Rapports des deux versions de la geste entre elles
Il fallait dégager ce caractère de la geste, car il nous aidera dans la critique de la chanson. Avant toutefois d’entreprendre cette critique, il convient de déterminer les rapports réciproques entre la chanson conservée et la version de YHistoria Uualciodorensis monasterii. Nous avons établi que les deux textes nous ramènent à Waulsort, mais il importe encore de savoir si le texte latin dérive de la chanson conservée ou inversement, ou bien si les deux versions ne remontent pas, l’une indépendamment de l’autre, à une rédaction waulsodorienne perdue. Il est inutile de s’arrêter longuement à la première hypothèse, qui se heurte à la chronologie respective des deux textes. Les manuscrits de la chanson sont du XIIIe siècle, et ni la langue ni la versification du poème ne nous permettent de le faire remonter au delà du début du XIIIe siècle, de l’extrême fin du XIIe siècle, en mettant les choses au mieux. L ’Historia datant de la seconde moitié du XIIe siècle, se plaçant aux environs de 1160, est antérieure pour le moins d’un quart de siècle à la chanson.
La deuxième hypothèse, celle qui ferait dériver directement la chanson du texte du chroniqueur n’est pas plus consistante que la première. Le récit du chroniqueur fait l’impression d’un résumé écourté d’une geste : l’auteur, dont la seule préoccupation est d’exalter Ibert, supprime Aalais, Guerri, sans parler des personnages de moindre importance, et réduit son récit à quelques traits saillants. Le maladroit jongleur dont nous possédons l’œuvre était-
il d’autre part capable de tirer le poème des maigres données du chroniqueur ? Et à supposer, comme je suis très enclin à le faire, qu’il se soit borné à écrire de mémoire une chanson entendue par lui (1), quel indice avons-nous que son modèle ait puisé dans YHistoria ou dans une source dérivant de YHistoria ? Absolument aucun. Il est donc de bonne méthode d’admettre que la chanson conservée et la version du chroniqueur ne dérivent pas l’une de l’autre, mais procèdent d’une rédaction waulsodorienne perdue (soit X ).