dans mon état. Courmont vous a dit que je marchais sans canne, que je faisais l'œil aux femmes, que je séduisais les maris; vous en avez conclu que ma santé s'était beaucoup améliorée. Rien de tout cela n'est un indice d'amélioration ; j'ai toujours pu me passer momentanément de ma canne, je n'ai jamais cessé de faire l'œil aux femmes, et de tout temps j'ai été l'ami des maris. Depuis 28 jours que je suis ici, je n'ai point remarqué que j'eusse fait le moindre progrés vers la guérîson. A la vérité, les premiers bains de mer,
I. La lecture des tragédies l'amusait toujours. On lit dans une lettre à Lebrun, s. d. (samedi soir) : « ... J*ai entendu ce soir une tragédie intitulée ks derniers moments de Pompri^ d'un portugais. A chaque vers, il y avait un solécisme. L'auteur a pris avec beaucoup de modération mes éloges, mais il s*e$t fiché lorsque |*ai voulu lui persuader ^u*Fgyfte ne rimait pas avec insolite... » (XI, 6).
22Ô NOTES SUR PROSPER MéRIMÉE
dont je redoutais un peu l'eiTet ne m'ont pas fait de nul; je m'attendais à être excité vivement, à éprouver d'abord de l'agitation, de la fisitigue, du malaise, peut-être d perdre du terrain au lieu d'en gagner; je m'y résignais disant : le bien viendra plus tard, ou, s'il ne vient pas, j'aurai du moins, fait mon devoir tout entier vis à vis des médecins et de la médecine. Rien de tout cela n'est arrivé. Les bains de mer m'ont glacé ; j'ai souffert mille fois plus de l'eau froide que je n'avais souffert du feu et des caustiques appliqués sur mon échine; mais somme toute, je suis ce que j'étais avant de quitter Paris. On me dit, pour m'encourager, que l'action favorable de cette médication nouvelle ne se fait guère sentir que plusieurs mois après qu'on a cessé ; c'est donc pendant l'hiver prochain que mon voyage à Dieppe me guérira. Je n'ai jamais tant admiré la médecine que depuis ma maladie. N'ayant point pratiqué sur le vivant, je supposais que mes confrères, si bornés, si bétes en fait de théorie, avaient pour eux ce qu'on appelle l'expérience, un certain jugement, un certain tact, un certain savoir faire, appris par l'habitude ou reçus en don de la nature ; j'allais jusqu'à donner tort à la science, fort inférieure sans doute, à la routine; pourquoi pas? une cuisinière qui fait de la chimie sans le savoir nous prépare d'excellents ragoûts, là où le plus savant chimiste nous empoisonnerait sans le vouloir. Maintenant, je méprise, encore plus l'expérience que la science, les praticiens que les théoriciens. Et, en effet, cela devait être ; les hommes sont partout les mêmes; on ne leur croit jamais quelque valeur, que quand on ne met pas le pied dans le laboratoire. Tout réfléchi, je fais donc mon temps
Là SAKTÉ de ftOVEtl-COLLARD 21 1
de Dieppe, pour n'avoir rien à me reprocher, mais sans grande espérance. Provisoirement, j'y passe une triste vie. Des pluies continuelles, l'hiver en plein août, point de voitures pour un homme qui ne marche pas; un monde odieux. Vous y trouveriez, vous, à qui parler : M. le duc de Massa, sa femme et sa fille; Math, de la Redorte, Ant. de Noailles qui a plus l'air d'un mort que d'un vivant, J. de La Grange avec les Beauveau et les Jaubert, Dalton, déjà parti à mon grand chagrin, un assez grand nombre de femmes laides ou éreintées, puis, des banquiers ou banquiéres, marchands ou marchandes, rien pour moi. Heureusement, ma santé m'interdit tout désir sérieux, car je n'aurais guère à me satisfaire. Les petits messieurs qui viennent ici faire des conquêtes et qui raconteront à Paris leurs bonnes fortunes, tirent la langue comme des affamés, poursuivent d'horribles femmes de chambre qui les refusent et les dénoncent. Ma seule ressourcé, c'est de regarder la mer toujours furieuse, et de me rouler dans des rêveries mythologiques. Bien que ce ne soit point ici la patrie de Glaucus et de Panopée, je les cherche partout sur cette plaine d'eau, je crois que je finirais, si je devais y vivre longtemps, par me convertir au paganisme. Ohl que la rue de Provence est belle ! Le cœur me battra bien fort quand je la re verrai. Toutefois, je suis décidé à avaler In poison jusqu'à la lie. Je resterai à Dieppe encore 15 jours, trois semaines, un mois, si c'est nécessaire. Je lis Virgile et les annonces de mariage du Comliiutionnel\ ce sont mes deux grands plaisirs. Du reste, j'ignore entièrement ce qui se passe. Courmont, qui était revenu et reparti, m'a appris que vous étiez à Poitiers. Qu'y faites-
VOUS? OÙ irez-vous ensuite? quand serez- vous de retour à Paris? Dalton m*a dit qu'Albertine était d la dernière extrémité; d'autres, depuis, m'ont assuré qu'elle était morte. — Un avocat anglais, dont je ne sais pas le nom, m'est venu accoster, m'a parlé de ce pauvre Sharpe, à qui il avait jadis entendu parler de moi, et m'a raconté, ce que j'ignorais, qu'on avait fait l'ouverture de son corps; on aurait trouvé un ramollissement du cerveau. — Mon oncle a dû se mettre en route avant hier pour la campagne. Il avait essayé, pour se préparer à ce voyage, de longues courses en voiture, qui lui avaient réussi ; j'espère un peu qu'il s'en trouvera bien. Si vous êtes à Paris avant moi, veuillez, je vous prie, me retenir quelques billets pour la réception de Vitet; je m'y prends d'avance, comme vous voyez; mais vous savez que j'y
tiens beaucoup.
« [H. Royer-Collardj. »
Et Mérimée continuait sa tournée. Le 21 août, il était à Toulouse, d'où il envoyait un rapport de 9 pages sur St-Savin, Angouléme, Périgueux ; le 30, à Montpellier, d'où il envoyait un autre rapport, aussi long que le précédent, sur St-Scrnin de Toulouse, St-Nazairc de Carcassonne, St-Juste de Narbonne et Béziers. Le 2 septembre, après avoir visité Nîmes, il était à Arles, d'où il rayonnait dans tout le département de Vaucluse.
Il envoyait son rapport (daté par erreur du 6 août), le 6 septembre, de Mohtélimar.
ff Montélimar, 6 septembre 1845.
« Mon cher Président, je viens de faire une petite tournée dans le dépt. de Vaucluse pour voir les princi-
paux monuments que nous avons à réparer. J'ai visité Le Thor, Pernes, Venasque, Carpentras et Orange. En général j*ai trouvé que tout était arrangé d'une manière satisfaisante. Au Thor, un curé s'est avisé de suspendre une cloche monstrueuse dans une arcade du clocher qu'il a fait entailler exprés. Il en est résulté que les piédroits se sont lézardés et que toute la maçonnerie s'est ébranlée en un seul dimanche de sonnerie à grande volée. J'ai fait aussitôt ma dénonciation au préfet. Il m'a promis de faire descendre la cloche, mais le curé est mort, ce qui est fâcheux, car il m'eût été doux, de le ruiner en lui faisant réparer le dommage.
ff Les gens de Carpentras ont abattu leurs murailles du côté sud. C'était justement le plus beau côté. Au nord, ils se sont contentés d'en ôter les créneaux et les mâchicoulis et de bâtir des maisons sur le fossé. Vous ne reconnaîtriez plus la ville. C'est aujourd'hui la plus sale et la plus vilaine bicoque qui se puisse imaginer.
« L'exemple est contagieux. Les Avignonnais se disposent â imiter les Carpcntoracicns. On a fait un plan de chemin de 1er qui détruirait tous les remparts qui longent le Rhône. Ce plan est fort goûté du Préfet, M. Pascal, que j'ai fort scandalisé par mon indignation. Vous savez qu'Avignon forme â un peu prés un ovale dont une moitié est bordée par le Rhône. De ce côté passe la grande route de Marseille. On veut encore y faire passer le chemin de fer, en sorte qu'il y aurait dans un espace très resserré, bateaux à vapeur, wagons et diligences. Pour le chemin de fer il n'y a de place que sur l'emplacement des remparts. Le pont S. Bénézet serait coupé bien entendu dans cette hypothèse. Les gens d'esprit de-
224 NOTES SUR t»kdSPER MÉRtUéS
mandent que le chemin passe le long des remparts de l'autre côté. Le trajet est plus court, il y a moins de maisons à acheter, moins de travaux d'art à exécuter, rien à démolir. Mais le Préfet et le maire veulent l'autre tracé. Le pauvre Requien qui était notre avocat au Conseil municipal est très gravement malade ; en ce moment nos intérêts archéologiques sont abandonnés à de très méchants avocats et toute la force est de l'autre côté. La question doit être décidée en janvier. Ne serait-ce pas le cas d'intervenir auprès de M^ Dumon ?
« En attendant, il y aurait lieu de faire tancer le maire, qui au mépris de notre classement^ permet de bâtir des maisons appuyées aux remparts. On les cache d'un côté afin de les démolir de l'autre.
« J'ai trouvé le pont S. Benezet planté en choux et ombragé d'amandiers couverts de fort beaux fruits. J'ai jeté feu et flammes et déposé une dénonciation contre le voisin usurpateur. Chacun dans le Midi craint d'être désagréable à son voisin. 11 ne se trouve pas un maire qui ait le courage de faire exécuter les règlements de police. Par exemple à Carpentras, c'est devant l'arc romain que les Carpentoraciens vont se soulager, et cela à deux pas d'un concierge et à quatre d'un factionnaire.
« Les municipaux d'Orange m'ont paru bien changés Ils ne parlent. que d'exproprier et de pousser les choses à la dernière rigueur. On a dû vous envoyer ces jours-ci des actes ad hoc. Il est, en effet, impossible de traiter autrement avec les propriétaires qui s'entendent pour élever leurs prétentions à mesure qu'on leur fait des offres avantageuses. M' de Gasparin et M. Chambaud, l'adjoint, m'ont dit que les évaluations de M. Rénaux
U SAMTÊ DE ROYER-COLURD 22$
étaient trop fortes et qu'on aurait pu obtenir les maisons à un sixième de moins. Ils disent précisément le contraire de ce qu'ils disaient il y a 2 ans. Bref ils sont dans une bonne veine, et je crois qu'il faut en profiter. D'après tous les renseignements que j'ai pu recueillir^ il faut espérer que les évaluations qui nous ont été données ne seront pas sensiblement augmentées par le jury.
« A mesure que l'on déblaye, l'état du monument parait plus grave... (suivetU neuf lignes sur VéUU de Tare)..*
« J'ai vu à Pernes une tour dont tout l'intérieur a été peint au xiv« siècle. C'est de la toute autre peinture que celle du château des Papes, de la peinture nationale, c. à d. fort laide. VioUet L. en a dessiné un spécimen. Ce sont des compositions qui paraissent tirées d'un roman de chevalerie.
« Adieu, mon cher Président. Je vais demain à Grignan.
Et le lendemain, il racontait ï Vitet son excursion à Grignan. « Le seul souvenir de Madame de Sévigné est un figuier arrière petit-fils de celui sous lequel elle aimait à s'asseoir », et il annonçait à son correspondant qu'il partait pour Moulins, Saint-Menoux et Souvigny. 11 résuma dans une longue note, dont voici un extrait ', les observations qu'il fit dans ces deux dernières villes :
« Souvigny. L'église est dans un état satisfaisant. Mais des travaux assez importants restent à faire pour
I. Arch. Comm. Mon. histor., Iw. cîl., fol. is6. Chamion. — P. MMmét. 15
couvrir les bas-côtés qui n'ont qu'une couverture provisoire en zinc.
« S< Menoux. M. Durand, architecte de l'Allier, a fait faire des travaux dans deux parties de l'église.
« lo Dans la nef romane. Ils semblent convenablement exécutés ; peut-être en a-t-on fait un peu trop. Ainsi, par exemple, on a substitué de nouveaux chapiteaux aux deui piliers du côté Nord. On se demande si cela était bien nécessaire. Je me hâte d'ajouter que les chapiteaux remplacés sont copiés avec beaucoup d'exactitude sur les anciens.
« a® La vo6te]|du chœur a été abattue; les voûtes des bas-côtés du même chœur ont été cintrées et étayées. Le mur du chœur a été cerclé par des tirants en fer, enfin on a repris la base de quelques piliers. Présentement les travaux sont suspendus faute d'argent, je crois.
« La restauration du chœur de S< Menoux a été peutêtre trop témérairement entreprise. Il me semble que l'architecte ne s'est pas rendu compte des difficultés, et la commission sait qu'il a fort mal calculé la dépense. Malgré la démolition de la voûte et le cerclage en fer, les murs du chœur sont hors d'aplomb d'une manière eifrayante, et il est douteux qu'on puisse jamais les char, ger d'une voûte, même d'une voûte à la Philibert de Lorme... »
Quelques jours après, de Semur, il écrivait à H. Royer- CoUard.
« Scmur, 13 sept. 1845.
« Mon cher ami, j'ai appris hier seulement la moit de votre oncle, car je cours les grandes routes la nuit et je
monte le jour sur des èchaffauds, ne voyant que des postillons et des maçons. J'espère que vous avez supporté cette perte avec courage. On m'a dit que votre oncle s'était éteint sans souffrance, à sa campagne, comme il l'avait désiré. Ainsi il a toujours fait ce qu'il a voulu, même en mourant. Je pense que M. de Rémusat sera son successeur à l'Académie'. Le directeur actuel est M. Dupaty. Je suppose que vous en aimeriez mieux un autre. Cependant c'est un très brave homme. Nous sommes fort bien ensemble. Si vous le désirez, je tâcherai qu'il vous consulte, et qu'il ne dise rien que vous n'approuviez. D'ici U, nous avons du temps, mais comme je sais que vous avez toujours été fort préoccupé de cet éloge qui vient malheureusement plutôt que nous ne l'attendions, je n'ai pas voulu tarder à vous dire que je ferai toutes les démarches que vous désirerez auprès de M. D. Je pense être à Paris sous très peu de jours et je serais bien heureux de vous trouver mieux que je ne vous ai laissé. .Courniont m'écrivait qu'il vous avait vu marchant sans bâton sur la grève de Dieppe.
« P. Mérimée. »
I. Mérimée écrivit & ce sujet à M-« de Rémusât. Cf. lettre à V. Cousin dn 36 septembre, dans nos iMirts iniiiUs, etc., p. 6.
Le 15 mai 1846, Mérimée adressait un long rapport ' au Ministre sur la Commission et son œuvre. Il signalait l'acquisition de Téglise St-Julien de Tours, de celle de Silvacane, la restauration du château de Blois. Il relatait le bruit de la destruction prochaine de Carnavalet, mais espérait qu'elle n'aurait pas lieu.
« Sans avoir recours i des acquisitions coûteuses, il serait possible peut-être, d'arriver au même but par des échanges d'immeubles entre la ville et les particuliers propriétaires de bâtiments classés au nombre de monuments historiques. » Il donnait des renseignements sur le musée de Cluny et sur les travaux de l'arc de Saintes. Il s'élevait contre les traits de vandalisme tels que la destruction de l'ancien Hôtel-Dieu d'Orléans, et celle— que l'on avait pu éviter — de l'église de Beaugency.
« On pourrait excuser peut-être cette indifférence qui laisse perdre, faute de secours, un monument dont per-
I. Publ. : E. du Sommenrd, loe, cit., p. 5$$-6i. — L« mioute (15 pages in-folio) s'en trouve aux Archives de U Commission às:% Monuments historiques, loe, cit.^ fol. 185. Le rapport fut envoyé le zi {uin su Momttwr, \\ a été imprimé aussi in-4*, avec et sans la signature de Mérimée.
sonne n'a signalé l'importance, mais ce que l'on ne saurait trop condamner, c'est cette manie barbare de détruire sans nécessité, d'abattre ce qui est ancien, en dépit des avertissements des gens de goût, en dépit même des réclamations du bon sens le plus vulgaire. »
De même il protestait contre le projet qui allait détruire les remparts d'Avignon «.
« Girpentras qui, grâce à ses remparts, passait autrefois pour une des plus jolies villes de l'ancien comtat Venaissin, les a démolis depuis peu. Il n'est point aujourd'hui de bourg d'un aspect plus vulgaire ni plus insignifiant. » Il parlait de la restauration de S*-Denis, et demandait la conservation des maisons anciennes de chaque ville *. Enfin, il terminait en sollicitant une augmentation de crédits. « La Commission, ajoutait-t-il, ose se flatter que les restaurations exécutées sous sa surveillance ont 6té à la critique le droit d'en contester l'utilité et d'en nier les heureux résultats. »
Cette année-là, Mérimée dirigea ses pas vers la Bourgogne. Il commença par aller à Laon, d'où il envoya un long rapport le 27 juin ) ; le 20 juillet, il envoyait encore