‹ Notes sur Raoul de CambraiChapitre 7 sur 19 · Nobilis uir Eilbertus. Cornes Eilbertus · texte numérisé non relu

Nobilis uir Eilbertus. Cornes Eilbertus

Abbaye de Waulsort.

S.-Michel-en-Tiérache et Bucilli ne nous intéressent que parce que la fondation de ces établissements est liée à l’histoire légendaire d’Ibert dit de Ribemont. Le peu que nous savons d’assuré sur ce personnage, ce sont les renseignements tirés des chartes qui nous le fournissent. Nous n’avons pas de preuve qu’Ibert ait jamais possédé Ribemont; c’est la chanson de Raoul de Cambrai qui en fait le seigneur, plus exactement le comte. Mais il est certain que ce personnage n’a jamais été revêtu de la dignité comtale; les chartes contemporaines ne connaissent qu’un noble ou très estimable seigneur ( nobilis , satis idoneus uir) Ibert (1). C’est cet Ibert qui fonda,, de concert avec sa femme, l’abbaye de Waulsort (2), dont l’histoire est si importante pour la critique de la légende de Raoul de Cambrai. Il s’intéressa aussi à l’abbaye d’Homblières où il coopéra à la réforme de 948 (3). Il ne semble cependant pas que le souvenir de sa piété ait persisté longtemps après sa mort, survenue probablement vers 969 (4). A Waulsort. du

correctement M0.C°.XX°, et non M0.CC°.XX°, comme le prétend à tort M. Longnon, p. 253, n. 5. L’acte est transcrit au deuxième feuillet du cartulaire comme l’indique très exactement Bédier, p. 403, n. 3, et non au premier, comme le soutient M. Longnon, Rom. 37, p. 207, à l’encontre de M. Bédier. Le premier feuillet est occupé par une table. Le ms. porte un double foliotage, l’un en chiffres romains, commençant au fol. 2, l’autre en chiffres arabes, commençant au fol. 1. Ayant écrit : fol. 2 et non fol. II, M. Bédier n’a commis aucune erreur. — Je note encore que dans une autre charte de l’évêque Barthélemi, transcrite dans le même recueil, on lit : Et quia alodium de Curiex a pie memorie Elberto uiromandensi comité pr édicté ecclesie fundatore, etc. [fol. IX (10) r° col. 1, circa fin.].

(1) Voy. en dernier lieu Rom. 38, p. 233 sq.

(2) Diplôme d’Otton I pour Waulsort du 19 septembre 946. DD. Ott. I, n° 81.

(3) Bédier, p. 400. Cf. supra , chap. 7, p. 132, n. 1.

(4) Sackur, Deutsch. Zeitschr. f. Geschichtswiss. (1889) II, p. 345. En sens contraire, Longnon, Rom. 38, p. 239. La question est insoluble. Le principal argument de M. Longnon, la prétendue présence d’Ibert parmi les témoins de la charte de fondation pour Mont- Saint- Quentin, a été discuté plus haut (p. 132, note 3).

moins, on oublia vite Ibert pour reporter toute la grati tude sur sa femme Hersent. Et il se peut fort bien que la véritable fondatrice du monastère ait été Hersent, à qui son mari n’eût prêté que l’assistance habituelle de son autorité maritale. L’acte, déjà cité (p. 136, n. 2), d’Otton I semble même fournir un léger appui à cette hypothèse : il vise, à la vérité, en première ligne, le mari : ut cuidam nobili uiro Eilberto nomine assensum preberemus de rebus sui iuris monctsterium edificare , mais il continue : ubi iam dictus uir et uxor sua Heresuindis « in religione feruentissitna » (1). Quoi qu’il en! soit, il est certain que vers la fin du Xe siècle les moines de Waulsort oublièrent déjà Ibert. Il est très caractéristique que la Uita S. Cadroë, rédigée à cette époque au monastère, ne mentionne même pas Ibert, alors qu’elle exalte Hersent, en lui attribuant, outre la fondation de Waulsort, celle de S.-Michel-en-Tiérache et de Bucilli, fondés, comme nous l’avons vu, par Albert de Vermandois (2). La Uita s. Eloquii , composée à Waulsort au Xe siècle ou au début du XIe siècle (3), ignore si bien Ibert, que quand elle démarque, pour l’appliquer à la fondatrice de Waulsort, un passage de YHistoire de V église de Reims de Flodoard, elle laisse subsister sans changement le nom de l’époux de la Hersent mentionnée par Flodoard, en écrivant naïvement : Hadericus religiosus ac uenerandus cornes una cum Heresinde , sua clarissima coniuge , etc. (4).

Mais si le souvenir d’Hersent fit oublier aux moines de Waulsort jusqu’au nom d’Ibert, celui-ci prit, après une éclipse de cent ans environ, une revanche éclatante. Dès que les difficultés avec Hastières font compulser aux clercs de Waulsort leurs anciennes chartes, dès la seconde moi-

(1) L’acte est rédigé à l’abbaye, et non à la chancellerie royale. Il convient toutefois d’observer que les moines pouvaient croire que le mari se passerait très bien d’encens, alors qu’il serait de bonne politique de flatter la vanité féminine de la dame Hersent.

(2) Uita s. Cadroe ( Mabillon , AA. SS. Ben. V, 489 sqq.), capp. 19, 21, 23.

(3) Sackur, op. cit., p. 342, n. 3 Edition: Analectes p. servir à Vhist. ecclés. de Belg. V. 344 sqq.

(4) Ed. cit., p. 350; Hist. eccl. Rem. IV, c. 9 (Pertz XIII, p. 574). Sur ce plagiat yoy. AA. SS., April III, p. 811, note k.

tié du XIe siècle, ils découvrent Ibert (1). Le sommeil séculaire d’Ibert lui a été profitable: il se réveille paré de la dignité comtale dont il n’a jamais été revêtu de son vivant (2). D’où lui vient ce titre ? Je crois qu’on peut répondre à cette question sans courir grand risque de se tromper (3).

Les chartes ont appris aux moines de Waulsort le nom de l’époux d’Hersent; en lisant la Uita s. Eloquii , ils durrent nécessairement prendre Hadericus pour un uitium scriptoris. Mais ils n’avaient pas de raisons de suspecter son titre de cornes , car la critique historique n’est pas le fait des clercs de la seconde moitié du XIe siècle. Une

(1) C’est à cette date que les relations entre les deux maisons s’enveniment. Sackur, Deustche Zeistchr. /. Geschichtswissenschaft , II (1899), p. 347 sqq. Je ne saurais trop engager les lecteurs à se reporter à cet excellent article. La connaissance de l’histoire de ces contestations est indispensable pour l’étude de la légende.

(2) 1) Uita s. Deoderici (datant de 1050-1060), cap. 6 (Pertz IV, p. 467). Ce passage, traitant de l’union entre Waulsort et Hastières, repose évidemment sur des renseignements venus de Waulsort. — 2) Charte de Godechau, abbé de Waulsort, ao. 1080. (Bormans, Cartulaire de Dînant , I, n° 2, p. 8 sqq.). — 3) Charte d’Arnoul de Florennes pour Waulsort, ao. 1087, sur laquelle nous reviendrons dans un instant. — 4) Prétendu acte du comte Ibert concernant la translation des reliques de s. Eloque, faux grossier forgé à Waulsort, dont nous aurons encore à nous occuper (Martene, Ampl. coll.

I, 287. Longnon, Rom . 38, p. 235, note 7, prend une autre édition de cet acte, donné dans les Analectes p. serv. à Vhist . eccl. Belg.

II, p. 266, pour un acte distinct, ce qui est assez surprenant). — 5) Prétendue bulle de Benoît VII du 28 octobre 976, fabriquée à Waulsort, au moyen de la bulle Jaffé 2 3788 (Sackur, op. cit., p. 357 sqq.). — 6) et 7) Sur la Uita s. F orannani, fabriquée à Waulsort et sur VHistoria Uualciodorensis monasterii, voy. plus loin. — Ces documents sont les seuls où Ibert porte le titre de comte; ils nous ramènent tous à W7aulsort, et aucun n’est antérieur à l’époque des difficultés avec Hastières. La liste de Longnon, Rom. 38, p. 234, comporte onze numéros. Le n° 10 vient d’être éliminé ; les n08 5, 6, 8, l’ont été antérieurement (chap. 7 et 8) ; sur le n° 2, voy. notre chap. 6.

(3) Je n’ai rien trouvé à ce sujet dans les papiers de Giry. Mais il n’est pas douteux que si Giry avait pu terminer son mémoire, il n’eût trouvé la solution. Elle est si simple, que je m’étonne que ni M. Longnon, ni M. Rolland, ni M. Bédier, ne l’aient devinée.

autre circonstance les affermissait d’ailleurs clans leur croyance. Les seigneurs de Florennes, que nous verrons tout à l’heure en relations avec l’abbaye, croyaient, à tort ou à raison, que leur aïeule, l’authentique comtesse Aupais, femme de Godefroi, comte de Hainaut, avait épousé en secondes noces Ibert, devenu, pour sa part, veuf d’Hersent (1). On connaissait cette comtesse Aupais à Waulsort (et à Hastières) : on y possédait des chartes attestant ses bienfaits (2). N’était-il pas naturel de considérer celui qu’on croyait être le mari de la comitissa Alpaidis , Ibert, comme un comte ? Le cornes Eilberius né de ce double qui pro quo , l’imagination intéressée des moines de Waulsort se donna libre carrière (3). Une légende se forme bientôt autour de lui, se développe rapidement et aboutit finalement à la chanson de geste et au récit de YHistoria U ualciodorensis monast&rii.

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