‹ Notes sur Raoul de CambraiChapitre 4 sur 19 · Bertolai · texte numérisé non relu

Bertolai

L’origine livresque de la légende n’est encore qu’une probabilité. Avant d’essayer de la rendre plus vraisemblable, il convient d’examiner si elle n’est pas contrecarrée par d’autres probabilités, qui nous amèneraient à chercher ailleurs la solution du problème. Or, M. Longnon vient d’en mettre en avant une, qui lui est fournie par le nom du prétendu auteur du poème, Bertolai. « Le nom de Bertelai, écrit-il ( Rom ., 38, p. 249), ne se rencontre, à ma connaissance du moins, en aucun monument historique postérieurement au milieu du Xe siècle. Il semble donc que, s’il figure en quelque chanson de geste et surtout s’il y paraît sous une forme défectueuse [ Bertolai , et non Bertelai ], l’on puisse admettre que Fauteur ou le remanieur de cette œuvre l’aura emprunté à une rédaction antérieure du poème qu’il avait entrepris de rajeunir. »

La discussion qui s’est produite entre M. Longnon et

Blois (Ausg. u. Abh. XXV), ne laisse presque pas apercevoir ces difficultés ; on les voit mieux dans A. van Berkum, de middelnederl. bewerlcing van den Partonopeus-Roman, Groningue 1897. — Quant aux emprunts, je n’en connais qu’un qui me paraisse assuré: Renaud de Beaujeu a exploité Partonopeu, à côté du Chrétien de Troyes, dans son Bel Desconeü. Quant à l’influence de Partonopeu, M. Foerster a signalé les rapports de ce roman avec les œuvres de Chrétien. Mais il croit Chrétien antérieur à Partonopeu. Je n’ai pas encore examiné la question. Je prouverai prochainement l’imitation de Renaud de Beaujeu.

(1) Au lieu des Institutiones de Gaius, j’allais citer les Annales U edastini , quand je me suis aperçu que M. Longnon avait prouvé l’utilisation de ces Annales quasi-ignorées au moyen âge par André de Marchiennes [R. de Cambrai, Introd. p. XIX, n. 2).

M. Bédier au sujet de Marsent (1) nous rend assez sceptiques à l’endroit des arguments tirés de la disparition d’un nom au bas moyen âge. Une circonstance fortuite, le hasard d’une recherche entreprise dans un but complètement différent, me confirme dans mon scepticisme. Il me souvient d’avoir rencontré dans un obituaire de la Léproserie de Popelin, établissement datant du XIIe siècle seulement, la mention que voici :

XIIII. kal. maii. Ob. Hugo Bertelais et uxor eius, qui dederunt nobis decimam terre de Crollepie (2).

Hugo Bertelais est un nom composé de la même manière que Guillelmus Durajidi , Petrus Jacobi , etc., où la forme du génitif, commune encore au XIVe siècle, prouve que le second élément de ces vocables était senti, au moyen âge, comme un nom individuel, et non comme un nom de famille (3).

J’ai cru inutile de me mettre en quête d’autres exemples de ce nom postérieurs au Xe siècle. En effet, M. Longnon n’a pas manqué d’observer que Berlolai revenait assez souvent dans la bouche des jongleurs cherchant un nom à leurs héros. Benaud de Montauban en fournit un exemple, et il en est de même de Girart de Bous, sillon, d ’Otinel et ( i'Ogier . On peut donc tenir pour assuré que ce vocable, porté ou non par des personnages réels du bas moyen âge, n’était point inconnu aux jongleurs de geste. Et comme l’auteur de Baoul de Cambrai avait une grande

(1) Longnon, Bom. 37, p. 204 sq. ; Bédier, Lég. ép. II, p. 432 sqq. — Longnon, Borne 38, p. 230, sqq. présente, avec un nouvel exemple de Marsent de basse époque, une hypothèse isur le prototype de la Marsent épique que je puis me dispenser de discuter, car il est peu probable qu’elle trouve créance, même chez les partisans les plus fanatiques de l’historicité de la chanson.

(2) Molinier et Longnon, Obituaires de la province de Sens , I, 2* partie, p. 974.

(3) Je n’ai pas besoin de a’ire qu’il ne faut pas voir un nominatif dans Bertelais ; pour le texte latin du milieu du XIIIe siècle, ce nom est indéclinable, et comme dans beaucoup de noms propres, c’est la forme de l’ancien nominatif qui l’a emporté sur celle de l’accusatif.

connaissance de la poésie épique (l),il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il eût affublé de ce nom le prétendu auteur du poème original. Ce n’est du reste pas une hypothèse que l’auteur du poème conservé affuble du nom de Bertolai des personnages fictifs. Un comparse, un parent de Bernier, tué par Raoul, s’appelle Bertolai. On trouvera l’indication des trois vers mentionnant ce personnage dans la table onomastique que M. Longnon a jointe à l’édition du poème.

Quant au passage de la chanson qui contient la mention du trouvère Bertolai, il n’a pas, par lui-même, la force probante que M. Longnon bd attribue. M. Bédier lui en a opposé un, fort semblable, emprunté à un roman de pure imagination : Hervis de Metz (op. cfi., p. 438), et c’est sans cloute par suite d’une petite confusion entre Girberl de Metz et Hervis de Metz que M. Longnon a conclu à un emprunt à Raoul de Cambrai (2), car suivant la juste remarque de M. Foerster, Hervis de Metz ne doit rien à Raoul de Cambrai (3).

5. Examen de la localisation de la légende à S .-G éri-de-C ambrai

Rien ne s’oposant à ce que la légende soit d’origine savante, nous pouvons pousser plus avant l’étude de cette hypothèse. C’est à l’église de S.-Géri-de-Cambrai que M. Bédier propose de rattacher la légende (p. 375 sqq.) : «et établissement en serait l’un des points de formation. Je ne crois pas que cette manière de voir s’impose à notre conviction : l’argumentation de M. Bédier ne me semble pas très décisive.

La fréquence des invocations à s. Géri qu’on constate

(1) Raoul de Cambrai , Introd. p. LXI.

(2) Rom. 37, p. 491.

(3) Literarisches Zentralblatt 1908, col. 1396. — J’ajoute que rien n’est moins certain que la mention de Bertolai dans le poème primitif. Les fragments belges indiquent comme source du poème un « auctor » (v. 11), ce qui semble s’appliquer mieux à un livre latin qu’au soldat-trouvère.

dans la chanson n’est pas de grand poids. S. Géri est invoqué sept fois par les divers personnages du poème (1). C’est un nombre respectable. Il n’est égalé que par celui des invocations à s. Simon (2). Mais il est dépassé par neuf appels à s. Denis (3) et par douze à s. Riquier (4). Ces invocations sont une grande ressource pour un poète qui cheville, a fait remarquer M. Meyer (5). Pourquoi l’auteur de Raoul, se demande M. Bédier (p. 376, n. 1), n’invoque-t-il pas d’autres saints que lui fournissaient également des rimes faciles en i : saints Mcrri, Remi, Tierri, Valéri, etc. ? — Probablement parce qu’ayant fait appel à dix-huit bienheureux nommément (6), sans compter quelques invocations génériques (7), il a cru avoir donné des gages suffisants de son mauvais goût et estimait superflu de pousser plus loin la démonstration de sa piété indiscrète.

Mais s. Géri, dit M. Bédier, est invoqué par les trois personnages principaux du roman dans les circonstances graves de leur vie. C’est en jurant s. Géri que Guerri réclame au roi, au v. 654, qu’il rende à Raoul son héritage. Mais c’est en faisant appel à s. Denis que le même Guerri s’excuse, quand Aalais lui reproche de ne lui ramener que le cadavre de son fils (3592). C’est en jurant s. Géri que Raoul menace les otages de la prison (869); mais c’est au nom de s. Riquier qu’il prétend avoir revendiqué la terre des fils Herbert à la cour du roi (1081). Bernier prend à témoin s. Géri, quand il se plaint à Guerri du meurtre de sa mère (1528); mais c’est à saint Thomas qu’il

(6) Raoul de Cambrai , Introd. LVI1I.

(6) SS. Amand, Augustin, Denis, Firmin, Gabriel, Géri, Gertrude, Gervais, Hilaire, Honoré, Jacques, Léonard, Nicolas, Paul, Pierre, Riquier, Simon, Thomas. Cette liste n’a pas la prétention d’être complète.

(7) Saints de Bavière, de Pavie, de Ponthieu et sans doute d’autres encore que je n’ai pas notés.

a recours dans la scène pathétique de la tirade LXVII, et c’est sous les auspices du bienheureux évêque Firmin qu’il conçoit l’idée de se séparer du meurtrier de sa mère (1605). Il est inutile de poursuivre cet examen. Saint Hilaire, saint Jacques, sainte Gertrude, saint Denis, tous les saints, grands ou petits, sont invoqués, par les principaux personnages comme par les comparses, dans toutes les circonstances de leur vie, au gré de la rime et même de la fantaisie de l’auteur.

Le second argument de M. Bédier, tiré de ce que plusieurs scènes importantes de Raoul de Cambrai sont localisées à s. Géri, n’est pas plus résistant que le premier. Car si l’on voulait chicaner M. Bédier, on pourrait lui répliquer que de toutes les églises de Cambrai, le jongleur, étranger à la ville, n’a entendu parler que d’une des plus importantes, celle de s. Géri. Sans aller, pour le moment, jusque là, j’estime qu’ayant placé une partie de l’action à Cambrai, le. poète, ayant besoin d’un moûtier, a choisi s. Géri comme il aurait pu choisir l’église de Notre- Dame ou l’abbaye de Saint-Sépulcre (1). Une fois son choix fait, il l’a maintenu. Le court vocable de saint Géri, fournissant, au surplus, une rime, fréquente dans le poème, en £, lui a paru peut-être plus facile à manier que les vocables des autres églises cambraisiennes. Mais il se peut aussi que cette circonstance n’y soit pour rien.

Il y avait une foire très fréquentée, continue M. Bédier, au Mont-Saint-Géri, et les jongleurs ne devaient pas y manquer. Il y avait bien d’autres foires dans le Nord de la France, et même ailleurs, et ce n’est pas M. Bédier qui me démentira, si j’admets la présence des jongleurs à plus d’une de ces fêtes populaires. Le jongleur qui a rimé Raoul de Cambrai a fréquenté la foire du Mont-Saint-Géri et l’église elle-même : « Il sait, je cite textuellement le livre de M. Bédier, que le mostier de S. -Géri n’est pas une abbaye proprement dite, mais plutôt un chapitre, une réunion de clercs séculiers ( li saige clerc) vivant en commun,

(1) Cf. une Bonne remarque de M. Flach, Journal des Savants , 1909, p. 122.

un collège de prêtres prébendés par l’évêque de Cambrai (p. 382). — Je n’ai pas réussi à trouver le passage où le poète aurait fait allusion au « collège prébendé par l’évêque de Cambrai ». Je remarque que saige clerc ne signifie pas « clercs séculiers », mais « ecclésiastiques lettrés, savants » (réguliers aussi bien que séculiers), et je conclus en m’étonnant un peu de la précision effrayante des renseignements que M. Bédier tire de trois vers, pris à trois passages différents du poème, qui disent le plus banalement du monde que li saige clerc font le Dieu mestier dans un mostier et qu’un évêque y chaule la messe hautement.

Le poète « sait et s’adresse à un public qui sait que Raoul est enterré au mostier [S.-Géri] » (p. 382). — Mais nous l’ignorons, et peut-être le public du jongleur n’en savait-il pas plus long que nous (1). Béroul prétend que cil qui Vont vcüe connaissent une relique d’Iseut à S.-Sanson, dont nous ne savons rien; l’auteur de la deuxième partie de Raoul de Cambrai (version de Paris) fait recueillir Bernier dans un petit prieuré Que Ber nier -Pierre apellent ou pais et qui semble n’avoir existé que dans l’imagination du poète; une charte célèbre de Laon dit, paraît-il, des merveilles de Roland et Turpin : Ki tant ne set , ne Vad prod entendut. M. Bédier m’en voudra-t-il d’avoir peu entendu à sa démonstration et de lui dire que j’admettrai l’existence des tombeaux des deux Raoul, lorsqu’il m’aura prouvé que la chanson s’adresse au public hantant le Mont- Saint-Géri,ou que j’accepterai la localisation de la légende à s. Géri, quand il m’aura démontré l’existence des tombeaux, mais que je me refuserai obstinément à me laisser convaincre par une pétition de principe (2).

6. Le document connu sous le nom de charte de Vévêque Liébert.

M. Bédier a produit encore un dernier et principal argument en faveur de la localisation de la légende à S.-Géri-

(1) M. Bédier le concède lui-même p. 385, n. 1.

(2) Je m’aperçois, après coup, que M. Ph. Aug. Becker croit également à l’existence du tombeau de Raoul, voy. son excellent Grundriss d. afrz. Literatur I, p. 81.

de-Cambrai (p. 383). C’est un document signalé par M. Longnon, en son introduction à l’édition de Raoul de Cambrai (p. XXII) et qualifié par lui (et ensuite par M. Bédier) de charte de l’évêque Liébert (f ivant 1070). Voici ce docu ment publié par Duvivier d’après un manuscrit perdu (1) :

Notum sid omnibus fidelibus ecclesiae Liebertum, gratia Dei Cameracensem episcopum, ea quae ad usus fratrum in ecclesia beati Gaugerici quidem seruientium, partim a reliquis fidelibus, post liberalem elemosinae benignitatem a Lothario, item a Lothario et Carolo regibus factam, et a Joanne papa auctoritate apostolica confirmatam, tradita sunt, huius cartae testimonio ne a memoria excidant commendasse et episcopalis priuilegio dignitatis ne ab aliquo diripiantur légitimé laborasse. Tradidit itaque ad usus fratrum praedictorum comitissa Adelaidis pro sua filiique sui comitis Radulphi anima uillam quae dicitur Conteham et quae ad eam pertinet arabilem terram ; cornes Ybertus Torci ; Heribertus dimidiam culturam Mainsendis... (suivent de nombreux noms des donateurs avec indication de la donation)...

Habebant etiam praedicti fratres in Iuorio mansum unum, qui X. denarios soluit, cum terra arabili ; in Uilla Puerorum unum curtillum : in Buisniis et Morchiis terram arabilem unius carruce ; in Aldoncurte et mansum unum cum terra et arabili terra ; in Fontanas et Raillencourt et Geimont dimidia carruce arabilem terram, in Maneriis XV. curtillos et terram arabilem quod emerunt a quodam milite libras decem ; in Brachiol III. curtillos et terram arabilem. Dédit etiam Christianus ecclesiae sancti Gaugerici, cuius erat aduocatus, adhuc uiuente et annuente uxore sua quae proprio nomine Tressendis, Beatrix uero est appellata, ancillam unam... quod sub hiis testibus factum est: Wibaldo, Amulrico, Leuiulfo, Joanne de Rumilli, Roberto, Herberto et Petro de Jiekieres. Praeterea episcopi Cameracenses haec altaria ( suit une énumération)... libéra tradidere. Ipse uero dominus Liebertus episcopus altare in Meobris superaddidit... (suivent des détails) isimiliter et altare in Auesnis... (suivent des détails et indication d'autres donations du meme). Tempore eiusdem episcopi tradidit se ecclesiae s. Gaugerici Walterus cum uxore sua Engbelsend'i et filia eorum Engbelsendi. Tradidit etiam idem episcopus eisdem predictis fratibus districtum claustri eorumdem fratrum, ab antecessoribus suis olim ablatum, etiam et cambam unam et de mathera decimam partem, et in omnibus molend'inis quae sunt Salis uel Talis decimam partem in duabus s. Gaugerici festiuitatibus. Thelonei tertiam partem antecessores sui dederunt et ipse duas et secundum horum priorem. Tempore eiusdem episcopi homo quidam nomine Robertus ecclesiae s. Gaugerici se

(1) Recherches sur le Hainaut ancien , p. 425 sqq.

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