‹ Notes sur Raoul de CambraiChapitre 9 sur 19 · Historia Ualciodorensis monasterii · texte numérisé non relu

Historia Ualciodorensis monasterii

On pourrait croire que s. Eloque et s. Forannan, remis en honneur avec tant de soin, furent de bon rapport pour l’abbaye de Waulsort. Il n’en fut rien (2). Le comte Ibert eut une fortune meilleure. Il partagea la vogue de la chanson de Raoul de Cambrai . Nous l’y voyons incorporé dans Y Historia Uualciodorensis monasterii , écrite dans la deuxième moitié du XIIe siècle (3). Cet écrit débute par une biographie détaillée du comte Ibert, qu’il exalte plus que n’a fait aucun écrit précédent. Il faut cependant rendre cette justice à YHistoria , qu’à aôté d’Ibert elle fait une place à Hersent. La Uita s. Cadroë ne mentionnait que l’épouse comme foniatrice de S.-Michel-en-Tiérache

(1) Boson n’y est pas désigné comme frère d’Ibert. C’est la Chronique de Waulsort qui établira ce lien de parenté. La souscription de ce Boson figure dans un diplôme de Robert de Namur du 2 juillet 946, pour Waulsort, Martene, Ampl. Coll. I, p. 286 sq. M. Sackur, p. 343, n. 1 et p. 380, n. 2, tente de réhabiliter ce diplôme suspect à plus d’un titre. Je n’ose pas me déclarer convaincu par sa démonstration. Ce qu’il note p. 380, n. 2, s’expliquerait fort bien si le faux était antérieur à la Uita s. Forannani.

(2) Voy. les excellentes remarques de M. Sackur, op. cit., 348-9. Ajoutez que vers la même époque les moines de Waulsort éprouvent le besoin de se procurer les reliques de s. Victor et s. Candide, et celles des Onze mille vierges. Voy. les Translations de ces reliques publiées dans Analecta Bollandiana XI, p. 113, sqq. Cf. Dom Berlière, Rev. Bénédictine IX, 380 ; Lahaye, Etude sur l'abbaye de Waulsort , p. 95. Nous aurons à revenir sur le premier de ces textes.

(3) Ed. Waitz dans Pertz, Script. XIV, p. 503 sqq. Sur la date, voy. ,sa préface. — M. Longnon a daté cet écrit du onzième siècle (Raoul de Cambrai, Introd. p. xxxv), bien que Mabillon et Brial l’eussent daté fort exactement du XIIe siècle. A en juger par Rom. 38, p. 235, il a abandonné depuis cette opinion insoutenable.

et de Bucilli, fondés en réalité par Albert de Vermandois. L ’Historia attribue la fondation à Ibert agissant de concert avec sa femme ( capp . 9 et 10).

Il est toutefois indiscutable que c’est Ibert qui occupe la première place dans le récit du chroniqueur. Sous sa plume, ce personnage devient sinon un saint — il le deviendra plus tard (1), — du moins un homme très vénérable, une manière de réplique de Girart de Roussillon de la Uita Gerardi comilis , suivant la juste remarque de M. Bédier. M. Bédier ayant donné une analyse fort détaillée de cette vie du comte Ibert, je puis me borner à en rappeler brièvement les traits essentiels. Descendant d’Aimeri de Narbonne (2), le comte Ibert bâtit sept châteaux et mène la vie guerrière. Pour un motif futile (l’aventure du béryl de Waulsort), il assiège la ville de Reims et en profane l’église. Le roi Charles, qui vient venger cet outrage, est pris en 922 par Ibert et son frère Herbert et mené en captivité à Péronne. Il finit par être relâché ensuite et une paix est conclue à Reims. Quelque temps après, le comte Herbert de S. -Quentin meurt. Le roi, se souvenant de sa captivité, donne les terres du défunt à Raoul de Cambrai, que des liens de parenté unissent au lignage royal. La suite du récit concorde, à quelques détails près, avec le récit de la chanson. Le chroniqueur mentionne ensuite la mort de Bernier qui marque une révolution complète dans le caractère d’Ibert. Il devient d’une piété extrême et, se remémorant son ancien sacrilège, bâtit sept moûtiers en souvenir des sept châteaux

(1) Bédier, p. 390.

(2) Voici sa généalogie complète qui n’est pas sans intérêt, et que M. Bédier écourte. Ermenjart, sœur de Boniface, prince d'e Pavie, épouse Ncimericus, comte de Narbonne. Leur fils, le comte Garin de Asclouia (sic), engendre le comte Boson Sans Barbe. Celui-ci engendre le comte Evroïn qui épouse Berte, fille du comte Guerri et d’Eve. Us ont sept fils : le comte Ibert, le comte Wedon de Roie, le comte Herbert de S. Quentin, Gérard d’Audenarde, le comte Boson, le comte Uuiterus et l’évêque Macuardus. Le comte Herbert a quatre fils qu’on ne nomme pas. Ibert a, d’une femme, qu’on ne nomme pas, un bâtard qui s’appelle Bernier.

d’autrefois. Parmi ces moûtiers, il convient de noter ceux de Florennes, de Waulsort, de S.-Michel-en-Tiérache, de Bucilli et d’Homblières. Après avoir insisté longuement sur les relations d’Ibert avec s. Forannan et mentionné la part prise par lui à la translation de s. Eloque, le chroniqueur nous raconte le dernier acte de la vie d’Ibert en ces termes :

(Cap. 31). Deinde régressas a rege, Uualciodorensi ecclesiae frequentando adhaesit et sepulturam in ea suorum familiarium et fidelium amicorum cum maximo studio preperauit. Ipse namque. ab ingressu chori usque ad altare turris terram aperiens eamque eftodiens, duos in ea muros oonstruxit et latitudinem \corr. altitudinem ] utrorumque ad mensuram duorum cubitorum et latitudinem in mensura unius et dimidii cubiti composuit. Ibi ergo nobilium uirorum corpora ex prosapia sua cum pâtre et matre et filio Bernero et f ratre Bosône iterum honorifice sepeliuit, ea uidelicet quae per eum a locis, in quibus antea fueriant sepulta, ob dilectionis feruorem et mutuae ocnsanguinatatis propinquitatem sua uirtute atque dignitate translata sunt.

Le récit de la mort d’Ibert occupe le chap. 32. Mort à Fleurus, lors d’un voyage de Waulsort à Homblières, il est enseveli à Waulsort par les soins de s. Forannan :

Beatus igitur Forannanus cum turbis monachorum, clericorum et nobilium uirorum et cum innumerabili sexu gentis utriusque, uirorum et mulierum, uenerabile corpus egregii comitis a loco illo transferens, quo defunctus hominem exuit, usque ad basilicam Uualciodorensis coenobii deduxit et ibi eum in condigno loco honorifice sepeliuit, in eo uidelicet quo se disposuerat sepeliri.

Ce qui a été exposé dans les chapitres précédents suffît, j’espère, à établir que le récit du chroniqueur n’est qu’un développement naturel de la légende waulsodorienne du comte Ibert. Depuis la fin du XIe siècle, nous voyons se former une légende autour d’Ibert, dont le nom, retrouvé dans les chartes, est exploité par les moines. Quelle que soit l’opinion qu’on se fasse sur les origines de la chanson, on ne saurait se refuser à reconnaître que c’est l’abbaye qui a fourni au jongleur le personnage du comte Ibert et non l’inverse. Il serait déraisonnable de supposer qu’à côté de la légende waulsodorienne d’Ibert, il s’en

serait formé une autre, poétique, qu’un hasard aurait fait connaître aux moines, qui se seraient empressés de la recueillir et incorporer au vieux fonds de fictions dont leur imagination intéressée avait entouré précédemment le même nom. Il serait absurde de. croire qu’un contresens historique ayant fait donner par les moines de Waulsort le titre de comte à Ibert, un autre accident eût amené le jongleur à parler de même, indépendamment des moines, d’un comte Ibert.

Comment et où, du reste, aurait pu survenir un accident si insolite ? On a peine à l’imaginer. La seule hypothèse produite à cet égard, celle de M. Longnon, était si inconsistante qu’elle ne pouvait rallier personne, même avant qu’on sût de quelle manière naquit le cornes Eilbertus monastique (I). Prétendre que le comte Ibert a été introduit dans la chanson au XIe siècle, sous l’influence des seigneurs de Ribemont, c’est oublier à la fois qu’il n’existe aucune preuve que le noble seigneur Ibert ait jamais possédé Ribemont et qu’aucun texte ne nous autorise à croire que les seigneurs de Ribemont aient prétendu, au XIe et même au XIIe siècle, descendre d’un Ibert, comte ou non. Si le poète du XIIIe siècle n’avait pas accolé le nom de la seigneurie de Ribemont à celui du comte Ibert, jamais cette conjecture en l’air ne serait venue à l’esprit de personne. L’origine du cornes Eilbertus établie, l’hypothèse de M. Longnon s’écroule définitivement.

L’origine waulsodorienne de la légende du comte Ibert implique une conséquence importante, et c’est que la version conservée de la chanson, version qui connaît le comte Ibert, procède nécessairement d’une rédaction waulsodorienne. Les deux versions de Raoul de Cambrai : la chanson de geste et YHistoria Uualciodorensis monasterii , nous mènent également à Waulsort.

Page 1