‹ Notger de Liège et la civilisation au 10e siècleChapitre 16 sur 44 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

(lignes des métropolitains. Pour ne pas sortir de la Lotharingie, nous nommerons saint Ansfrid à Utrecht, Thierry à Metz, AViefrid à Verdun, saint Gérard à Toul. Le reste de l'Alleuiagne n'est pas moins riche en prélats do haute sainteté et de première valeur coinme chefs d'T^tat; il sullit de citer saint l'iric à Augsbourg, saint AVolCgang à Ratisbonne, Reginald à Eichstaett, Piligriui à Passau, saint Bernward et saint Godehard à Hildesheim, saint Meinwerk à Padcrborn. Tel est le sénat épiscopal au milieu duquel Notger, évoque de Liège, tient dignement sa place.

C'est l'œuvre collective de ces hommes qui fait la beauté du règne des rois, leurs maîtres. Ceux-ci ont eu le mérite très grand de les deviner, de les mettre en valeur, de les sertir comme des joyaux, en quelque sorte. L'épiscopat allemand a levé, si je puis ainsi parler, dans l'atmosphère de paix et de quiétude que la forte épée des princes saxons a fait régner sur l'Allemagne. Le souille printanier qui passe sur le jeune royaume ottonien ravive la sève du vieux tronc taillé et greffé par saint Boniface et par Charlemagne ; une poussée de progrès se fait sentir dans tous les domaines; la vie intellectuelle, morale et matérielle reprend au sortir de la crise qui a secoué la civilisation du IX'' siècle expirant.

Les évoques allemands sont donc dignes de la confiance de la royauté qui les appelle au partage de leur autorité temporelle. Les principautés ecclésiastiques naissent autour de leurs crosses, et ils sentent peser sur leurs épaules un double fardeau. On se tromperait beaucoup si l'on se persuadait que tous ont vu avec le même plaisir cet accroissement de leur responsabilité. Plus d'un en éprouva de la répugnance, et il en fut, comme Ulric d'Augsbourg, qui demandèrent à être soulagés. Il ne manquait pas d'esprits, au X'^ siècle, qui blâmaient le cumul des attributions religieuses et politiques, et un écrivain quelque peu olîiciel a cru devoir répondre à leurs objections (1). Plus tard, il est vrai, on s'habitua à la

(1) Causanhii' forlc aliqiii diviiia' ilisix'nsatioiiis igiiari, qiiai'C cpiscopus rom popiili et pei-ii'ula bclli Iractavcrit, cum animanim tantunimodo curain susceperil. Quibus res ipsa facile, si quid samini sapiunt, safisl'acit, etc., Ruolgeriis, c. 23, p. 203. Cf. aussi Widukiiid 1, 31, p. 'i30, ([iii invoque l'exemple de Samuel.

4 CHAPITRE PREMIIiR.

nouveauté ; les évoques s'aecomodèrcnt de leur rôle de princes, et, plus d'une fois, le prince prima Tévéque au grand détriment de l'Église et de la religion.

Il n'en fat pas ainsi dans ce siècle d'or de la monarchie allemande. Les caractères du prince et du prélat se fondaient harmonieusement dans le môme homme. Beaucoup d'évêques de ce temps ont été des saints; plusieurs ont l'auréole, beaucoup d'autres la méritent. Nous les connaissons surtout comme princes, parce que leur activité extérieure est celle qui a le plus frappé leurs contemporains. Mais quand on veut, guidé par les indications trop parcimonieuses des biographes, pénétrer dans l'intimité de ces hommes de gouvernement, on rencontre à la base de toute leur existence la conception chrétienne du but de la vie et des devoirs qu'elle impose à l'homme ici-bas.

Il est frappant de voir combien, la tâche civilisatrice se présentant la même partout, la carrière, l'activité de ces hommes sont identiques dans leurs grandes lignes. Tous agrandissent et protègent la propriété ecclésiastique, bâtissent et restaurent des églises, pourvoient aux besoins des pauvres par d'abondantes fondations charitables, ontau }>lus haut degré l'amour des études, multiplient les écoles et vont jusqu'à enseigner eux-mêmes, protègent les arts et parfois les cultivent. Tous font la guerre aux abus, soumettent les factieux, fortifient leurs A'illes, abattent les chàteaux-forts des pillards ou en bâtissent d'autres pour les tenir en respect, ont la passion de la justice et sont zélés pour le service du roi. Leur souvenir s'imprime profondément dans la mémoire populaire; on leur fait des légendes })our ainsi dire dès leur vivant. Et, d'autre part, les écrivains s'emparent de leur vie, et la biographie épiscopale s'élève à la hauteur d'un genre littéraire. Notger est une des figures à la fois les plus intéressantes et les moins connues de celte famille ecclésiastique. Il fut pour la dynastie des Ottons un agent fidèle aux jours de la prospérité, un conseiller sûr dans les moments de crise, un défenseur courageux aux heures mauvaises. Par lui, la monarchie allemande trouva pour un siècle, dans la principauté de Liège, son plus solide boulevard en Lotharingie.

IXTRODUCTION. O

?.Liis le rôle joue par Notg'ci* dans rcmi[)ir3 ne nuu:3 révèle qu'un aspect de sa pliysionomie. Il nous intéressera davantage encore si nous l'envisageons comme fondateur de l'élat liégeois. Ici, il ne travaille pas en sous-ordre et, en quelque sorte, pour le compte d'autrui. Il est souverain ; c'est son initiative que nous rencontrons partout, ce sont ses idées originales et civilisatrices qui trouvent leur expression dans cette Aille qu'il crée, dans cet état dont la trame s'ourdit sous ses mains. La scène, sans doute, n'est pas si vaste que celle de l'Empire, mais l'intérêt n'est pas diminué par les proportions du cadre : il semble même que, pouvant plus facilement embrasser du regard le tableau, on le comprenne mieux et on l'admire davantage.

La difficulté, pour un livre qui veut faire revivre cette physionomie, c'est de fondre en une seule figure historique les traits du feudataire impérial et ceux du chef d'Etat, Je m'y suis employé comme j'ai pu. Si, dans mon exposé, le chef d'État apparaît plus souvent que le feudataire, c'est d'abord la nature de mes matériaux qui l'a voulu ainsi; Notger, comme chef d'Etat, a attiré l'attention de l'histoire; Notger, connne feudataire, n'a laissé sa trace que dans quelques diplômes. C'est ensuite la proportion môme des deux rôles qu'il a rempli. Dans l'Empire, il est au quatrième ou au cinquième rang; à Liège, il occupe le premier. Là, il apporte son concours à une tâche commune, dont le programme ne lui appartient pas; ici, il exécute, pendant un long règne, un plan qui est le sien, et qui nous donne la vraie mesure de sa valeur.

Notger cependant est inconnu, que dis-je ? il est méconnu. Si, au dernier siècle, quelques Liégeois ont fait, dans une certaine mesure, réparation à sa mémoire, c'a été seulement pour la laver d'une accusation infamante, et leur voix n'a pas eu d'écho à l'étranger. Les titres de gloire de Notger l'cstent plongés dans l'oubli, et les légendes calomnieuses continuent de circuler. Sous ce rapport, il y aura quelque plaisir pour le lecteur à voir reparaître graduellement, dans ces pages, la figure authentique d'un grand homme qui peut se dire le créancier de l'histoire.

L ETAT LIEGEOIS AVANT NOTGER.

De tous les royaumes issus du morcellement de Ihcritage de Charlemagne, la Lotharingie était celui qui contenait le plus d'éléments de vitalité, et ce fut au contraire, grâce à un concours de circonstances tragiques, le plus éphémère et le plus malheureux. Sa dynastie nationale s'éteignit avec son premier roi (869). A partir de cette date, elle est ballottée entre la France et l'Allemagne, qui, tantôt, essayent de se l'arracher lune à l'autre, tantôt, se la partagent, jusqu'à ce qu'enfin, en 879, elle reste à l'Allemagne seule. Grâce à la tendresse du roi Arnoul pour son lils Zwentibold, qu'il voulait mettre à la tête d'un royaume, la Lotharingie retrouva son autonomie nationale en 895. Mais cette seconde phase d'indépendance nationale fut encore plus courte que la première : Zwentibold périssait dès 900, en luttant contre les grands révoltés, et le pays était de nouveau rattaché à l'Allemagne en 911. Peu après, il se jetait encore une fois dans les bras de la France, lorsque l'extinction des Carolingiens d'Outre-Rhin fournit à l'aristocratie un prétexte pour changer de suzerain. Mais la France ne devait pas garder longtemps une possession qui avait été de sa part l'objet de tant de convoitises ; dès 924, le roi d'Allemagne, Henri I, devenait le maître de la Lotharingie, et, cette fois, le pays entrait définitivement dans rorI)ite du plus puissant des rovaumcs francs. Les Carolingiens de France ne s'v résignèrent pas facilement; jusqu'à la fin, comme on le voit par

l'état liégeois avant \otger.

les tentatives désespérées du roi Lolhairc, ils révèrent de regagner ce qu'ils appelaient alors l'héritage de leurs pères, ce que leurs successeurs devaient appeler les frontières du Rhin. Ce fut peine perdue : la Lotharingie demeura à TAllemagne.

Mais le sentiment national était resté vivacc dans le pays, et ses nouveaux maîtres surent le respecter. Alors qu'en 879, lors de sa première annexion à l'Allemagne, il n'avait été pour celle-ci qu'un accroissement de territoire, qu'une i)rovince de plus, il n'en fut pas ainsi après la mort de Zwentibold. La restauration de l'indépendance, si précaire qu'elle eût été sous ce roi, avait ravivé le patriotisme dans l'ancien royaume de Lothaire ; on ne voulait pas renoncer à ce titre, et les nouveaux souverains respectèrent les susceptibilités de nos ancêtres en leur laissant l'apparence de l'autonomie. Le royaume de Lotharingie garda donc, de 900 à 911, sa chancellerie propre et ses plaids nationaux distincts de ceux de l'Allemagne; et il en fut de même de 911 à 923, pendant les quelques années qu'il fut, pour la dernière fois, rattaché au royaume de France (1).

Cette situation ne se maintint pas, il est vrai, à partir d'Henri I ; toutefois, pendant tout le X'^ siècle et pendant une bonne partie du XP, la Lotharingie resta un royaume dans la pensée ou dans le langage de ses enfants et de ses voisins. Elle est le royaume de Lothaire pour la plupart des chroniqueurs contemporains, et l'usage est ici un indice trop significatif pour qu'on puisse n'en pas tenir compte : il atteste tout au moins qu'on a gardé la conscience de certains caractères nationaux propres, qui ne permettent pas de voir dans notre pays un simple prolongement de l'Allemagne (2).

(1) 11. Piuisot, Le roijauinc de Lorraine soun les Carolinyiciis, p. o58.

(2) Viiici ([iicliiues passages qui aUestent la survivance de l'usage de qualifier la Lotharingie de royaume :

9i(3. Olto « rex Lotharicnsium et Francigenum » DO. /p. IGl.

900. Otio rex Lothar'iensium Francorum atque Germanensiuiii IX). I, \k 289.

Piiiher III, 07 : Otto a Germanis Belgisque rex creatus est.

901. Reginonis Continuatio : Olto (II) eleclione omnium Lofiiariensium Aquis

rex ordinalus.

Il n'en faut pas douter : c'est sur ce sentiment national que s'appuya la famille de Régnier au Long Col, au cours de ses incessantes rébellions contre les souverains français et allemands. Quand on voit cette maison, dont l'ambition était si grosse de menaces pour la liberté et pour le patrimoine de tant d'autres, soulever à diverses reprises, contre les rois, un ensemble si imposant de forces, n'en faut-il pas conclure qu'elle disposait d'un mobile assez puissant pour contrebalancer toutes les jalousies et toutes les inquiétudes qu'elle devait inspirer ? Et ce mobile, quel pouvait-il être, sinon ce que nous avons le droit d'appeler le patriotisme lotharingien ?

C'est cet esprit national, souvent fourvoyé, il est vrai, ou mis au service d'ambitions personnelles, qui fut toujours le grand danger de l'autorité des rois d'Allemagne en Lotharingie. Il régnait spécialement dans la partie occidentale du pays, celle que le partage de 870 avait assignée à la France, et qui d'ailleurs, à plusieurs égards, se distinguait nettement de l'orientale. Somme toute, la Lotharingie orientale et la Lotharingie occidentale appartenaient à deux groupes ethniques différents : la première était germanique et la seconde romaine (1), et malgré les efforts de la politique pour ignoi*er ou pour pallier cette opposition nationale, elle s'affirmait en dehors de la vie officielle avec une force croissante (:2). Tant

VitaAdalberonis UMcttemisVô,]i. 6C3 : Doininus IIenriciis(lI)rcx — inlota Germania quœ citra Rhenum est et in Lotharii regno ([uod ris Rlienuiii est succcsserat.

Une muUilude d'écrivains de la seconde moitié du X" et du XI^ siècle nomment la Lotharingie rajmtm LoUiarii, rcrimnn Lotharievr.c, rcgnuni Lnthoricwn, etc. Je cite, parexcinplo, Ituotiienis c. loet24, p. îo'J et 2fJi; Flodoard, .l))7;«fcv9."J9; Gerbert. Lettres p]). 28, 'A'v, ;;i, Oi, l^i, 242; lle;ihiii)ih Continiiatio ann. 917, 924, 939, 9GG; Vita Ridiardi c. 7. Encore au XII« siècle. Renier, dans le Triimiphiis Sancti Lamberti de Castro Dnllonio, p. 499, dit que Bouillon est silué intcr conjinia duoruin rcjnorum, Francorum scilicct et Luthurintjonun.

(-1) Cette opposition de langage trouve bien son expression dans Widukind, II, 17, p. 443, oii Ton voit que, dans la bataille de Biricn contre le duc Giselbert révolté, le saîO'e (/Mi pt'uf est crié en français pardcsSr.xonspouriuetli'ecn fuite les soldats du duc.

(2) Voir dans le tome II de mon livre intitulé : La frontière Umjuistiqitc en Belgique et datis le nord de la. France, pp. 42-1 i-, les [)i'euvcs de findinéience iiolitiquc du temps pour les frontières linguistiques.

l'état liégeois avaxt xotger. 9

qu'on n'en était pas venu à bout, tant qu'on n'avait pas donne une autre direction au puissant courant, les rois d'Allemagne n'étaient clicz nous que des conquérants étrangers, dont l'autorité était toujours menacée i)ar « rindom]>table bai'baric » des provinces occidentales du royaume de Lotliairc (1).

Les rois firent ce qu'ils purent; ils imaginèrent de s'attaclier les grands du i)ays par des mariages (2), mais cela ne réussit point. Il fallut l'arrivée de saint Brunon pour sauver la situation. Otton le Grand fut bien inspiré le jour où il confia à son frère , avec la chancellerie du royaume d'Allemagne, le gouvernement de cette orageuse et turbulente Lotharingie. Les dix années (9oo-96o) pendant lesquelles, sans titre ofïiciel d'ailleurs (3"), l'archevêque de Cologne tint en mains les rênes du pays furent décisives pour l'avenir de celui-ci. Brunon sut concilier à la dynastie, par sa douceur, et dompter, par sa fermeté, un peuple habitué aux révolutions et ennemi de ses maîtres. Il mit fin au schisme funeste de la Lotharingie romane et de la Lotharingie germanique, en renversant l'axe du j)artage de cette vaste contrée, et en la divisant géograpliiqueinent en Haute et en Basse. Ce partage fut décisif; à partir de ce jour, mises chacune sous l'autorité de ducs diiférents, la Haute et la Basse Lotharingie n'eurent plus rien de commun entre elles. Le Lothier, qui correspond à la Basse, et la Lorraine, qui est le nom delà Haute, suivront désormais des destinées différentes.

Pour longtemps, l'opposition nationale entre les populations de race diverse que chacune contenait dans son sein cessa de se faire sentir. Mais ce n'était pas encore assez. Mémo réduite dans ces proportions, même désorientée par ces combinaisons nouvelles, l'autorité ducale pouvait

(I) Ei-at namqiic in occidcntalibus regni Lolharici fiiiibus velut iinlomila barbaries. Ruotirerus, c. 37, p. 209.

(9) Nolaminent par le mariage du «lue Giselbert avec Gcrberge, (ille d'Henri I.

(o)Il n"est jiliis nécessaire d'appi-endre àpersonne, je p.ensc, que le fiire (ïarcJudur qu'on a longtemps cru être celui de Brunon, repose sur la mésintelligence d'un passage de Ruotgcrus, c. 20, p. 2G1 : (Oito) fratrem suum Brunonem occidenti tulorem e! provisorem et, ntita dicam, arcbiducem, in tam periculoso fempore misit. Le ut Un ilicam et le fait que Piuotgerus ali'ectionne l'emploi de termes grecs sullisenl pour enlever toute valeur à ce litre d'archiduc, qui d'ailleurs n'existait pas au m oycn-àge

rester redoulabic, cl la suite le fit bien voir. ( Kic denibarras ne causèrent pas aux Ottons les remuants descendants de Régnier au Long Col ! Mais, s'il ne put entièrement les brider, Brunon sut leur donner des contrepoids. En face de ces grandes familles laïques qui étaient la terreur des rois, il plaça les puissances ecclésiastiques, dont la fidélité ne se démentit pas. Il y avait en Lotliier trois sièges épiscopaux : ceux de Cambrai, de Liège et d'Utrecht. Brunon voulut qu'ils fussent autant de citadelles impériales. Il devint l'àme de cet excellent épiscopat qui présida pendant la plus grande partie du X" et du XP siècles aux destinées du pays. Maître de la chancellerie du rovaume allemand, il v formait sous ses yeux les hommes de valeur qui devaient ensuite, sur les sièges épiscopaux, travailler avec lui à consolider la dynastie, le royaume, la religion. Formés et façonnés à son école longtemps après cj[u'il aura disparu, les évèques de l'époque ottonienne y apprendront l'amour des lettres, le dévouement à la famille royale, le sens des choses publiques (1). Et c'est ainsi que de la Lotharingie, qu'il avait trouvée si barbare, Brunon fit une province pacifique et civilisée (2).

Le diocèse de Liège se ressentit particulièrement de la sollicitude de ce grand homme. A deux reprises, il y pla(;a des hommes lettrés et austères qui sortaient de son entourage et dont le caractère lui inspirait toute confiance. Le premier ne parvint pas à se maintenir, et l'on peut dire que son échec fut le seul insuccès de la carrière politique du saint. Mais l'insuccès ne fut pas de longue portée, et ce sont encore des hommes selon le cœur de Brunon qui, après sa mort, continueront à Liège l'œuvre à laquelle il avait consacré sa vie.

(1) L'importancp de celle partie du rùle de ?ainl Brunon est bien mise en lumière par ces paroles de Ruolgerus c. 37, p. 2G9: Qutfsivil inlei'ea summa dilii;enlia ])ius paslor Bruno, verilatis asscrlor, evangelii propagalor, navos el iiidusliius vin>s, qui rem publicam sue quisquc loco lide el viribus luerenlur.

(2) Mulla sunt alia et prope inlinila, quie in brevi non in Lolhariorum lantummodu populo, {[uem ipse ex inlej,n'o susceperat gubernandum, quem eliain, sicut in pi'a'seuliai'uin (•{■rnilui', ex iiicuihj el fero |)a(aluin reddidil el inansuetum, sed eliaiu [lei' toluin regnuiu gloriosissiiui impcraloi'is sui in Dei rébus el salule locius populi strennuissime oi)eralus csl. l'iuutgcrus, c. 39, p. 270.

l'ktat liégeois avant notoer. 11

L'histoire de saint Brunon est, de la sorte, comme Tintroduction de celle de Notger : on ne comprendra bien celui-ci qu'en se rappelant le milieu d'où il est sorti et les influences qui ont formé sa personnalité. D'autre part, on ne se rendra bien compte du rôle joué par le premier prince-évèque de Liège que si l'on connaît le domaine dans lequel va s'exercer son activité. C'est pourquoi l'aperçu que nons venons de présenter de la carrière lotharingienne de saint Brunon sera suivi logiquement d'un coup d'œil sur l'histoire de l'état liégeois avant Notger.

L'État liégeois n'est pas seulement ecclésiastique par son caractère, il l'est aussi par son origine. Il doit sa naissance au diocèse dont il faisait partie, et dans lequel, petit à petit, s'est constitué son domaine temporel. Ce diocèse, qui avait pour tète la ville de Tongres, était identique, au point de vue territorial, avec la cité romaine du même nom, qui était ellemême l'une des subdivisions de la seconde Germanie. Qui connaît les frontières du diocèse peut tracer exactement celles de la civitas. Celle-ci était immense, ayant été formée de la réunion des territoires de plusieurs peuplades dont les unes, comme les Éburons, avaient été exterminées par les Romains, et dont les autres étaient trop petites pour constituer chacune une cité à elle seule. Le diocèse ou la cité de Tongres — c'est tout un au point de vue territorial — comprit donc, jusqu'en loo9, année de son morcellement, toute la Belgique orientale jusqu'à la Semois inférieure avec des parties considérables des provinces limitroplies, c'est-à-dire du Brabant septentrional, du Limbourg hollandais, de la Prusse rhénane et du Grand-Duché de Luxembourg. Il s'étendait du nord au sud, de Bois-le-Duc à Bouillon, et on aura tracé ses confins en y comprenant Bcrg-op-Zoom, Bois-le-Duc, Venlo, Ruremonde, Wassenberg, Aix-la-Chapelle, Eupen, Stavelot, Saint-Vith, Bastogne, Bouillon, Chimay, Thuin, Nivelles, Louvain, Arendonck, Eeckeren. On peut préciser quelques points. A l'est, la limite passait entre Stavelot et Malinedy, entre Aix-la-Chapelle et Borcette; à l'ouest, elle passait entre

Thuiii et Lobbcs, cuire Nivelles et Bornivaî, entre Louvain et lièrent, entre Arendonck et Turnhout. Au nord, le diocèse était liiuitc par le cours de la Meuse (1). Neuf diocèses se partagent aujourd'hui le vaste territoire sur lequel régnait la crosse de saint Servais et de ses successeurs (2).

De bonne heure, la libéralité des rois francs, des évoques eux-mêmes et des fidèles avait fait passer dans le patrimoine de l'église de Tongres des fractions considérables de ce beau domaine. Au X'^ siècle, l'église de Liège possédait encore dans ses archives des actes qui attestaient ces largesses, celles de saint Remacle notamment (3).

Il est fort probable que des évèques qui possédaient leur patrimoine dans le pays, comme saint Monulfe (4), saint Jean l'Agneau (o), saint Lambert (6), peut-être encore saint Perpète et saint Domitien (7), et d'autres saints personnages issus de riches familles hesbignonnes, comme saint Trond, saint Bavon, saint Chrodegang de Metz, n'ont pas oublié

(1) Daris, llist. du diuc. et de la princip. de Liùge jusqu'au Xlll'^ siècle, p. 29.

(2) Ce sont : Liège, Uurcîiionde, Bois-lc-Duc, Bréda, Malines, Touniai, Naniur, Luxembourg et Cologne.

(3) Velut traditio inagnanim possessionum ejus (se. Remacii) tam Tungrcnsi eeclesi83 quam nostro monasterio (se. Stabulensi) facta, vel ab ipso vcl a prolicrcdibus ejus vel efiani a regia sublimitatc testatur. Multa etenim seripîa ex eisdcni rébus i)er iiiulla annorum curricula a nobis possessis, in uti'aruuKiue eecclesiarum (se. Leodiensis el Stabulensis) adhuc reîinenfur arehivis. Keriger, c. 41, p. 181.

(4) Deonanlum dcinde visitaluiu (MonuU'us) castrum liercditaric suuni Pon-

tifex vero Monuifus Deonanto rediens, omnium priedioi'um suoruni bcatum Serva-

tiuDi scripsit heredem addidit l'amiliain et prœdia, quia in liiis terris erat

jocupletissimus. Gilles d'Orval I, o3, d"après une Vie de saint Monulfe par Jocundus, (XI" siècle), encore inédile.

(o) Nobilis siquidem erat et mullis magnarum possessionum reditibus abundabal, quod si cui forte videatur ambiguum, lestanlur etiam pra'dia ab eodem nostrae aeeclesiac collala, a majoribus nostris et nobis adbuc possessa, et de quibus dominicani ilecimalionem saneti Cosmae rctinet aecclesia pro ejusdem sancti viri sepultura. lici-iger, c. ÎÎO, p. 177.

(G) Glorio.stis vir Landcbcrtus pontifex oppido Trajeclensi oriundus fuit et alUis ex parentibus lociqdefibus secundum dignilatem seculi inter présides vencrandis et longa prosapia clii'islianis. Vitu sancti Lamherti, 2, p. o74 D.

(7) C'est eiicui-e, le fabuleux .Jocundus (jui nous fourni! (judijucs renseignemenls sur ces deux sainis; ils ne sont d'aillcars pas de nalure ;i inspii'cr une entière conliance.

l'état liégeois avant NOTGEU. '13

dans leurs libéralités le diocèse de Tongres. Nous en dirons autant des rois mérovingiens. Ils s'intéressaient à ce pays, qui était pour eux la terre des aïeux; ils y avaient, dans la iiiboveuse Ardenne, des villas rovales où ils aimaient à résider, comme Longlier (1) et Bcssling (2), qu'ils visitaient souvent à la saison des grandes chasses, et nous connaissons le séjour que deux d'entre eux ont fait dans la ville de Maestriclit (3), qui était pour lors la résidence des évoques. C'est un prince de cette dynastie, SigeJjert II, qui a donné à saint Remacle, évOque de Tongres, les vastes solitudes où il bâtit les abbayes de Stavelot et de jNîalmedy (4). Qui ne voit qu'une donation de cette importance en laisse dcA'iner bien d'autres qui nous sont restées inconnues? Le crédit dont on sait que saint Lambert jouissait auprès du roi Childéric II et de ses successeurs n'a pas laissé de profiter à son église (5). Ce ne sont pas ici de simples conjectures : au XIP siècle, on possédait encore à Liège le diplôme par lequel le roi Glovis III (OOl-GOo), à la demande du saint, avait confirmé à l'église de Tongres ses possessions avec la jouissance de l'iinmvniité (G). Or, un domaine territorial considérable, soustrait

(1) Clotaire II à Longlier, lÀber Ilistoriœ, c. 41.

("2) Cliildcbcrt II à Bessling (Belsonanco) en îiSo avec sa mère Brunehaut. Grégoire de Tours, Ilist. Francorum, VIII, 21.

{'?>) Cliildebei'l II en o9G. Capitichir. llcij. Franconcii, I. p. 13. Cliiidêric II en GG7. ŒGÏI. Diphmata, p. 29).

(^ij MGll. Diploinata t. I, p. 22.

(o) Apud regeni vero summum tenebat locum. Vita sancti Lamherti , u, p. -oVÔ A.

(G) Quantœ autem existimationis et aucloritatis beatus Lambei'tus apud regem fuerit, manifeste patet cum cum idem pacifieus rex non solum episeopum sed et palrem et apostolicum virum appcilet in eo privilégie quod promulgavit, ipso sancto liresuie petente, pro immunilate et possessionibus ccclesie sancte Marie perpétue virginis, in cujus nomine et lionore eo tempore Trajeeti vigebat post Tungris quedam dignitas pontificalis catbedre. Quod privilegium usque bodie apud nos conservari non dubium est. Nicolas, Gesta sancti Lmnbcrti dans Cbapeaville, I. p. 380. Les termes dans lesquels Nicolas analyse le document ne iiermettcnt pas de douter qu'il en ait lu le texte. Yillentagne, dans son Essai historique sur la vie de .\iii<ier, p. 2, dit que « Tliéodcbert, roi (d"Austrasie), publia, en considération de notre évêque Euchère II, un édit par lequel il ordonna, sous des peines rigoureuses, de restituer des dîmes, des prairies, des cbàteaux ou des maisons qui avaient été usurpées sur l'église de Tongres depuis la dévastation des iluns. (Mémoires pour servir

par rimmunitc àriiitcrventiondes officiers royaux, qu'était-ce autre chose qu'une principauté ecclésiastique en germe ?

Les Carolingiens ne se montrèrent pas moins généreux envers l'église de Tongres que les Mérovingiens. Plus encore que ceux-ci, ils étaient attachés à la Belgique orientale, qui était le berceau de leur famille et le centre de leurs propriétés territoriales. Leurs libéralités étaient consignées dans un grand nombre de diplômes conservés, à coté de ceux des descendants de Glovis, dans les archives de l'église cathédrale. Au dixième siècle, elle pouvait exhiber encore ceux de Pépin le Bref, de Charlemagne, de Louis le Débonnaire, de Lothaire P'" et de Charles le Gros, et il s'en faut que cette énumération fut complète (l). Les actes de Pépin et de Charlemagne étaient perdus dès le XIIP siècle, à l'époque où l'on compila le cartulaire de l'église de Liège, puisqu'ils n'y ont pas été transcrits ; toutefois, il est à remarquer que l'on connaissait encore, en '1250, un diplôme

à ridsstoirc de Liège. Maeslriclil, 178S). Je ne sais où est puisé ce renseignement, d'ailleiirs très suspect. L'Euchère qui figure dans le catalogue épiscopal de Liège, s'il a jamais été évêque, a occupé ce siège avant le règne de Théodebert (334-348). Cf. Fisen, Sancta Ln/ia, I, p. 73, qui exprime le regret d'avoir vainement clierclié ce diplôme; FouUon, llist. Leod. I, pp. 132 et 197; Léo, Zivulf Di'iclier Nicder- Itieudisclier Gescliidile, I, p. 1G9.

C'est pour avoir ignoré ou négligé ces faits que WoJdwill, Die Anfiinijc dcr IdiidxtaïKli.scheii yerfas.tinKj iiii Bixthuni IJ'itlicli, p. 72. lii'e de l'absence du nom de Liège dans les diplômes les plus anciens la preuve que cette ville n'aurail pas appartenu à l'église. Quant aux raisonnements de M. Demarteau (Bulletin de la Socicié d'art et d'histoire du diocèse de Liège, t. VII, p. 31) iiiii snjijiose (pie l'église Sainte- Marie dont il s'agit dans le diplôme de Clovis 111 est, non celle de Tongres ou de Jlaestrichl, ([ui étaient l'une de droit, et l'autre de fait, les catliédi'ales du diocèse, mais la petite église du même vocable cpii aui-ait existé dès lors à Liège, ils ne me paraissent pas fondés. A la date où fut émis le dij)lôme de Cliildéi-ic II, Liège n'était qu'un des nombreux villages possédés par les évêques de Tongres dans leui- diocèse; il n'est pas même prouvé qu'il y existait dès lors une église.

(i) Ces diplômes furent mis sous les yeux de l'empereui' Ollun II, en 980, par Notger, comme l'empereur l'atteste à la date du 0 janvier de cette année : « Venerabilis episcopus Leodicensiuni Noikerus precepla qucdam noslris obtulit obtutibus quae ab anteccssoribus nostris Pi|iino Karolo Ludovico Lothario et item Karolo rcgibus Francorum collala eraiit ecclesie Sancte Marie et Sancti Laniberli, et insuper a paire nosti'o Ollone imperatore confirmata. » Bormans et Sclioolmeeslers, (Uirtulaire de l'église Saint-Lambert à Liège t. I j). 20.

L*ÉTAT LIÉGEOIS AVANT NOTGER. lo

(le Cliarlomagne pour révoque A^illVid (i). Les actes de Louis le Débonnaire ont disparu également (2). De Charles le Gros enfin, le cartulaire de Saint-Lambert n'a conservé qu'un acte de 88'i par lequel il donne à l'église de Tongres la terre de Maidières au pays de Cliarpeigne, avec les serfs qui lui appartiennent à Tongres et à Liège (3).

Mais, si les documents visés par Otlon II ont entièrement disparu (sans doute parce qu'ils étaient écrits sur papyrus), les archives de Saint-Lambert ont conservé un certain nombre d'actes émanés de rois carolingiens dont il n'est point parlé dans les diplômes des Ottons.

Cette nouvelle série s'ouvre par la riche donation de l'empereur Arnoul, qui, en 888, confirma à l'église de Liège la possession de la grande abbaye de Lobbes, avec le château de ïliuin et 153 villages, et elle se continue au cours des années suivantes par d'autres libéralités importantes (4). En 894, Charles le Simple restitue à lévcque Francon la terre d'Arches (Charleville) dans le Porcien (o). En 898, le roi Zwentibold lui fit don de Theux (G). Vers ce môme temps, Gisèle, fille du roi Lothaire II, lui donna l'abbaye de Fosse(7). En 908, Louis l'Enfant lui conlirma la possession du droit

(I) Sub islo Agllfrido ecclosia Loodionsis miilla actiiiisivit, siriit tesîaiitur privilégia a voge Karolo sibi colluta. Gilles d"Oi-val, II, ?>'2. Cf. Sickel. .irlu Kunilhwniin, II, 373.

(2j 11 y a à la vérilé, trois actes émanés de cet empereur qui iigurent dans le Carlulaire de Saint-Lambert, mais le premier est apocrypbe, le second confirme un échange de terres en Hesbaye entre Walcaud et un seigneur, le troisième donne la lerre de Pont-de-Loup et de Marcbiennes à un nommé Ekkard, dont les héritiers l'ont l'ait [lassoi', à une date inconnue, mais avant llo5, à l'église de Liège. Aucun ne mentionne une donation impériale faite à celle-ci. Il faut donc croire que cette église possédait d'autres diplômes de Louis le Débonnaire qu'elle soumit à Otton II, à moins que ce souverain ne fasse simplement allusion à Tapocryplie, chose peu vraisemblable.

(3) IJormans et Schoolmeesters, t. I, p. (J.

(A) Miraeus et Foppons, Opéra diplomatica, t. II, p. GuO.

(o) Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 7.

((3) Les mêmes, p. 8. Probablement, dit M. Vanderkindere, La Furmation territoriale de la BeUjique, t. II, 18o, à la suite des confiscations faites sur Régnier II.

()7 L'acte est perdu, mais nous en avons la confirmation par Louis l'Enfant en 907, Bormans et Schoolmeesters, p. 10.

de monnaie et de lonlieu à Macstriclit. (1) En 008 -91o, Charles le Simple lui accorda l'abbaye d'Haslières et lui coniîrma la possession de celle de Malines (2). En 9io, le même roi lui concéda le Joresiiini de Tîieux, con^piétant ainsi la donation de Zwenlibold (3). Enfin, en 932, Otton I" ajouta à toutes ces richesses la donation de l'abbaye d'Aldeneyck(4).

Le domaine territorial de l'église de Liège formait un vaste ensemble de terres non pas contiguës, à la manière d'un État moderne, mais disséminées et isolées, comme le sont d'ordinaire celles qui constituent les patrimoines privés. Et cela n'a rien d'étonnant, puisqu'en somme il s'était constitué comme ces derniers, par des donations, par des achats et par des échanges. Ce qui faisait l'unité de ce domaine épiscopal, c'était, outre la personnalité du propriétaire, la situation juridique spéciale qui lui était assurée. Cette situation était désignée par le nom d'immunité. L'immunité était un privilège très précieux, dont un grand nombre de terres ecclésiastiques et quelques laïques jouissaient dès l'époque mérovingienne. Il consistait, comme on sait, en ce qu'aucun oflicier public, ni le comte ni aucun de ses agents, ne pouvait entrer dans le domaine immunitaire sous quelque prétexte que ce fût, soit pour juger des procès, soit pour lever des amendes, soit pour prendre des fidéjusseurs, soit pour exercer le droit de gîte, soit pour percevoir des impôts. C'est l'immuniste lui-même, ou l'agent choisi par lui, qui procédait à tous ces actes de la vie publique. Nous avons des formules du YIF siècle qui nous montrent que tous les droits enlevés j)ar les actes d'immunité aux agents royaux sont conférés aux propriétaires exemptés. Et il n'est pas douteux que les évoques de Liège n'aient été de très bonne heure au nombre de ces derniers. Non seulement cela résulte de l'existence du diplôme de Clovis III, mais les actes impériaux qui, sous Notger, viennent confirmer les droits de nos

(1) Donnans et Schoolmccslei-s, p. 12.

(2) Les mûmes p. IG.

(3) Les mêmes, p. 1 i.

(4-) Les mêmes, p. M.

L ETAT LIEGEOIS AVANT NOTGER. 17

évèqucs, le font avec des expressions empruntées aux plus anciens documents qui conlcraient l'innnunitc. Il est manileste qu'ils se bornent à copier des documents do l'époque mérovingienne (1).

L'évoque de Liège était donc, depuis quelques siècles au moins, un grand seigneur inimuniste. Entre lui et le souverain, il n'y avait personne. Il était lui-même, dans ses terres, l'olHcier royal, et il exerçait sur toute la population qui dépendait de lui les pouvoirs de ce dernier, soit directement, soit par l'intermédiaire d'un agent de son choix (2). La juridiction que son immunité interdisait à tout autre ollicier royal^ c'est lui qui l'exerçait. Son pouvoir judiciaire faisait partie de sa qualité d'immuniste (3).

Cette situation était belle; toutefois, elle était bien loin d'être exempte d'ennuis et même de dangers. Ln un temps d'anarchie et de violence, les richesses de l'église tentaient beaucoup de gens, et connue il n'y avait personne pour la défendre, elle était à la merci de tous les déprédateurs. La vie même des évêques n'était pas toujours protégée. Coup sur coup, deux évêques de ïongres, saint Tliéodard et saint Lambert, périrent pour avoir voulu défendre contre les pil-

(1) Ces actes sont le diplôme d'Odon II en 980, celui d'OUon III en 98o el celui d'Henri 11 en lOÛG. On les trouve fréquemment édités, notamment par Bormans et Sclioolineesters, t. I pp. 19-27. On y ])eut joindre le diplôme de 987 accordant à Téglise de Liège l'abbaye de Gembloux {ibid. p. 23). Ces diplômes nous apprennent (juils ne font ({ue confirmer ceux de Pépin-le-Brel", de Charlemagne, de Louis-le- Débonnaire, de Lothaire (I ou II) el de Charles le Gros.

(2) C'est ce que dit déjà le plus ancien diplôme d'immunité accordé à l'église de Liège, celui d'Otton II en 980 : precipimus ut nuUus cornes, nullus judex, nisi cui episciipus commiserit, audeat potestatem exercere super ea loca iicque placitum habere etc. (Bormans et Scliooîmeesters, I p. 19.) Cette disposition est reprise dans le i)rivilège de 987 : crceptis eis qui ub rpiscopo suffccti fueriiit (o, c. I p. 21) et dans celui de 1000 : )iisi cui episcopiis commiserit. (o. c. p. 2G).

(3) Ce point étant prouvé, en ce qui concerne Liège, par la note qui précède, je me crois dispensé de rentrer, pour ma \yAvi, dans l'interminable discussion relative à la juridiction de l'immuniste. Cette juridiction a d'ailleurs été affirmée et prouvée par les meilleures autorités, notamment par "Wuitz, !>ar W. Sickel, par Fusiel de Coidanges, par Beaucliet, par Solim, ([ui a abandonné sa première opinion, el pai- Brunner, Dcutiche rœchta-jeschichtr 1. II, [). 298. Cf. cet auteur pour la bibliographie du sujet.

lÔ ciTÀPiTiiT: li.

lards rinlc'grilc du patrimoine ecclésiastique (1). Mais la mort de saint Lambert devait amener un changement considérable. L'extraordinaire aiïluence des lîdèles autour de son tombeau, donna en peu d'années à la modeste bourgade de Liège une importance sullisante pour lui valoir le premier rang dans le diocèse. Treize ans après la mort du saint, son successeur Hubert y transférait le siège de révôclié.

C'était là une détermination grave. Elle fut exécutée d'une manière solennelle et en quelque sorte avec le caractère d'une véritable exode. Quelles raisons saint Hubert avait-il d'abandonner les deux chefs-lieux du diocèse, non seulement la vénérable ville de Tongres, qui en était le siège olliciel, mais la belle Maestricht, où s'élevaient de si nobles sanctuaires, et où la tombe de saint Servais semblait avoir à jamais fixé la résidence de ses successeurs? S'il est permis de chercher ailleurs que dans une inspiration de la piété l'origine de la migration de saint Hubert, je ferai remarquer qu'à Liège, les évoques étaient chez eux, sur un sol qui leur appartenait, tandis qu'à Maestricht, dont ils ne possédèrent jamais que la moitié, ils avaient pour voisins gênants et souvent pour rivaux et pour ennemis les comtes francs. Cette considération ne doit pas être restée indifférente à saint Hubert. A Liège, il put désormais exercer en toute liberté l'autorité presque illimitée attribuée à l'évèque sur la vie sociale de ses diocésains. Il fut, dans une certaine mesure, le créateur de la ville de Liège, et l'on voit vaguement, sous lui, s'ébaucher la principauté future (2).

(1) Dans mon mémoire de 487G sur Saint Lambert et son premier biographe (Amialcs de l'Académie d'ArchéoIoijie de Delt/iriiic, Uh' série, I. III), j'ai encoi'C tlél'ciulu l'aullienticilé de la Iradilion liégeoise svir la mort de saint Lambert; depuis lors, mes études m'ont amené à la conclusion (juil faut s'en tenir à la version du premier biogi'aplie. Cf. Balau, Les Sutirces de l'Iii.stoirr du pays dr Liège {MCAUD, t. LXI. pp. 37 et 38).

(2) Ipse prinium in huniili Leodio, Deo opihilante, religionis posuil fundamentum, unam tanfum a?ccleciani ordinando, ean(li'm([ue pro leiiiiioris oportunitate fabricis ceterisque insignibus adornando. Jus civile oppidanis tribuil, vitam et mores ipsorum disci|)linae freno composuit (compescuit ?j, libram panis, libram vini modiumque, qii;e nobisoum persévérant usque hodie, sapienler constiluit. Anselme c. Kl, p. 198.

i/étaï liéokois avant NOÏGEU. 19

Les conditions crexistcncc du diocèse et du domaine ecclésiastique ne se niodilicrent pas d'une manière essentielle sous le règne de Charles-Martel. L'église de Liège, comme toutes les autres, dut donner en fief une quantité de ses biens, et gagna à ce prix un certain nondjre de vassaux. D'autre part, la dynastie carolingienne, (jui s'appuyait sur la grande propriété et sur l'I^giise, ne cessa de favoriser celle-ci, confirma ou multiplia ses imumnités, lui lit des concessions territoriales. L'église de Liège possédait des diplômes d'immunité qui lui avaient été concédés par tous les rois carolingiens depuis Pépin le Bref et son frère Garloman (1) jusqu'aux deux Lotliaire et à Charles le Gros (2). Elle prenait donc de plus en plus, et par ces concessions réitérées du pouvoir souverain, et par les inféodations auxquelles elle avait dû se prêter, le caractère dune institution féodale, reflétant ainsi dans son )node d'existence les conditions générales de la société dont elle faisait partie. Et ni les troubles qui éclatèrent après la mort de Louis le Débonnaire, ni les partages réitérés mais précaires de la Lotharingie, ni les terribles ravages des Normands ne changèrent rien à la situation territoriale des évcques. On voit au contraire progresser leur influence, et la royauté se dépouiller de plus en plus en leur faveur.

Dès le X'' siècle, nous ti'ouvons l'église de Liège en possession de privilèges nouveaux, qui accentuent sa marche lente et graduelle vers la souveraineté. Nous avons déjà vu qu'en 908, en vertu d'une donation de Louis l'Enfant, elle possédait à Maestricht le droit de tonlieu ou de marché et celui de monnaie (3). Nous savons aussi qu'à une date que nous ne pouvons préciser, elle avait reçu également le droit de tonlieu et de monnaie à Huy (4). Ce droit régalien n'était

(1) Sur les donations de Carloman, v. lo Vita saiicti Huberti c. 22 p. 803 E : cuni muneribiis suis ditavit, oum palliis alque vasa argentca, et de jure liaeredilalis suac cuni hiiiiiinibus, lum tei-ris ti-adiilit ei et per instruiiienla eai'laruni deiegavit ad basilicain ubi sanctus Dei exaltalur in gloria ([uiescens tuniuluni.

(2) Ils sont menlionnés notamment dans le diplôme ilOdon II poui- Liège en 980. Bormans et Sehoolmeesters, t. I, p. 19.

(3) Bormans et Selioolmeesters, I, p. 12.

(4) El quia quud reli(iuum erat régie ditionis, in moncla sciiieel et lelonco reli-

20 CIIAPIÏRK II.

pas de ceux qui faisaient paiHie, jusqu'alors, des concessions d'immunité : il appartenait essentiellement au pouvoir souverain, et Gliarlemagnc se l'était toujours réservé. C'est Louis le Débonnaire qui donna le premier l'exemple de l'abandonner (1), et peut-être est-ce à ce prince que l'église de Liège devait celui qu'elle exerçait à Huy. Il faut noter ici l'étroite connexité qu'il y avait entre les droits de marclié, de tonlieu et de monnaie. Abandonner à un évèque celai de marché, c'était lui céder les redevances payées au prince du ciicf des transactions commerciales, et c'est ce qu'on appelait droit de tonlieu. C'était lui céder aussi la police du marclié et le droit de punir les infractions, en d'autres termes le droit de ban. C'était, enfin, lui donner la haute main sur une institution dont ne pouvait se passer aucun marché, à savoir, l'établissement qui transformait en numéraire les métaux servant aux transactions commerciales, et qui remplissait en l'espèce l'ollice d'une vraie banque d'échange (2). Sous le nom de droit de marché, il faut donc comprendre en général ce triple droit de tonlieu, de ban et de monnaie, qui, sans être toujours exprimé complètement dans les concessions de marché, n'en est cependant pas séparable (3).

Qui ne voit qu'un pareil droit dépassait de beaucoup la portée de l'immunité? Par celle-ci, un grand propriétaire était déclaré seul intermédiaire entre la population de son domaine et le souverain. Par le droit de marché, au contraire, une partie essentielle des droits du souverain était détachée du pouvoir royal et livrée au concessionnaire. Aussi voyonsnous qu'en 908, pour enlever à l'ollicier royal de Maestricht,

(|uls([iie redditibiis, magnificentia rogiim et imperatoruin et predecessonini iiostroniiii ecclesie sancte Marie Lcodio vel llolo posile jam cesserai. Diitlome dOltoii III en 983 dans Bormans et Schoolmeesters, I, i». 21.

(•1) W'aitz, Deutsche Vcrfassinirjsgeschichte, 2«^ édition, (. IV. p. 9a.

(2) Waitz, 0. c. t. IV, p. 94.

(3) Waitz, o.c. t. VII, p. 187. Cf. K. Hegel, Euistcl.iniij des daiisrhcn Stadtcivcsem, p. 30 : Markt, Mùnze und Zoll gehoren zusammen. Denn der Markt bedarf derMunze fiir den ('.cldvcikelir und ini Zoll liegt dasllauptei'triigniss dcsMarkfes. Daherwerden in der Regel aile drei zusammen bewilligl, und wenn Zoll und Miinze allein verlichen werden, ist das Dasein des Marktcs vorau.sgesetzt. Dazu konnnt viertcns der Bann.

i/ktat ltkceois avant xoTr.r.n. 21

c'est-à-dire au coiuto Alhoin, une [)orliori aussi coiisidc'i-able de ses attributions, le roi crut devoir commencer par prendre son consentement (1).

Au moment donc où s'éteignait la dynastie carolingienne, les cvcques de Liège, comme un grand nombre de leurs collègues allemands, n'étaient plus de simples immunistcs, et, s'ils n'étaient pas encore de A'rais princes, ils tendaient sans relàclic à le devenir. Déjà ils étaient en voie de sup[)Ianter l'autorité comtale dans les principales villes de leur diocèse : Macstricht, Huy et probablement Tongres. Leurs droits domaniaux d'une part, leurs naissantes attributions politiques de l'autre, constituaient une double autorité sur laquelle se posait le prestige de leur dignité religieuse. Quand on les voit, déjà sous Hartgar (S41-8oo) et sous Francon (8o6-903) marcher contre les Normands à la tcte de leurs propres troupes, et remporter des victoires sur ces redoutables envahisseurs (2), ce ne sont plus seulement des pasteurs, ce sont des princes qu'on reconnaît en eux.

Aussi l'élection d'un évèque de Liège était-elle une affaire dont personne ne se désintéressait, et qui, le cas échéant, prenait les proportions d'un intérêt international. Ce fut le cas lorsque mourut l'évéque Etienne en 920. Il y eut deux candidats en présence, alliés l'un et l'autre aux plus puissantes familles de France et d'Allemagne. L'un, Hiîduin, était i)arent des comtes d'Arles et de Provence ; l'autre, Richaire, abl:)é de Prûm, avait pour frères les fameux comtes Gérard et Matfried, qui, en 900, avaient triomphé du roi Zwentibold. Toute la Lotharingie prit parti dans cette querelle, qui bientôt se transforma en une rivalité de nations, l'Allemagne appuyant Hilduin et la France Richaire. C'est ce dernier qui l'emporta, parce qu'il avait pour lui le souverain du pays, alors Charles le Simple, et qu'il fut reconnu par le pape. Mais la lutte si âpre et si longue qui s'était livrée pour la possession du siège épiscopal entre les deux

(5j Tcloncum ac monelam do Trajeclo noslra donatione cum conseiisu Alboini eo teinjioiv illius coniitis conce.'^sani. lîmiiiitiis et Sdioolmeesters, I. p. 13.

i'.i\ Anselnip, c. 19. p. 1!)9. Scdiiliiis, II, \iii, Ad Ilartijarium et Xl.v De Stnifje yor)ii(uin(in(in dans Poctœ Latini Acvi Cnrolini, III, pp. 17G et 208 (MGllJ.

factions prouve bien que dès lors l'évêché était un pouvoir qui ne laissait plus personne indiflërent (1).

L'avènement des rois d'Allemagne en Lotharingie accéléra le développement de ce pouvoir temporel qui, depuis plus d'un siècle, se formait peu à peu autour du siège épiscopal de Liège. Incessamment en lutte avec la maison de Régnier au Long Col et avec ses nombreux adliérents, la royauté trouvait dans les évèques ses meilleurs appuis, ses plus fidèles serviteurs. Aussi Liège devint-il, avec Caml^rai et Utrecht, la citadelle où le pouvoir impérial aAait ses arsenaux et ses refuges. Les évèques accompagnaient l'empereur dans ses expéditions ; nous rencontrons Rathier et Eracle à la suite d'Otton I" en Italie, et nous lisons dans un document de 980 que l'église de Liège envoie à l'armée impériale, cette année, un contingent de soixante hommes d'armes vêtus de la cuirasse ou hroigne (2). Les deux évèques dont il vient d'être question ont bien déjà l'air de princes : des émeutes éclatent contre eux ; le premier est renversé et chassé par les grands, et du second il est dit qu'il fut tellement doux qu'il ne punit pas les coupables (3). Et, dès les premières années de son règne, Notger peut affirmer son autorité souveraine à Liège : on nous dit qu'il punit avec la dernière sévérité les perturbateurs qui avaient troublé la vieillesse de son prédécesseur Eracle (4). Tous ces faits attestent que la principauté ecclésiastique de Liège n'est pas née tout d'un coup, qu'elle s'est formée à la longue, sous l'action du milieu

(1) Flodoanl, Annalrs '^10, 921; Richer, I, 2o; Folciiin, Grata ibtuit. Lohb. c. li), ]). ()3 ; ; Luifpraïul, Autapodu.sis III, 42, p. 312; lipistolœ .Jaiuiiiis papœ dans I?oui[ui'l, IX, p. 21o. Cf. l'exposé (le P». Pai'isot, Le roijainiic de Lorraine mnis les Carolingiens, \)[). 0oi-(j39.

(2) MGll. Coustitiitinnes impcnttdnnn, t. I, p. (133. Di\j;i on DGI, saint liiiinon de Cologne avait envoyé à son fi'ère Ollon P'', jjarlant imiir rilalic, un contingenl de Lotliaringiens pesaminent armés, lîiiotgeriis c. 41, p. 270.

CA) -Mulla idem cpiscriims a suis siepe perpessus, ciim reli'ihiierc pussel, nim paticntia superavit, nullam ]n-o injuila smi rcddcrc vnleiis vindi(lai!i. Anselme, c. 24, p. 202.

(4) Clobum enim obdaralionis corum qui ad versus dominnm suum I.eodiensem e|)iscopum dominum Everaelium se conflavei'anf judiciaria vii-|ule eontrivil et eos penali discipline usque ad dignain correctioneni subjccit. Mia ?iotijcri, c. 1.

l'état liégeois avant XOT^Ell. 23

ambiant, et que les diplùmcs dimmunilô qu'elle reçut des Ottons consacrent plutôt qu'ils ne créent leur autorité territoriale.

llendons-nous, si possible, un compte exact de cette situation, à la veille des faits qui vont donner un cachet oiricicl à l'existence de la principauté. Nous verrons que l'église de Liège est un grand propriétaire immuniste qui, comme tous ses semblables, a donné en lief une bonne partie de ses terres : celles-ci ont dès lors cessé de faire partie de son domaine direct pour aller enrichir la classe déjà nombreuse des vassaux de l'église. Le mouvement féodal qui déterminait ces aliénations de territoire était si intense que, dès le IX" siècle, la royauté chercha à en modérer les excès. C'est ainsi qu'en 884, Charles le Gros, en faisant don d'une terre à l'église de Liège, stipulait qu'elle ne pourrait jamais être donnée en rief(l). "Slais il était impossible de remonter le courant, pour la raison qu'il était universel, et qu'il y avait pour l'église autant d'avantages que d'inconvénients à y céder. Si, en eflet, d'une part, elle se voyait privée de la jouissance de plus d'un domaine par les laïques avides auxquels elle était obligée de l'inféoder, de l'autre, c'est l'inféodation seule qui lui procurait les vassaux formant son armée. Aussi voyons-nous les églises, à cette époque, travailler à se procurer le plus grand nombre possible de vassaux, et celle de Liège, au commencement du XP siècle, continuait de faire de même (2). Dès la seconde moitié du X*^, ces vassaux ecclésiastiques, sous le nom de milites, apparaissent fréquemment dans nos textes. Chaque diocèse, chaque abbaye a les siens, en nombre plus ou moins considérable selon l'importance de ses propriétés territoriales. Les uns sont des hommes libres qui se sont fait céder des terres ecclésiastiques en lîef pour s'enrichir et à qui l'église n'ose pas les refu-

(1) Nullusque rjiisdom ccclesia' episcoiius deinceps benefaciendi eas (res) habcat licenliani. lîui'inans et Schoolmecsters, t. I, p. 6.

(i) Vitn Ihilderici II, c. 2, p. 72o : Non enim in acquii'cndis miinicipiis rt iircijr opei'ani adhibebal, ut plcrisquc cpiscopis est constictudo, licet et in bis inililina qufedani utilitas et tam privatorum quam publicarum reruni vidcaluf osse defensio, sed tûtum ad ccclo.siastica coinmoda contulerat studium.

scr (1) : pour eux, le vassclagc et le serment de {idclitc prêté au saint (2) ne sont guère que des formalités, ou du moins ne représentent pas leur vraie relation avec lui. I^es autres, au contraire, sont des hommes non libres sur lesquels Téglise exerce une aulorité plus réelle, et dont elle fait des vassaux pour avoir en eux des défenseurs. L'armée épiscopale était ainsi composée d'un double élément, que les chartes ont soin de distinguer : les premiers sont les hommes libres (liheri homines), les propriétaires d'alleux qui se font accorder des fiefs; de l'autre, ce sont des gens de l'église (homines de familia, on homines ecclcsiastici, ou ministeriales) (3). Mais ces deux catégories, si distinctes à l'origine, tendent à se fondre rapidement; dès le XIIP siècle elles n'en forment plus qu'une seule, celle des barons et chevaliers. Tous seront nobles sans distinction d'origine, ennoblis par le fief et par le service militaire qu'il implique.

Disséminés sur toute l'étendue du domaine ecclésiastique ou groupés dans les villes et les bourgades, ces vassaux formaient l'élément militaire de la nation. Exclusivement préoccupés de leurs intérêts de caste, ils étaient pour l'évéque aussi dangereux qu'utiles. Ils aimaient à intervenir dans toutes les affaires publiques, principalement dans les élections épiscopales, pour favoriser les candidats desquels ils attendaient des augmentations de bénéfices (4). Ils ne cessaient d'en réclamer, de s'en faire accorder par l'évOque de gré ou de force (o). Les chroniqueurs du temps ne tarissent pas sur leurs exactions, leurs rébellions. A Cambrai, où le y)ouvoir épiscopal fut de tout temps désarmé vis-cà-vis d'eux, les évéques eurent beaucoup à souiTrir de leur inso-

(1) Anselme, c. 2i, p. 202, dil il'lù-icle : Et (iii;uiivis iiimimeiis prenicrotiir molestiis et niulla fumiliaris roi :iiigiisli;i, (|iii[ipe ([ui a viris iiiilitarihus cpiscupio appendiciis i)rivalns cssct villis.

(2j Vlta Cdalriri, c. 22, p. -iOT-ÎOH; Crsla cpp. Caiii. lil, 2, p. iGG.

(3) Celte double couiposition (l"iii!c ai'inéc cpiseopale apparaît bien d;)iis le Vita sa?icii Rcrnwardi c. r)2, p. "72, oii l'on volt Tabbesse Sopliie de Ganderslieim convoquer « eunttos videlicet quos vel de vassatieo archiepiseopi vcl de faiiiilia illius convocarc poterat », sans compter ses amis à elle et les gens de sa propre familia.

(4) Vita sancti i'il/tlrici, e. 28, p. ilo. (o) Ibid. p. il 7.

I, ITAT î.ir.r.EOTS AVANT N'OTr.rR.

Icncc. Bércngcr et Ansljcrt durent recourir l'un et l'autre à la protection du comte de Flandre (1); quant à Theudon (072-970), il fut littc-ralemont mystifié par eux, et son pontificat lui devint tellement insupportable qu'un beau jour il se sauva pour retourner dans sa chère Cologne (2). Il n'allait pas si mal partout, mais partout les vassaux ecclésiastiques étaient prépondérants dans les diocèses, et tout pouvoir avait besoin de leur adhésion (3).

Ce qui faisait la force et l'audace de tous ces vassaux vis-à-vis de leurs suzerains, c'est que, de^iuis un siècle environ, ils étaient retranchés et protégés contre tout venant. Au cours des invasions des Normands, le besoin de la défense avait fait surgir partout, sur les hauteurs abruptes, dans les plaines marécageuses, des chàteaux-forts qui, en cas de détresse, servaient de refuge non seulement au seigneur, mais à toute la population des environs, souvent même à des monastères entiers qui s'y réfugiaient avec les chasses de leurs saints. Le danger passé, le pays se trouva hérissé d'une multitude de bastilles qui, après l'avoir défendu contre l'ennemi, protégèrent désormais les feudataires contre leurs voisins et contre leur prince. La puissance de l'aristocratie féodale s'en trouva accrue démesurément, et rien ne contribua plus à détraquer les rouages de l'aduiinistration, à modifier les cadres des divisions territoriales. Aussi le mouvement de construction de chàteaux-forts, loin de se ralentir après la période des invasions, continua-t il avec plus d'entrain que jamais. Pendant un siècle environ, de 880 à 980, il surgit de terre une multitude de donjons féodaux (4). Non seulement chaque seigneur voulait avoir le sien, mais certains en possédaient un bon nombre (o). On peut dire que dans les Pays- Bas, et en particulier sur les bords inférieurs du Rhin et de

(1) Gcsta epp. Ctnn. 1, 88,

(2) Md. I, 9?>-nn.

(3) Vita sancti lUribcrti, c. \. p. 7'io.

(4) Nous ne possédons ([wc rarcnirnt l;i (hilc de la cniislruclion de ces forteresses. Le cliàtenu de Mii'WMi-t, près de Saint-Ihibeft, l'iit- bâti en ÎJoiJ par un eoinlc Etienne. V. Minirula S'inrti Uidnrti, II, 2. 20 p. 827.

(o) C'est ainsi que la chronique de Waulsort c. 4 p. oOG (cf. c. 12 p. olO;, veut que le comte Eilbcrt en ait bâti jusqu'à sept.

la Meuse, ce sont les clifitcaux-forts qui sont les clefs de toutes les situations politiques (1). C'est là que se passent à peu près toutes les scènes de la résistance des vassaux à leurs suzerains. Régnier au Long Col à Durfoz, Giselbcrt à Harburc et à Ghèvremont, les fils de Régnier à Roussoit, Raudouin IV à Gand, tiennent tète aux rois et aux empereurs (2).

Ces rois, qui bâtissaient eux-mêmes nombre de châteaux, n'avaient pas de plus grand souci que d'abattre ceux de leurs vassaux. Le mot d'ordre de la royauté du X'' siècle, comme celui des révolutionnaires du XVIII'' siècle, c'est guerre aux châteaux! Dès 86i, par le capitulaire de Pitres, Charles le Chauve avait ordonné à ses comtes de détruire les châteauxforts de leurs circonscriptions et défendu d'en bâtir de nouveaux (3). Et cette politique fut celle de tous les princes qui entendaient régner : du roi Lothaire, que nous voyons abattre un chàteau-fort sur la Chiers (4); de son fils Louis V, qui somme l'archevêque de Reims de détruire ses châteaux de Mouzon et de Mézières, bien que situés en terre d'Empire (o), de saint Rrunon qui, préposé au gouvernement général de la Lotharingie, ne trouva pas de moyen plus eiiicace pour y rétablir l'autorité royale que de faire abattre les châteaux (G). Ce qui prouve jusqu'à quel point les mesures prises par saint Rrunon entraient dans le vif des diilicultés politiques, c'est qu'elles déterminèrent en Lotharingie un soulèvement général, auquel s'associèrent même ceux des vassaux qui avaient été jusqu'alors les plus fidèles (7).

(1) Lire par cxemiile dans Alperl, De f//('fc.s7V«?^ to»pon(w II, l-IO, p. 700-717, l'histoire des rivalités de Wicmaiin et de Baldéric, qui n'est qu'une suite de cliâtcaux-forts assiégés, pris ou rendus,. puis démolis et enfin i-eoonstruits.

(2) V. Flodoard, Atmalcs 922; Riclierl, 37 et 38; p. S79; Continuât. Reginon 939. (o) MGII. I.riirx. p. '199. Cf. Fustol de Conlanges, 1rs TriinuforDiations de la

Roijmitp, p. 082.

(4) 93G. Lotharins vt'\ iimnilioni'in quaindaia sujier Cliaruin fluviiiiii ([uam lîagenarius cornes l'rsioni cuidam Rciiiensis ecclesiie niiliti abstulerat pugnando l'ecepil ipsunupie rastrum dircptuin incendit. Floiloard Annctics, cf. V. Lot, p. 20, n.

(o) Lettres de Ccrbert, n" 89, p. 80; cf. n" 94, p. 80.

(fi) Flodoard, .tntKilrs, 9G0.

(7) Flodoard, Auunlcn ; Ruolgcrus, c, Cf. C. Knitli, Le comte humon, p. 328.

l'état LIKCfEOIS AVANT NOTOER. 27

Les évèqucs se firent les agents énergiques de la politique royale, dont, en roccurence, les intérêts se confondirent avec les leurs. Tout en bâtissant des châteaux là où ils le pouvaient, ils ne cessèrent de travailler à abattre les bastilles féodales.

C'est certes une page bien curieuse de l'histoire du temps, celle qui nous montre ces princes crosses et mitres qui montent à l'assaut des donjons, en attendant que, plus heureux, ils trouvent dans la création des Trèves-Dieu un emploi non moins eHicace, mais plus digne d'eux, de leur zèle pastoral. La plupart des évoques de ce temps sont des briseurs de bastilles; je citerai notamment Adalbéron II de Metz (1), Adalbéron de Reims (2), Rothard de Cambrai (3).

Or, les bastilles ne manquaient pas au pays de Liège. Elles hérissaient les hauteurs abruptes du Condroz et de l'Ardenne, elles abondaient dans les plaines marécageuses de la Hesbaye (4). Les prédécesseurs de Notger. enserrés de toutes parts dans le cercle de 1er qu'elles traçaient autour deux, avaient été littéralement à la merci des châtelains, et, si les annales de ce temps étaient plus explicites, elles nous feraient assister à bien des scènes de violence et d'iniquité impunies. En 033, Richaire se crut assez fort pour entreprendre de mettre à la raison un de ces rebelles, et il alla en personne démolir le château qu'un certain Bernard avait bâti à Arches (aujourd'hui Charleville), dans le comté de Porcien, sur une terre appartenant à l'église de Liège (o).

(1) Vita Addlbcmnis II Mctemis, c. 20. p. OGo.

(2) Historia Mt»ia.strrii Mosnmensis, c. 7 Pt 8. (o) Gegtii epp. Camcrac. I, -103, p. 443.

(4) In paludibus sivc rupibiis firmissima s^ibi rcccptacula LOinunnieranl. Anselme c. oo, p. 222.

(5) Richarius episcopus Tiingrensis quoddain caslcllum Bernardi comiti.s, qiiod i|)se Bernardus apud Marceias in pairo Porcinso consfnixei'at cvertit, eo quod in snap octlpsiae terra sidini e?set. Flddoai'd, AnnaUx. a. fl33. La terre d'Arcbes avait été acquise pai' i'évèqne ri'ancuii en vertu d'un mutrat de précaire sdus le roi Lotliaire II, mais il en avait été dépouillé par la .suite. En SOi, cette terre lui fut rendue par Cliarics le Simple. Bormans et Scboolmecsters. t. I, p. 7. Ci. diiui A. Noél, Notice hi.stori'jiic sur le canton de Cliarlerille, Reims 1890. p. I!) et suivantes.

Mais, poui' liu ou dtnix succès de ce genre, que iannalistc n'aurait pas enregistrés s'ils ne se présentaient à lui comme des faits extraordinaires et exceptionnels (1), que de rencontres dans lesquelles l'autorité du roi et celle de l'évoque, son représentant, étaient foulées aux pieds ! L'édit de saint Brunonne fut certainement pas exécuté, ou ne le fut que d'une manière partielle dans le diocèse de Liège, s'il en faut juger par l'exemple que voici. En 9oo, un certain comte du nom d'Etienne, dans lequel on s'accorde à voir un ascendant de la maison de Ghiny, avait bâti le château de Mirwart sur une terre que l'abbaye de Saiiit-IIubert revendiquait comme sienne (2). Mir^vart, malgré l'édit de 9o9, resta debout; le comte Etienne se contenta de dédommager l'abbaye pour le tort qu'il pouvait lui avoir causé, et c'est seulement au milieu du XP siècle que la forteresse fut détruite au cours de la lutte entre le duc Godefroi IV et l'empereur Henri IIÎ (3), pour être d'ailleurs rebâtie quelques années ensuite.

Les féodaux étaient donc à peu près les maîtres des terres cpiscopales, et il est naturel qu'ils aient considéré la dignité épiscopale elle-même comme une proie qui leur était réservée. Ce qui se passait vers cette époque à Rome, où, depuis le milieu du IX'' siècle, la tiare pontificale était livrée à toutes les rivalités de l'aristocratie, se retrouvait en petit dans les diocèses. Il y avait longtemps qu'à Liège les grandes familles du pays se transmettaient l'une à l'autre les insignes é[)iscopaux. AValcaud sortait d'un l'iclie lignage do la Famenne (4): Hartgar était certainement de haute naissance; Francon appartenait à la noblesse et avait fréquenté l'école du palais; Etienne, son successeur, était aj)parenté aux Carolingiens.

A partir du jour oii la Lotharingie fut rattachée à l'Alle-

(1) On |icut ri'.ppi'ocher de lu prise d'Arches par Ricliaire celle de Warcq par rarchevêiitie de lîfiiiis Adalbéron on 071. Ilistaria M(ni(istcrii M(<.<timiensi.<:, c. 7 cl 8.

(2) Vuir les ducunicnls réunis pai' T.. Kurlli, CJuirtcs de l'ahlntiic de Saint Hubert en Ardauie, t. I. p. !l. Ci. le iiiriiie Les jirrmirrs siècles de l'iihlidijc de Siiiiit- Jliihert. ilCiUl. V" série, t. VIII (1898), p. 72 et suivanles.

(;■)) Chroiiiro)! Snnrli Jlnbcrti. c. o, p. y71.

(4) Gilles d'Orval II, oi. Cf. ti. Kiirtii, Les premiers siècles de l'al)ba>je de Suint Hubert, jip. do et 30.

l'état likgeois avant notgeu. 29

magne (925), il n'en JiHa [)lus ainsi. La dynastie était forte et avait conscience de ses droits ; elle se rendait compte de l'importance politique des cvcques, et elle se réserva de les choisir elle-méine. Ce furent alors des personnages étrangers au x^ays, ou du moins à son aristocratie, qui occupèrent successivement le siège de saint Lambert. Les rois en pourvurent tour à tour Hugues, abbé de Saint-Maximin de Trêves, Faraberl, abijé île Prûm dans le même diocèse, Uathier, né, il est vrai, dans le pays, mais issu de petite noblesse.

Comme on peut le croire, les grands ne se résignèrent pas à être évincés de cette manière systématique. Profitant des troubles qu'avait suscités en Lotharingie la révolte du duc Conrad (954), ils déterminèrent un soulèvement à Liège pendant l'absence de l'évèque, et ils introduisirent à sa place Baldéric, un parent de Régnier au Long Col et du duc Giselbert (9oo). Le coup était d'une hardiesse sans pareille, et il trahissait l'intention de faire l'etomber toute la Lotharingie sous le joug de cette famille puissante qui avait tant de fois trahi le souverain et balancé son autorité. Toutefois, aux prises avec des diliicultés presque inextricables, et tremblant qu'une attitude plus résolue ne poussât les séditieux à quelque mesure désespérée, Brunon crut prudent de céder : il sacrifia à regret Uathier et laissa Baldéric prendre possession du siège (1), après avoir obtenu des grands la promesse qu'à ce prix ils défendraient avec zèle les intérêts de l'Eglise et ceux de l'empereur (2). L'épiscopat de Baldéric fut digne, au surplus, de son origine : il livra le diocèse à ses parents, à son oncle, Régnier de Ilainaut, surtout, et l'on se souvint longtemps à Lobbes des déprédations et des violences de ce dernier (3).

(1) Piuolirenis. c. 38, p. 270 ; Ualliier, Pi'ir('iir.sis,j)roœinii(m, 1; Folcuiii, Gcsta abbut. Ijibl)., c. '23, p. C.'] ; Anselme, c. 23, p. 2()l.

Los cominentâire.s de Riiotgerus sur l'expulsion de Ralliier montrent combien le saint dut sentir vivement ce premier échec de sa politique.

(2) Obstricti sunt sacraiiientorum iide spontanei, ut si accipere mererentur episcopuiii ([uem petebant, inviclu exinde firmitate aucloritatem ecclesiœ et jus imperatorium tuerentur. Folcuin, o. c. c. 23, p. Go.

(3j Y. Folcuin, o. c. c. 20. pp. 07-CS.

âÔ CHAPITRÉ II.

La mort précoce de Baldéric, arrivée le 20 avril 959 (1), fut pour l'archevêque de Cologne l'occasion d'une revanche iuipaticmnient attendue : il en prolita pour donner l'évcché de Liège à un de ses compatriotes saxons, le savant Li'acle, prévôt de l'église de Bonn. L'aristocratie lotharingienne, qui venait d'être humiliée dans la personne de Régnier au Long Col, arrêté comme coupable de haute trahison, ne put ou n'osa s'opposer à la nomination, et, de nouveau, la royauté eut sur le trône pontifical de Liège un sujet fidèle à la place d'un vassal remuant. Eracle, il est vrai, ne connut guère de sa haute position que les angoisses et les épreuves. Savant distingué pour son époque et professeur admirable, il ne paraît pas avoir possédé au môme degré les qualités de l'homme de gouvernement. Il vit les terres de son église pillées et confisquées par les grands seigneurs sans pouvoir s'opposer à leurs déprédations, et, privé de ses revenus, il se trouva plus d'une fois dans la détresse. Il faillit môme partager finalement la destinée de son prédécesseur et ancien maître Uathier : un jour, déchaînée sans doute par les grands, une émeute furieuse assaillit son palais épiscopal sur le Mont Saint-Martin, à Liège; les tonneaux (2) de sa cave furent défoncés, et des Ilots de vin de Woimus rouge coulèrent jusque dans la Meuse, qui baignait le pied de la colline. Telle fut la première émeute dont l'histoire de la ville de Liège fasse mention. L'évoque, ajoute le chroniqueur, supporta patiemment ces épreuves et ne chercha pas à tirer vengeance des rebelles : apparemment, il y avait dans cette longanimité autant d'impuissance que de vraie mansuétude.

De tout ce qui vient d'être dit, on peut déduire quelle

(1) C'est par erreur que M. Lot, dans Les deniicru Carolinijicns, p. iG, le fait mourir de la peste en 950, sur la foi de Flodoard. L'année 939 est donnée par Folt'uin, c. 27, par les Annales Luiibienses cl leurs succédanés, les Annales Leodienses et les Annales Sancti Jacubi ; le jour, par l'obituaii'e de Saint-Lambert, autorité plus siire que Gilles d'Orval, qui dit AT /.<(/. tiuv. II. AU; cf. Fouilon, I, p. -180.

(2) Anselme, c. 2i, p. 202. A Cologne, loi'S de rémeute de lOT-'t contre Tarchevè([uc Annon, c'est également le palais épiscopal qu'on pille, et on défonce les tonneaux de vin dans les caves. V. Ennen, Gescliichte der Studt KiUn, t. I, p. 332, d'après Lambert d'ilersfeld, pp. 211-213 et le Yita Annonis, p 493.

L^ÉTAT LIEGEOIS AVANT NOTGËU. 3l

était vers le milieu du X'' siècle lu situation des évoques de Lièjçe. Ce sont des ii^rands seigneurs entourés de toute une ax'Uiée de vassaux à lidélité incertaine, désarmés comme princes et comme évcques, et dont le pouvoir a ])lus d'éclat que de solidité. Ils sont à la merci de leurs grands : sont-ils choisis sans Taveu de ceux-ci, on leur rendra la vie impossible. On se permettra tout vis-à-vis d'eux, on dépècera graduellement le patrimoine de leur église, on leur substituera, si l'on peut, des usurpateurs laïques qui, comme Albéric l'a fait à Home, géreront à leur gré le patrimoine de leur église.

Assurément, ce ne sont pas là des conditions favorables à 1 éclosion d'une puissance ecclésiastique, et si Ton avait du, à cette époque, pronostiquer l'avenir du i^ays de Liège, on se le serait figuré plutôt sous l'aspect d'une interminable anai'chie féodale de laquelle aurait émergé, finalement, la prépondérance de quelque grand seigneur laïque. Il fallait, pour changer la tournure des événements, une force capable de réagir puissamment et de donner à la politique royale un appui solide dans le Lothier. Cette force s'appelait Notger.

NOTGER AVANT l'ÉPISCOPAT.

Nous ne savons presque rien de l'origine et de la jeunesse de Notgei' (1). Son histoire ne commence, à proprement parler, que le jour où, dans la pleine maturité de 1 àg'c, il monta sur le siège cpiscopal de Liège. Des témoignages contemporains parfaitement dignes de foi nous apprennent qu'il était né en Souabe (2), et son biographe ajoute qu'il était de noble extraction (3). Il n'y a pas lieu de révoquer en doute ce dernier renseignement : à l'époque où vivait Notger, ce n'est guère qu'à titre exceptionnel que des hommes d'origine plé-

(1) Il règne la plus grande divcrsilé au sujet de Fortliograplie de ce nom. On rencontre les tonnes suivantes : NutLcrus, AodLeruft, yotlilienis, Aotfjeriis, !^otli<jenis, ÎSotcjerius, Sutakariiis, ?îutc!;c>iHS, Nothecherius, ?\ote<jariits, ÎS'otherm.1, yocheni.i, iSocherius, Nortichcrus.

Si, nous attachant de préférence aux fornies les plus anciennes et aux documents les [)lus oiiiciels, et (jue, paimi ceux-ci, nous distiiiguions les originaux des coi)ies, alors c'est la fiu'me Nolkei'us (avec la variante Nodkerus une fois employée) qui remporte; elle se rencontre sur l'ivoire de Notger, sur son sceau, dans l'en-lêle de l'original du Vita Lumloaldi, et dans quatorze diplômes originaux; c'est d'ailleurs la forme haut-allemande, c'est-à-dire celle qui était usitée dans le pays de notre évoque. La forme Notgerus apparaît dans six diplômes originaux. Toutefois j'ai cru devoir garder la forme i\'ot(;cr, qui est consacrée par l'usage et plus conforme au génie de la langue dans laquelle j'écris. Cf. Foerslemann, AUdeutsclies yamcnbucli, 2« édition, t. I, col. -IICO, et FouUon I, p. l!);i.

(2) Kotkerus gêner quidem Alemannus. Anselme c. 2o, p. 203. Ip.se igitur in Suevia natus. Vitu Xotijcri c. 1. Non sine multis querellis atque conviciis recurrit ad episco|)um, illum jjerlidiae accusât et fraudis Alemannicic. Id. c. 20.

(3) Nobilitatem gencris scientia et moribus illuslravil. Vita yotgeri c. 1.

NOTGER AVANT l'ÉPISCOPAT. 33

béienne revêtaient les insignes pontificaux (1), et les chroniqueurs avaient grand soin de relever la noblesse du sang de leurs héros (~).

A Liège même, il n'y eut à cette époque que Durand (3) et Wazon] (4) qui fussent de petite naissance, et l'on s'émerveilla longtemps de voir la crosse épiscopale dans les mains de Durand (10i21-1025), qui était d'origine servile et qui avait eu poiu' seigneur le prévôt de sa propre cathédrale (o).

Mais, si la noblesse de Notger n'est pas douteuse, la généalogie que lui ont forgée divers chroniqueurs peu dignes de foi doit ctrc reléguée dans le domaine des fables. (G) La manie

(1) On cite 'NVilligis de Mayenco, Godciiard de Hildeslieim, Wolfgaiig de Ratisboiino.

(2) Cf. Biltiior, ir«:o 7iml die Scliulen ron Lïittich, p. 08. De saint Woll'gang on disait : Qui lieri polosl ut istc [jaupcr et ignolus ad lionorem tanli episeo[ialus (se. lladisponensis) merealui- pei'lingere, cuni jani iioniiulht' eelebros cognitiorcsqiie pcrsonse hune sibi apiul iiui)oratui'eiu dignius valeant acquirere? Vitu s. Wolfijnngi, c. 14, p. o;-]I etc. 21, p. ;j?.5.

(3) Anselme, c. 3G, p. 200.

(4) Id., 1. c.

(ÎJ) Anselme I. c. et Gilles d'Orval, II, 71 p. G9, qui donne son ('pilaplie : Paupcris in nido palrimoni natiis et altus

Ingenio summos evolat ad proceres.

Quos tulerat dominos Iiisdem famulantibus usus. In tlieatro mundi fabula quanta fuit !

(G) Voici celle qu'a fabriquée Jean d'Uutremeuse, IV, p. 132 :

Henri I

Otton I Hélène, épouse

i ■ Guyon duc de Souabe

Otton II I I

] Kûtgec Elissent,

Otton III.

comtesse de Boulogne

Robert, prévôt de Liège.

De ce Guy on Guyon, des copistes distraits ont fait Gnayon, comme Placontlus,

et ce Gnayon est devenu Grayon dans notre quatrième Vie deNotger,(V. l'Appendice).

Quand celle-ci ajoute que le père de Notger est comte d'Ottingen, il ne faut voir

dans ce nom iiu'un jeu de mots : les membres de la famille de Saxe .sont t(.us de?;

Ottingcn, c'est-à-dire des parents crotton. Celle lilialion fabuleuse a été reproduite

34 CilAPITRE lil.

cyclique, si je puis mexprimer ainsi, qui a porté les poètes épiques de tous les temps à rattacher entre eux les héros populaires par des liens de parenté, nos chroniqueurs, dont les procédés ressemblent sous beaucoup de rapports à ceux des poètes, en ont été possédés aussi, et nul n'y a plus largement payé son tribut que le bon Jean d'Outremeuse, auteur responsable de toutes les fictions qui depuis cinq siècles font de l'histoire du pays de Liège un champ de broussailles. Bornons-nous à constater que la famille de Notgcr nous reste totulemcut inconnue : elle était noble et elle habitait la Souabe, voilà tout ce que nous avons le droit dallirmer.

Ce n'est que par des conjectures que l'on peut arriver à fixer très approximativement la date de la naissance de Notger, aucun document ne nous fournissant à ce sujet la moindre indication. Mort en 1008, après trente-six ans d'épiscopat, il était, selon toute apparence, un homme d'âge mûr quand il devint évoque, et il n'est pas téméraire de lui attribuer une quarantaine d'années en 972, ce qui reporterait sa naissance aux environs de 930. Il y aurait lieu de reculer notablement cette date, si l'on devait reconnaître Notger dans le Notkeims notariiis qui, le 7 avril 940, à Quedlinburg, procéda à la place de l'archichancelier à la récognition d'un diplôme d'Otton I pour l'abbaye de Saint-Gall (1). Mais il est à peine besoin de faire remarquer qu'à ne donner à ce notaire qu'un âge de 23 ans — chiffre bien minime pour l'importance des fonctions qu'il remplit — il faudrait, si on voulait l'identifier avec l'évoque de Liège, faire naître celui-ci en 913 et le faire mourir à 92 ans. Or, si l'on réfléchit que jusque dans les dernières années de sa vie, Notger déploya une activité presque juvénile, qu'il fit son dernier voyage d'Italie en 997, qu'il y remplit des missions

non seulement par tous les écrivains dénués de eriliquc, comme Placenlius dans son Catalogus, Adolplie Ilappart, dans sa CJiri)ni(pic de Saint- Ihibcvt, Ms. à l'Uni versilc de Liège, et F. Ilenaux, BIAL, (. 1 (1852) p. iiS nofe. mais aussi, bien qu'avec des réserves, par l'Histoire littéraire de la France, l.VII, p. 208. Par contre, elle a été repoussée ])ar Foullon, t. I, p. 195, (jui d'ailleurs ne la connaît que par Placent ius.

(I) Sickel 1)0. 1,\). M 5.

NOT(îKIl AVAXT ï. ÉPISCOPAT. 35

importantes et qu'on le trouve encore en 1007 au plaid impérial de Mayence, on sera d'accord pour reconnaître que cette conjecture est hautement improbable. Le notaire Notkerus qui a rédigé le diplôme du 7 avi-il i)M) n'est qu'un notaire de circonstance qui ne reparaît plus dans la chancellerie d'Otton I; tout indique que son rôle est purement local, occasionnel, et ce n'est pas s'aventurer que d'attribuer la paternité de l'acte qui porte son nom à Notger le médecin, surnommé Grain de Poivre, qui, en 940, llorissait à l'abbaye de Saint- Gall (1).

On ne sait où le futur évéque de Liège fît ses études. Une source à peu près contemporaine laisse entendre que ce l'ut à Saint-Gall, puisqu'elle dit que Notger l'ut moine et môme prévôt de cette maison (2). IMais quelque valeur qu'il faille attribuer aux Ajmales de Hildesheiin, ce renseignement est fort sujet à caution. Anselme (3), qui a ici une bien autre autorité, ne sait rien des fonctions monastiques remplies par Notger avant son épiscopat, et il est peu probable qu'il aurait omis de signaler une circonstance si importante à son point de vue. Quant au Vita Notgeri, il contredit implicitement les Annales de Hildesheini en nous apprenant que Notger, ayant brillé dans ses études dès ses plus tendres années, mérita d'être transféré de l'école au palais des empereurs (4). On ne peut guère nier qu'Anselme et l'auteur du Vita aient été mieux renseignés au sujet de la jeunesse de leur héros qu'un auteur qui écrivait h une assez bonne distance et de Saint- Gall et de Liège, et qui, n'ayant pas le même intérêt à se renseigner d'une manière exacte sur le point qui nous occupe, a fort bien pu se tromper ici. Selon toute apparence, il aura confondu l'évêque de Liège avec l'un des trois

(1) V. y eues Ar cil h' I, pp. 4G0 et 401, oii Sickel se rallie à cet avis, émis la première fois par Jleyer vou Knonau.

(2) A. 1008. Notligerus [irepositus nioiiaslei'ii Sancli f.alli L^oilicensis presiil ad Chrisiiiin iiiigravit. Annales llildeshciincnses. Cl'. Wallenljacli, Ikiitsclilunds UeschicUtsquellen, G^ édition, t. I p. 380.

(3) Anselme, c. 23, p. 203.

(4) A liltcrali ergo scienlia moriini qnof[iio ornanionla accoi)il et in ul raque disciplina iaiulabililei- |h-(iiiuiIiis de seolis ad pahitiuiit Ininsfeni iiii'iuil. Vitu Matijeri c. 1.

36 CHAPITRE m.

personnages de Saint-Gall qui ont rendu le nom de Nolger célèbre dans l'histoire littéraire du moyen-àge (1). Entre ce nom et celui de leur abbaye, il y avait comme une association d'idées qui évoquait naturellement l'un quand on rappelait l'autre, si bien que prononcer le nom de Notger, c'était faire penser à Saint-Gall. Encore au XYI*" siècle, nous voyons que le plus illustre érudit monastique du temps, ïritlieim, s'y est laissé prendre ; il confond totalement l'évèque de Liège avec l'abbé Notger-le-Bègue, et, grclfant une erreur chronologique sur cette confusion de personnes, il fait mourir ce double personnage en 850 (2) ! Si une telle confusion a pu être faite par un homme à qui son érudition fournissait tant de moyens de contrôle, à combien plus forte raison ne s'explique-t-elle pas chez l'annaliste de iïildesheim, qui ne disposait pas de

(1) Ces trois personnages sont :

-1" Notgci- le Bègue (t 912) célèbre par ses séquences;

2o Nolger Grain-ile-Poivre, ilit aussi le médecin (f 97o) ;

3° Notgei'-à-la-Lèvre (Lubeo), (-[- 1022), réputé pour ses traductions allemandes.

La confusion avec un de ces frois personnages était d'autant plus facile pour l'annaliste qu"il savait qu'Otton le Grand avait clé reçu à Saint-Gall (le 14 août 972) par l'abbé Notger, et qu'il se montra plein de prévenance pour IS'otgcr Grain-de- Poivre. V. Diimrnler, Olto der Grosse, p. '188.

(2) Tritlieim, Clmmic. Hinau<i. a. Soi, t. I, p. 22 (Saint-Gall, 1090) écrit : Ilisdem (pioque temporibus claruit Nollvcrus e\ inonacho vel abbate ccenobli Sancti Galli in Sucvia, episcopus Leodiensis in Gallia, vir doctus atquo sanctissimus, qui multorum Iratrum ante Wandelbcrtum preceptor in codem loco exstitcrat, quos in omni scientia nobiliter erudivit. Scripsit libruin sequentiarum ad Lutwardum episcopum Yercellensem adhuc juvcnis tempore Caroii Magni. De nuisica etiam et symplionia librum unum, de cxpositionibus sacrte scriplur;e libruin unum, epislolarum ad diverses librum nnum, et alia plura composuit quœ in manus nostras minime pervenerunt. Ejus prosas sive sequentias Nicolaus papa primus confirniavit et ad missam cantandas ecclesiis Galiicanis induisit, nam Itali suscipere ilias usque in prtesens despiciunl.

Le même, Catalorjus Scriptor. ecdesiastic, f. LVII v. refait cette notice à peu près dans les mêmes termes et aggrave son erreur : Qui propter scicntias et vilie claritalem primum abbas, deinde in senectute sua episcopus consecratus, decimus in ordaie Leodiensis ccclesiîe regimini prœfuit, sub Lotliario imperatore liiio Ludovic!, anno Domini DCCCL, sub quo et moritur non sine opinionc sanctitatis.

L'origine de l'erreur de Tritlieim sur la chronologie de Notger de Liège vient sans doute de ce que, le sachant auteur d'une vie de saint Remacle, il a confondu cet écrit avec la première vie du saint, qui fut etrcctivement écrite au IX^ siècle pur un moine de Stavehit.

NOTCIEU AVANT l/lh'ISCOl'AT. »W

CCS moyens crinformution et que personne ne pouvait corriger en temps utile !

Mais, si nous devons renoncer à croire avec les Annales de Hlldesheini (jue Not.'j^er a été prévôt de Saint-Gall, pouvons-nous conserver une partie quclcon([ue de son inibrmation et admettre tout au moins que Notger a l'ait ses études dans cette célèbre maison ? Je crois que rien ne serait plus contraire aux régies d'une bonne critique. Si le renseignement est le résultat d'une méprise, il disparaît tout entier (1). Qu'après cela on admette, pour des raisons purement internes et d'ailleurs peu probantes, que Notger a étudié à Saint-Gall (2), je ne m'y opposerai pas, encore bien qu'on puisse croire avec la même vraisemblance que c'est à Reiclienau ou dans n'importe quel autre monastère de la Souabe.

S'il n'est imllemcnt établi que Notger ait jamais été moine à Saint-Gall, il est absolument faux qu'il ait été écolàtre de Stavelot. C'est Fisen qui a le premier avancé cette assertion, soutenant môme que, d'abord moine à Saint-Gall, Notger fut appelé ensuite à Stavelot, où il dirigea les écoles pendant huit ans, et que de là il retourna à Saint-Gall pour prendre en mains la direction de l'abbaye (3). Je crois savoir où Plsen a pris ce petit roman, que jMabillon, sans se prononcer sur le fond, a précisé en ajoutant, par voie de conjecture chronologique, que dans ce cas Notger aura été appelé à Stavelot par l'abbé Odilon (4). Fisen a trop bien lu son Tritheim. Celui-ci avait, par erreur, attribué à Notger la première Vie

(1) Voir Devaulx, t. II, pp. 7-11, qui consacre (outc une dissertation à la question (lu nionachisme de Nolper et qui conclut négativement.

(2) C'est Topinion de Dûniiuler, Otto der Grosse, p. .j-lO, note de Voigl, lùjberts V01I Lùttkli Fecunda Ratis, p. XV, et du chanoine Daris, Histoire du diocèse et de la ■princi-pautè de Lièye depuis leurs origines jiis(iu au Xllle siècle, p. 280. — llirscli, Heinrich [f, t. I, p. 403, dit avec plus de prudence : « Ans der Scliule, viclleiclit von Sankt-r.allen, kani ec in den Palast. » Voilà la noie juste.

(3) Fisen, Flores, p. 20.5, et Sancta Lerjin, t. I, p. 1 i-7 : « Monasiicen ad Sancti Gain in Ilelvetiis |)rorcssum fuisse aiunt, ubi tantam eruditionis opinionem coilegerit, ut Slabuletum scholis ca tempestale celeberrimuni evocatus fuerit ad altiores disciplinas auditorihus eo concurrentibus tradendas. A Sangallensibus deinde nionachis abbas creatus, annos octo sic eo nuinere funclus est, etc.

(4) Mabillon, Annales, livre XLIII, n" 40, p. 41o, reproduit par Marlène et Durand,

de saint Remacle, écrite au IX® siècle; Fiscn, constatant que cette Vie a été écrite à Stavelot, en a tiré la conclusion que Notger avait été moine de cette abbaye (1). La conclusion est très naturelle, mais la prémisse était fausse. Notger n'étant pas l'auteur de la première vie de saint Remacle, les déductions de Fisen croulent avec l'hypothèse de Tritheim (2).

Ce qui paraît probable, c'est que Notger n'a jamais été moine. Aucun trait monastique ne reparaîtra plus tard dans sa physionomie. Ses fondations religieuses seront toutes exclusivement réservées au clei^gé séculier ; ce grand bâtisseur ne fondera pas un seul monastère, il ne terminera pas même celui de Saint-Laurent, laissé inachevé, aux portes de sa ville épiscopale, par son prédécesseur immédiat, et l'on verra que c'est par erreur qu'on lui a attribué la fondation des prieurés clunisiens de son diocèse. Et lorsque, plus tard, il voudra connaître le charme de ces heures bénies dans lesquelles l'àmc se dérobe à toutes les préoccupations du monde pour ne vivre qu'en Dieu, ce n'est pas derrière les murailles d'un monastère, c'est dans le cloître de sa chère collégiale de Saint-Jean, à Liège, qu'il se retirera. S'il a été assis, dans son enfance, sur les bancs de quelque école monastique de la Souabe, ce n'a dû être que pour y faire ses premières études.

On ne sait comment il attira sur lui l'attention de l'empereur ou peut-être de saint Brunon (3), qui l'appela ou le trouva à la chancellerie impériale. Il n'est pas le seul exem-

A. C, l. II, praefat. 17, par l'Histoire littéraire de France, t. YII, p. 208 ; pai" Jloréri, Dictionnaire, s. v. Nolger, t. VII, p. 1081 ; par Daris, o. c. p. 280 ; ce dernier a seuieiiienl le tort de mettre sur le compte de Fisen la mention d'Odilon.

(1) Je fais remarquer, simjili'menl pour la curiosité, (jue le nom de Notger n'était pas inconnu au IX*^ et au X<^ siècle à Stavelot; nous le voyons porté par un paysan qui appartenait à Va familia de l'abbaye, v. AA. SS. i. I de septembre, p. (j!)0 E. En 011, un lidéjusseui- de Stavelot s'api)elle Notgerus. Chartes de Stavclot-Malmédij, édil. Halkin et Roland, p. 12;!. En MTG. un échevin de Liège p(U'te aussi le nom (le Nolger; De Borman, Les échevins delà soiirerainr justice de Liètjc, t. 1, p. 27.

(2) Fi.sen renvoie encore à Bruscliius, Mimastcrioruni Ccnturitr. Mais celui-ci ne dit rien de la double ([uaiilé attribuée à Nolger; v. f. M4-, verso. VA. V. Pc Buck, Acta Sanctoritm I. MI d'octobre, p. 72,3, et Devaulx, I. 11, p. 8 et suivantes.

(.3) Cette conjecture de l'Histoire Littéraire de la France, I. VII p. 208, n'a rien

XOTCtER avant l/ÉPlSCOI'AT. 39

pic iruii clerc passant du cloître au palais, pour échanger ensuite le palais contre un siège épiscopal. La chancellerie allait nu'me prendre dans leur cellule des moines, comme lîoson, moine de Saint-l'mmeram de Ratisbonne, qui après son service à la chancellerie, lut nommé ensuite, en 1)70, évcque de Mersebourg (1). Le second successeur de Notger, AValbodon, eut une carrière semblable à celle de Boson : sa jeunesse s'était écoulée à l'ombre du cloître de Saint-Martin d'Utrecht, où il s'éleva même aux fonctions de prévôt; l'empereur Henri III l'arracha malgré lui à ce doux nid pour l'attaclier à sa chancellerie, et lorsqu'en 1018 le siège épiscopal de Liège fut devenu vacant, il l'y fit monter (2).

La chancellerie impériale était si bien le vestibule de l'épiscopat qu'Anselme croit devoir dire que lorsque Wazon y entra, il le fit sans intention d'acquérir un évcclié (3). Et comme il n'y était resté que neuf mois, les courtisans voulurent s'opposer à sa nomination, alléguant qu'il ne méritait pas un tel honneur, puisqu'il n'avait jamais peiné à la cour du roi (4).

Notger, à la chancellerie, fut le collègue de WiUigis, le futur archevêque de Mayence, de l'intrigant Giselbert de Mersebourg (o) et du célèbre Gerbert d'Aui'illac, le futur pape Sylvestre II, l'une des plus fortes tètes de ce siècle. La chancellerie exigeait des hommes sûrs et des esprits cultivés : Notger s'y distingua, c'est Otton III qui l'atteste (6), et les fonctions épiscopales que lui confia Otton I sont

d"!nvraisomhI;tble, si l'on réflécliil que depuis 9.')5 suint Brunon l'emplisstiif les l'onclions (raicliichancclier. V. Diimniler, (Jtto der Grosac, p. 211.

(1) Thietmar de Mersebourg II, 3G (23).

(2) Anselme c. 32 et 33, p. 207. Les deux premiers successeurs de Notger, Baldcric II cl Walbodon, étaient des clercs de la capclla. De même, Héribert de Cologne sort de la capella [Vita, c. i, p. 742). On pourrait mulliplier ces exemples.

(3) Nullo ad([iiircndi cpiscopatus desidcrio. Anselme, c. 43, p. 216.

(4) Ex capellanis i)otius episcopum constiluendnm, Wazonem nun(iaam in cuiia régis desudasse, ut lalem promereretur honorem. Anselme, c. 50, p. 210.

(5) H. Bolimer, Willifiis vo» Mdinz, pp. V> et 8.

(0) Diplôme d'Olton 111 du 0 aviil 007 : in récompensai ione videiicef servi! il avo patriqnc meo el milii exliibiti. Sur rauthenlicité de cet acte, voiries considéralions de Sickel DO. Ilf, p. Oo8, e( cellesdeBloch, \eiies Archiv., t. XXIII, pp. I4o-Io8.

la preuve éloquente que ce prince fut content de ses services.

Nous ne savons d'ailleurs pas autre chose de cette partie de la carrière de Notger. Il en serait autrement si l'on pouvait se fier à une indication d'Uglielli. D'après cet érudit, un chapelain impérial, qu'il nomme Norticherus, fut, en 934, détaché par l'empereur Otton I d'auprès de sa personne, pour aller à Gaëte apaiser un conflit qui avait éclaté entre l'évèque Bernard et une partie de la population. Le document sur lequel Ughelli s'appuie est une lettre des ouailles de Bernard à leur évoque, dans laquelle elles rappellent qu'Otton I avait délégué, en qualité de missus, son chapelain, un clerc du nom de Norticherus, qui vint à Gaëte, à Traetto et à Argenti, et devant lequel fut jugé tout le débat (1). Plusieurs historiens (2) ont vu dans ce personnage le futur évèque de Liège. Mais il est établi aujourd'hui que le diplôme auquel Ughelli donne la date de 9o4 est en réalité de 999 (3). Il faut donc biiler de l'histoire de Notger le seul épisode qui nous donnât l'espoir de jeter quelque lumière sur les pj'emières années de sa carrière publique (4).

C'est seulement en gravissant les marches du trône épis-

(1) Qui vidclicet (Otto) dédit vobis suum mlssiim et capellamini simrn clcricum nominc Norticherum, qui venit vobiscum in Cajela et in Trajctto et in Argenti. L'gheUi, Italia sacra, I, p. 530.

(2) Entre autres Di'immler, Otto der Grosse, p. }G3 et 34.j.

(3) Le document en question contient cette formule chronoIogi(iue : Imperantc D. nostro piissimo perpétue Augusto a Deo coronato magno pacitico imperatore Ottone cxcellentissimo, anno iniperii ejus 18, menso martio, ind. XII. Or, dès ITùi', Gatlola CAd historiam abtniticc Cassincnds acrcssiones Venise I73i, Pars prima, p. 112 : Exrnrsus de Bernardi Cajetani cpiscop: nrtatej, en republiant le diplôme d'Ughclli dans un texte plus authentique, et après lui les èdileurs du Codex Diplomaticus Cnjctanus, Monl-Cas.sin, 1887-189!, in-if, t. I, p. 188, n. 100 ont prouvé que celte formule, où il faut corriger Uitpcvii en reijni et -18 en lu, se rapporte à la If)" année du règne d'Otton III, c'est-à-dire à l'année 999; ils ont rappelé aussi que l'évèque Bernard de Gaote n'a pris possession du siège pontifical qu'en 993. Ces conclusions ont passé dans Hiibner, Ccrirhtsiirhiimlen dcr frânldschcn Zeit (Zcilschrift der Saviijuy-Stiftumj, XIV, Ànluimi. p. 123.

(4) On verra plus loin s'il y a lieu., tmit au moins, de reporler à la On de la carrière de Notger l'épisode relatif à Nortirhenis, en d'aulros termes, si ce dernier doit être idenlilié avec l'évèque de Liège.

XOTCEU AVAXT l,"ri'IS(;OPAT. 41

copal (le Lièc^c que le grand lionime dont nous retraçons rexistcnce devait émerger des ténèbres du X" siècle. Au témoignage de nos sources, il passa directement de la cliancelleric impériale sur le siège épiscopal (l), et il est parfaitement superflu de réfuter ici Jean d'Outrcmcuse, qui croit savoir qu'il fut dabord chanoine de Saint-Lambert et que ])endant deux ans il remplit les fonctions d'archidiacre de Gampine (2).

Le siège avait été laissé vacant le 28 octobre 971 par la mort de l'évêque Eracle (3). On sait comment, en pareille occasion, les choses se passaient dès le temps d'Otton L Le clergé de l'église veuve portait la crosse du défunt à l'empereur (4), et celui-ci faisait choix, pour lui succéder, d'un personnage à son gré. D'ordinaire il le prenait parmi les clercs de sa chancellerie, cpii, attachés à sa personne et initiés à sa politique, lui semblaient présenter des garanties supérieures. II faisait ensuite coimaître son choix à l'église intéressée, et celle-ci s'empressait d'élire à son tour l'homme qui était déjà l'élu du roi. Parfois, sans attendre que le souverain lui manifestât sa volonté, le clergé de l'église veuve se réunissait, faisait un choix canoniaue, et envovait prier le souverain de le ratifier (o). A prendre à la lettre

(1) De scolis ad palatium IransfeiTi meniit--- de palatio ad regimen Leodicnsis ecclesi», Vita ^otyeri, c. 1.

(2) Jean d'Outreineiise, t. IV, p. 132, suivi par F. Henaux, UIAL, 1. 1 ( 18u2) p. o8no(e. {?>) Cette date est solidement établie, quant à l'année, par les Annales de Lobbcs,

p. 21 1, suivies par Reinerus, Viia EracU, c. •!2 p. 364 et par Gilles d'Orval II, 49, I». o7. Sur le jour, tandis (jue les sources (jui viennent d'être citées, d'accord avec rObituaire de Stavelot cité par Koepke, préf. à Anselme, c. 24, p. 202, note 2o) donnent VI Kal. nov., c'est-à-dire le 2" octobre, TObiluaire de St-Lambert (aux Archives de l'État à Liège), et ceux de Notre-Dame de Maestrichl (Franquincl, [nrcriiaris ran het !<(ipittelv(in(). L. r/v);»."/.e;7.-, Maestriclil, 1870, t. I, p. 10, n" 4), donnent l'A'*//. niir. (28 oct.i. On ne saurait hésiter un seul instant entre les données concordantes de ces témoignages authentiques et celles que fournissent des narrateurs postérieurs, même appuyés sur l'Obituaire de Slavelot. Les j-aisons ([ui peuvent avoir fait adopter à Bûcher, suivi par Fisen, p. 144, la date de 970, sont de nulle valeur.

(4) Ainsi à Worms, Vitn Diirchardi, c. 4, p. 834; à Augsbourg, Vita Udalriri, c. 28, p. 41o. Cf. Hauck III. pp. ;;2-34.

fo) Ainsi, à la morl de AVicfi'id de Cologne, on clioisil ([ualre prcires et quatre laïques pour aller demander au palais un nouvel évêque et dire qu"on est unanime

42 cHAPiïRîî m.

les paroles du Vifa Notgeri, on serait tenté de croire que c'est ce dernier procédé qui a été suivi pour l'éleclion de Notger. C'est, dit-il, à la demande du clergé et du peuple et par la faveur du prince que Notger passa du palais impérial au siège épiscopal de Liège. Mais les formules de ce genre étaient en quelque sorte de style, et pouvaient fort bien se concilier avec le cas d'une désignation royale antérieure, suivie d'une élection pro forma par le clergé et le peuple du diocèse. Ceux-ci, en elFet, après avoir procédé à l'élection, en demandaient encore la confirmation au roi, tout comme s'ils n'avaient pas connu les intentions de celui-ci. 11 est d'ailleurs bien peu probable que, si l'église de Liège avait eu l'entière liberté de son choix, elle eût jeté les yeux sur un étranger, qu'elle ne connaissait pas et dont peut-être elle ignorait même l'existence. Il y a donc lieu de croire que lorsqu'elle apprit le nom de lévêque qu'on lui destinait, elle s'empressa de se conformer à la volonté royale en portant sur lui ses suffrages.

Ce fut au mois d'avril 972 que Notger fut consacré évcque dans l'église de Bonn, par les mains de son métro[)olitain Géron de Cologne. Toutes les sources sont unanimes sur l'année (1), et cette date s'accorde avec les autres témoignages. En premier lieu, avec la date de la mort d'Eracle, que nos documents, comme on vient de le voir, placent au 28 octobre 971. En second lieu, avec le cliiffre de 3G ans de pontificat que les deux meilleures sources de l'histoire de Notger attribuent à ce prélat (2). En elfet, Notger étant mort le 10 avril 1008, il a bien gouverné 3() années si l'on fait commencer son pontificat au printemps de 972. En troisième lieu, avec le témoignage, concluant à coup sur, de Notger lui-même, qui, le 19 juin 980, écrivant à l'abbé Womar de Gand, dit être dans la neuvième

sur Brunon, et iiuliiiclleMiciil Ollon I consent, llufitijcrus, c. l'i. p. 2uS. On |)Ciil penser toutefois que le clergé, en pareil cas, ne faisait cette (lémai'chc que parce ipi'il avait la ccrtitiidi; do la voir accueillir.

(1) AinKiles Lobicnses; Folcuin, c. 28; Atni'ilcs l.riKlini.ic.i.

(2) Voir les Iciiioignages à l'endroit oii nous parlons de la inorl de Not|3''er.

XOTCrEn AVANT l'ÉPISCOPAT. 43

année de son pontificat (1). Cela est absolument exact si nous faisons courir la ])rcmière année du pontificat de Notijer à partir d'avril 1)72, et ne l'est plus si nous admettons une autre année.

Les Annales de Lobbes ont voulu nous apprendre le jour précis de la consécration, et elles le font en ces termes :

972. Donilniis nostev Notkerus mense apr'ill octav'is paschœ et 9 kalend. mail apiid Bonnam a domino Gerone archlepiscopo inslituitur Leodicensiiini episcopiis.

Cette indication est contradictoire. En 972, l'octave de Pâques tombait le 14 avril et non le 23 (9 kal. niaii), comme le veulent les Annales de Lobbes. C'est en 971 qu'elle coïncide avec le 23 avril. L'erreur est facile à expliquer. L'annaliste, qui semble avoir puisé à de bonnes sources, y a lu que Not^er fut consacré en 972, le jour de l'octave de Pâques. En cherchant dans sa table pascale le jour du mois qui correspondait à cette indication liturgique, il aura, par mégarde, lu une ligne trop haut, et sera tombé sur le jour qui correspond à l'octave de Pâques 971. Voilà l'explication toute simple dune difliculté qui était, dans tous les cas, le résultat d'une erreur, et qui disparaît si l'on parvient à découvrir l'origine de celle-ci.

Est-il besoin, après cela, de réfuter longuement l'opinion des érudits qui, dans le témoignage des Annales de Lobbes, se sont attachés surtout à la date du 23 avril, et qui, voyant qu'elle ne concorde qu'avec 971, ont imaginé de placer en cette dernière année le couronnement de Notger ? Nous ne le pensons pas, bien que cette date ait rallié le suffrage de plusieurs érudits (2). Pour l'adopter à notre tour, il nous faudrait corriger tous les annalistes qui font mourir Eracle en 971 , et placer sa mort en 970 ; il nous faudrait

(1) Daduii 13 kitl. julii, anno doininicic incariKilionis 980, indictione 8, impcrantc tlonino Oltmie |>os( morlein patris anno 8, episcopatus nostri anno '.). Vita S. Landoaldi , p. 30 A.

(2) Bûcher, Chronicun episruponnn Trajecteiisiiim ad Mosam seii Leodietisium ail ann. 971, dans Cliapeavillc, Gesta Pontijicum, t. I ; Fisen dans ses deux éditions de Kîi'i , p. 2;!G, ol de 109G, p. l-'iT, ainsi (pie dans son Flores paru en 16i7, p. 20,"), de Tlieux, l.c Chapitre de S. I.amlicri, l. 1, |). ;);) ; Koejike, préface à Anselme, p. 13o; Heller à Cilles d'Orval, 11, oO.

44 CHAPITUE ITI.

ensuite donner un démenti à toutes les sources qui nous racontent ravénement de Notger. Qui ne voit qu'au lieu d'un tel tissu de conjectures il est bien préférable de suivre les sources pas à pas, comme fait Foullon (1)?

Nous concluons donc, en ne faisant subir à notre principale source qu'une modification très-légère, que Notger a été consacré à Bonn, le 14 avril 972, jour qui coïncidait cette année avec celui de l'octave de Pâques.

Le nouvel évoque de Liège héritait d'une situation troublée. Le pontificat de son prédécesseur avait été attristé par l'émeute. Lui-même, nouveau venu et étranger dans le i^ays, il ne saA^ait pas la langue d'une moitié de ses ouailles (2), et, quant à l'autre, il ne pouvait s'adresser à elle que dans le dialecte liaut-alleiuand, fort dificrent du thiois parlé dans les Pays-Bas. Il appartenait d'ailleurs à une peuplade qui était l'objet, de la part des autres Allemands, de lazzi sans nombre. Les Souabes avaient cliez les Allemands du Nord la réputation que les Gascons ont en France : hâbleurs avec l'esprit en moins et une certaine lourdeur en plus. Anselme écrit en termes formels, au début de la notice qu'il consacre à Notger : « C'était, à la vérité, un Souabe, mais, pour le reste, un homme des plus distingués (3) ». Et l'on entendra plus tard un seigneur liégeois, en querelle avec son évêque, lui reprocher « sa mauvaise foi de Souabe » (4).

Mais même s'il n'eût pas été Souabe, il était étranger, et

(1) Foullon, I, 190, d'après Placentius, qui garde aussi 972; de même le G((Uia C'iristiana, t, III, col. 843; Vtli.stoire Littéraire, I. VII, p. 209; Daris, p. 280, qui garde cependant la fausse indication du 2o avril.

(2) Cela résulte d'un passage de Riclier, IV, 100, où Ton voit qu"au concile de Mouzon, tenu par les évêqucs d'Allemagne pour juger la cause deOerbert, cl auquel Nofger assisia, le r;ipport sur l'artaiie lui confie à rcv("'([ue Haimon de Verdun, co qmid ilntjuam (jallicam norat. De même Tlicudon de Cambrai, qui est de Cologne, ignore la langue do .sa ville Opiscopale : utpole siniplici viro et lingute regionis ignaro. Gest. epp. Cam. I, 99, p. Ail.

fo) Génère quidcm Alcmannus, sed admodum omni morum eleganlia insignilus. Anselme, c. 2o, p. 20o.

(4) llluiu pcrlidia' accusnl cl fraudis Alemannicic. Anselme c. 2(!, p. 20i ; Cf. Piuperl (le Saint-Laurent, Chrouicon, c. 9, p. 205 : de pessimà gentc Alamannoi'um. Cf. le Vita Aiiuouix, c. 1, p. i07 et i ji. i08.

xotctF.u avaxt l'kpiscopat. 45

co Jéfaul devait lai ôtro diriicilcnient pardonné par une noblesse remuante et aniljitieuse qui voulait voir dans la dignité épiscopale l'apanage de ses cadets, et qui, dans les vingt dernières années, avait chassé un évcque et troublé le pontificat d'un autre.

PREMIÈRE ANNÉE d'ÉPISGOPAT.

La carrière de Nolgcr ne s'annonçait pas riante, on vient de voir pourquoi.

Etranger coninie Eraele, et, comme lui, représentant au milieu d'une aristocratie turbulente le pouvoir impopulaire de la royauté, il pouvait s'attendre à passer par des expériences semblables à celles de ses prédécesseurs. Mais Notger possédait à un degré éminent les qualités qui avaient manqué à Rathier et à Eraele. Il se distinguait du premier par un tact et par une prudence qui conjurèrent plus d'un conflit, et du second, par une énergie de 1er qui avait raison des résistances les plus déterminées. Au surplus, s'il rencontra des dillicultés, ce fut surtout dans le début de sa carrière, lorsqu'il eut à recueillir l'héritage quelque peu dangereux d'Eracle , puis encore après la mort d'Otton II (983), pendant les quelques années si orageuses qui ouvrirent le règne d'Otton III.

Son épiscopat n'aurait j^as été si merveilleusement fécond en œuvres de paix, s'il avait été constamment troublé par l'anarchie féodale, et si le grand bâtisseur et le grand pédagogue avait dû souvent échanger la truelle ou la férule contre lépée.

Planter et arracher, tel fut, selon l'énergique expression d une de nos sources, le programme du pontilicat de Notger, et ce programme fut rempli (1). Notger déploya

(1) Cop-noscpiis prgo se vocaliim non ad dignitaleiii tantum sod in opiis niinisterii sibi ri'cditi ad desli'iiendiiiii ot cradicaiiduiii, ad itlantaudiiiii el edilicaiuluin, etc. }'it(i .\iitijfn', c. 1. CA. J('Tt''iiiif', 1. lu.

rnr.^riKnK AXxrK d'épi^copaï. 47

une grande énergie dans la répression des abus et dans la soumission des rebelles.

« Il i'ut, dit Anselme, terrible pour les riches orgueilleux, redoutable pour les hommes factieux et iniques ». (1) — « Par la vigueur de sa justice, dit de son côté l'auteur du Vit a Notgei'L il brisa l'obstination de ceux qui avaient troublé les jours dl'lracle, et leur inlligea de justes châtiments, jusqu'à ce qu'il eut obtenu leur correction complète. Il avait deux armes dans la main : ranathènie spirituel et la répression par la force ; il les mania Tune et l'autre »(2). Enfin, l'auteur du poëuie anonyme résume en quelques mots sa cai'rière de justicier : « Tous ceux qui troublaient l'ordre étaient d'abord frappés de l'anathème et exclus de la communion; s'ils refusaient de s'amender, ils devaient partir pour l'exil. Les incorrigiljles étaient ou pendus, ou mutilés. Il était sans pitié pour les parjures, les voleurs, les brigands ; nul d'entre eux ne pouvait paraître devant lui (3). »

On le voit, nos sources sont d'accord sur l'énergie déployée par Notger dans sa lutte contre les perturbateurs, et, si ceux-ci ne sont pas désignés plus expressément, c'est parce que personne, au moment où écrivaient ces auteurs,

(1) Erat. eiiiiii |iaupcribu.s iiiitis, supei'bis divitibiis terribilis, bonis quibusque mansuetus, iniciiiis et facliosis hominibus nicliipiiilus, etc. Anselme, c. 30, p. 200.

(2) Globiun oniiii obdiifationis eorum qui adversus dominum suiun Loodiensem cpiscopum dominum Eraclium se conllavcrant judiciaria virtiite contrivit et eos penali discipline usque ad dignam correplionem subjecit. Vita Xutrieri, c. l. Ita sermn Dei vivus et efficax et penetrabiiior omni gladio aii(i|)iti in eo fuit, ul quisquis dccielorum ecclesie violator exstitisset, si post foinmonitionem conlumax et quasi lapitiatus cordis duricia fuisset, penam obdurationis sue portaret in quem episeopali auctoi-itale maledicta congessisset. Id. c. 8.

(3j Nam (sumus experti) quicumque fuit violaloi-

Ecclesie, postquam hune feriens anatheniate vinxit Corpore et exclusif sacro vel sanguine Cbristi, Ivit in exilium, resipiscere ni properasset. Si rabic caruit sed non porrigine turpi Kl rciiqua scabie, quam postea neino piarol. Aut fregit collum vel amatos [icrdidil arlus, Talis erat reprobis, tam fonnidabilis omni Perjuro prsedoni furi ; non perfidus ausus In faciem venisse suam. Vitd Xotijcri, c. S.

ne pouvait s'y Iromper. Il s'agissait de ineiubres de l'aristoeratie. Anselme, qui les désigne comme des riches orgueilleux, ne laisse pas do doute à cet égard, et l'auteur du poëme anonyme, en pai'lant de séditieux qui sont d abord frappés danathènie et ensuite envoyés en exil, est au fond d'accord avec Anschne. Et lorsque le même auteur fait allusion à la peine de la hart ou de la mutilation réservée aux coupables, il vise apparemment la tourbe des individus de bas étage que les grands avaient à leur service, et qui organisaient les émeutes comme celle qui fit tomber Ratliier, ou celle qui menaça du même sort l'autorité d'Eracle. En somme donc, malgré le vague et l'imprécision peut-cire intentionnelle de leurs expressions, nos sources principales ne laissent pas de lever discrètement le voile qui couvre la partie la plus orageuse et la plus délicate de la carrière de Notger : ses luttes pour forcer les grands seigneurs à reconnaître l'autorité du prince légitime, et à respecter les droits de l'Eglise et ceux de la population désarmée (1).

Un épisode plus fameux dans la légende que dans l'histoire nous fait connaître le nom d'au moins un des chàteauxforts dont l'évêque de Liège parvint à se débarrasser pour la plus grande sécurité des habitants de sa ville : c'est celui de Ghèvremont. Situé à sept kilomètres en amont de Liège, dans la pittoresque et profonde vallée de la Yesdre, ce château était Ijien le plus redoutable voisin de nos princes. On voyait, des portes de la ville, sa sombre silhouette se profiler

(1) Cf. r.uotgerus, c. ?A-, ]). 34. Jean d'Outremcuse, IV, p. 138 veut en savoir plus long, mais il prouve qu'il ne comprend rien à cette situation. D"api'ès lui, Notger s'attaqua d"emblée à un chef de brigands nommé Henri de Marlagne, le même <iui avait troublé le règne d'Eracle, et qui continuait de désoler la ville de Liège. H alla le soir avec .ses gens mettre le feu aux maisons de ces brigand.s, s'empara de leurs personnes et les lit pendre au nombre de 230 ; le plus haut gibet fut réservé a Henri de Jlarlagne, leur chef. Notger, continuant le cours de ses répressions, a tous maisfaiteurs justement enquérit ; XII'= trestouz à moit les metit cl à leur liusserie les pendoit, etc. » Il est inutile de dire que tout cela e.st du roman, attestant seulement la fécondité de l'imagination de notre chroniqueur. On peut lui accorder cpie Notger a sévi contre les brigands, puisque toutes les sources le disent; mais ces brigands sont les membres de l'aristocratie féodale, et non de pauvres diables courant les bois et les cliamps pour détrousser les passants.

Première année d'episcopaï. 49

à riiorizon, et plus d'un évêque de Liège eût pu dire ce qu'au rap[)ort de Suger, Philippe I, roi de France, disait à son fils Louis VI en lui montrant la tour de Montlhéry : « Voilà une tour qui m'a l'ait vieillir dans les inquiétudes ; jamais elle ne m'a permis de goûter une vraie paix (1) ». Du haut de la montagne inaccessible dont les parois descendaient presque verticalement dans la rivière, et abordable seulement par l'isthme étroit qui, du côté du nord, la rattachait au plateau, le château de Chèvremont se dressait comme une menace perpétuelle à l'horizon. Cette vaste et puissante forteresse n'était pas antérieure à l'époque mérovingienne ; selon toute apparence, elle avait été bâtie par Pépin d'Herstal ; au VHP et au IX'' siècle, elle portait encore le nom de Glu\teau-neuf (ÏVoçum Castelliun). Dans son enceinte était comprise une église Sainte-Marie, desservie par un corps de chanoines réguliers; les rois francs, à partir de Pépin, se plurent à l'enrichir, de leurs libéralités (2). Grifon y fut enfermé en 741 par son frère Gai'loman (3) ; l'empereur Lothaire I y résida en 854 et Lothaire II en 862 (4). Dans les premières années du X^ siècle, Ghèvrcmont, (c'est le nom qui dès lors vient remplacer l'appellation de Ghàteau-neuf) (u) passa aux mains des ducs de Lotharingie, qui prirent dans nos contrées la place des rois et occupèrent leur domaine. En 922, le château est occupé par le duc Giselbert (G), et, après sa mort tragique en 939, nous y voyons sa veuve réfugiée. Quelque temps après, les derniers tenants de la cause de Giselbert en étaient expulsés par le comte Immon, qui, paraît-il, garda la place et qui, révolté à son tour, y tint bon en 960 contre saint Brunon (7). Gomme, peu de temps après, il se récon-

(1) Sugei", Vie de Louis le Gros, éd. A. Molinier, p. 18.

(2) V. ci-dessous, p. ul, note i.

(3) Annules Einharili -à. 741 : in Novo Castello, quod juxta Arduennam situni est.

(4) Marlône et Durand, A. C, t. I, col. 188 et t. H, cul. 11.

(o) La plus ancienne mention de Vabbatiu Caprœuions est dans un diplôme de Zwentibold en 897 ; on y voit aussi son identité avec Novum Castellum; v. Laconiblet t. I, p. 42. Cf. Miiacula sauctl Remacli, p. 440, et deux diplômes de Louis ["Enfant en 902 et 910 dans Lacomblet, I, pj). 44 et 47.

(G) Flodoard, Annales, p. 371 ; Cf. Hiclier, I, 39, p. 580.

(7) Flodoard, Annales, p. 403.

50 CHAPITRE lY.

ciliti avec l'empereur, et qu'on avait appris à connaître à la fois et son lialntuellc lidélité et le danger qu'il y avait à l'aliéner, nous devons croire qu'il aura conservé la paisible possession de ses biens, et que Chèvremont ne lui aura pas été enlevé. Nous savons qu'il vivait encore en 9G8 : c'est donc à tout le moins jusqu'à cette date que le château sera resté entre ses mains (1).

La forteresse passait pour imprenable, et non sans raison, car les flancs abrupts de ses rochers et les parois massives de ses murailles avaient bravé plus d'un ennemi. En 882, les moines de Stavelot, fuyant la fureur des Normands, y avaient trouvé un refuge avec les reliques de leur saint (2). En 922, le duc Giselbert y avait tenu te te au roi Charles le Simple (3), en 939, il y avait soutenu leflort des armées du roi Olton le Grand (4), et depuis lors, comme on vient de le voir, les armes royales l'avaient vainement assiégé à plusieurs reprises : on n'avait pu s'en rendre maître que par la ruse (o). Telles étaient les annales militaires de la redoutable fortei*esse (G).

(1) Voir G. Kurlh, Le comte Immon (DMIB. Illf série, 1. XXXV, 1898, p. 332).

(2) Mir. K. Jiciuacli, p. 410.

(3) Voir la note G de la page précédente.

(i) Continuât. liefjinonis, Widukiiul, II, 22 ,p. iii; Cf. Liulprand, Antapi)ddsis, IV, 33, p. 320.

(o) Widukiiul, II, 28, p. AVÔ.

(G) Comme on pouvait s'y attendre, Chèvremont a eu de bonne heure son histoire légendaire. Une vie de sainte Begge qui semble du XII'' siècle, cl qui paide de Chèvremont comme n'existant plus (voir les imprécations de la sainte à la poterne jiar où elle s'enfuit du château : jam in R^ternuin non exeat aut ingrediatur quisrjuam transiens pcr te. Quod postmodum etiam compertum est) veut qu'Anségise y ait demeuré avec sa femme sainte Begge, et y ait été assassiné par son fils adoptif Gun. duinus fVUa S. Degf/ae dans Ghesquière, Acta Sunctoriiin Uebjii, t. V). Cette légende, dont l'hisloricitc est admise, avec quelque hésitation, par M. J. Demarteau (yoti-e- Dame de Chèvremont, nouvelle édition, Liège, i888, ])p. 9-17) n'a pas sutll à .Jean d'OuIremeuse. Pour lui, le château de Chèvremont a été bâti par Sedros, roi de Tongrcs, t. I, pp. 244), saint .Materne y bâtit les églises Notre-Dame et .Saint- Jean et mit vingt chanoines dans chacune (I, .^32) ; saint Martin de Tongres porta ce nombre à trente dans chacun des deux sanctuaires (II, 37) ; saint Domitien bâtit au pied du château la chapelle des ss. Cosmc et Damion (II, 230) ; saint Monulfe acheta le château de Chèvremont avec Matines et Jnpille, pour la somme de mille livres, au duc (Juynn d'Ardenne, son pai'cnl, descendant des ,'inciens l'ols de Tongres, ipi'il l'cnrontra auprès du lit de mnladedeson père à Uinaiil.

PREMIÈRE ANNÉE d'ÉPISCOPAT. 51

Dès SOU avéneaient, nous voyous Notgcr se préoccuper de ce qu'où pourrait appeler la (jucslion de Chèvremont; je crois en trouver la preuve dans le fait suivant. Il était à peine depuis quelques mois sur le siège de saint Landiert qu'un acte impérial, daté de Pavie le 1*^' août 1)72, faisait don à l'église Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle de l'abbaye de Chèvremont, c'est-à-dire de l'église annexée au château et comprise dans son enceinte (1). L'intention ici est transparente. L'octroi de l'abbaye de Chèvremont à une église étrangère, s'il n'équivalait pas à la sentence de mort du château, en était au moins le prélude. Notger n'avait pas perdu son temps, et ce simple diplôme, où son nom n'est pas même prononcé, témoigne éloquemment, et de son crédit auprès de l'empereur, et de la singulière énergie de sa volonté. Pour le reste, il pouvait attendre, et préparer tranquillement le coup suprême qu'il se proposait de porter à la bastille féodale.

Jt'an (rOutrcmeuse a L-viilciiiinciit nssish!' à l'eiil revue; il nous reproduil les propos échanges el les clauses du marché (il, 2;)!)). Mais il faut renoncer à suivre l'inventif conteur pour ne pas alhiiiger cette note, et pour dii-e quelques mots d'un autre conteur plus moderne, aussi inventif et moins amusant. Ferdinand Henaux veut que le château ail été une véritable ville, une « bonne ville », comme il dit (BIAL, I, \\\). liO-o'i). Son ai'i^umenl pi'incipal est le passage de Widukind qui, à deux reprises (II, 22 et 23) donne le liti-e iVuiiis à Chèvremont. Mais en quoi ce chi'oniqucur qui écrit sur les bords du Wéser peut-il infirmer le témoignage unanime des écrivains liégeois parlant de leur pays? Si Henaux avait connu l'historiographie du X*^ siècle, il aurait su que les écrivains saxons donnent régulièrement à des châteaux le nom (Viirhs et même de riritax. De même fait Thielmar de Mersebourg, III, G (i), qui donne le nom de ciriiax au château de Boussoit-sur-llaine, (v.ci- dessous, p. '68.) Cf. Rietschcl, Die Chittis uuf deutschem Boden, p. 43; Keulgen, i'ntcrsurhioujcn ïiber den L'rspniini dcr dciitschcn Stddferfa.isniiui, Leipzig,

(1) Sickel, 1)0. I, p. ;>G9. L'abbaye de Chèvremont (ecclcsia Sunctac Marutc, rclluln Sdtictiic Mariae, abbutitt CiipraciiK^n.t, k'ircnmnit, inona.^tcrlion CiiliraciiiouKj parait être contemporaine du château ; elle tenait des donations de Pil'pin d'Ilerstal mais ne pouvait pas exhiber son diplôme, tout comme Saint-Hubert en Ardenne. Elle reçut des libéralités de Charlemagne (779), de Louis-Ie-Débonnaire, de Lothaire I (8W). de Zwentibold (897), de Louis-l'Knfant (902, 910) et d'OKon-le- Orand (917). C'était, comme Saint-Hubert, un établissement de chanoines irguliers; on connaît deux de ses abbés : KrnuMihardus en 770, Lolliaiie en 8i4. (V. Lacomblel, t. I, pp. I, 2G, 42, 44, 47, 08.)

82 CtlAPiTRE IV.

Une autre dinicullé, et d'un caractère beaucoup plus urgent, réclama toute la sollicitude de Notger dès les premiers jours de son avènement : c'était la situation critique de l'abbaye de Lobbes. Cette grande maison monastique, qui faisait partie du diocèse de Cambrai, relevait au temporel des évèques de Liège, depuis la donation que l'empereur Arnoul en avait faite, en 888, à l'évèque Francon. Elle avait un domaine immense, qui comprenait en 8G8- 869, lorsque fut dressé son polyptyque, un total de 174 villages, avec le château de ïhuin qui lui servait de forteresse et de l'efuge (1). Ses abbés se glorifiaient d'avoir eu, au VHP siècle, le rang et le titre d'évêques (2). Livrée successivement, pendant le IX*^ siècle, à des abbés laïques de famille princière, elle avait vu sa prospérité religieuse et matérielle déchoir en même temps sous des chefs aussi indignes que Hubert, beau-frère de Lolhaire II, Carloman, lîls de Charles-le-Chauvc, et Hugues, bâtard de Lothaire II (864-885). Les évèques de Liège, devenus les héritiers de ces déprédateurs sans conscience, n'avaient qu'en partie fermé les plaies. Se considérant, de par la donation du roi, comme les abbés du monastère, ils l'avaient gouverné par des prévôts, et pris pour eux la moitié de ses revenus (3). Cette situation dura environ un siècle, et, au témoi-

(1) Voir ce polyptyque dans Vos, Lobbes, son abbaijc et son eliapitre, l. I, p. 418. Je donne le chiffre de cet auteur, p. 17o; moi-même, j'étais arrivé à celui de lOien énumérant les noms repi'is dans le polyptyque. Le traite De Fundatione et lapsu mouasterii Lobiemis, qui est de la fin du Xll" siècle, donne un total de 'Iî>3, mais dans le diocèse de Liège seulement : possidebat enim ecdesia Lobiensis villas ad centum quinquaginta très in dioecesis pagis. pICJl. t. XIV, p. 550).

(2) De Fitmlatione et lapsu, p. ooo infra.

(3) Voir le diplôme d'Arnoul de Cai-inthic du lu novembre 880 : ut mcdielate ejus abbatiœ, quam llucbcrtus abbas, ut nunc scimus, plus cupiens prseesse quam prodesse, monacliis solum reliquerat, reliqua utilitati régis genitoris nosfri serviturus, ipsa pra-dicta medictate monaciii nunquam privenlur (Vos, t. 1, p. 427). Ce texte semble altéré. Le Fitndatio monasterii Lobbiemis, (p, S43) œuvre du prieur Hugues, dit, sans doute d"après cette cliarle : Franco... abbatiam Lobbiensem petit et acci])!!, mediam partem reddituum relinquens monachis, aliam vero relinens sibi et posleris p. î)45). De même parle le De Ftindatione et Lapsu,{p. ÎJuO), qui dit que Francon garda dans sa ])art le cliàleau de Thuin.

PREMIl'cHE VXXÉE d'ÉPISCOPAT. 83

gnagc (les écrivains Ju lieu, elle l'ut Jcsastrcusc [)oui' la discipline et pour la prospérité de rabbavc.

Tout fut à vendre sous des prélats comme Ilichairc et Farabert, qui, bien qu'ayant été moines eux-mêmes, gouvernèrent dans un sens bien peu monastique (1). Les choses en vinrent à un état de crise aiguë lorsque l'évêque Baldéric I eut envoyé de Gembloux le prévôt Erluin, qui, déjà suspect à cause de son origine étrangère et de son accointancc avec le comte Régnier de Hainaut, se rendit bientôt odieux aux moines de Lobbes par sa sévérité outrée. Krluin, vénéré comme un saint à Gembloux, faillit laisser la vie sous les coups de ses religieux exaspérés, qui lui arrachèrent les yeux et lui coupèrent la langue. Ces choses se passaient vers 958 (2). Instruit par de pareilles expériences, et pacifique en toutes choses, Eracle avait rendu à Lobbes ses abbés, et cet acte, en y affermissant l'autorité, y avait ramené le calme (3). L'abbé Alétran avait eu un règne paisible et prospère, et l'abbatiat de son successeur Folcuin avait commencé sous les meilleurs auspices, lorsque le retour au pays d'un ancien moine de la maison, le fameux Rathier, déchaîna de nouveaux orages. L'évoque détrôné voulut se refaire un petit royaume dans ce coin de terre qui avait été labri de sa jeunesse; il y eut bientôt son parti, il parvint, à ce qu'il paraît, à gagner Eracle lui-même, et l'abbé Folcuin n'eut plus qu'à céder le terrain à son remuant rival, qui s'installa aussitôt à Lobbes comme dans son héritage(4).

(1) Folcuin, c. 19 et 21, pp. 63 el Gk

(2) Folcuin. c. 2(j, p. 70. Cf. un fragment de la supplique tl'EiIuin à Otton I, oii il parle de sa mutilation, cilé par Hampe, Nciics Avchiv, t, XXIII (1808) p. 387.

(I!) Hic (Evracus) domnum Aletrannum in Laubiis prœfecit abbatcm. Fuicuin, c. 27. p. 09. Cf. le Compendiiiin manuscrit de Lobbes,'citéj)ar Vos, t. I, p. 283, n. 2.

It'aulie part, le Vita Nutgcri attribue à Notgei" le mérite d'avoir rétabli à Lobbes ia dignité abbatiale : In qna (Lobiensi ecclesia) ctiam, abbatcm consliluit, quia visum est ei quod episcopalis sollicitude, que debebatur pluribus, non salis expcdila esset ad vacandum monachis in cotidianïs oportunitatibus.

(4) Folcuin, c. 28, p. 70. Vos, t. I, p. 2o7, voudrait faire croire que ce récit de Folcuin est faux, mais lui-même en accepte la partie qui lui convient, à savoir l'expulsion de Folcuin el son remplacement par Hatliier,

Les choses en éluient là lorsque Eraele mourut, laissant à Notger une situation aussi embrouillée à Lobbes qu'à Liège. Mais Notger était à la hauteur de toutes les cliflicultés. La pacification de Lobbes semble être devenue le premier objet de son activité épiscopalc. S'adjoignant une commission qui comprenait, outre quelques moines de Lobbes, les abbés Werinfrid de Stavelot et Heribert de Saint-Hubert, il vint lui-même à Fabbaye pour faire une enquête sur l'origine des troubles. Il ne lui fut pas diillcile de la constater, mais il ne devait pas être aussi facile de la faire disparaître. Par quel prodige d'adresse et d'énergie parvint-il, non seulement à réconcilier les moines avec leur abbé, mais encore à décider Rathier à lâcher prise? On ne sait, mais il faut considérer comme un vrai triomphe du génie de Notger d'avoir à tel point apprivoisé ce naturel amer, qu'il se réconcilia avec Folcuin et qu'il se retira de bon gré à l'abbaye d'Aulne. L'abbé reprit possession de son autorité; il nous a raconté lui-môme, avec un accent de reconnaissance mêlé d'admiration, tout ce qu'il dut à l'évêque animé du véritable esprit de Dieu (1). En ell'et, à partir de cette heureuse intervention de Notger, l'ordre ne fut plus troublé à Lobbes, et cette belle abbaye eut désormais des jours de prospérité et d'éclat qu'elle n'avait pas encore connus auparavant. En 973, à la demande de Notger, le nouveau souverain, Otton II, de résidence à Aix-la-Chapelle, fixa la situation de l'abbaye et la prit sous sa protection. La charte impériale consacra les mesures réformatrices de Notger et attesta en même temps que son crédit n'était pas moindre auprès du fils d'Otton I qu'il ne l'avait été auprès du père (2). Au reste, le voyage de Lobbes n'avait pas été sans heureux fruits pour l'évêque lui-même, s'il est vrai, comme on l'a supposé, qu'il fit à cette occasion la connaissance de Ilerigcr (3).

Tous ces soins consacrés au bien de son diocèse n'empêchèrent pas Notger de se trouver, le 17 septendjrc, au

(1) Folcuin, c. 28, p. 70.

(2) Sickfl, J) O. n. p. (i;!.

(3) Voir Dcvauix, (. Il, p. 1 i-.

puemip:uk AWKi: n i:i'is<:oiv\t. oo

concile nalional triiiyi'l!iciin. où prcscruc Ions les évci|ucs du royaume (VAlleniagne étaient réunis autour d'Otton 1 revenant d'Italie. Son nom figure au bas des actes de cette assemblée, sur laquelle nous ne sonmics d'ailleurs informés que par un document de valeur douteuse (1).

Ainsi, depuis la mi-avril, date de sa consécration, jusque vers la mi-se[)teinbrc, cest-à-dire, en l'espace de cinq mois, le prince avait mis la main, avec un remarquable succès, aux alTaires les plus épineuses de sa princi[)auté, et l'évcque avait participé aux préoccupations de l'Eglise d'Allemagne. Va\ ce court espace de temps, il avait, selon les paroles de son biogra[)lie, dcinoli et édifié, arraché et planté. On pouvait attendre beaucoup d'un pareil début.

(1) Sickcl, DO. I, \). o'o. Cf. Hcfflé, Concilicmjeschichte, t. IV, p. G31.

Page 1