Le tombeau dlbert. La légende de s. Forannan
La première étape de la légende d’Ibert est marquée par la découverte ou la remise en honneur de son tombeau. Ces moines de Waulsort, qui ignoraient, au début du XIe siècle jusqu’au nom de leur fondateur, s’avisent
(1) Sur Aupais, voy. Rolland, Annales de la Société archéologique de Namur XIX, p. 66 sqq.
(2) Rolland’, op. cit., p. 74.
(3) Il ne faut pas perdre de vue que pendant toute cette période l’abbaye de Waulsort se a'ébat au milieu des difficultés que lui crée Hastières. Cette dernière maison se glorifie d’être a sancto Materno episcopo primum consecrata et postea a sancto Sereno episcopo, qui in eadem requiescit ecclesia, dignissimis reliquiis domini nostri Jhesu Christi et matris eius insignita et aliis innumerabilibus reliquiis sanctorum ornata , quorum meritis et precibus libertas ecclesie contra mirabïles potestates et tribulationes conseruata est usque nunc et Deo meritis ipsorum adiuuante conseruabitur ; quas reliquias acquisiuit idem sanctus Serenus episcopus a sancto Johanne episcopo et uenerabilii presbitero Luciano, existens presens Iherosolimis tempore reuelationis sanctarum reliquiarum prothomartiris Stephani sociorumque eius. Ibi eciam acquisiuit ossa colli eiusdem sancti Stephani, que sunt in eadem ecclesia Hasteriensi. (Pertz, Script. XIV, p. 541, Appendix). L’abbaye de Waulsort n’a rien ou presque rien à opposer à ces magnificences. Cf. Sackur, op. cit., p. 350.
subitement qu’Ibert est enseveli dans leur moûtier. Ce tombeau était-il authentique ? Il se peut, mais il n’importe. Toujours est-il que la découverte fut profitable à l’abbaye. Le 15 juillet 1087, nous voyons un certain Isembard rédiger et écrire, au nom d’Arnoul III de Florennes, la charte que voici (1) :
In Dei nomine. Ego Arnulphus cum uxore mea Iuettha... Quapropter, ut animo concupieram, in ecclesia Uualciodorensi sancte Dei genitricis Marie, in qua cornes nobilissimus iacet, qui multa bona anteoessoribus meis et Florinas gratis donauit, et amicus et non uitricus eorum extitit, auctoritate et lioentia prefati episcopi istud facere decreui, scilicet ut ex tota uilla Morelli Mansi de unaquaque domo dimidium denarium uel dimidia cere afférant per manus singulis quotquot annis, et ego ipse, ob amorem et reuerentiam iam dicti comitis XII. denarios, quadium uixero, per memetipsum offeram singulis annis, quos uolo ut ardeant super tumulum uenerabili» uiri...
Je ne pense pas qu’on rencontre, au XIe siècle, beaucoup de personnages, dont le tombeau, un siècle après l’érection, ait été honoré d’une telle manière. Il faut croire que dès cette époque, Ibert est devenu l’objet d’une légende; dès 1087, les moines de Waulsort durent savoir en dire des merveilles. Que racontaient-ils, quelle forme revêtit la légende à ses débuts ? Nous ne savons. Nous pouvons toutefois supposer que pendant le demi-siècle suivant, sur lequel nous ne possédons pas de documents, le souvenir et la légende du comte Ibert furent soigneusement entretenus à Waulsort. Car la Uita s. Forannani , fabriquée à Waulsort aux environs de 1140, nous montre ce personnage dans la plénitude de sa gloire: il y joue un rôle des plus importants aux côtés du saint (2).
(1) Analectes p. serv. à Vhist. eccl. Belg. XVI, p. 16 (n° VIII). La charte porte: Uenbardus dictator atque scriptor. Comme une charte contemporaine, déjà citée, de l’abbé Godechau porte la mention : Isenbardus dictator atque scriptor (Bormans, Cartul. de Binant I, n° 2, p. 8, note 1), je n’ai pas hésité à faire la correction admise d'ans le texte. Cet Isembard appartient évidemment à l’abbaye.
(2) Uita s. Forannani AA. SS. April III, p. 808 sqq. ; sur l’écrit lui-même, voy. Sackur, op. cit ., p. 349 sqq., que je suis d’assez près (j’admets pourtant rutilisation de la Uita s. Cadroë , ce que l’auteur ne fait pas) ; sur la date, Sackur, p. 351, note 5.
Ce s. Forannan était un des premiers, le premier peut-être, abbé de Waulsort (1). Il eut une destinée assez semblable à celle d’Ibert. N’ayant laissé aucun souvenir à l’abbaye. — la Uita s. Cadroë l’ignore — , il fut oublié pendant longtemps. L’abbaye possédait pourtant son tombeau. Lorsque la prospérité de cette maison eut à souffrir de la concurrence et de l’inimitié d’Hastières, on s’avisa de tirer parti de ce monument. On ne savait à la vérité rien de cet abbé Forannan, mais on se souvint fort opportunément de quelques miracles opérés sur le tombeau. Les supérieurs conventuels se réunirent et décidèrent de tirer de l’obscurité ce thaumaturge, qui ne pouvait être qu’un saint (2), un grand saint, puisqu’Hastières était là avec ses reliques du Seigneur, de Notre-Dame et de s. Etienne. On trouva sans peine, confor mément à l’usage suivi en pareille occurence, un moine très âgé qui antiquarum rerum monimenta in suo pruclenti pectusculo prudenter locauerat. Il ne fît aucune difficulté de se départir de sa longue réserve et d’ouvrir à ses confrères son sein prudent ( Uita , prologue). Le hasard ayant coutume de bien faire les choses à Waulsort, il se trouva même un compatriote de Forannan qui se rappelait les hauts faits accomplis par le thaumaturge en sa patrie, en Ecosse (cap. 22). Ce compatriote ne faisant pas partie du monastère et le vieux moine étant sans doute trop âgé pour tenir la plume, on chargea un autre moine, Robert, du soin d’écrire la vie du saint.
L’œuvre de Robert contient quelques coq-à-l’âne historiques — Unsinn , dit M. Sackur — , mais ce radotage nous est précieux, car il nous montre que la légende de s. Forannan s’appuie sur celle d’Ibert. C’est le comte Ibert qui est le bon génie, le protecteur et le guide de s. Forannan. Quand le saint quitte, averti par une vision, son chimérique évêché de Domnachmor pour se mettre en quête de la Speciosa Uallis (Waulsort) et quand il arrive, après une traversée périlleuse, sur le continent et se trouve
(1) Sackur, op. cit ., p. 343.
(2) Uita s. Forannani prologue.
presque au terme de son voyage, il rencontre le comte Ibert. Celui-ci, après s’être enquis de l’objet du voyage du saint, lui indique Waulsort et l’y accueille magnifiquement ( capp . 4 et 5).
Cette rencontre et cet accueil ne doivent pas nous étonner. La Uita s. Cadroë (c. 19 et 20), nous avait raconté une rencontre et un accueil semblables faits aux Irlandais à S.-Michel-en-Tiérache. Elle en reportait l’honneur à Hersent, et il est dans la destinée du comte Ibert de déposséder, dans la légende, sa femme. Les moines de Waulsort ont dû éprouver d’autant moins de scrupules à adapter à Waulsort une anecdote concernant originairement S.- Michel-en-Tiérache, que c’est un des leurs qui l’avait inventée vers la fin du Xe siècle, à l’époque de la rédaction de la Uita s. Cadroë (voy. plus haut, chap. 7). La dame Hersent avait envoyé Maccalan, au dire de la Uita s. Cadro'ë (cap. 20), à Gorze : le comte Ibert ne pouvait se dispenser d’envoyer Forannan dans ce monastère. Comme toutefois il fait les choses avec plus d’apparat que son épouse, il se rend d’abord avec son protégé, au mépris de la chronologie (1), à Rome, chez le pape Benoît VII — le même dont une bulle pour S.-Panthaléon fournit aux moines de Waulsort le modèle pour un faux destiné à réduire à l’obéissance les moines d’Hastières (2) — et c’est ce pontife qui, après avoir conféré à l’évêque Forannan la dignité abbatiale, l’envoie à Gorze s’instruire des devoirs de. la vie monacale (cap. 6).
L’auteur de la Uita s. Eloquii , qui ne connaissait pas Ibert mais lisait assidûment Flodoard, avait donné pour mari à Hersent, un comte Hadri. Ibert ne pouvait pas manquer de rentrer dans ses droits. La Uita s. Forannani met les choses au point : c’est Ibert qui opère la translation de s. Eloque (cap. 6), et une belle charte, comme on n’en voit qu’à Waulsort, contient le procès-verbal de cette cérémonie (3). Hersent n’y figure plus, bien entendu; à
(1) Sackur, op. cit ., p. 354.
(2) Sackur, op. cit:., p. 357 sqq.
(3) Indiquée déjà plus haut, dans une note du chap. 9. Elle est réimprimée dans Pertz, Scriptor. XIV, p. 516, en note.
côté cle l’évêque-abbé Forannan et du comte Ibert, il n’y a pas de place pour elle. Mais la charte nous révèle les noms de deux frères d’Ibert qui souscrivent l’acte : Uuiterus frater eius et Boso cornes (1). Nous les retrouverons dans YHistora Uualciodorensis monasterii avec d’autres frères d’Ibert.