Une chanson retrouvée
En examinant la Chronique de Waulsort, M. Bédier (p. 397) se demande s’il a existé une chanson dont Ibert
(1) Voy. Bédier, p. 407 sqq.
était le héros principal et où l’aventure de Raoul de Cambrai ne formait qu’un épisode. Il se borne à poser la question et n’ose y répondre. Il serait en effet malaisé de dire si Ibert a jamais été le héros principal d’un poème, mais on peut sans peine trouver une chanson qui raconte la geste du fils d’Ibert et où l’aventure de Raoul de Cambrai ne forme qu’un épisode. C’est la chanson publiée par MM. Meyer et Longnon, la même dont M. Rédier fait l’objet de son étude. Dans ce texte, dont la partie originale ne compte aujourd’hui que 5555 vers (la fin du poème manque), Raoul disparaît définitivement de la chanson avec le vers 3721. C’est la guerre de Gautier contre Dernier et les fils Herbert qui est racontée dans la suite du récit. Dernier n’est pas seulement le personnage central de la geste : c’est aussi, avec son père et ses oncles, le personnage auquel vont les sympathies du jongleur (1). La chanson a pour but d’exalter les vertus du fils d’Ibert. C’est sa fidélité, c’est sa prouesse qu’elle chante; c’est le conflit entre le devoir vassalique qui le lie à Raoul et les sentiments qui l’animent à l’égard du meurtrier de sa mère, envahisseur des terres de son père et de ses oncles, c’est ce conflit pathétique qui est le nœud même du drame. Tout ce qui précède dans le récit ne sert qu’à préparer cette scène grandiose; tout ce qui la suit n’est que le développement des conséquences qu’amène logiquement l’issue fatale du conflit (2). Quant à Raoul, son rôle épisodique s’efface même devant celui de son oncle Guerri.
Si malgré cela nous parlons (comme du reste le faisaient déjà les gens du XIIIe siècle) d’une chanson de Raoul, c’est que, grâce au talent poétique de l’auteur, la figure tragique de cet adolescent desmesuré est celle qui de tous les personnages du roman produit sur nous l’impression la plus forte. En dépit de quelques belles scènes, cette
(1) Cf. G. Paris, Journal des Savants 1887, p. 623 sq.
(2) N’est-il pas très caractéristique que M. Lanson, qui n’est pas romaniste, mais qui possède un sens littéraire très sûr, ne parle presque que de Bernier d’ans son analyse de la chanson (Hist. de la lit ter. franç.», p. 27) ?
incarnation vivante de toutes les. vertus qu’est le bâtard Dernier ne nous émeut guère; nous ne sommes pas attirés par ce héros de roman-feuilleton, alors que nous ne pouvons point ne pas être touchés par la vigueur avec laquelle le poète a su concevoir l’émouvant personnage de Raoul. Mais cette illusion d’optique littéraire ne doit pas nous donner le change sur le véritable caractère de la chanson. C’est une geste de Bernier qu’elle raconte; tout ce que nous y trouvons, tous les personnages, toutes les scènes, n’y sont conçus qu’en fonction du fils d’Ibert.