Probabilité de l’origine livresque de la légende
La mort de Raoul II de Goui n’avait pas frappé les esprits des contemporains. Flodoard la rapporte en ses Annales, mais il omet de la mentionner dans YHistoire de Véglise de Reims , bien que cette mention n’y eût pas été déplacée, un des fils Herbert étant archevêque de Reims, et quoique Flodoard y parle bel et bien de la mort d’Herbert (IV, 30). Les autres historiographes ne parlent pas davantage de cet événement (1). Herbert était pourtant un personnage non seulement très important, mais encore fameux de son temps : la légende s’est emparée de lui de bonne heure (2). Si l’incursion de Raoul a passé presque inaperçue, c’est que sans doute les contemporains jugeaient cet incident, survenu au lendemain de la mort d’Herbert, sans importance, qu’ils le considéraient comme un événement banal, impropre à retenir leur attention. Et cela paraît exclure l’hypothèse des origines populaires de la légende de Raoul de Cambrai, je veux dire d’une chanson prenant source dans les événements mêmes et se transmettant de génération en génération jusqu’au XIIe siècle, date de la plus ancienne version conservée de la légende (Chronique de Waulsort) (3).
Les versions conservées sont du reste si peu d’accord avec l’histoire qu’on a peine à s’imaginer comment elles auraient pu procéder des événements de 943. M. Bédier a dressé une longue liste des contre-sens historiques contenus dans la chanson (4). Tout n’v est évidemment pas également décisif : les petites bévues comme celles que
(1) Je ne fais pais, bien entendu, état d’assez nombreux témoignages, colligés dans E Introduction de Raoul de Cambrai , qui dérivent tous de la chanson. Ils prouvent la popularité du poème aux XII' et XIII* siècles, mais ne valent rien comme témoignages de la connaissance du fait historique. — Le silence d’un Richer est, au contraire, d’un grand poids.
(2) Lauer, Louis IV d’ Outremer, p. 292 sq.
(3) Cette remarque me dispense d’examiner la théorie de la contamination de Raoul de Goui, par le comte Raoul, frère de Baudouin II de Flandre (Supra, p. 112, note 2).
(4) Légendes épiques II, pp. 364-372.
M. Bédier note aux nos 4 et 8 de sa liste, sont anodines. Au cours des siècles, une jeune sœur de Louis IV pourrait fort bien se transformer en une vieille femme, dont la figure, au surplus, se prête mieux pour certaines scènes à effet; les bourgeois usurpant la place des serfs se comprennent à merveille pour cpii considère combien il est difficile de conserver fidèlement de petits détails insignifiants d’un récit archaïque. Il serait puéril d’exiger qu’un jongleur du XIIe siècle n’adaptât pas le décor au milieu ambiant : le roman dEneas , avec ses chevaliers et ses vassaux, aurait dû empêcher M. Bédier de se formaliser des bourgeois de Raoul de Cambrai. Mais en éliminant même de la liste de M. Bédier tout ce qui s’explique plus ou moins bien par des altérations subies au cours de deux siècles, il faut convenir que ce qui en reste l’autorise à qualifier le poème de farrago de bévues historiques (p. 373). Et cette liste, ne l’oublions pas, ne contient pas le contresens principal, la transformation inexplicable de Baoul de Goui en un chimérique comte de Cambrai ou de Cambrésis !
En dépit de ces incohérences, le rapprochement de Raoul de Cambrai, fils de Baoul Taillefer avec Raoul, fils de Raoul de Goui s’impose. Comme le dit fort bien M. Bédier (p. 354), les quatre lignes de Flodoard concernant Raoul II de Goui' sont comme un sommaire de la chanson du geste. Pour expliquer cette concordance, M. Bédier a supposé que la légende procédait du texte de l’annaliste. J’aurai à revenir sur cette hypothèse; pour le moment, je me borne à noter un fait qui semble corroborer l’opinion de M. Bédier.
Les fragments récemment découverts d’une version de Raoul de Cambrai , que M. A. Bayot croit, pour des raisons valables, reproduire avec plus de fidélité l’original commun que le manuscrit de Paris, nous fournissent le renseignement suivant :
125. Pour oeste guerre passèrent Sarrasin Avuec Gourmont, le riche barbarin, Par le conseil Ysembart le meschin
Que Loeys en fist aler frarin.
Cis Ysembars estoit germain cousin Raoul l’enfant, celui de Cambresin (1).
Cette associalion de la légende de Raoul de Cambrai avec celle de Gormond et Isembard est fort bien attestée : Gautier Map, Giraud de Barri (2) et Philippe Mousket (3) lient ensemble les deux légendes; Loher et Maller contient aussi une trace de cette union (4). Nous n’avons pourtant aucun témoignage que Faction de Gormond et Isembard ait jamais été liée à celle de Raoul de Cambrai. Tout semble se réduire à une explication de la guerre normande par les guerres vermandisiennes; Raoul de Cambrai paraît avoir été conçu comme le prologue de Gormond et Isembard. Or, cette dernière chanson est très ancienne : la Chronique de Centule l’atteste pour le XIe siècle, une époque pour laquelle nous n’avons aucun témoignage de l’existence de Raoul de Cambrai. Comment l’auteur de cette dernière chanson — car il est infiniment probable que le poème original associait déjà les deux légendes — est-il arrivé à mettre en rapport la bataille de Cayeux avec les guerres de Raoul ? Les Annales de Flodoard me paraissent en rendre assez bien compte. Après avoir rapporté la mort de Raoul II de Goui, Flodoard narre les faits que voici :
Hugo dux Francorum crebras agit cum Nordmannis, qui pagani aduenerant uel ad paganismum reuertebantur, congressiones ; a quibus peditum ipsius christianorum multitude interimitur. At ipse, nonnulis quoque . Nordmannorum interfectis ceterisque actis in fugam, castrum Ebroicas, fauentibus sibi qui tenebant illud Nord-
(1) Ed. A. Bayot, Revue des bibliothèques et archives de Belgique, 1906, p. 411 sqq. L’opinion de> l’éditeur sur les rapports des mss., p. 416.
(2) Raoul de Cambrai , Introd., p. XLII sq. On était enclin à voir dans Giraud un emprunt à Gautier ( Raoul de Cambrai , loc. cit., Zenker, Das Epos von Isembard u. Gormund, p. 24). La découverte des fragments belges rend, semble-t-il, caduque cette hypothèse.
(3) Zenker, op. cit., p. 28.
(4) Zenker, op. cit., p. 58, n. 1.
mannorum christianis, obtinet. Ludouuicus Rodomum répétons Turmodum Nordmannum qui, ad ia'olatriam gentilemque ritum reuersus, ad haec etiam filium Uuillelmi aliosque cogebat regique insidiabatur, simul cum Setrico rege pagano congressus cum eis interemit, et Erluino Rodomum commitens, reuertitur ad Compendium, ubi eum expectabat Hugo dux cum nepotibus suis, Heriberti filiis, de quibus recipiendis frequens agitabatur intentio. (Ed. Lauer, p. 88.)
Je ne crois pas que M. Lauer (1) ait réussi à prouver que Gormoncl et Isembard reflète les événements de 943 (2), mais j’estime qu’un homme du XIIe siècle, connaissant la légende de Gormond et lisant les Annales de Flodoard a pu être tenté d’identifier le héros épique avec Turmodus. Remarquons qu’un manuscrit (C) des Annale s contenait originairement la variante Turmondus , que les lettres t et c se confondent dans certaines écritures et sont fort semblables dans les autres : un Turmondus lu Curmondus peut être identifié aisément avec Gormond (3). Certes, Flodoard ne met pas en rapport la mort de Raoul et la guerre contre les Normands. Mais considérons le style haché et concis de l’annaliste. Il engendre une certaine obscurité, pour les gens peu familiers avec l’histoire du Xe siècle surtout (4). Un homme du XIIe siècle, qui évidemment ne pouvait avoir que des connaissances historiques plus ou moins vagues, a dû être assez tenté de croire que des deux événements l’un est présenté par Flodoard comme la suite ou plutôt la conséquence de l’autre. Il ne découvrait aucun lien intime entre eux, mais il les croyait liés. C’est précisément l’état de rapports
(1) Romania 26, p. 161 sqq.
(2) Je tiens les critiques de M. Ferdinand Lot [Rom. 27, p. 3 sqq.) pour péremptoires, en dépit des observations de M. Zenker (Zeitschr. f. rom. Pli. 23, p. 280).
(3) Je ne soutiens pas que l’identification ait été provoquée par une faute de lecture; au contraire, j’estime que le souvenir au Gormond épique a causé la faute. Notons néanmoins la fausse lecture Gornutium pour Tornutium , signalée par Blosseville, Dictionnaire topographique de l'Eure, p. 219, article Tourny.
(4) Cf. Lauer, Annales de Flodoard , p. XVI : « La concision et quelquefois l’obscurité de ces mentions [= dont se composent les Annales ] laissent malheureusement, à certains endroits, une place un peu trop large aux conjectures ».
dans la chanson de Raoul de Cambrai. Isembard était tout indiqué pour servir de joint entre les deux événements; ses relations de parenté avec Raoul, c’est tout ce que l’auteur de Raoul de Cambrai se permet d’ajouter de son crû à ce qu’on lui racontait comme se trouvant dans le livre latin (1).
Contre l’utilisation du texte de Flodoard au XIIe siècle, M. Longnon a opposé une fin de non-recevoir à M. Bédier : les Annales étaient peu répandues, beaucoup moins connues, au moyen âge, que YHistoire de l'église de Reims (2). M. Bédier a fait observer, en sa réplique, que nous possédons quatre manuscrits des Annales antérieurs au XIIIe siècle, alors qu’on ne conserve que trois mss. antérieurs au XVe siècle de YHistoire, ei que ces quatre manuscrits en supposent pour le moins cinq autres perdus, et qu’enfin nous connaissons au moins trois écrivains, au moyen âge, qui ont utilisé ce livre (3). Pour deux autres, l’utilisation est vraisemblable (4). Il ne faut pas en outre perdre de vue que le nombre constaté des emprunts à Flodoard n’a pas la portée que lui attribue M. Longnon. Les passages poétiques, où l’emprunt ou l’influence du roman de Partonopeu de Blois peuvent être constatés, sont plutôt rares : c’était pourtant une des œuvres les plus populaires au moyen âge, ainsi que le montre sa diffusion prodigieuse à l'étranger, le nombre assez respectable de manuscrits français et surtout leurs rapports de filiation presque inextricables (5).
(1) Le fragment belge prétend s’appuyer sur un livre latin : Ensi con dist li livres de V auctor. Cf. plus loin, p. 120, n. 3.
(2) Rom. 37, p. 196 sqq. ; Rom. 38, p. 219 sq. n’apporte aucun argument nouveau.
(3) Légendes épiques II, p. 429 sqq.
(4) Dudon de S. -Quentin et l’auteur des Annales Remenses. Cf. Lauer, Annales de Flodoard , p. XXIX. Du reste, les Annales et YHistoire donnant souvent le même texte, il n’est pas impossible que certains emprunts qu’on croit faits à YHistoire soient en réalité des emprunts aux Annales.
(5) J’en ai la connaissance directe, étant précisément occupé classer les mss. de ce roman, dont je prépare une édition. Le livre de M. Pfeiffer, Ueber die Hss. des afr. Romans Partonopeus de
Assurément, on doit se défier de l’hypothèse de l’utilisation d’un texte complètement inconnu à une époque; on n’admettrait pas facilement, par exemple, une connaissance des vraies Institutiones de Gaius chez un écrivain du XIIe siècle (1). Mais les Annales ne sont point un texte inconnu au moyen âge; leur tradition manuscrite, on vient de le voir, est assez importante. Et cela suffit pour écarter l’objection de M. Longnon.