Raoul de Goui = Raoul de Cambrai
Nous savons fort peu de chose de Raoul de Goui, le prototype du Raoul épique. La seule mention historique le concernant est très brève. On lit dans les Annales de Flodoard, à l’année 943, le passage que voici :
(1) W ort und Form irn altfranzœsischen Prozesse, réimprimé dans Forschungen z. deustch. und frcmz. Rechtsgeschichte.
(2) M. Flach ajoute que ses conclusions dérivent « d’un examen approfondi » de la question, et c’est précisément cette affirmation qui semble avoir fait impression sur M. Longnon. Je prends la liberté de faire remarquer à M. Longnon qce c’est après s’être également livré à un examen très approfondi des sources (voy. la lettre déjà citée de l’auteur à la Revue historique , concernant M. Halphen) que M. Flach a écrit les Origines de Vancienne France , un livre dont un maître très indulgent, M. Heinrich Brunner a dit (Deutsche Rechtsgeschichte II, p. 271, note 82), qu’il « enthaelt mehr Deklamation als greifbare Resultate ».
Heribertus cornes obiit, quem sepelierunt apud S.-Quintinum filii sui ; et audientes Rodulfum, filium Rodulfi de Gaugiaco, quasi ad' inuadendum terram patris eorum aduenisse agressi eundem interemerunt. Quo audito, rex Ludouuicus ualde tristis efticitur. (Ed. Lauer, p. 87.)
Sur le père de Raoul Raoul Ier de Goui, le même Flodoard nous donne le renseignement suivant qu’il rapporte à l’année 925 :
Hugo, filius Rotberti, pactum securitatis accepit a Nordmannis, terra filiorum Balduini, Rodulfi quoque d'e Gaugeio atque Hilgaudi extra securitatem relicta. (Annales, éd. cit., p. 32.)
A cette mention, on en ajoute généralement deux autres que Flodoard rapporte, en ses Annales , aux années 923 et 926, et qui concernent, l’ une une expédition faite conjointement avec le comte Ingobran et les fidèles d’Herbert contre les Normands, l’autre la mort du comte Raoul, fils d’Héluis, beau-fils de Roger Ier, comte du Laonnais (1). Il ne me semble pas toutefois très certain qu’il faille identifier ce personnage avec Raoul Ier de Goui. Le nom de Raoul est fort répandu au Xe siècle, et on observera que Flodoard parle, aux années 925 et 943, d’un Raoul auquel il s’abstient de donner le titre comtal et qu’il croit devoir désigner par la simple indication de sa terre, alors qu’il qualifie le fils d’Héluis comte (sans indiquer quel comté il administrait), en ajoutant, sans doute pour mieux le distinguer de ses homonymes, l’indication de ses relations d’alliance avec Roger Ier de Laon. Cette différence dans la désignation est d’autant plus significative qu’un pagus , dont un Gaugiacus serait le chef-lieu, est inconnu aux géographes (2).
Un troisième renseignement qu’on a coutume de rapporter à Raoul de Goui doit être également écarté. Les obituaires cambraisiens, dont le plus ancien est du der-
(1) Ed. cit., p. 15 et p. 36.
(2) La question de savoir si le beau-fils de Roger est le même personnage) que 1© comte Raoul qu’on voit figurer, conjointement avec Haganon, dans un diplôme de Charles le Simple du 8 septembre 921 pour Maroilles, diplôme cité par M. Longnon, Baoul de Cambrai , Introd. p. XVII, note 1, peut rester indécise.
nier quart du XIe siècle (1), notent, à la date du 23 septembre, le décès d’une comtesse Alais, mère d’un Raoul (2). Il n’y a aucune raison d’identifier avec l’adversaire des fils Herbert ce fils de comtesse, dont il n’est même pas assuré qu’il ait vécu au Xe siècle (3) : comme je l’ai dit, il y a un instant, rien n’est plus commun que le nom de Raoul. Si l’on a vu dans cette comtesse Alais la mère de Raoul de Goui, c’est que Raoul de Cambrai est, dans la chanson, le fils d’Aalais, sœur du roi Louis, épouse de Raoul Taillefer. Mais interpréter des textes historiques à l’aide des textes poétiques, dont on cherche précisément à établir l’historicité, c’est commettre une pétition de principe des plus caractérisées (4).
Il ne nous reste, en résumé, sur Raoul de Goui et son père que les deux témoignages transcrits au début de ce chapitre. Examinons-les en tâchant de déterminer en quelle mesure ils confirment ou infirment les données épiques. La première question est naturellement celle de l’identification géographique de Goui. On sait que M. Longnon y voit Goui-en-Arrouaise, alors que M. Vanderkindere, suivi par M. Ph.-Aug. Becker, se prononce en faveur de Goui-en-Ostrevant (5). Cette dernière identification vient d’être écartée par M. Longnon, qui fait observer que Goui-en-Ostrevant fait, depuis 877, partie des possessions de l’abbaye de Marchiennes ( loc . cit.). Pour ce qui est de sa propre identification, M. Longnon fait d’abord
(1) Longnon, Rom. 38, p. 227.
(2) Sur un document baptisé du nom de « charte de l’évêque Liébert », mentionnant cette comtesse, voy. infra , chap. 6.
(3) Puisque la plus ancienne mention le concernant est seulement de la fin du XI* siècle.
(4) Il est très caractéristique pour l’empire qu’exercent les idées longtemps reçues même sur ceux qui les combattent avec acharnement, que M. Bédier, Lég. épiques , II, p. 382 sq., ne fait aucune difficulté d’identifier, sur la foi de la chanson, cette Alais avec la mère de Raoul II de Goui.
(5) L. Vanderkindere, Formation territoriale des principautés belges , I, p. 56; Ph. Aug. Becker, Zeitschrift f. rom. Ph. 32, p. 750 sq. L’exposé le p’us complet de l’opinion de M. Longnon se trouve Rom. 38, p. 222 sqq. ; c’est à ces pages que je me réfère par la suite.
valoir la situation stratégique de Goui-en-Arrouaise, permettant d’y voir le siège d’une forteresse féodale, ce qui constitue, d’après lui, la condition indispensable pour qu’un seigneur médiéval ait pu joindre la désignation de Goui à son nom, et écrit ensuite : « entre tous les Gouy de France et de Belgique, je n’ai point hésité un moment : celui dont le héros était originaire ne saurait être que Gouy, village situé à l’extrémité du Cambrésis, au milieu d’une vaste région forestière, l’Arrouaise, dont les habitants sont présentés par le poète comme les vassaux du jeune Raoul de Cambrai » (p. 222 sq.)-
Si je comprends bien la pensée de M. Longnon, sa considération théorique veut dire que l’on désignait les gens, au moyen âge, par l’indication du lieu de leur résidence habituelle, et qu’il est de bonne méthod^e de n’admettre comme résidence d’un guerrier qu’un château-fort. Ainsi comprise, la remarque me paraît excellente. Quoique la vérification en soit malaisée aujourd'hui (1), il est certain qu’un guerrier cherchera à établir son quartier général non en rase campagne, mais dans un petit centre stratégique qu’il fortifiera, si toutefois il ne le trouve pas déjà fortifié. Ceci admis, je remarque que si Goui-en-Arrouaise répond parfaitement à la condition qui vient d’être exposée, cette identification n’en a pas été moins inspirée à M. Longnon, de son propre aveu, par les indications contenues dans la chanson de geste. Il n’a pas hésité, dit-il, à identifier Gaugiacum de Flodoard avec un village situé en Arrouaise, dont les habitants sont présentés par le poète comme les vassaux de Raoul. Pour nous, cette considération, qui se ramène à une pétition de principe, est sans valeur. Un Gaugiacum historique ne peut être identifié qu’en vertu de considérations historiques. Tant mieux si l’identification s’accorde avec les données épiques, tant pis si elle les
(1) Il faudrait, pour cela, pouvoir identifier sûrement tous les noms de lieux qu’on rencontre accolés aux noms des barons féodaux, chose difficilement réalisable, quand on considère le nombre de localités disparues sans laisser de traces, et celui, également imposant, de noms si répandus qu’en l’absence d’autres renseignements le choix est rendu fort embarrassant.
contredit; pour l’interprétation du texte de Flodoard, la chose nous est indifférente. Nous admettrions Goui-en- Arrouaise, si c’était l’unique Goui répondant à la condition stratégique postulée avec raison par M. Longnon. Mais ce n’est pas le cas. Ce nom, si commun dans le Nord, est attesté pour plusieurs localités situées en bordure ou à peu de distance d’une grande voie de communication. Je me borne pour l’instant à citer Goui-lès-Piéton (cant. de Seneffe, arr. de Cliarleroi, prov. Hainaut, Belgique), dont le territoire est traversé par une ancienne voie romaine.
Il y a même plus, nous devons rejeter absolument Goui-en-Arrouaise, puisque cette identification heurte de front ce que Flodoard nous rapporte, à l’année 925, de Raoul Ier de Goui. Au témoignage de l’annaliste, la terre de ce baron fut exceptée, avec celles des comtes de Flandre, de Boulogne et Thérouanne et de Ponthieu, du pactum securitatis conclu entre Hugues le Grand et les Normands. Outre la bizarrerie de la mention du petit pays d’Arrouaise à côté de vastes régions non limitrophes possédées par les fils de Baudouin II et Helgaud, il convient d’observer que Hugues ne disposait d’aucune autorité dans le comté de Cambrésis, où est située l’Arrouaise (1). M. Longnon est loin de méconnaître la gravité de cette objection; bien mieux, c’est à lui que revient le mérite de l’avoir signalée pour la première fois (2). Il croit cependant pouvoir l’écarter en qualifiant cette mention de la terre de Raoul de Goui parmi les pays exceptés du traité d’inexplicable. Je crains que cette manière de triompher de la difficulté n’en soit pas une. Accepter, pour expliquer un texte historique, une identification qui le rend inexplica-
(1) Vanderkindere, loc. rit.; cf. Bédier, op. cit.} p. 360 sq.
(2) On peut même dire que le passage précité de M. Vanderkindere n’est que le développement de la pensée que M. Longnon exprime, avec sa concision habituelle, à la page XVII de l’Introduction de Raoul de Cambrai: « Ses terres [de Raoul de Goui], on ne sait pourquoi, furent exceptées deux ans après (925), ainsi que le comté dî Ponthieu et le marquisat de Flandre, de l’armistice que le duc de France, Hugues le Grand, conclut alors avec les Normands. »
ble, c'est avouer l’insuccès de l’identification. Est-ce qu’il n’existerait pas d’autres Goui dans les conditions stratégiques requises qui s’accordassent mieux avec le texte de Flodoard ? Je trouve une Butte de Goui (communes de Cahon et de Cambron, Somme), sur la rive gauche de la basse Somme, à proximité de la route d’Eu à Abbeville, et limitrophe du pagus Poniiuus administré par Helgaud. Dans le même département (arr. d’Amiens, cant. d’Hornoi) est située la commune de Goui-l’Hôpital, près de laquelle passe la route d’Abbeville à Beauvais. M. Longnon, qui connaît mieux que personne la topographie de la France, ne serait pas embarrassé d’ajouter à ces localités plusieurs autres que ma maladresse, jointe à une vue assez médiocre, m’empêchent de découvrir sur les cartes (1). S’il n’en a indiqué aucune, c’est que son désir de trouver un Goui s’accordant avec les données épiques lui a fait fixer d’emblée son choix sur Goui-en-Arrouaise et perdre un peu de vue qu’il s’agissait d’interpréter le texte historique de Flodoard et non le texte poétique de Raoul de Cambrai , lequel ignore d’ailleurs Goui. Il serait du reste superflu de rechercher tous les Goui, existants ou disparus, qui s’accorderaient avec le texte de Flodoard. Pour les besoins de cette étude, il suffît d’observer que Raoul de Goui ne saurait être cherché dans le Cambrésis (2).
(1) Il convient aussi de remarquer que Goui étant un vocable très commun dans la toponymie du nord de la France, il a pu exister et il existe peut-être encore, quelques localités de oe nom, remplissant les conditions voulues, que les cartes n’indiquent pas.
(2) M. Bédier, qui s’abstient de prendre parti sur Rodulfus de Gaugiaco, dit, p. 361, que si Gaugïacum ne pouvait pas être identifié avec une localité du Caml'résis, il serait acquis que la légende procède d’une fausse interprétation du texte de Flodoard. C’est aller un peu trop vite en besogne. On peut parfaitement imaginer, et la tenative en a été faite (Vanderkindere, loc. cit ., cf. Lauer, Annales de Flodoard \ p. 87, n. 2), que le souvenir de Raoul de Goui a été confondu dans la légende 'populaire , avec celui du comte Raoul, frère de Baudouin II de Flandre, qui périt en 896 sous S. -Quentin.