‹ Notes sur Raoul de CambraiChapitre 13 sur 19 · Guerri le Sor · texte numérisé non relu

Guerri le Sor

On peut admettre avec très grande vraisemblance que Guerri le Sor, quoique inconnu au chroniqueur, se trouvait néanmoins dans la version X. Est-ce un personnage historique ? M. Longnon l’a cru dans l’Introduction au Raoul de Cambrai , et il maintient son opinion à l’encontre des objections de M. Bédier (3). Guerri est appelé Guerri de Cimai dans un vers unique, que M. Longnon croit archaïque. Se fondant sur cette désignation, il identifie l’oncle de Raoul avec un personnage, appelé Guerri le Sor, seigneur de Leuze, de qui un texte du treizième siècle, le Chronicon Laetiense , fait descendre les seigneurs d’Avesnes. Cette chronique, observe encore M. Longnon, rapporte une donation faite à Guerri par le comte de Flainaut de la terré située entre les deux Helpes, dont faisait justement partie Chimai.

Je crains que M. Longnon n’ait été victime d’une petite méprise. Je ne parle pas, bien entendu, de la position géographique de. Chimai, qui, se trouvant à quelque dis-

(1) Cet emprunt rend très vraisemblable que la mention de la paix conclue avec le roi à Reims, mention qui semble être une allusion à la comédie jouée par Herbert en 928, a été également prise à Richer I, 54.

(2) Flodoard assigne à la capture la date de 923.

(3) Lég. épiques II, p. 356 ; Longnon, Bom. 38, p. 245 sq.

tance à l’est de la source de la Petite Helpe, ne fait pas précisément partie de la terre entre les deux Helpes. Il se peut que le chroniqueur se soit exprimé inexactement; il faut toujours admettre des imprécisions dans les textes historiques, quand on cherche à identifier des personnages épiques. Mais le postulat et son application à Chimai accordés sans grande difficulté, je ferai observer que le Guerri gratifié par le comte de Hainaut est non Guerri le Sor de Leuze, le quadrisaïeul de Thierri d’Avesnes, mais le père de celui-ci, Guerri à la Barbe, établi près de la terre entre les deux Helpes, puisqu’il réside apud Fagetum (Fayt) super tumulum aggeris qui ibidem super fluuium Helpram apparet in loco palustri (1). La preuve en est contenue dans le récit du chroniqueur. Voici dans quelles conditions il rapporte la donation du comte de Hainaut. Quand les chanoines de Sainte-Hillrude ouvrirent le tombeau de la sainte vierge, ils y trouvèrent la charte d’une donation très importante; un seigneur, qui avait précisément usurpé des biens compris dans cette donation et qui se trouvait là, uiso predicio testamenlo , totum quod possidebat uidens per illud sibi auferri , ipsum de manibus legentium rapuit et in ignem proiecit (2). Ce seigneur expéditif s’appelait Guerri à la Barbe. Le chroniqueur rapporte deux ou trois détails sur ce Guerri à la Barbe, dit qu’il descendait, au témoignage des curiales hennuyers, d’un certain Guerri le Sor de Leuze, puis, après avoir donné un renseignement sur ce Guerri le Sor (3), il continue textuellement :

Huic predicto 'Guerrico cornes de Hainau terram inter duas Helpras iacentem in feodum et hominium contulit, sicut hodie ipsius heredes possident ; in qua possessio sancte Hiltrudis def ensore carens penitus «est distracta. Erat autem possessio eius, sicut in Uita eius inuenitur, a Molihanio usque ad uillam que Senuescus propter aquam ibi currentem eiusdem nominis ita prius uocabatur,

(1) Citron. Laetiense cap. 2. (Pertz, Script. XIV, p. 493).

(2) Citron. Laetiense c. 2. L’anecdote -est empruntée, sauf les noms, à la Uita s. Hiltrudis (AA. SS. Sept. VII, p. 488), écrite vers la fin du XIe siècle, par un moine de Waulsort.

(3) Uillas que in Brabanti sunt stipendiarias fecit, sicut hodie sunt, domino Avesnensi.

nunc autem Ual'lis dicitur. Qui igitur infra hos terminos aiiquid possident, uideant, quali ratione alienis et Dec sanctificatis utantur, cum tamen ea regali munificentia per manum Uuitberti oomitis Deo fideliter constet fuisse oblata. Testamento igitur beate uirginis combusto, non multo post, diuino faci-ente indicio, intestatus et ipse misere obiit, et in uilla Letiensi corpusque eius inter duas ecclesias, beati scilicet Lamberti et aliam que iuxta erat, monitu sanctae Hiltrudis constructas, sepultum est, manenteque et permanente infamia prescripti facinoris ubique proclamati.

Il est certain que predicius Guerricus est le même personnage que vise, à la fin du passage, le pronom ipse et de l’infamie de qui le tombeau perpétue le souvenir. Et ce ne saurait être que Guerri à la Barbe, Yinuasor, comme l’appelait le chroniqueur au début (non transcrit ici) de son récit, et non Guerri le Sor, de qui le texte ne rapporte rien de désobligeant. Ce qui achève de le démontrer, c’est la mention que la terre donnée par le comte de Hainaut comportait des terres distraites des possessions de S.-Hiltrude. Si les biens de S.-Hiltrude avaient été donnés à Guerri le Sor, Guerri à la Barbe, suffisamment garanti par la possession paisible de ces biens pendant trois générations, n’aurait pu commettre la violence dont parle le chroniqueur. Si fantasques que soient les personnages inventés par les moines pour justifier l’absence de chartes, ils ne s’avisent jamais d’encourir les foudres du ciel en commettant un attentat inqualifiable pour la simple beauté du geste ! Mais si la donation du comte de Hainaut a été faite au profit de Guerri à la Barbe, la petite histoire du Chronicon Laetiense se comprend; à merveille. M. Bédier a donc eu parfaitement raison de s’amuser des curiales hennuyers se rappelant à deux siècles et demi de distance le nom du quadrisaïeul de Thierri d’Avesnes; son seul tort a été de ne pas s’apercevoir de la méprise de M. Longnon (1).

(1) Voici ce qui semble avoir provoqué cette méprise. Dans Pédi* tion du Clironicon Laetiense , Guerri à la Barbe est appelé par deux fois W edricus (p. 493, lignes 14 et 18), Guerri le Sor est mentionné sous la forme Guerricus (ib. ligne 20). Comme dans le passage transcrit plus haut on lit Guerrico , on peut être tenté de croire,

Mais quelles sont les origines de Guerri le Sor ? Si j’étais partisan de la méthode des coïncidences onomastiques que M. Bédier raille si spirituellement, mais à laquelle il paie ailleurs son tribut, je pourrais me flatter de les avoir découvertes. Je connais un vieux Guerri ayant pour neveu un jeune seigneur nommé Raoul, et je suppose que le nom d’Aalais n’était point inconnu chez eux, car ils possèdent une serve baptisée ainsi. Coïncidence remarquable, je les trouve non seulement à quelques lieues de Chimai et de Waulsort, mais encore en relations avec l’abbaye où est née la légende du comte Ibert. Car c’est grâce à l’intervention de ce Guerri que son frère Thierri II, abbé de Waulsort, obtient de l’adolescent Raoul les corps de s. Candide et s. Victor, dont la translation est racontée dans un récit publié récemment par les Bollandistes (1). Mais quand je parcours ce document, où l’on ne trouve aucun trait pouvant servir de point de départ à la légende épique, je commence à douter que deux bienfaiteurs de l’abbaye y aient été transformés, au lendemain de leur mort au plus tard, en personnages aussi peu édifiants que ceux de Guerri le Sor et Raoul de Cambrai, et je me demande si le nom providentiel de s. Candide n’est pas pour nous faire considérer cette Translatio comme un avertissement discret à l’adresse de ceux qui cherchent un peu partout, à l’aide des tables ou autrement, des prototypes réels aux personnages de fiction.

Mais si la crainte révérencieuse que nous inspire le nom du saint martyr thébain nous décourage de rechercher dans l’histoire les origines de Guerri, elle ne nous empêche point de tenter une explication de la mention de Chimai. Car les noms de lieux se repèrent facilement sur une carte, et nous pouvons remarquer, sans crainte d’erreur, que Chimai où est établi Guerri, qu’Hirson où réside Her-

sans y regarder de plus près, qu’il s’agit là de Guerri le Sor. Les mss. et les éditions tendent quelquefois de ces pièges aux chercheurs, et c’est pourquoi il convient toujours de poursuivre jusqu’au bout la lecture d’un texte avant de l’utiliser.

(1) Analecta Bollandiana XI, p. 115 sqq.

bert, qu’Origni où se joue le drame, que Ribemont où Ibert tient état sont autant d’étapes de la route qui mène de Waulsort à S. -Quentin. Ham, Nesle et Roie, qui reviennent souvent, dans le poème, dans un vers cliché, continuent très exactement cette route à l’ouest. Roie est encore, dans la chanson et dans la Chronique, donc certainement dans la version X , la résidence de Wedon. Entre Ham et S. -Quentin se trouve la ville de S. -Simon, dont le patron est invoqué dans la chanson aussi souvent que s. Géri, si cher à M. Bédier (1).

Cette route est une artère importante. Les gens habitant au delà de Waulsort devaient l’emprunter pour se rendre en Ile-de-France par le chemin Sellentois (2). Les Picards allant en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Liège, ou au delà de Liège à Aix-la-Chapelle et Cologne, la prenaient également (en sens inverse). L’auteur de la version X, localisée à Waulsort, n’en pouvait pas ignorer les étapes principales. Car il y a toute apparence que c’était un jongleur

(1) Je note ne passant que s. Denis, invoqué encore plus souvent que s. Simon ou s. Géri, est le patron de l’église de Louette- Saint- Denis, où l’abbaye de Waulsort possède des biens. Voy. le diplôme déjà cité d’Otton I, de 946 : in pago Ardenna dicto ad Lietras mansum i indominicatum ad quem aspiciunt mansi triginta uhi est ec clesia in honore sancti Dyonisii constructa (Dipl. Ot. I, n° 81). — Pour apprécier la portée de l’observation faite dans le texte, il convient de remarquer les faits suivants : L’histoire ne connaît aucun combat sous Origni. Aucune charte, aucune tradition monastique même, ne nous autorisent à faire d’ Ibert un seigneur de Ribemont. Nous ignorons les possessions d’Eudes (Lauer, Louis d' Outremer, p. 139). La mention de Flodoard, Ann. ao. 944, ne nous autorise pas à croire qu’il ait jamais possédé l’Amiénois où est située la petite seigneurie de Roie, car cette mention est conçue de la manière que voici : Amhianensem quoque u r h e m, quam tenehat Odo filius Heriberti... domestici regis recipiunt. Herbert reçut, lors du partage de la succession paternelle, l’abbaye de s. Médard de Soissons, et peut-être quelques dépendances de l’archevêché de Reims. Il n’est pas certain qu’il ait succédé à son frère Albert de Vermandois (Lauer, loc. cit.). Il est assuré qu’il ne possédait pas Hirson, qui relevait alors des seigneurs de Guise (cf. Raoul de Cambrai , p. 368).

(2) Sur ce chemin, voy. Longnon, table onomastique de Raoul de Cambrai , art. Tellentois.

battant les routes et récréant les gens qui, après avoir cheminé de longues journées, s’arrêtaient à l’abbaye fondée par le noble seigneur Ibert :• ce n’est assurément pas pour charmer les loisirs des moines que ce. jongleur composa (ou recomposa) la geste du bâtard dont on montrait le tombeau à Waulsort !

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