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tradidit cum uxore sua Heldeuuida et filio suo Balduino et filiabus suis Beloca uidelicet et Iohera ; fecit autem similiter alius homo qui Rothardus uocabatur ; idem quoque fecerunt duae mulier es quarum haec sunt nomina : Aldiardis, Fulcuera.
Si par un acte au sens diplomatique on entend un écrit destiné à porter témoignage des faits de caractère juridique, ce document en est un très certainement. Mais cet acte au sens diplomatique n’est pas un acte probatoire au sens juridique. Ce n’est pas une charte dispositive, caria au sens technique du mot, puisqu’il ne contient aucune disposition; il se borne à notifier l’existence d’un privilège de l’évêque Liébert et à énumérer les possessions de l’abbaye. On remarquera du reste qu’il ne contient ni signes de validation ni leur annonce; il n’a pas d’eschatocole. Il n’émane pas de Liébert, puisqu’il est conçu en la forme indirecte, à la troisième personne, et non en la forme directe, à la première personne, suivant l’usage constant des actes épiscopaux. La prétendue charte de Liébert n’est même pas un simple acte probatoire ( schlichte Beweisurkunde ), une notitia au sens diplomatique du mot, puisque tout en mentionnant des actes juridiques elle mentionne aussi le simple fait de possession de certains biens par S.-Géri, possession qui constitue bien un fait, mais non un acte juridique : Habebant etiam praedicti fratres , etc.
Qu’est-ce donc que ce document ? Je crois que c’est une manière d’inventaire muni très maladroitement d’une formule de notification à son début. Car sur la foi de cette formule nous devrions admettre que tout ce qui est contenu dans l’acte avait fait l’objet d’une confirmation solennelle de Liébert, et ce serait une grosse erreur. Il est impossible qu’une autorité quelconque confirme le simple fait de possession. Il est hautement improbable que Liébert ait énuméré, en sa charte, les témoins d’un acte de donation : cjuod sub hiis testibus factum est Wibaldo , Amulrico , Leuiulfo, Joanne de Rumilli , Roberto , Herberto et Petro de Jiekieres, comme s’il voulait vidimer la caria donationis au lieu de la confirmer dans un privilège global. La bizarrerie de ce passage est d’autant plus grande que la mention de la donation dont on communique l’eschatocole est
précédée de très nombreuses mentions se bornant à l’indication du donateur et de l’objet de la donation. Il est difficile d’admettre que cette mention ait figuré dans l’acte de Liébert, dont l’existence est notifée au début du document, comme il est difficile de ne pas suspecter tout ce qui se lit dans le document à partir des mots Habebant etiam praedicti fratres.
La prétendue charte de Liébert n’a, du reste, pas été rédigée du vivant de cet évêque, car ce n’est qu’après sa mort qu’on pouvait écrire, en parlant de lui : Tempore eiusdem episcopi tradidit se ecclesiae S.-Gaugerici Wallerus , et continuer de même, après avoir rapporté une disposition de Liébert : Tempore eiusdem episcopi homo quidam nomine Robertus. Mais si la mort de Liébert (avant 1070) fournit facilement un terminus a quo pour la date du document, il est impossible d’en déterminer le terminus ad quem , car l’âge de l’unique ms. perdu, d’après lequel ce document a été publié, est inconnu et il n’y a pas d’autre point de repère.
Notre document énumère des biens de l’église de S.-Géri au temps de l’évêque Liébert. Des chartes authentiques ont certainement été utilisées pour sa confection. La bulle de Jean VIII que le document prétend être visée dans l’acte de Liébert, existe (1). La mention de la donation de l’avoué Chrétien a aussi bien l’air d’être tiré d’une charte authentique. Quant au reste, je n’ai pas les moyens de contrôle, les sources diplomatiques de S.-Géri étant encore, pour la plupart, inédites. La question est, d’ailleurs, de minime importance. Pour les besoins de cette étude il suffit de constater que le document est rédigé très librement. L’évêque Liébert devait certainement viser, dans sa confirmation, les chartes de ses prédécesseurs postérieurs à la bulle de Jean VIII. Le document les mentionne aussi, mais non dans la partie qui pourrait contenir le résumé de l’acte de Liébert; il s’en occupe dans sa partie postiche. Après la donation de l’avoué Chrétien, nous lisons : Praeterea episcospi Cameracenses haec altaria... libéra tra-
(1) Jatte n° 3188 = Duvivier, op. cit p. 318.
didere. Ipse uero episcopus Liebertus altare in Meobris superaddidit.
Cette constatation doit nous mettre en garde contre les mentions qu’on pourrait être tenté de prime abord de croire empruntées au privilège de Liébert. L’état des biens décrit dans notre pièce est dressé au moyen de plusieurs documents dont les mentions sont entremêlées. Il est difficile de dire, dans ces conditions, ce qui y est pris à la charte de Liébert, et ce qui est emprunté à d’aulres sources. Une chose est toutefois certaine: la mention de la donation du cornes Ybertus n’a pu être tirée, sous cette forme, du privilège de Liébert. Il sera établi plus loin qu’au XIe siècle, Ibert dit de Ilibemont n’a été qualifié comte que dans les documents waulsodoriens, avec lesquels un acte de Liébert pour s. Géri de Cambrai n’a rien à faire. Et quand on aura remarqué que le document mentionne une donation de la comitissa Adelaidis pro sua filiique sui comilis Radulphi anima , alors que les documents cambraisiens ne connaissent que des donations de la comtesse Alais faites pour le repos de l’âme d’un Raoul dépourvu de titre (1), on ne pourra se défendre de l’idée que ces intitulations sont dues à l’influence de la chanson de geste. M. Bédier a eu bien raison de prendre ses précautions contre ce qu’il croyait, sur la foi de M. Longnon, être une charte de l’évêque Liébert, mais il a eu tort de s’appuyer sur ce document pour faire de s. Géri un des points de formation de la légende. M. Longnon a eu raison d’admettre l’influence de la chanson sur la mention du cornes Ybertus , mais il a eu tort de croire que c’était Liébert qui avait subi cette influence. En fait, il n’y a rien à tirer de ce document de date inconnue, mais postérieur à la mort de Liébert, sinon que les clercs de S. -Géri ont cru à l’historicité de la chan-
(1) Je n’ai pas besoin de dire que ce n’est pas la même chose. Le fils de la comtesse pouvait être mort en bas âge, avoir embrassé la carrière ecclésiastique, etc. — Sur les documents cambraisiens cités dans le texte, voy. la note suivante.
son de Raoul de Cambrai , tout aussi bien que les nonnes d’Origni-Sainte-Bènoîte (1).
7. Elbertus = Albert. Le fondateur de S .-Michel-en-T iérache .
Avant de continuer notre enquête sur la formation de la légende de Raoul de Cambrai , il est indispensable d’élucider une petite question d’onomastique au sujet de laquelle une discussion s’est élevée entre M. Bédier et M. Longnon (2). Quelle est la valeur de la graphie Elbertus que nous rencontrerons dans quelques chartes permettant de contrôler les affirmations d’une chronique très suspecte au point de vue historique, mais extrêmement précieuse pour la critique de la chanson de geste, YHistoria Uualciodorensis monasterii ?
Pour M. Longnon, Elbertus ne saurait désigner qu’Ibert, et il cite en effet un personnage, déjà signalé du reste par Foerstemann, dont le nom est écrit alternativement Elbertus et Eilbertus , cette dernière graphie indiquant qu’il s’agit d’un Ibert. Il est certain que l’influence de Z, contenue primitivement dans le premier élément du nom d’Ibert, a produit une hésitation dans le traitement de la voyelle initiale. Ces fluctuations sont bien connues, et elles rendent assez malaisée l’étymologie de bien des noms propres dont la première syllabe se termine ou se terminait par
(1) Bédier, op. cit. II, 388 sqq. Adde Ph. Durrieu, Bibl. Ec. Chartes 53, p. 123 (sur ms. Berlin, Cab. Estampes H. S. 47). — Je me permets de glisser rapidement sur une mention d’un nécrologe de S. Géri, dont M. Bédier ne fait, du reste, pas état. Elle est conçue ainsi: VIII. haï. octobris Obiit Aelaidis comitissa. (Rom. 38, 227.) Alais est un nom trop commun au M. A. pour qu’on puisse en tirer une conclusion quelconque en faveur de la localisation de la légende à S. Géri. Quant à la mention de Aelaidis comitissa, mater Rodulfi de deux autres obituaires, il suffit de remarquer qu’ils concernent l’église cathédrale sous le vocable de Notre-Dame et non S. Géri (Bédier, p. 383e; Longnon, Rom. 38, 226 sq.), La combinaison Alais- Raoul est au surplus banale, étant donné la grande diffusion des deux noms.
(3) Bédier, p. 426 ; Longnon, Rom. 37, p. 493 sq.
une liquide (1). Mais, comme l’a observé fort exactement M. Bédier, l’influence de la liquide s’exerce aussi sur un a initial. Je me borne à citer ici quelques exemples du traitement Al-: El-:
Alligni , Alliniacum Elimacus (Longnon, Pouilles de la prov. de Sens , table).
Auray , Alraium Elrayum (Longnon, Pouilles de la prov. de Tours).
La Hallotiere la Helotiere (Longnon, Pouilles de la prov. de Rouen).
Haudreville Heudreville (Longnon, ibid.).
Alienor , etc. Eleonor , Elienora , Helenoria (Molinier et Longnon, Obiiuaires de la prov. de Sens).
Almericus seu Elmericus (Molinier et Longnon, ibid.).
Allagnon Ellenionem (Chassaing et Jacotin, Dict. topo gr. Haute-Loire).
Aloisa seu Heloisa (Schultz-Gorra, Toblerabhandlungen 1895, p. 185).
Alsace , Alsacence , etc. ( Dip . Karol. I) pagus Elisatius (Flodoard, Ann.).
Le fait que la liquide est suivie de l’explosive labiale sonore ne fait pas obstacle à ce traitement. Le nom d’Adalbéron est rendu dans un prétendu diplôme de Lothaire par Helberus , et l’éditeur, M. L. Halphen, remarque à ce sujet : « Helberus représente la forme vulgaire et parlée du nom Adalbero (2) ». M. Longnon semble être du même avis. Du moins a-t-il maintenu la forme Helberus à l’article Adalbero de la table de M. Halphen, qu’il avait soumise à un examen très minutieux. Adalberlus est, pour le traitement de la voyelle initiale, dans les mêmes conditions phonétiques qu Adalbero, et on ne saisit pas bien pourquoi M. Longnon déclare inadmissible le traitement : Adalbertus : Elbertus. Se refuserait-il aussi à reconnaître dans S.
(1) C’est aller pourtant un peu trop loin, que de voir, comme le fait M. Longnon, Rom. 29, p. 497 sq., un dérivé de Hildebertus dans Eduardus.
(2) Halphen et Lot, Recueil des actes de Lothaire et de Louis V,
Elberici d’une charte du Trésor de llethel le signurn d’un vulgaire Aubri (1) ?
Je pourrais lui citer alors un Albert indiscutable dont le nom est écrit ailleurs Elberlus , et, par un hasard assez plaisant, c’est au siège même de la seigneurie de Ribemont que je trouve ce personnage. Une charte du cartulaire de S.-i\icolas-des-Prés sous Ribemont, que l’éditeur, M. Henri Stein, date des environs de 1190, mentionne un Alberlu. s de Ribodimonte , qui, dans une charte du même recueil datant du commencement du XIIIe siècle, est appelé ER ber lus de Ribodimonte (2). Bien mieux, nous possédons la copie d’une charte pour S. Michel en Tiérache où Albert de Vermandois — c’est précisément le personnage qui nous intéresse, — est appelé Elbertus.
Humane consuetudinis est ut res quas sancte dei ecclesie fidelis quisque tribuit uel pro necessitate uendit, litteris ad memoriam poster orum commendet.Nouerit igitur uniuersa ecclesia , quod ego Uueltrudis dederim ecclesie sancti Michaelis archangeli uillam nomine Boegnis, sitam in comitatu Laudunensi super ftuuium nomine Aubenton, pro salute anime Radulfi mariti mei et pro salute anime rnee et nostrorum infantium ; ita uidelioet ux ex una medietate acceperim in precio solidos CXX., aliam uero medietatem, sicut supradictum est, pro salute animarum nostrarum gratis supradicte ecclesie tradiderim ; que habet mansum indominicatum cum omni integritate, scilicet cum terris cultis et incultis, cum pratis, aquis aquarumue decursibus, et alia mansa ibidem adiaoentia, ecclesiam unam in honore sancti Bricii, molendinum unum in supradicto flumine, siluam ubi possunt quingenti porci saginari. Hec omnia legaliter et su b scripto tradidi ut presens donatio stabilis et inuiolata permaneat. Si quis, quod fieri non credimus, hanc cartam infringere tenptauerit, siue ex parentela mea uel mariti mei siue alius quippiam, in primis iram domini omnipotentis et sancti Michaelis incurat et fiisco regali auri libras C. persoluet, et quod repetit nequaquam obtineat. Huius rei testis sum ego Uueltrudis, que hanc cartam fieri iussi, comesque Elbertus, assensu cuius et permissu hanc uenditionem et elemosinam feci,
(1) Saige et Lacaille, Trésor des Chartes du comté de Retliel I, n° 9.
(2) H. Stein, Cartulaire de... Saint-Nicolas-des-Prés sous Ribemont, S.-Quentin 1884, n° LXXX, p. 134, et n° XXVIII, p. 64. C’est cette alternance qui fait mettre à M. Stein un autre Elbertus de Ribodimonte de 1104 (n° XXI, p. 56) à l’article Albert, de la table onomastique.
quique liane cartam sigillo proprio firmauit. Signnm etc. Actum in claustra Sancti Quintini die VII. kalend. Augusti .Anno incarnationis domini nongentesimo LVIII (1).
Si l’on fait abstraction du mot sigillum de la formule finale du texte, cette charte est excellente. Le plus sceptique des diplomatistes n’y trouverait rien à redire. La mention du sceau est évidemment fort sujette à caution, et c’est avec raison que M. Sackur y voit une interpolation (2). Mais de là à conclure que l’acte est supposé, il y a un abîme. On n’y est arrivé qu’en identifiant le cornes Elbertus avec Ibert, dit de Ribemont, au sujet duquel il ne saurait, en effet, y avoir de doute qu’il ne pouvait pas être qualifié comte dans un acte du Xe siècle (3). Mais si l’on considère qu’un faussaire assez habile pour imiter à la perfection le style des chartes carolingiennes n’aurait pas la naïveté de mentionner le sceau dans un acte privé qu’il se proposerait de dater du Xe siècle, et qu’au contraire il est banal de rencontrer des interpolations dans les formules protocolaires des chartes conservées par des copies de cartulaires, on conclura que le copiste du cartulaire de S. -Michel a remplacé la mention originale du signum par celle de sigillum , et que le cornes Elbertus n’est autre que le comte Albert de Vermandois, fils d’Herbert le Grand.
Ce qui me confirme dans cette interprétation, c’est la remarque, faite déjà par M. Bédier, à savoir que notre acte est délivré in claustro S. Quintini , et que le comte Albert était précisément l’abbé laïque de S.-Quentin. Il est vrai que M. Longnon objecte (Rom. 38, p. 241) que « à S.- Ouentin, Ybert occupait évidemment le premier rang après le comte-abbé Aubert I. Il était le lieutenant du comte, et
(1) Cartulaire- de S. -Michel en Tiérache (XIIIe siècle), ms. lat. Bible. Nat. 18375, p. 26 sq.
(2) Deutsch. Zeitsch. f. Geschichtswissensch. II (1889), p. 358, note 6. C’est à tort que M. Longnon, Rom. 38, p. 234, attribue la paternité de cette observation à M. Rolland. Cet érudit renvoie expressément à l'article de M. Sackur.
(3) Là-dessus, tout le monde est d’accord: Sackur, op. cit., p. 358, Rolland (Ann. Soc. Arcli. Namur XIX (1891), p. 69, n. 2), Longnon, Rom. 38, p. 233 sq.
comme tel, il dut porter le titre de châtelain », mais je crains que celle opinion ne puisse s’appuyer sur aucun document. Les descendants d’Ibert portèrent le titre de châtelain de S. -Quentin, mais aucun acte ne montre Ibert pourvu de ce titre. Nous avons pourtant deux actes datés de S. -Quentin, où Ibert n’aurait pas manqué de prendre la qualité que lui prête M. Longnon, s’il l’avait possédée. Mais dans la charte datée in uico S. Quintini. IL nouembris quinto anno regni Lotharii gloriosissimi regis , il se borne à apposer son seing en ces termes : S. Eilberti uassali (1). Dans l’autre charte, constatant l’échange d’un mesnil dépendant du monastère S. -Quentin, la souscription porte : Signum Eilberti nobilis et prudentis uiri qui liane commutalionem fecit (2). Le fait qu’Ibert possède un lopin de terre dépendant du monastère S. -Quentin, lopin dont il s’empresse, du reste, de se débarrasser, ne saurait évidemment faire présumer une situation éminente d’Ibert à S. -Quentin (3).
Puisque cette charte nous a amenés à S.-Michel-en-Tié-
(1) Cartulaire d’ Homblières y ms. lat. Bibl. Nat. 13911, f° 26. La présence d’Ibert se justifie par le fait que la charte constate un échange entre Homblières et S. -Quentin. Ibert, qui avait réformé l’abbaye d’Homblières, ne cessa jamais de s’intéresser à cet établissement, voy. p. ex. la charte de 960, citée dans Raoul de Cambrai , Introd. p. XXVI, note 3.
(2j Rom. 38, p. 241, n. 1.
(3) M. Longnon constate encore, sans, semble-t-il, en tirer argument, la présence d’Ibert parmi les témoins de la charte de fondation de l’abbaye de S. -Quentin (Rom. 38, p. 239, n° 3). Le texte de la Gallia christiana X, instr. col. 360, qui porte S. Philberti , est considéré comme fautif par M. Longnon, qui lit S. Eilberti en renvoyant à la Coll. Moreau XIII, f0' 123 sq. Je remarque que Gallia uetus (éd .1661) IV, 770, source de Gallia christ ., porte S. Philberti , ce qui n’a pas, à la vérité, grande importance; que Martene Ampl. coll. I, 327 — et cela est plus grave — , qui prétend publier l’acte d’après l’original (ex autographo) , a S. Philiberti, et qu’enfin la Coll. Moreau, à l’endroit indiqué par M. Longnon, contient un acte pour Homblières , où, du reste, ne figure ni Eilbertusf ni Philibertus. Supposant une de ces erreurs de citation qui ne sont point rares d’ans les ouvrages de M. Longnon, j’ai cherché, mais vainement, la charte aux tomes 9, 10, 11, 12. 13, 14 et 15 de la Collection Moreau.
rache, je prends la liberté d’élucider de suite la question de la fondation de cet établissement (1). La charte de fondation de S. -Michel n’est pas parvenue jusqu’à nous. Mais un acte de 1123 émanant de l’évêque de Laon, Barthélémi, nous apprend le nom du fondateur; c’est Albert de Vermandois : sicut igitur a predecessoribus nostris a comiteque Elberto ipsius ecclesie a fundarnentis precipuo adiutore institutum est (2). Une charte de l’évêque de Laon Gautier, postérieure de trente ans à la précédente, dit de même : idcirco notum esse uolumus tam presentium quam futurorum noticie , quia cum beati Michaelis ecclesia et uilla ab episcopis laudunensibus per comitem Elbertum monasterii et uille fondatorem hoc priuilegium obtinuisset (3). Il est vrai que la Uita s. Cadroë , rédigée vers 1000 à Waulsort, attribue la fondation de S.-Michel-en-Tiérache à une dame Hersent, qu’il n’est pas difficile d’identifier avec la femme du noble seigneur Ibert (4). Mais j’observe que l’auteur de la Uita est, de son propre aveu2 mal renseigné sur les événements qu’il raconte (5). Tout ce qu’il sait, il le tient de ses confrères, les moines de Waulsort. Et ceux-ci devaient être naturellement tentés d’exagérer le rôle d’Hersent, fondatrice de leur monastère. Le témoignage de la Uita ne saurait être appuyé par une charte de
(1) Pour ce qui suit, j’ai mis largement à profit les précieux papiers de iGiry dont parle Bédier, p. 399, n. 1, et dont j’ai eu communication à l’Ecole des Hautes-Etudes.
(2) Cartulaire de S . Michel en Tiérache , ms. lat. Bibl. Nat., 18375, p. 30 sq. Le passage cité se trouve à la p. 31. Le ms. porte fautivement : Actum anno incarnati uerbi. M°. XX0. III0. ; la correction admise dans le texte n’a pas besoin d’être justifiée.
(3) Cart. cit, p. 31 sq. (passage cité p. 32). On est très étonné de voir M. Longnon, Rom 37, p. 207, nier l’existence de cette charte. Elle existe bel et bien, et M. Longnon l’utilise lui-même ailleurs (Rom. 38, p. 235).
(4) Mabillon AA. SS. Ben. V, 489 >sqq., chapp. 19 et 20. Il est bon de remarquer, d’ores et déjà, que la Uita s. Cadroë ignore l’époux d’Hersent.
(5) Epître dédicatoire : iussisti enim, ut aliquiQ1 2 3 4 5 de actibus f elicis Kaddroë describerem, quasi aut disciplinarum quippiam consecutus sim aut ita uiro illi familiaris fuerim, cum neque ingenium suppetat neque gestorum eius aliquid sciam praeter audita.
l’évêque de Laon Raoul, transcrite dans le cartulaire de S.-Michel-en-Tiérache, et attribuant la fondation du monastère à Hersent : c’est un faux grossier (1). Nous devons donc nous en tenir à ce que nous apprennent les évêques Barthélemi et Gautier. Quant à l’identification du cornes Elbertus avec le noble seigneur Ibert, il n’y faut pas songer (2). Il est difficile d’admettre que deux évêques, à qui on ne pouvait montrer que des chartes d’un noble seigneur Ibert, l’eussent qualifié, de leur propre autorité, cornes. Nous avons bien supposé l’influence de la chanson sur un état anonyme de date inconnue, mais ici la situation est tout autre. On conçoit qu’un scribe rédigeant librement un document sans importance, relatif à S.-Géri de Cambrai, ait été tenté d’identifier les personnages mentionnés par ses sources ou peut-être même chi-
(1) Giry apud Bédier, p. 402, note 1. Voici les arguments d’ordre diplomatique que fait valoir Giry, et que M. Bédier s’abstient de communiquer: 1° « L’usage d’une double date dont une partie est au commencement de l’acte et l’autre, à la fin, est tout à fait insolite » ; 2° « Il semble un peu étonnant qu’il [Louis IV] ait ajouté son monogramme et son sceau à une charte d’un évêque a'e Laon. Ces additions confirmatoires ayant été fréquentes sous les Capétiens, il n’est pas impossible qu’il s’en rencontre déjà au Xe siècle, mais je n’en connais pas d’une authenticité certaine » ; 3° « La suscription de l’évêque Radulphus Laudunensis epïscopus m’est également suspecte. On disait encore, au Xe siècle, Laudunensis ou sanctae Laudunensis ecclesiae episcopus ou Laudunensis ciuitatis ou sedis ouLaudunensium » ; 4° cc On ne voit pas bien non plus comment et de qui un archidiacre de Laon pouvait tenir en bénéfice l’oratoire de s. Michel » ; 5° « Enfin, la stipulation que l’acte a été fait par le conseil des fidèles : hoc scriptum consilio fïdelium nostrorum fieri iussimus, fréquente dans les diplômes royaux des premiers Capétiens, semble extraordinaire dans une charte d’évêque ». Les arguments sub 1° et 2° ne sont peut-être pas décisifs, comme j’espère l’établir ailleurs. L’arg. 3° est peu convaincant à l’égard d’une copie du XIII* siècle. Je me réserve d’examiner, dans l’étude à laquelle je viens de faire allusion, le bien-fondé de l’argument 4°. Mais la dernière considération de Giry, et son observation communiquée par M. Bédier sont péremptoires. — L’acte, je crois que cela n’a pas été signalé, est publié par Mabillon .4.4.$$. Ben. V, p. 909.
(2) Cette identification est proposée par M. Longnon, voy. Rom. 38, p. 217. Voy. aussi la suite, le raisonnement de l’auteur concernant Bucilli devant s’appliquer aussi à S.-Michel-en-Tiérache.
mériques avec ceux d’une chanson de geste, dont l’action se place à S.-Géri; mais deux évêques qui font rédiger des actes de caractère juridique, n’ont aucune raison de s’écarter de la teneur des documents qui leur sont soumis. Et s’il est vrai que la chanson de Raoul de Cambrai fascina les esprits, il serait téméraire, pour ne pas dire plus, d’admettre qu’elle eût halluciné deux prélats réglant des affaires banales d’une maison avec laquelle la chanson n’a aucune relation (1). Nous concluons donc, avec M. Bédier, que c’est Albert de Vermandois qui fonda S.-Michel-en- Tiérache.