‹ Notger de Liège et la civilisation au 10e siècleChapitre 18 sur 44 · OTGER PENDANT LA MINORITE D OTTON III · texte numérisé non relu

OTGER PENDANT LA MINORITE D OTTON III

La mort prématurée d'Otton II avait créé une situation des plus difliciles à son fils Otton III. Souverain de plein droit, en vertu de son sacre, il était censé régner en fait, le droit germanique ne connaissant pas les régences. Seulement, comme le règne d'un enfant n'est en réalité qu'une fiction juridique, il fallait l)ien que quelqu'un gouvernât pour lui pendant sa minorité, et ce quelqu'un, c'était évidemment celui qui se mettrait en possession de l'enfant royal. Pendant que les plus fidèles serviteurs de la maison ottonienne se ralliaient autour de la reine-mère et ne voulaient pas quon lui enlevât son fils, Henri de Bavière, le plus proche parent masculin du jeune roi, essaya de faire valoir ses prétentions.

Henri, que l'histoire connaît sous le nom de Querelleur, était à bon droit suspect aux loyalistes : il s'était soulevé à plusieurs reprises contre son cousin Otton II, qui avait fini par le destituer de son duché de Bavière et par l'envoyer en exil à Utrecht, où il vivait depuis cinq ans sous la garde de l'évèque Folcmar. Les plus perspicaces disaient que cet ambitieux et remuant personnage ne se contenterait pas de gouverner sous le nom de son jeune parent, mais qu'une fois maître de sa personne, il le mettrait à l'ombre et s'emparerait de la couronne royale. D'autres, au contraire, préoccupés exclusivement des dangers d'une tutelle

féminine et persuades qu'il fallait au royaume menace le concours d'un bras puissant, sensibles d'ailleurs aux arguments tirés de la proche parenté d'Henri, penchaient à le reconnaître comme l'arbitre du royaume.

Henri ne laissa pas aux partis le temps de peser et de discuter ses droits. A peine informé de la mort d'Otton II, il eut le talent de se faire mettre en liberté par Tévèque d'Utrecht, son gardien, X3uis, sans perdre de temps, il courut à Cologne, où il décida Tarchevêque Warin à lui livrer la personne du royal orphelin. Maître de l'enfant, il pouvait déjà se considérer comme maître du royaume. Peu de temps après, l'archevêque de Trêves Egbert et son suffragant Thierry, évêque de Metz, se prononcèrent en sa faveur, et il se trouva à la tête d'un parti assez puissant pour lui permettre de tout espérer. Son intention manifeste était dès lors de se faire associer au trône (1), sans doute avec Tarrière-pensée de se substituer plus tard au jeune roi. Tous ses partisans ne s'aperçurent pas, peut-être, de ces visées lointaines. Plus d'un put, sans scrupule, se prononcer en faveur de ses prétentions, en considération des maux que devait causer à l'empire le règne d'un enfant et pour éviter les horreurs de la guerre civile (2).

Mais l'épiscopat allemand restait fidèle au malheur, et ce fut son opposition aux x^rojets du Bavarois qui sauva le trône d'Otton III. Il y eut, si l'on peut ainsi parler, deux foyers de résistance. Le centre de l'un, ce fut Wiiligis de Mayence, qui sut grouper les Saxons et les Francs, les deux tribus sur qui surtout s'appuyait la dynastie ottonienne, et qui força Henri de Bavière à renoncer à ses prétentions. Le rôle de Wiiligis, un peu éclipsé parce qu'il n'a pas laissé beaucoup de traces dans la littérature, a été remis en lumière récemment et mérite de rester dans l'histoire (3).

(1) Y. les Lettres de Gcvbert, ii" 2'2 htjiv.r, p. 18 fllciiiriri reiinii sr farrre ruicntisj 26, p. 20 Cconregtiantem institiiere) ; 33, p. 32 (iirc coiurf/ndiitoii institucrcj ; 3*J, p. 38 (ncc consortem refjni faciasj el cf. 31, p. 2o-29.

(2) V. sur les menées d'Henri de Bavière les lémoignages recueillis par Ricliler, p. 142, note a.

(3) Cf. le livre de BiJluner sur Wiiligis.

NoraEn pendant r. a :\riNoiuTK d'ottox m. 71

En Lotharingie, les droits du roytil orphelin li'ouvaient des partisans résolus parmi les membres de Tépiscopat. Pendant qu'Egbert de Trêves et Tlnerry de Metz embrassaient le parti d'IIcnri, Nolger et son ami Rothard de Cambrai, suivis bientôt par Gérard de Toul, se prononcèrent dès les premiers jours pour la cause du souverain légitime et de la reine-mère. Ils trouvèrent un puissant appui dans Adalbéron, archevêque de Reims, et dans son frère Godefroi, dont Otton II avait autrefois récompensé les services en lui faisant don des terres enlevées dans le Hainaut aux fds de Régnier. Mais l'a me de la résistance au Ravarois fut un prêtre français, Gerbert d'Aurillac, écolàtre de Reims, qui avait des obligations à la famille royale d'Allemagne et qui lui gardait un attachement profond. Gerbert était le confident de son archevêque; par lui, le siège français de Reims devint le foyer le plus actif de l'agitation en faveur d'Otton III.

Il ne faut pas s'étonner de voir Gerbert s'engager dans cette cause avec un zèle qui le poussera même, plus tard, à combattre son propre roi, quand celui-ci voudra tirer parti de la situation pour son compte. L'empire, à cette époque, n'avait pas encore perdu aux yeux des hommes ce caractère d'internationalité qui faisait comme partie de son essence; il semblait qu'il intéressât tout le monde, et que l'empereur fût, comme le pape, chez lui dans tous les pays. Ce qui était nouveau au X* siècle, c'étaient les nationalités, c'était cette espèce de patriotisme qui s'arrête aux frontières d'un royaume et non aux confins de la civilisation. Dès lors, des hommes qui, comme Gerbert et comme Adalbéron lui-même, devaient tant aux empereurs, pouvaient se croire liés à eux par un lien plus sacré que celui qui les rattachait au roi de France (1).

Nous devons à une bonne fortune bien rare de pouvoir assister au lent et patient travail de propagande entrepris par ces hommes, à une époque qui ne semble remplie que de batailles et de violences, pour peser sur l'opinion de leurs contemporains et pour les gagner à la cause qu'ils crovaient la meilleure.

(1) .1. Havet, Lettres de Gerbert, Introduclion, p. XIII, expose les raisons per sonnelles qir Adalbéron de Reims avait pour adhérer à Otton III.

72 ciiapitut; vi.

Les lettres de Gerbert, que nous avons conservées, s'en allaient dans toutes les directions, encourageant ou stimulant les uns, gourmandant, s'il le fallait, les autres, déjouant les intrigues françaises et les intrigues bavaroises, organisant et centralisant toutes les démarches : on eût dit qu'il était partout, et qu'il avait fait des intérêts de Théopliano et de son fils les siens propres. C'est en toute vérité qu'il pouvait écrire à un ami, en le chargeant de présenter ses hommages à l'impératrice : « Elle est souvent, comme de juste, présente à mon esprit; j'ai suscité à sa cause un grand nombre de défenseurs; tu le sais, et toute la Gaule m'en est témoin (1). »

Ainsi, pendant ces années critiques, la Lotharingie fut le champ clos où se jouèrent les destinées de l'Allemagne et de sa dynastie. L'attitude de Notger avait donc dans ce débat une importance capitale. Elle a été jusqu'ici peu comprise ou pour mieux dire peu connue, et il y a lieu de la mettre en lumière. Notger, nous l'avons déjà dit, n'avait pas hésité un seul jour à embrasser une cause qui était pour lui celle de la justice; tout le monde connaissait ses sentiments, et quand on voit qu'un homme comme Adalbéron de Reims, écrivant à notre évêque, se croit obligé de protester de son dévouement au jeune prince, on devine quelle idée ses contemporains se faisaient de sa fidélité dynastique (2). Toutefois, dans l'origine, cette fidélité n'eut pas le même caractère que celle de Gerbert, et la politique de Notger diffère sur un point capital de celle du prêtre de Reims et de ses alliés. Gerbert so déliait au plus haut degré d'Henri de Bavière et voulait à tout prix éviter la régence de cet ambitieux, dont il avait probablement pénétré les vues secrètes; c'est contre lui qu'il dirigeait tous ses efforts, le considérant comme infiniment plus dangereux pour son jeune maître que le remuant et versatile roi de France. Il se flattait d'avoir gagné à la cause de Théopliano le duc Charles de Lothicr, bien plus, il croyait y avoir rallié Lothaire lui-même.

(4) Lettres de Gerbert, n" 37, p. 'SI (2) V. ci-dessous, p. 74, note 1.

XOTGER PENDANT LA MINORITÉ d'oTTON III. 73

« Dites bien à riinj^cratricc Tliéopliano, maiulait-il â une grande dame de ses correspondantes, que les rois de France sont acquis à son fils, et qu'ils n'ont d'autre anihilion que de détruire la domination usur])atrice du duc Henri, qui essaie de se faire roi » (1). Jusqu'à quel point Gerbert étaitil convaincu de la sincérité de Lothaire? On n'oserait le dire, et la seule chose qu'il soit permis d'aflirmer, c'est que, dans sou ardeur à écarter la candidature de l'homme qui lui seuiblait le plus redoutable rival d'Otton III, il ne craignit pas d'accepter ou de paraître accepter l'alliance d'un tiers qui, tout aussi ambitieux, lui paraissait pourtant moins à craindre.

Pour Notger, le véritable ennemi, ce n'était pas le duc de Bavière, c'était le roi de France. Henri, après tout, était un membre de la iamillc impériale, et, tant qu'on ne pouvait pas, avec quelque raison, l'accuser de nourrir une ambition criminelle, il était plus adroit de le ménager que de rompre avec lui. Lothaire, par contre, était l'ennemi né du Lothier, tout autant que de la dynastie impériale. Le souvenir de son invasion de 978 était récent encore, et on avait tout lieu de craindre qu'il ne voulût profiter de la minorité d'Otton III pour s'emparer de cette contrée, qui avait toujours été l'objet de ses ardentes convoitises. Pour cela, il lui suffisait de feindre un grand zèle pour les intérêts du jeune prince, et de se faire le protecteur de sa cause. Et déjà, déçus par ses protestations, un grand nombre de seigneurs lotharingiens, qui envisageaient sans répugnance l'éventualité d'une tutelle exercée par le roi de France, s'étaient ralliés autour de son nom et lui avaient donné des otages (2).

Voilà pourquoi, tant que la candidature de Lothaire fut à l'horizon, Notger pencha visiblement du côté d'Henri, qu'il

(1) Lettres de Gerbert, n» 22, [i. 18 : « PiOges Francofum filio suo favere dicile, iiiliil([uealiii(Jconari,nisitvTanni(lem Hcinricivelleregemsefacerevolentissubnomine advocationis destruere. » Les ref/e.< Francorum dont il est question sont Lothaire et son fils et associe Louis, qui fut son successeur et le dernier des monarques carolingiens. Gerbert écrit dans le même sens à Willigis de Mayencc, n" 27, j). 21 : Deniquc reges noslros ad auxiliuin ejus (Otlonis) proinovimus.

(2) Lettres de Gerbert, no 22 p. 18, v. la note précédente. N" 3o p. 3i : Adal-

74 CHAriTHE VI.

considérait comme le moindre mal. Les partisans de celui-ci ne réclamaient d'ailleurs pour lui qu'une espèce de tutelle, et il semblait nécessaire, en effet, que, pendant la minorité, les affaires lussent dirigées par un bras fort. Gela étant, le plus proche parent du roi n'était-il pas le plus indiqué pour remplir cette mission? Notger, à ce qu'il paraît, l'a cru avec beaucoup d'autres.

Cette opposition de points de vue entre Liège et Reims éclate dès la première lettre que Gerbert écrivit à Notger, de la part de son maître l'archevêque Adalbéron. Notger avait convoqué Godefroi, le frère de l'archevêque, à une réunion qui devait se tenir à Liège, sans doute pour aviser à la situation politique. Adalbéron lui écrivit pour excuser son frère de n'y avoir pas été, à cause d'un mal de pied, et d'être allé, par contre, trouver le roi de France, ce qui n'était nullement convenu avec l'évêque de Liège. Il lui protestait de la communion de sentiments qui le liait à lui, dans un même dévouement à la cause d'Otton III, et lui fixait un rendez-vous pour le H juin 984 (1).

Quelle était la réunion à laquelle Notger avait convié Godefroi d'Ardenne? On ne sait au juste, mais on y voit assister Charles de Lothier, alors brouillé avec son frère, et l'évêque Thierry de Metz, ennemi déclaré de l'impératrice Théophano et partisan avéré d'Henri de Bavière, ainsi qu'un

bero duiii a Lothariensis regni primatibus obsides accipit, dum filio iinpcra-

loris parère cogit sub régis Francorum clientela dumque Hcinricum in Gallia regnarc

prohibet N" 57 p. o4 : Cum agerefur «t senior mens (c'est Lotliairo, et la

lettre est écrite au nom d'Adalbéron) imperatoris iilio advocatus foret eâque de causa dati obsidcs essent. Cf. Havet p. 18, note 6.

(l) Lettres de Gerbert, n«> 30 p. 24. Les raisons données par M. J. Lair, Bulle du jxipp Senjius IV. Lettres de Gerbert, p. III, pour contester la date de cette lettre sont faibles, et on ne voit pas davantage pourquoi il doute que herilis vestri pi/rri désigne Otton III. Quel autre était donc le herilis puer de l'évêque de Liège? — Pour M. Loi, p. 134, il voit dans notre lettre la preuve qu'Adalbci'on et Gerbert avaient gagné Ndiger à l'idée de donner l'avouerie du Lothier à Lolhaire; il traduit comme suit : « IS"accusez pas, mon père, je vous en prie, mon frère Godefroi d'avoir désobligé voti'e amitié en n'allant pas trouver le roi (Lotliaire) comme cela était convenu, et en ne venant pas où vous désirez. » Le texte dit tout juste le contraire : i Ne maie mei-eri, queso, mî pater, de vestra exislimetis amicitia fralrem meum G. non ex condicto regem adiisse, et ex condicto quo voluistis non venisse. »

NOTGER pi:ni)AM' r,A :minokitk n'oTTON m. 715

certain nombre de personnages de second ordre (1). Dans cette réunion, si nous en croyons le témoignage d'ailleurs suspect de lévcque de Metz, celui-ci aurait obtenu de Charles de Lothier certains engagements en faveur d'Henri (2). Toutefois, la rencontre de ces personnages chez Notger, sous les yeux duquel ils semblent s'être mis d'accord pour quelque temps, nous permet de deviner les bons sentiments qu'à un moment donné l'évcque de Liège professa pour la cause d'Henri (3).

Celui-ci se chargea lui-même d'ouvrir les yeux des honnêtes gens par une de ces démarches prématurées et maladroites que l'impatience du pouvoir dicte presque toujours aux ambitieux vulgaires. Le IG mars 98 i, à Magdebourg, dans une réunion de ses partisans, il se fît saluer du titre de

(1) Non iiobilioribus, lamcn veritatc excellentioribus prsesentibus. Lettres de Gcrbert, n» 31, p. 21j.

(2) V. dans les Lettres de Gerbert, n" 31, pp. 26-29, les reproches de Thierry de Metz à Charles de Lothier, ({ui n'aurait pas tenu le serment prêté en présence do Notger devant l'autel de Saint-Jean. L'éditeur, J. Havet, p. 26, note 1, a tort de penser ici à l'église de Chèvremont, qui n'était pas alors au pouvoir de Notger; et je ne sais si l'on peut penser à l'église Saint-Jean de Liège.

(3) Il faut cependant se garder d'aller trop loin et d'admettre avec M. Lot, o. c. p. 170, que Notger reconnut l'usurpateur Henri comme roi. M. Lot invoque un di(dûme dont la formule de date est la suivante : Acta sunt haec Leodii publiée V. kal. uovcmbrlti (amw dominicœ incarnationis DCCCCLXXXVIllI, indictinne Xlf, iniperii vero lleinrici anno primo.) (Dachéry, Spicilcgium, p. 320 ; Ilariulf, Chronique de Saint-Riquier, III, 30, édit. Lot, p. 170). A première vue, on ne comprend pas bien comment cet acte de 989 pourrait prouver que, cinq ou six ans auparavant, Notger a reconnu Henri comme roi; c'est que, dit M. Lot, la date est altérée, et qu'en lisant OSi on remet d'accord l'année avec l'indiction XII. .Mais, cela étant, (jui garantit que 984 vaille mieux que 999, qui concorde aussi avec l'indiction XII et qui ressemble plus à 989? Sans doute, 999 n'est pas la première année de l'empire d'Henri, mais 984 ne l'est pas davantage, et ce n'est pas par pure distraction, sans doute, que M. Lot confond ici imperium et reijnum. On verra plus loin qu'en réalité l'acte est de 1002, qui est etfectivcment la première année du règne de l'empereur Hciu'i II. Chose cui'ieuse, pendant ([ue M. Lot s'évei'tue à nous faire croire que Notger aurait favorisé Henri jusqu'au point de trahir la cause du jeune roi, M. BiJlmier, p. 31, écrit que Notger, aussitôt qu'il se fut rendu compte des intentions d'Henri, adhéra à l'idée de confier la tutelle au roi Lothaire. 11 invoque pour cela la lettre n" 30, i>. 21, pleine d'allusions qui en rendent l'interprétation dilTicile, mais qui dans aucun cas ne peut être interprélée dans le sens de M. Bohmer.

76 CHAriTRE VI.

roi (1). Alors tous ceux qui avaient adhéré sincèrement au régent se détournèrent avec indignation de Tusurpatcur.

Lorsque, avec ses Bavarois, il fut arrivé dans le i>ays du Hhin, à Burstiidt près de Worms, il y rencontra l'archevêque Willigis de Mayence et le duc Conrad de Franconic avec leurs adhérents : loin de les rallier à sa cause, il fut obligé au contraire de s'engager vis-à-vis d'eux à rendre le jeune Otton III à sa mère (2). Peu décidé à tenir cetle promesse, il se porta vers la Saxe, mais, à Eythra, il tomba sur une armée de Saxons et de ïhuringiens partisans d'Otton, qui le forcèrent à renouveler sa promesse. Cette fois, il lui fallut s'exécuter, et, le 29 juin, dans l'entrevue de Rohr près de Meiningen, il remit solennellement le jeune prince entre les mains de sa mère (3). Ainsi la fidélité des Lotharingiens d'une part, des Francs et des Saxons de l'autre avait remporté la première victoire.

Si le Bavarois avait cru ramener l'esprit public par cette ostentation de générosité, il avait fait un faux calcul. Il ne parvint pas à regagner la confiance de ses adversaires, ni à garder celle de ses partisans. Privé à la fois et de cet air de fidélité qu'il avait su se donner longtemps, et du gage précieux qu'il avait dans la personne de l'enfant royal, il n'avait plus ni prestige ni force, et sa cause était perdue. Lui-même le sentit si bien que, renonçant à s'appuyer sur la nation, il ne compta plus que sur le secours de l'étranger. Le roi Lothaire, qu'on lui avait jusqu'alors opposé comme un rival, allait devenir son allié. Entre ces deux ambitieux également déçus, également irrités, un rapprochement se fit. Lothaire et Henri convinrent dune entrevue qui devait avoir lieu à Brisach sur le Rliin, le 1*"" février 983, pour arrêter un projet commun dont les lignes maîtresses étaient les suivantes : Lothaire aiderait Henri à conquérir la couronne d'Alle-

(I) Annales Ifildesheimenses p. GG; Annales Quedlinbiinjenses p. 00; Tliietmar de Jlersebour-, IV, 2, p. 7G7.

(2j V. Thietiiiai- de Merseboiirg, IV, 4 (3), p. 7G8.

(3) Thietinar de Mersebourg, IV, 7 (G) et 8 p. 770; ci. IJOliiiicr, pii. 34 et 3o; Lot, p. 432; Richter, III, p. -143. M. Daris, p. 285, eroit ([ue Notger fut à rentreviie de Rohr; c'est une supposition qui n'a rien d'invi'aisenibiable, mais (jui man(iue de preuve.

NOTGEU mN'OANT T. V :mixoiîitt': d'otton Tri. 1i

niagnc (1); Henri, devenu roi, céderait la Lotharingie à Lothaire (2).

Gerbert, dont il n'était pas facile de prendre la vigilance en défîiut, eut vent du projet. Aussitôt il [)oussa le cri d'alarme : « Veillez-vous, père de la patrie, éerivit-il à Notger, vous dont la fidélité à la cavise de l'empereur était autrelois si fameuse, ou bien ctes-vous aveuglé par la fortune et par l'ignorance des événements? Xe voyez- vous X)as les droits divins et humains bouleversés à la fois? Voilà qu'on délaisse ouvertement celui à qui, par reconnaissance ])Our son père, vous aviez promis votre foi, à qui vous deviez la conserver une fois promise. Les rois de France s'approchent en secret de Brisach allemand sur les bords du Rhin; Henri, déclaré ennemi pulîlic, ira à leur rencontre le L'"" février. Prenez toutes les mesures de résistance, mon père, [lour empêcher la ligue contre votre seigneur et votre Christ. La multitude des rois, c'est l'anarchie des royaumes (3). S'il est dillicile de la conjurer complètement, choisissez au moins le parti le meilleur. Pour moi, qui, à cause des bienfaits d'Otton, reste fidèle à la cause de son lils, je n'iiésite pas dans mon choix. Nous connaissons les projets ambitieux d'Henri, nous savons ce qu'est la fougue française, nous n'ignorons pas ce qu'ils nous préparent (4).

(1) Selon Richei", III, 97-98, p. G28, cette entrevue était fixée au comniencemont (le 984, et il est suivi par Richter, III, p. 113. Au contraire, selon les Lettres de Gerbert, n» 39, p. 37, l'entrevue devait avoir lieu le 1'^'' ievriei- 98.", si l'on adopte le classement chronologique de Julien Havct, qui est le bon. M. J. Lair, pp. 103- -lu9, fait des efforts énergiques, mais infructueux, pour se débarrasser du témoignage de la lettre n" 39, qu'il dit corroinpuc, iiiutilée et mal datée; il n'est point pai'venu ù me convaincre.

(2) Lettres de Gerbert, n» 39, p. 3"; Uiclicr, 111, 97, p. G'28.

(3) Turba rcr/nuns, reynoruin perturbât tu. La pensée de Gerbert est claire : outre le roi légitime, il y a le roi de France et le duc de Bavière qui essaient de s'imposer : de là l'anarchie. C'est dans le même sens (ju' Ulysse dit à Thcrsite : Ojx àyaOôv TtoXuxoipavîrj, Iliade II, 204. M. Lot se trompe donc en traduisant : « La royauté de la foule, c'est l'anarchie dans les royaumes, n

(4) Noviinus Henrici alta consiiia, Francorum inipctum, sed quem finem habeant non ignoramus. Après avoir opposé la fougue française à l'esprit calculateur d'Henri, Gerbert continue en disant que l'un et l'autre tendent au même but, qui est, dans sa pensée, la sp^dialifin du jeune Otlun. II ndjure donc Notger de ne pas favoriser,

78 CHAPITRE Vi.

Gardez-vous de faire associer au trône un homme que vous ne pourrez plus écarter, une fois qu'il y sera monté (1). »

Nous voyons par cette lettre combien, à Reims, on était préoccupé de combattre la prédilection qu'on attribuait à Notger pour le Bavarois. Aussi le groupe des familiers et des partisans de l'archevêque Adalbéron multipliait-il les avances pour entretenir les bonnes dispositions de l'évêque de Liège et pour le détacher de plus en plus d'Henri. Adalbéron lui-môme le mettait au courant de ses démarches auprès d'Egbert de Trêves (2). Godefroi le faisait inviter, en novembre 984, à la consécration de son fils, qui venait d'être élu évoque de Verdun, et dont l'inauguration était fixée au 3 janvier 985; pour être sûr de sa présence, il lui mandait qu'il le ferait prendre le 28 décembre (3). Nul doute que cette solennité religieuse ne fût destinée à couvrir, dans la pensée des princes lotharingiens, une réunion politique des plus importantes, où l'on arrêterait en commun une ligne de conduite.

Cependant le danger était moins du côté d'Henri que du côté de Lothaire. Notger n'aura pas manqué de le dire à ses amis, et l'histoire lui a donné raison sur ce point. Le rapprochement des deux ennemis de Théophano, tant redouté de Gerbert, n'eut pas lieu. Henri, on ne sait pour quelle raison, n'apparut pas au rendez- vous de Lothaire à Brisach. Le roi de France revint furieux, se considéi'ant comme joué, et bien décidé, puisqu'il le fallait, à agir seul (4).

Le mois de février n'était pas encore écoulé qu'il s'emparait de Verdun, et, cette ville ayant été reprise par les Lotharingiens peu après son départ, il vint en faire une seconde

comme il semble le faire, l'un des deux conjurés. M. Lot, qui n'a pas compris ce passage, veut que l'on bitte le non devant iijnoramus et traduit : (f Quelle en sera l'issue, nous l'ignorons, u El il ajoute en note : « Comment C.erbert aurait-il su à priori la suite des projets de Henri et de Lothaire? » 11 lui sullisait d'en connaître le but.

(1) Lettres de Gerbert. n" 39, p. 37. .l'ai emprunté à M. Lot la traduction qu'il donne de cette lettre, p. 143, mais non sans la rectifier par endroits.

(2) Lettres de Gerbert, n" 42, p. 40.

(3) Lettres de Gerbert, n» 43, p. 41.

(4) Richer, III, 98, p. G28.

NOTfîIîn PF.XnANT LA MINOniTK d'oTTON III. 79

fois le siège et s'en rendit maître au mois de mars 985. Ainsi le roi de France prenait pied en Lothier, et le désastre pour la maison de Saxe était d'autant i)lus grand que le vaillant Godcfroi de Verdun, son frèz-e Sigcfroi de Luxembourg et d'autres personnages de mar([ue étaient tombés dans les mains du vainqueur. Adalbéron de Reims fut si intimidé de cet échec qu'il n'osa plus faire op[)osition à Lotliaire ; il se laissa même entraîner à écrire en sa faveur aux archevêques de Mayence, de Trêves et de Cologne (1).

Mais Gerbei't restait à la cause du jeune Otton et de sa mère, et, sans exagération, on peut dire que Gerbert sullisait. Cette fois cependant, la tâche était rude, car il avait à combattre son métropolitain, son bienfaiteur, son chef Adalbéron, et ses lettres allaient chez les correspondants de celui-ci détruire l'elfet des messages contraints que ce prélat écrivait sous la dictée de Lotliaire. Voici celle que reçut Notger : a Votre nom devient éclatant dans un temps où retentit si rarement l'éloge de la probité, mais où l'improbité est si souvent proclamée. Votre ami Godefroi voit maintenant où sont les amis qui l'ont aimé plus que leurs intérêts, qui auraient été fidèles à sa femme et .à ses enfants s'il leur avait été enlevé par la mort. La bonne opinion qu'a de vous un homme de cette valeur est à elle seule la preuve du haut degré du mérite qui brille en vous. Il exhorte donc et il engage ceux qui l'aiment, ceux qui lui sont dévoués, à garder leur foi à sa souveraine Théophano et à son fds, à ne pas se laisser accabler par les forces de l'ennemi ni épouvanter par les événements ; il viendra un jour d'allégresse qui fera le départ des traîtres et des amis de la patrie, réservant à ceux-là de" châtiments, à ceux-ci des récompenses. Ne mandez rien de tout ceci à votre lidèle ami l'archevêque Adalbéron de Reims : il est victime de la contrainte, comme en font foi les lettres qu'il a écrites à vos archevêques. Il n'a rien écrit qui vienne de lui; tout lui a été arraché par la violence de la tyrannie (2) ».

(1) Sur tout ceci voir Lot, pp. 142- 14 i.

(2) Lettres de Herbert, n° 49, |). 4G.

Notgcr, apparemment, n'aAait pas besoin des exhortations de Gerbert pour se mettre sur ses gardes contre les entreprises du roi de France, que l'on peut considérer comme son vieil ennemi. Aussi bien eut-il, peu de temps après, la satisl'action de constater que, comme il l'avait ])rcvu, Lotliaire restait seul en i'ace du jeune Otton. En eiîet, l'ambitieux Henri, désespérant de ses vastes projets et voulant avi moins sauver son duché de Bavière, venait de se décider à faire une paix décisive avec les deux reines. Cet acte important se passa en 98o à Francfort sur-le-Mein (1). Une conférence, convoquée à Metz pour le mois de juillet de la même année, avait pour objet de sceller cette réconciliation. Là devaient se rencontrer, avec les inqiératrices Adélaïde et Théophano, la duchesse Béatrice, plusieurs princes parmi lesquels Henri, et plusieurs évcques parmi lesquels Notger (2). On ne sait si cette conférence eut lieu (3) ; dans tous les cas, les résultats de la paix de Francfort restèrent acquis : Otton III garda son royaume sous la tutelle de sa mère, Henri fut rélabli dans son duché de Bavière.

Notger passa une partie de cette année 985 à la cour du roi. Il était avec lui à Francfort le 28 juin, et il intervint dans l'acte par lequel le roi accorda en propre à Ansfrid tout ce qu'il tenait de lui en bénéfice dans la Frise (4). Il l'accompagna ensuite à Ingelheim, où, le 7 juillet, il se fit accorder tous les droits qui restaient au souverain dans le comté de Huy (o).

Seul, le roi de France, mécontent et jaloux, rêvait de demander aux armes une revanche de ses insuccès diplomatiques, et préparait une nouvelle invasion du Lothier. C'est encore par la correspondance de Gerbert qu'on en fut info imié en Allemagne ; dès la fin de juin 9SG, il prévenait l'inq^érati'ice Théophano : « Un complot s'est formé ou se

(1) Annales QuedlinlnD-rjcnses p. C".

(2) Lettres de Gerbert, n" 02 p. Cl ; n» GG p. 04; cf. la note de J. llavet, p. (M, note 1.

(3) Lettres de Gerbert, p. 01 note 1 ; Lot, p. IGl avec la note 4.

(4) Sickel, DO. III, \>. ilO.

(3) Sirkel. 1)0. fil, p. 4i;3.

NOTGER PENDANT LA MINORITÉ d'oTTON III. <S1

trame en ce moment contre le fils de César et contre vous ; il comprend non seulement des princes, entre autres le duc Charles qui ne s'en cache plus, mais encore tous ceux des chevaliers que l'espérance ou la crainte peuvent enchaîner... On prépare en grand secret une expédition contre vos (idèles, mais je ne sais lesquels (1). «

En même temps, Ilothard de Canibrai apprenait que les deux postes menacés, c'étaient sa ville épiscopale et celle de Notger. Liège et Cambrai étaient en eflet les boulevards de la puissance ottonienne en Lothier; les conquérir, c'était enlever tout le pays à l'Allemagne. Cette fois, l'évèque de Cambrai ne fut plus à la hauteur de la situation : à la nouvelle des projets de Lothaire, il accourut s'humilier devant lui et obtint la promesse que le roi ne lui demanderait sa soumission qu'après c[u"il aurait obtenu celle de Liège et des principaux grands du pays (2). Vaines terreurs! L'heure approchait où le remuant roi de France ne serait plus un danger pour personne. Le 2 mars 98G, ce prince, dans lequel revivaient toutes les vastes ambitions des rois carolingiens, expirait à l'âge de 44 ans, et, comme dit un contemporain, « les Belges pouvaient respirer » (3).

Sur cette période de luttes sourdes ou ouvertes déchaînées par les intrigues de deux ambitieux, la correspondance de Gerbert, tout intéressante qu'elle soit, ne nous apporte cependant pas toutes les indications que nous souhaiterions. Elle allume notre curiosité plus qu'elle ne la satisfait, elle nous laisse deviner des problèmes dont elle ne nous donne pas la solution. Cela est vrai surtout du rôle c{ue notre évoque a joué dans ces complications internationales. Nous avons laissé de côté, dans notre exposé, plus d'un point de ce rôle sur lequel nous n'avons que des allusions vagues; par exemple, nous n'avons pas essayé de préciser quelles sont au juste ses relations avec Godefroi de Verdun, qui semble être de ses fidèles et pour qui on réclame sa protection.

(1) Lettres de Gerbert, n" o9, p. o8; Lot, p. tG2, note.

(2) Gesta epp. Cameruc. I, 10.j, p. 413..

(3) Richer, III, 108, p. G30 : Sed Divinitas res miindanas dcterniiiuins, et lîelgis requiem, et liuic (régi Lolhario) regnandi linem dédit.

82 CHAPITRE Vt.

Plusieurs écrivains liégeois ont prétendu que Notger fut le tuteur dOtton III et le régent du royaume (1). Il n'en est rien. La tutelle a été gérée par riinpératrice elle-même; quant aux études du jeune prince, elles ont été dirigées, d'abord par le comte saxon Hoico et par Jean de Plaisance, puis, après la retraite de ce dernier en 988, par saint Cernward, évcque de Hildesheim. Notger lut encore moins le régent du royaume, puisqu'il n'y eut pas de régence à proprement parler, et que ceux-là étaient les maîtres du pouvoir qui avaient la garde de l'enfant royal, c'est-à-dire, tout d'abord sa mère Tliéopliano et sa grand'mère Adélaïde (2).

(1) Ces idées n'apparaissent pas encore dans Anselme, qui se contente de dire :

Quippe qui in palatio Ollonis III adliiic pucri inter primos consiliarios esset

(c. 25); et plus loin : Quem summi proceres, antistes dico Romanae urbis pariterque imperator tanto honore dignum duxenint ut alter eoruni, papa videlicet, in disceptationibus praesulum cisalpinoruin vice sua sequeslrem saepe esse jusserit, imperator vero in disponendis regni negotiis ])rimum habuerit. Mais déjà le Vita \ot{irri, c. 7, fait de notre évûquc le tuleur d'Otton III : Praerogativà bonae lidei et meritorum constitutionc principum curia fccit eum patronum pucrilis aelatis Otlonis imperatoris. Cujus studio et diligentia quam super actatem siiani puer ille profecerit etc.

Le continuateur III de la Cironiquc de Saint- T rond, III, li, p. 380, fait écho au Vita Notgeri : Leodiensis episcopus Noigerus propter sui industriam a primoribus imperii tutor constituitur. Jean d'Outremeuse, naturellement, abonde dans le même sens et raconte à ce sujet des fables bizarres, t. IV p. -153 et iM-. Enfin, on lit dans le Vitu Notrjeri de Langius ce vers dont je ne connais pas l'âge : A Suevo regitur rcx magnus tertius Otio.

Parmi les modernes, Fisen, I, p. loS, et Foullon, I, p. 199, croient à la tutelle ; Daris, p. 28,'), à un conseil de tutelle sur la foi d'Anselme, qui ne dit rien de semblable.

(2j V. Kelii', 0. c.

NOTGER AU SERVICE I) OTÏON III.

Le zèle que notre évèque avait déployé pour la défense des droits de son souverain légitime devait trouver une récompense. Il devint, sous Otton III, un des hommes les plus influents de l'empire, un des conseillers les plus écoutés de la couronne. Sans égaler la situation d'un Willigis de Mayence et d"un Plildebold de Wornis, qui remplissaient respectivement les fonctions d'arclùchancelier et de chancelier du royaume, il occupait, immédiatement après eux, le premier rang à la cour et dans le royaume, et les diplômes impériaux du règne d'Otton III nous apportent un témoignage oiiiciel de sa haute situation.

C'est lui que l'empereur consultait sur tout ce qui regardait les aflaires du Lothier. Sous ce rapport, on peut dire que notre évoque reproduit, bien qu'avec moins d'autorité et de prestige, la iigurc de saint Brunon de Cologne. C'est lui, on le verra, qui disait le mot décisif dans la nomination des évêques de Cambrai et d'Utrecht; c'est sou intervention qui était mentionnée dans les diplômes des libéralités faites par l'empereur aux églises ou aux grands de ce pays. Nous rencontrons son nom dans treize actes impériaux qui s'échelonnent entre les années 985 et 997 : sur ces treize documents, il y en a huit qui reviennent au Lothier, quatre à d'autres régions de l'Empire cL un à l'Italie. C'est Notgei", les actes en font foi, qui a procuré la faveur du souverain à l'église de Cambrai (1), ainsi c£u'aux abbayes de Stave-

(1) SicUel, 1)0. Ul, \)\). 179 et oTO (actes du '28 mai 931 et du 23 avril 99C.)

84 CHAPITRE Vit.

lot (1), de Brogne (2), de Nivelles (3) et de Villich (4) ; c'est grâce à son intervention aussi que le comte Ansfrid a obtenu de l'empereur d'importantes concessions en Frise (o). Ces actes seraient plus nomiireux encore si, plus d'une fois, sous le règne d'Otton III, des missions importantes n'avaient tenu Notger éloigné de la cour pendant un temps assez considérable (G), mais ils suffisent pour nous permettre de dire, avec les diplomatistes, que lorsqu'il s'agissait d'affaires lotharingiennes, la cour n'écoutait personne plus volontiers que lui (7).

Nous en avons une preuve bien éclatante dès l'année 98G. Notger en passa une grande partie, ainsi que le commencement de la suivante, auprès de son jeune souverain. 11 l'accompagna à Duisbourg, où il intervint le 29 novembre dans le diplôme pour l'abbaye de Saint-Remi de Reims (8) ; il le suivit à Cologne, où, le 27 décembre, il joua le même rôle dans une donation impériale pour l'abbaye de Saint-Gérard de Brogne (9) ; à Andernacli, où il fat intervenant pour l'abbaye de Villich à la date du 18 janvier 987 (10), et à Nimègue, où

(1) 1(1. ibid. p. 432 (acle du 27 février 987.)

(2) Id. ibid. 1». 429 cl 502 (actes du 27 décembre 98G et du 31 mars 992.)

(3) Id. ibid. p. 501 (acte du 8 avril 992.)

(4) Id. ibid. p. 431 (acte du 18 janvier 987.) (y) Id. ibid. p. 410 (acte du 2G juin 985.)

(6) J'admets, en effet, avec Bresslau, Uumllmch dcr l'i-l;vndenlchrc fur DeiiHtchlatid und Italien, t. I, p. 793, que l'intervenant n"est mentionné que dans les diplômes à l'émission desquels il assiste. L'élude des interventions de Notger conlirme cette doctrine; elles se produisent partout où nous avons soit la preuve, soit un indice sérieux de sa présence; elles s'interrompent chaque fois qu'on peut établir par les textes qu'il est éloigné de son souverain. Ainsi d'ailleurs s'explique le mieux du monde l'évolution qui, dans les diplômes inqiériaux, substitue les témoins aux intervenants. Cf. Fickcr, BeitriUje zur i'rkundcnlclire, t. I, pp. 232 et suivantes; Pflugk-Harttung, Diplomatiscli-liistorixche Forschungcn.

(7) Kehr, Ilistorisclic Zeilsclirift, t. LXVI p. 427; Wilmans, Otto III, p. 71; Richter, t. III p. 151.

(8) Sickel, 1)0. III, p. 417.

(9) Id., ibid. p. 430.

(10) Id., ibid. p. 431. L'auteur du Vita Notaeri, qui a passé à l'abbaye de Villich, y a vu le diplôme ottonien portant mention de l'intervention de Notger; mais il s'est persuadé, sans doute parce qu'il n'a parcouru l'acte que d'une manière super-

NOTGRR AU SKUVICi: n'oTTO.V Uî. So

son nom figure le 27 février dans une donation à l'aljbaye de Stavelot (1).

Pendant ce séjour prolongé auprès de ses souverains, il eut le temps et l'occasion d'entretenir l'impératrice régente des intérêts de son pays de Liège. Une expérience cruelle avait ouvert les yeux de cette princesse sur la nécessité de rentbrcer dans ce pays de i'rontière l'autorité de l'Empire, en y fortifiant la situation d'un vassal aussi dévoué que Notger, et c'est sans doute cette considération qui la détermina à lui prêter main forte en 987 pour la démolition de Ghèvremont. Des documents contemporains nous la montrent occupée au siège de cette forteresse vers le commencement de l'été de cette année (2).

Un projet hardi germa alors dans l'esprit d'Eudes de Blois et de Herbert de ïroyes. Ces deux seigneurs français s'étaient rendus fameux par la capture du comte Godefroi de Verdun. Se souvenant que, quelques années auparavant, le coup de main de Lothaire sur Aix-la-Chapelle avait été bien près de réussir, ils imaginèrent d'aller surprendre et enlever l'impératrice. Adalbéron de Reims, ou pour mieux dire Gerbert, qui avait un service d'informations hors ligne, eut le temps de prévenir cette princesse : c'était quelques jours après le 17 juin (3). Théopliano, sans doute, déjoua le complot; malheureusement, nous ne savons rien de plus à ce sujet, et, sans une allusion fortuite conservée dans la correspondance de Gerbert, nous ignorerions et le siège de Ghèvremont, et la part qu'y a prise limpératrice.

Si l'histoire de la destruction de Ghèvremont, sur laquelle nous devons revenir plus loin, atteste une fois de plus le crédit dont Notger jouissait à la cour, le fait suivant est une preuve non moins frappante de l'espèce de patronage qui

liciellc, que c'est notre évciiue qui a fondé ce monastère : Conatitiuo super lienum inoriit-sterio sanctimonialium in villa Vilica, aient pririlcgia ejusdein ccelcsie in bible coiiseripta testantur, Vita Notgeri. c. 8.

(1) Sickel, DO. m, p. 432.

(2) Lettres de Gerbert, u" iO'2, p. 91- : pi'opler prcscntem obsidionem Caprimontis. Cf. la note suivante.

(3) Ibid., n" 103, p. 96: Qui nunc furtivasjdelectorum militum conliaiiunl copias, ul in vos, si apud Caprimontem estis, impetum faciant.

lui était dévolu sur les affaires du Lotliier. L'abbé Erluin de Gembloux était mort le 10 août 986 ou 987 (1), et les moines se rendaient à la cour pour obtenir un nouvel abbé. Passant par Liège, ils ne manquèrent pas d'aller demander conseil et peut-être appui à Notger, qui était d'ailleurs leur évcque diocésain. Notger les dissuada vivement de leur démarclie. Il allégua que le roi, étant éloigné souvent, ne pourrait pas les protéger elHcacement, et que ses courtisans ne manqueraient pas cette occasion de leur extorquer de l'argent; il leur olî'rit de devenir lui-même leur patron, se faisant fort d'obtenir le consentement de l'empereur à cette combinaison. Les moines se laissèrent convaincre, et ils élurent Herward, à qui Notger imposa les mains. L'évêque voulut récompenser labbaye de la confiance qu'elle lui avait montrée : il lui lit diverses donations parmi lesquelles étaient le village de ïemploux, qui donnait un revenu annuel de 100 sous, une vigne à Namur et d'autres terres (2). Au surplus, il n'avait pas trop présumé de son crédit à la cour; peu de temps après, Otton III confirmait les possessions de l'église de Liège par un diplôme où est expressément mentionné Gembloux (3). L'acte n'est pas daté, mais comme nous trouvons l'empereur à Braine-lc-Comte (4) le 20 mai 988, il y a lieu de croire qu'il aura passé par Liège, et qu'il aura émis le diplôme pendant son séjour dans cette ville (o).

(1) GcsUi abbatum Gcmblaccns., c. 23, p. oSI. Sickel, DO. III, p.'iio, admet la date de 987.

(2) Gesta abbatum Gemblacctis., 1. c.

(3) Sickel, DO. III, p. 445.

(4) Id. ibid., p. 444. Est-ce Brainc-le-Comfe, comme croit Sickel, ou faul-il penser à un autre Braine : Braine-le-Cliâteau, Braine-l'AIleud, ou encore Waulhier- Braine? Je ne sais, et les érudits hennuyers ne nous tirent pas d'embarras.

(5) Sickel, DO. III, p. 445. Ce diplôme, n'étant pas daté, a été obligé, par les divers érudits qui s'en sont occupés, de voyager d'une année à l'autre, jusqu'à ce que Sickel d'une part, Bormans et Schoolmee.sters de l'autre, lui aient enfin assigné sa place, bien que d'une manière approximative, dans la chronologie ottonienne. Cliapeaville, I. 2H, avait prudemment laissé la date en blanc; Li'inig, moins avisé, eut l'étrange idée d'en faire un diplôme d'Olton I et de le placer en 972; Fisen et Miraeus admettaient 98i-, Slumpf et Bormans, Reaieil etc., descendaient jusqu'en 985, et Wauters même allait jusqu'en 995 environ. Enfin, revenant sur la question

xoTORP. AU s;:iivicE d ottox iir.

A partir du printemps de 988 jusqu'au 18 juin 1)90, nous ne rencontrons plus le nom de Notger dans les diplômes d'Otton III. C'est une longue disparition, dont il n'est pas nécessaire de chercher la raison fort loin : les Annales de Lobbes nous apprennent qu'il était parti pour l'Italie. Apparemment il y accompagna (1) l'impératrice ïhéophano, qui allait alTermir l'autorité de son fils dans ce pays, où le pape Jean XV était toujours menacé par Grescentius (2). On a discuté sur la date de ce voyage de l'impératrice, mais nous savons aujourd'hui qu'elle partit dans l'automne de 989 (3), et rien ne permet de croire que Notger l'aurait précédée au-delà des Alpes. On comprend quelle importance la mère du jeune roi devait attacher aux services d'un prélat à la fois habile et énergique, qui avait déjcà quelque expérience de l'Italie et qui savait ce que c'est que gouverner.

L'évoque de Liège emmenait avec lui un moine savant et vertueux qui jouissait de toute sa confiance ; c'est Hériger, écolàtre de l'abbaye de Lobbes, qui lui fut toujours d'un grand secours pour expédier toutes les aifaires, tant politiques que religieuses et littéraires (4).

C'est pendant que Notger était en route pour l'Italie qu'il

(liuis l'édition (lu Cartuhiire de Sdiiit-Lainbert, Bormaiis et Scliooliiieesfers se rendirent compte que l'acte était, dans tous les cas, postérieur à l'accord des moines de Gembloux avec Notger, dont il est parlé ci-dessus. Et cet accord lui-même est postérieur à la mort d'Erluin, qui arriva le -10 août de 986 ou de 987.

(1) 989. Notkerus episcopus vadit Romam; H (érigeras) cum eo. Annales Laubicnses, p. 18. Ivehr, qui ne connaîf pas ce texte, argue à tort du silence des sources, pour soutenir CHistoriache Zeitschrift, t. LXVI p. 487, note 1) qu'on ne sait rien d'une mission de Notger en Italie pendant la minorité d'Otton III.

(2) 989. Theopliania mater régis Romam perrexit ibique natalem Domini celebravit et omnem regionem sibi subdit. Annales Hildeshtimoises, p. (J8.

(3) C'est ce qu'a établi Sickel, MIÔG, XVI, pp. 231-243, contre Wilmans p. Go, suivi par .1. Havet, Lettres de Cerhert, p. LXXIV, et par Richter, III, p. Ii9, qui admettaient 988.

(4) In tantum enim (Herigerus) praedicto venerabili episcopo Notgero cliarus et familiaris fuit, ut non solum in domesticis vel ecclesiasticis rébus, sed in palafinis (|uu(iue negotiis, quorum tune temporis praecipuus erat executor, idem episcopus inlcr ])rimos eum semper liabuerit, nec in Lotharingia solum sed et in Italia, ubi Olloni II[I] adluic puero regnum praepai-abat, ejus obsequiis et consiliis usus fuerit, Geslu abbatum Lobiensium coiitinitala, p. 309,

reçut la lettre suivante, dont l'auteur était l'archevêque Arnoul de Reims, qui venait de succéder à Adalbéi'on par le choix de Hugues Gapet : « La joie que j'avais conçue de faire le voyage de Rome, et que rendait plus vive l'espoir de le faire en votre société et dans l'escorte de l'impératrice Théophano toujours auguste, est troublée par la défense que me fait mon seigneur. Prenez donc ma place en ami ; faites que par votre entremise nous obtenions du seigneui* pape le palliiim, et que nous conservions les bonnes grâces de notre souveraine, après les avoir conquises grâce à vous. Avec la permission de Dieu, nous serons à son service à Pâques, et il n'y aura personne qui puisse nous détacher de la fidélité à sa personne et à celle de son fils (1). »

Théophano se comporta en Italie comme une vraie souveraine ; elle prit le titre d'empereur, data d'après les années de son règne, envoya des missi en tournée d'inspection et siégea en justice (2). Elle n'oublia pas les intérêts de Notger, puisqu'elle obtint du j)ape Jean XV une bulle directement adressée à l'évêque de Liège, et renfermant des privilèges pour l'abbaye de Lobbes (3). Elle resta dans la péninsule jusqu'au printemps de 990. Le 1" avril de cette année, elle était encore à lia venue; le 18 juin, nous la rencontrons, ainsi que Notger, à Francfort, où ils interviennent chacun dans un acte du roi daté de ce jour, lui pour Worins et elle pour Aquilée (4); il ne semble pas douteux qu'il soit revenu avec elle.

(1) Lettres de Gerbert, n» IGO, p. 142. Le destinataire de cette lettre n'est pas désigné, mais je pense qu'aucun lecteur n'hésilera à y reconnaître Notger. Puur la date, c'est évidemment 989, comme il résulte des constatations de Sickel sur la diplomatique de Théophano, mais, contrairement à l'opinion de Havct, 1. c, c'est plus probablement l'automne que le printemps de cette année. J'attire l'attenlion du lecteur sur le vocabulaire politique d'Arnoul, qui est signilicatil' : Hugues Capet n'est poui' lui que son seigneur (senior). Thénphano est sa souveraine fdumina). Arnoul semble avoir le point de vue international de Gerbert. Cf. ci-dessus, p. 71.

(2) Giesebrecht, t. I, p. 617; Wilmans, p. GG.

(3) Vos, t. I. p. iSG.

(4) Sickel, DO. III, p. 470 et 471. Ici l'intervention semble bien prouver la présence, car on n'admettra pas que Notger soit intervenu du fond de l'Italie, moins encore ([ue son intervention se soit produite avant son départ pour ce pays, c'està-dire deux ans avant l'acte diplomatique.

N()T(;KR au SEMVICK d'oTTON I!1. 80

A peine rentré chez lui, Notger y apprenait, avec la mort de l'abbé Foleuin de Lobbes, la nouvelle que les moines de cette abbaye désiraient lui donner pour successeur son fidèle Hériger, qui venait de l'accompagner dans son voyage. Bien qu'il ait dû éprouver de la peine à se séparer de cet excellent collaborateur, il déféra toutefois au désir qui lui était exprimé dans un document rempli des termes les plus Ihitteurs pour son ami (1), et Hériger alla prendre à Lobbes la crosse abbatiale, qu'il porta jusque vers la lin du pontificat de Notger. Il n'est pas téméraire de croire que ce dernier aura assisté à la consécration abbatiale , qui eut lieu à Lobbes le 21 décembre 990, jour de la fôte de saint Thomas, par les mains de l'ordinaire diocésain, Rothard de Cambrai.

Dès le 28 juin 991, nous retrouvons Notger près de l'empereur à Nimègue, où il intervient dans un diplôme en faveur de l'église de Cambrai (2). Pour peu que son séjour à la cour se soit prolongé, il y aura été témoin de la mort de sa souveraine, l'impératrice ïliéophano, qui expira dans cette ville le lo juin de cette année, à l'âge de 31 ans, après un veuvage de huit ans pendant lequel elle avait défendu avec une énergie virile et un dévouement sans bornes les droits de son fils à la couronne. Cette princesse byzantine, élégante et d'une culture supérieure à celle du milieu où elle fut appelée à vivre, n'y a pas rencontré les sympathies de tout le monde ; on lui a reproché ce qu'on appelait son faste byzantin; on a pris ombrage de sa distinction de manières, qui contrastait avec la rudesse des moeurs saxonnes; on s'est olfusqué de ses procédés de gouvernement, qui ne s'inspiraient pas de la tradition germanique; on s'est plaint de l'éducation trop peu nationale qu elle donna à son fils, et la calomnie n'a pas toujours respecté sa réputation de femme. Mais Notger, qu'elle avait honoré de sa confiance et qui pai'tageait son dévouement au royal orphelin, dut être douloureusement frappé par sa disparition, et de toute manière

(1) Ce document est rt'pi'oduit 2« extenso dans le Cesta epp. Camerac. I, lOfi, p. 445.

(2) Sickel, DO. III, p. 470.

00 CHAPITRE Vil.

il faut croire qu'il assista à ses funérailles, qui eurent lieu à Saint-Pantaléon de Coloji^ne (1). Otton III perdait son meilleur appui à un âge où il avait encore grand besoin de guides et de conseils, et sa grand'mère Adélaïde ne pouvait, malgré son dévouement, suppléer les sollicitudes d'une mère. Le rôle de Notger auprès du jeune roi était appelé à grandir dans ces conjonctures ; aussi ne faut-il pas s'étonner de le retrouver, pendant une bonne partie du printemps de 992, aux côtés de son roval maître.

Le 11 mars 992, il est à la cour à Boppard, en qualité d'intervenant dans trois diplômes émis par Otton III en faveur de l'abbaye de Selz, fondation favorite de sa grand'mère l'impératrice Adélaïde (2). De là, la cour se transporta à Aix-la-Chapelle, où elle célébra la fête de Pâques (27 mars). Nous avons une preuve du séjour de Notger dans cette ville le 8 avril : c'est la date d'un diplôme par lequel, à la demande de sa grand'mère et de Notger, Otton III fît don des terres d'Ardenelle à l'abbaye de Nivelles (3).

Pendant ce séjour à Aix-la-Chapelle, Notger fut appelé à intervenir dans une affaire retentissante, qui passionnait alors tous les diocèses de France et d'Allemagne, et dont le héros était son ancien correspondant Gerbert.

Gerbert était monté sur le siège archiépiscopal de Reims dans des conditions très discutées. Son prédécesseur Arnoul, lors des troubles causés par l'avènement de la troisième dynastie, avait trahi la cause de Hugues Capet en livrant sa ville à Charles de Lorraine. Après la défaite du prétendant, on demanda compte au prélat de sa conduite, et un synode réuni à Saint-Basle le déposa et élut à sa place Gerbert (18 juin 991). Arnoul en appela à Rome, et le jîape Jean XV fit soumettre l'affaire à un nouvel examen par un de ses légats, qui réunit dans ce but le concile d'Aix-la-Chapelle (4).

(1) Thicliiiar, IV, iO, p. 772; Annales Quedlinbiirr/nnsc/i, p. G8; A)i)uiles Ilildrslicimenaes et CJininicon rcd'nnn Qihmiac, p. 7 il.

(2) Sickcl, /;o. ///, i.j). 19'p-'f98.

(3) Sickel, 1)0. ///, p. 504. Il faut lire dans le texte ArdbicUa et non ArdivcUa comme fait Siclvci. Anienelle est une dépendance île Nivelles.

(i) Wilnians, Otto lll, p. o8. llefelé, Condliemjcschichtv, t. IV, p. GM, ignore totalement ces deux conciles.

XOTGER AL' SKRVICE d'oTTO.V HI. 91

« Le légat, écrit un éruditdc nos jours, n'osait évidcmuient venir en France même attaquer une sentence portée avec rassentiment du roi de France « (1). Il est inutile de dire qu'aucun évcque français n'assista à cette réunion qui devait juger la cause d'un évcque français. C'est cette circonstance, sans doute, qui infirma d'avance les délibérations du synode sur une question si délicate : il est permis de croire qu'il se sépara sans avoir pris aucune décision, et ainsi s'explique l'oubli dans lequel il est tombé.

Le concile doit avoir été tenu avant la fin d'avril, car, dans les derniers jours de ce mois, nous voyons l'évcque de Liège accompagner son souverain vers les frontières occidentales de l'Empire. Etait-ce une entrevue projetée avec le roi de France qui appelait Otton III dans les vallées de la Meuse et du Chiers, ces théâtres historiques de tant de rendezvous royaux? On le croirait, mais l'histoire est muette, et nous ne pouvons faire que des conjectures. Passant par Brogne, où il doit avoir été le 30 avril (2), l'empereur, accompagné de Notger, se trouvait le 19 mai à Laneuville-sur- Meuse (3), et le 2o du même mois à Margut (4). Dès le 29, il était rentré à Trêves (o), d'où il regagna la Saxe.

L'année suivante, Notger eut l'honneur de recevoir Otton III à Liège, comme on le voit par un diplôme impérial daté de cette ville le 2ô mars 993 (6). Le 17 avril de la même année, Notger était encore auprès du souverain à Ingclheim, intervenant dans une donation impériale en faveur de Magdebourg (7).

Cependant le légat du pape ne perdait pas de vue l'épineuse affaire de Gerbert, et, sous ses auspices, un second concile, où Notger doit s'être trouvé, se tint à Ingelheim en

(1) ,1. Havpt, Lettres de Gerbert p. XXVI.

(2) Sickel, DO. UI, p. on2. Cf. riippemlico.

(3) Sickcl, li<i. m, p. oOi. Je rectilie le nom de !a localité, ijne Sickel appelle erronémoiit Neuville.

(4) Id. ibid. p. oO.'i.

(.") Id. ibid. p. viOfi.

(G) Id. ibid. p. ;;28.

(7j Id. ibid. p. 329.

î^2 CHAPITRE VII.

994 (1). Les évèques français y firent défaut comme à Aixla-Chapelle, mais, cette ibis, le concile décida de délil>ércr sans tenir compte de cette espèce de protestation tacite. Il paraît bien que, dès le principe, les évoques du royaume d'Allemagne n'envisagèrent pas d'un bon œil la déposition d'Arnoul, et plusieurs d'entre eux, Willigis de Mayence à leur tète, avaient réclamé auprès de Jean XV (2). Quel était leur mobile? Etaient-ils convaincus que les prélats français avaient en cette matière violé les droits du Saint-Siège, ou voyaient-ils quelque danger grave à procéder contre un évoque comme on l'avait fait contre Arnoul? N'obéissaientils pas peut-être, et en partie à leur insu, à un point de vue national qui les indisposait contre toute mesure prise en faveur de Hugues Gapet? On peut croire que, chez plus d'un d'entre eux, les deux raisons auront influé à la fois. Quoi qu'il en soit, le synode d'Ingelheim condamna le concile de Saint-Basle, qui avait déposé Arnoul, et demanda au pape de casser sa sentence. Notger ne se sépara pas de ses confrères dans cette occurrence, et peut-être même fut-il de ceux qui se prononcèrent de la manière la plus catégorique, puisque, peu de temps après, Gerbert se plaignait d'avoir perdu son amitié et entreprenait de la reconquérir (3).

A la suite du synode d'Ingelheim, le pape crut pouvoir s'avancer, et il lança une sentence d'excommunication contre Gerbert. Mais l'énergique lutteur ne céda point, et un concile français, réuni à Ghelles sous les auspices du roi Robert, prit résolument parti pour lui contre les rigueurs de l'épiscopat d'Allemagne. Il devenait évident qu'un débat purement canonique se transformait, grâce aux intérêts qui y étaient engagés de part et d'autre, en une querelle nationale. Le pape le comprit : renonçant à poursuivre l'exécution de sa sentence, il essaya d'une nouvelle réunion des évêques allemands et français, qui fut préparée, cette fois, avec plus de prudence et de soin que les deux précédentes. Le choix qu'on fit de Mouzon comme siège de cette assemblée était excellent :

(1) Wilmans, Olio III, p. GO.

(2) Richer, IV, 9a, p. Co3.

(3) Lettres de Gerbert, 11° 193, p. 183,

N'OTGER AU SERVICE d'oïïON III. i)o

situé aux confins do la France et de l'Allemagne, Mouzon appartenait ])olili([ueuient à ce dernier pays, mais dépendait au s[)irituel de Reims, et ne pouvait ius[)irer aucune in([uiétuile à des évèques français. Ceux-ci, au surplus, soit qu'ils eussent été habilement travaillés, soit (qu'ils se t'ussenî rendu compte qu ils ne pouvaient, sans imprudence et sans injustice, se dérober plus longtemps aux volontés du Souverain- Pontife, étaient, à ce qu'il semble, disposés à se rendre en grand nombre à Mouzon, où Gerbert lui-même se préparait à comparaître (1). Mais Hugues Gapet crut devoir intervenir avec éclat : au dernier moment, devinant le danger que courait son protégé, il lit défense à ses évèques de répondre à l'appel du légat, et Gerbert, bravant l'interdiction du roi, partit seul pour Mouzon (2). L'homme qui avait tant fait pour allermir le trône d'Otton III allait donc comparaître devant un tribunal où siégeaient les évèques de ce jeune prince, dans une question où il y allait de son honnem', de sa dignité, du repos de toute sa vie. Il n'était pas résigné à se laisser écraser; une lettre qu'il avait écrite quelque temps auparavant à Notger nous en fournit la preuve. Dans cette lettre, où il dit connaître la cause du changement d'attitude de son ancien ami, il lui envoie la justification qu'il venait décrire à la demande de Wiiderod, évoque de Strasbourg, et il déclare qu'il fait tous ses efforts pour obtenir la réunion d'un concile sinon œcuménique, du moins franco-allemand, pour y cire jugé, tant il a confiance dans la justice de sa cause et

(1) Lettres de Gerbert, I. c. : Et mine ad votiiin meonim hosfium, quia ex loto orbe fioi-i non potest, ex tolo principiim nostrorum regimine, iil universalc cogalui- conciliiini, niodis quibiis valeo elaboro. Tanium quippe a nobis abesl maleficiiun, etc.

("2) Richer, IV, 9G, p. Ch>?>, Je dis au dernier moment; il est difficile, en edet, de croire que Gerbert se fût présenté devant le concile de Mouzon, s'il n'avait eu la conviction que l'épiscopal français adhérait à cette réunion. D'autre part, l'interdiction prononcée par Hugues Capet n'aurait eu aucune raison d'être, si le niènie épiscopat avait protesté contre l'idée de réunir le concile à Mouzon. Et il est fort probable que si cette interdiction n'avait pas été formulée à la dernière heure, Gerbert aurait eu le temps de concerter son attitude avec celle des autres évoques de France. C'est IVicher, IV, 100, p. GoG, qui fait dire à Gerbert qu'il est venu à Mouzon malgré Hugues Capcl frum ipsr etiam proliibidis arces^i-.critj

lli CHAPITRE VU.

dans son innocence. « Je vous en supplie, écrit-il en finissant, ne vous en rapportez pas, sur mon compte, à mes ennemis plutôt qu'à vous-même. Voyez si je suis resté ce que jetais, c'est-à-dire dévoué à votre personne, prêt à votre service, en général fidèle à mes amis, ami passionné de la justice et de la vérité, sans dol et sans superbe, et honoré de votre amitié. Ne l'ayant pas perdue par ma faute, je la redemande à votre droiture ; je m'afîligerais qu'elle me fût refusée, et j'éprouverai une grande joie si elle m'est rendue (1). y>

Notger dut être ému de ce langage de l'homme qu'il avait connu si puissant, et qui aujourd'hui, dans sa détresse, était obligé d'invoquer le secours, peut-être la pitié de ses anciens amis. Nous le trouvons le 23 avril de cette année à Aix-la- Chapelle, où il intervient dans une donation impériale en faveur de l'église de Cambrai et de son évoque Rothard. Quelque temps après, il partait pour Mouzon, où le concile devait se réunir le 2 juin. L'évèque de Liège y trouva Suitger de Munster, Leodulf de Trêves, et Aymon de Verdun, avec le légat Léon (2) et le comte Godefroi. Devant cette petite réunion, Gerbert se défendit avec vigueur et habileté ; son discours, dont Richer nous a conservé le texte, et dont l'authenticité ne semble pas douteuse, était en réalité un mémoire rédigé d'avance (3). Le concile, trop peu nombreux et considérant d'ailleurs qu'en l'absence de la partie adverse la cause ne pouvait pas être tranchée, décida de se proroger à une réunion qui devait être tenue le l*"'' juillet à Reims; en attendant, il voulut, pour donner une preuve de déféi^ence au pape représenté par son légat, interdire à l'accusé le ministère sacerdotal et la communion; mais, celte fois encore, la défense de Gerbert fut si énergique et si modérée, qu'on se contenta de la promesse qu'il s'abstiendrait du sacrifice de la messe.

(1) Lettres tic Ccvbert, n" 11)3. p. ISi-,

(2) Richer, IV, 99, p. Go'k

(3) Gerberlus surrexit atijue oralioncm pro se scriptam in conciiio mox recitavit. Richer, IV, 101. Il siidlt (railleurs de comparer les discours de Gerbert dans cet auteur, 102-107, avec sa lettre à Wilderod de Strasbourg {Lettres de Gerbert, n" 217, p. 203), pour reconnaître rélroitc parenté des deux documents.

NOTGER AU SERVICTÎ d'oTTON III. i)o

Xotger. dans toute cette aHairc, ne paraît pas avoir joué de rùle prépondérant, soit parce qu'il croyait devoir à sa dignité de s'enfermer strictement dans sa qualité de juge, soit parce que Tévêquc de Verdun, qui fut l'orateur principal du concile, était le seul de l'assemblée qui possédât la langue française (1). Au surplus, l'affaire de Gerbert, toujours reprise et toujours ajournée, ne fut jamais terminée, et son départ pour l'Italie, où bientôt après il fut élevé au siège archiépiscopal de llavenne, mit lin à un des débats les plus embrouillés de ce tenqjs.

On voudrait savoir quelle inlluencc ces événements ont pu exercer sur les relations des deux anciens amis, et l'on est assez tenté de supposer que Notger aura jugé avec sévérité le cas de Gerbert, quand on voit, peu de temps après, un ancien élève et protégé de l'évéque rie Liège, Erluin, qui avait obtenu l'évcclié de Cambrai grâce à son appui, refuser de se faire consacrer par Gerbert, qu'il considérait connue un intrus (2). Toutefois, Gerbert, devenu pape quelques annnées après sous le nom de Silvestre II, ne garda pas rancune à Notger, et c'est lui-môme qui intervint auprès d'Otton III pour faire accorder une libéralité à l'église Saint-Jean l'Evangéliste, que l'évoque de Liège venait de fonder dans sa ville épiscopale (3).

Pendant cette môme année 995, la haute influence dont Notger jouissait à la cour s'aflîrma à deux reprises, à l'occasion de nominations épiscopales. L'évéque Baudouin d'Utrecht était mort le 10 mai 994, et l'évoque Rothard de Cambrai l'avait suivi dans la tombe le 20 septembre 99o. C'est l'évoque de Liège, qui, en sa qualité, de conseiller toujours écouté de l'empereur pour les alfiiires lotharingiennes, va disposer des deux sièges vacants. Celui d'Utrecht fut conféré, en 995, sur sa recommandation, à un pieux la'ique, le comte Ansfrid, aussi distingué par ses vertus chrétiennes que par ses qualités d'homme de guerre, et qui avait joui

(1) Episcopus Virdunensis, eo qiiod lingiiani gallicam norat, causam synodi piolaturus siirrexit, etc., Richer, IV, 100, p. Gui

(2) Gestaepp. Cam. I, c. 110-111, pp. i184'i9.

(3) Yoii- plus loin.

Oo CHAPITRE VU.

dans sa jeunesse de la confiance d'Otton I (i). Le siège de Cambrai fut plus dillicile à pourvoir, et les rivalités qui se produisirent à ce sujet nous permettent de nous rendre compte de la manière dont, à l'époque la plus brillante de la dynastie de Saxe, on parvenait à un siège épiscopal. La succession de Rothard fut disputée par Erluin, archidiacre de Liège, protégé par Notger et par Azelin de ïronchienne, lils naturel du comte Baudouin de Flandre. Erluin était versé dans les adaires séculières et ecclésiastiques; ayant fréquemînent visité les antichambres des grands, il possédait beaucoup d'utiles relations. De plus, Notger le recommanda à Mathilde, abbesse de Qucdlinbourg et tante d'Otton lîl, dont elle avait la confiance. Azelin, lui, se procura à pi'ix d'argent l'appui de la princesse Sophie, sœur de l'empereur et abbesse de Gandenheim. Ces deux influences féminimes se disputèrent le prince; ce fut celle de Mathilde qui finit par l'emporter, et Otton donna la crosse au protégé de l'évcque de Liège (2).

L'année suivante, Otton partit pour l'Italie, où il allait chercher la couronne impériale. Les princes ecclésiastiques avaient été les plus empressés à lui amener leurs contingents, Willigis de Mayence à leur tète. Notger fut aussi au rendez-vous à Ratisbonne (3) : c'était le troisième voyage d'Italie qu'il entreprenait pour le service de ses rois. En février 990, l'armée impériale se mit en route. Par le col du Brenner encore couvert de neige, on pénétra en Italie, et l'on descendit par la vallée de l'Adige sur Vérone; de là on gagna Pavie, où le roi réunit autour de lui les grands du pays et où il passa la fête de Pâques. C'est là qu'il apprit la nouvelle de la mort du pape Jean XV et qu'il lui choisit pour successeur son propre cousin Brunon, qui prit le nom de Grégoire V (4).

(1) Voir Thietmar de Mcrsoboui-g, IV, 22-24, pp. 777-778 : ad ppiscopaliiin Trajeclensem per Nolgcrum, Leodii pontificem, siimnia ncccssilalc vocatiis. Cf. Alpeil, De diversitate tevtporum, I, H- 10, p[). 70u et siiiv.

(2) Gestaepp. Cum. I, -110, p. iiS.

(3) Voir la preuve plus loin.

^4) Wilinans, Oiio lU, p. 87.

NOTGER AU SERVICE d'oTTON III. 97

Le nouveau pape semble avoir été un ami personnel de Notger : il aAait été chapelain de l'empereur, et, comme tel, il avait eu l'occasion de le rencontrer plus d'une l'ois à la cour. A peine consacré — ce fut entre le 28 avril et le 9 mai (1) — nous le voyons prendre successivement plusieurs mesures dans lesquelles rinlluence de notre évoque est visible.

Pendant que Grégoire V gagnait Rome pour s'y faire consacrer, l'empereur s'acheminait à petites journées vers la Ville étei-nelle. Le 20 avril, il était à Crémone (2), et le l^' mai à Ravenne (3). Notger, qui l'avait accompagné dans cette ville, y assista au plaid général convoqué au palais de l'euipereur, hors la porte Saint-Laurent. Ce plaid fut des plus solennels : neuf évcques et un grand nombre de comtes et d'abbés y prirent part, et,chose remarquable, c'est le nom de Notger qui ouvre la longue liste de tous ces dignitaires, comme c'est aussi le sien qui ligure en premier lieu parmi ceux des signataires de l'acte (4),

De Ravenne, l'empereur et sa suite gagnèrent Rome, où l'on était dès le 22 mai. Le lendemain, Otton III rcyut la couronne impériale des mains de son cousin Grégoire V. Notger avait assisté à cette cérémonie grandiose. Le 24, le pape émettait, au profit de l'abbaye de Villich, fondation de l'impératrice Adélaïde, une bulle de privilèges sollicitée par Hildebold de AYorins et par Notger (5). Puis, il consacra lui-même Erluin de Cambrai, élève de ce dernier, qui, nous l'avons dit, avait refusé de demander l'ordination à

(1) Jafle, ncfiesta pont. Ihm., t. I, [>. i!)U.

(V) Sickel, DO. III, p. 599.

(3) 1(1. 0. c. GOO.

(■'i-) Id. 0. c. p. GOl. Il faut remarquci- que sur les neuf prélats, Notger est le seul ulti'amontain. c'est-à-dire le seul qui ait accompagné Otton III dans son expédition ; les autres occupent des sièges italiens et n"onl pas de rapports intimes avec le souverain. De là, sans doute, le rang honorifique assigne ici à Notger. En elTet, dans la bulle pontificale du 51 mai !}!)(] (voir ci-dessous), il signe sixième, non seulement après les archevêques de Mayence et de Salzbourg, mais après les évêques de Worms, de Strasbourg et de Spire.

(a) Lacomblet. t. I. p. 77.

08 CITArîTRE Vil.

son métropolitain Gerbert (1). Le 2 juin, le pape accorda à l'abbaye de Stavelot la conlirniation de ses biens, et, quoique Nolger ne soit pas nommé dans l'acte, il n'y a pas lieu de douter qu'il n'ait appuyé la demande de ce monastère, qui était de son diocèse (2). Enfin, le 3 juin, Notger lut intervenant dans un diplôme impérial pour le couvent de Saint-Iîoniface et de Saint- Alexis sur l'Aventin (3).

Pendant son séjour à Rome, Notger fit la connaissance d'un bomme qui semble avoir occupé une grande place dans son cœur : saint Adalbert de Prague. Fils d'une grande famille, jeune, ricbe, brillant de santé, appelé, semblait-il, à toutes les joies du monde, Adalbert était de bonne heure entré dans les ordres et avait été appelé sur le siège épiscopal de Prague. Mais aucune grandeur, pas même celle des dignités ecclésiastiques, n'avait d'attrait pour le ca>ur du jeune ascète. Il avait fui Prague et il était venu s'enfermer comme moine dans le couvent de Saint-Alexis. Rappelé dans son diocèse par les instances de son métropolitain, il s'était réfugié de nouveau à Saint-Alexis, et, une seconde fois, les démarches de AVilligis auprès du pape le forcèrent à regagner son siège. Il quitta en pleurant le doux nid de l'Aventin où il avait trouvé le vrai milieu de son âme, et il prit avec accablement le chemin qui devait le ramener au milieu de ses barbares ouailles (4). Ame délicate et sensible, et, de plus, imagination enivrée par l'idée des héroïques renoncements de la vie monastique et des sublimes travaux de l'apostolat, il ne se sentait pas fait pour le gouvernement régulier d'un diocèse. Mais ce qu'il y avait de poétique et d'exalté dans sa nature était fait pour séduire ses contemporains, et le jeune empereur fut un des premiers amis du jeune prélat.

(1) Voir ci-dessus, p. 9Î>.

• (2) Chartes de Stui'elot-Mabnedii, éd. llulkin cl lioland, t. 1, p. 19.').

(3) Sickel, I)(K 111, n» 209 \>. 020. Nouvel excinjile de la présence de ïintrrrcmtiit il la passation de l'acte.

(4) Ergo niultis lacrimis fratrum dulce nionasterium linquens, eiun siimmae discretionis viro Nollierio episcopo ullra Alpes |)roru-iscilur. Vilu s. Adalbcrli, C. 22, p. 591.

NOTGKU ATT SERVICE d'oTTOX ITI. 99

Notger, lui aussi, semble avoir été sous le charme d'une nature à tant cVécf.irds dillcrente de la sienne. Il avait eu Toccasion de fréquenter Adalbert pendant son séjour à Rome, et il Taccompagna à son retour en Allemagne. Les deux amis liront en deux mois le voyage de Rome à Mayence, où l'empereur les rejoignit vers la mi-sep tembre(l). Là, ils se séparèreirt pour toujours. La cour gagna le nord ; le 18 décembre 9'.)G, elle était à Nimègue (2), le 8 février 997, à Aix-la-Chapelle, où nous la retrouvons encore le 23 mars, ainsi cpie le 6 et le 9 avril (3). C'est le 9 que l'empereur confirmait l'église de Saint- Jean de Liège, bâtie par Notger, dans la possession de ses biens de Heerwaarden (4).

On peut croire, puisqu'il n'existe aucun témoignage du contraire, qu'après cela Notger sei^a resté dans son diocèse, et qu'il aura pu y passer au moins quelques mois, pendant que l'empereur visitait la Saxe et les pays slaves. Il ne jouit cependant pas longtemps du repos. Du 1^'" au 27 octobre, Otton séjourna à Aix-la-Chapelle, où il préparait une nouvelle expédition en Italie. Dès le 1'"'' du même mois, Notger était auprès de sa personne, intervenant dans un diplôme impérial en faveur de l'église de Mantoue (5). Il accompagna encore son maître dans ce nouveau voyage d'Italie; c'était la quatrième fois qu'il passait les Alpes. Nous retrouvons l'empereur à Trente le 13 décembre 997; du 31 décembre au 5 janvier 998, il était à Pavie ; le 19 janvier il fut à Crémone, où Notger assista avec lui à une réunion judiciaire dans laquelle l'authenticité d'un diplôme de l'église de Crémone fut reconnue (G). Le séjour de l'empereur en Italie fut long; il y passa les années 998 et 999 en entier, et c'est seulement le 1" janvier 1000 qu'on le retrouve à Vérone, sur le chemin du retour. En avril 999, il avait élevé sur le siège de saint

(1) Vita s. Adalbcrti, c. 23 p. o9l. Nous voyons, par les diplômes, qu'Otlon III était encofc à Vérone le M septembre et {[iie. dès le l.'l, il se trouvait à Ingelheim. Sickel, 1)0. III, pp. Ci20 et 044.

(2) Sickel DO. III, p. G49.

(3) Idem, o. e. p. Go'2-Gol.

(i) Idem, o. c., p. (i.')7. Sur ce diplôme, voir plus loin, (o) Idem, 0. c, p. (i71. (G) Idem, 0. c, p. 087,

lOO CHAPITRE VII.

Pierre son ancien maîtz^e Gerbert, qui prit comme pape le nom de Silvestre IL

Pendant tout ce temps, nous perdons presque totalement de vue l'évèque de Liège. Son nom ne reparaît plus dans aucun des nombreux diplômes que l'empereur émit depuis le 19 janvier 998 jusqu'à sa mort, arrivée le 23 janvier 1002. Et cela ne laisse pas d'étonner, quand on réfléchit à la place qu'il avait conquise dans la confiance du souverain, et au rang éminent que nous lui voyons occuper dans les derniers actes de la chancellerie impériale qui font mention de lui. Pourquoi Notger, qui, pendant les douze premières années du règne d'Otton III, a été treize fois (1) intervenant dans ses diplômes, c'est-à-dire en moyenne un peu plus d'une fois par année, n'intervient-il plus du tout pendant les cinq deimières du même règne ? Il ne figure même pas dans les actes émis au sujet de la Lotharingie, dont il était en quelque sorte le patron à la cour. L'empereur instrumente en faveur d'Utrecht, de Metz, d'Oeren à Trêves, et même d'Aix-la-Chapelle, sans qu'il soit parlé de Notger. Bien plus, les intérêts de son ami Erluin de Cambrai eux-mêmes lui semblent devenus indifférents, puisque l'acte en faveur de ce prélat daté de Ravenne le 21 avril 1001, ne fait pas mention de lui! Ajoutons que ce n'est pas seulement dans les actes iuipériaux passés en Italie que nous constatons son absence. Pendant le cours de l'an 1000, Otton III, de retour en deçà des Alpes, émit 31 diplômes, et l'évèque de Liège ne figure dans aucun. Et cependant, du 1^'' au 15 mai, la cour résidait à Aix-la-Chapelle, à quelques lieues de Liège, dans le diocèse même de Notger. Se persuadera-t-on qu'il eût manqué de venir saluer son maître s'il avait été chez lui ? Nous croyons pouAoir conclure que, pendant les années 998 et 999, il ne fut pas auprès de la personne de l'empereur, et qu'en l'an 1000, il n'était pas dans son diocèse.

Où donc était-il? Tout s'expliquera, encore une fois, si

(1) Ces treize interventions se répartissent sur un cnsr-mble de 208 diplômes émis do 984 au -19 janvier 998. (V. le détail ci-dessus, p. 83). Depuis ce jour jusqu'à sa mort, Otton 111 a émis encore ll>7 diplômes dont aucun ne contient plus la meut ion de Notger,

xoTGKiî AU sîîuvict; d'cvitox iir. 101

Ton admet que, comme en 989-990, l'évcque Je Lic'go, i)endant les années 998 à 1002, eut à remplir quelque importante mission politique pour l'empereur dans une des régions de cette Italie, si diilicile à pacifier et à gouverner. D'abord, nous possédons au moins une trace positive de la présence de Notger en Italie pendant cette période. A la Noël 1001, il paraît être venu faire sa cour à l'empereur, qui résidait alors à Todi près de Spolète. Du moins, le 27 du mois de décembre, il assista au concile qui y tut tenu pur les évéques italiens, auxquels s'étaient joints, outre lui-mcme, deux prélats allemands, Sigefroi d'Augsbourg et Hugues de Zeitz (1). Ensuite, il semble que ce soit ici le lieu de se souvenir du diplôme relatif à ce niissiis impérial du nom de Norticherus, que l'empereur Otton aAait chargé de pacifier le pays de Traetto. On a vu plus haut que ce diplôme, mal daté par son premier éditeur, est en réalité de 999. Est-il téméraire de supposer que Notger, en qualité de commissaire impérial, parcourait alors la Basse-Italie, avec la double ndssion de justicier et de pacificateur? (2). Cette séduisante hypothèse semblerait confirmée par la circonstance que le texte en question attribue formellement au dit missiis la qualité de Lotharingien. Est-il admissible qu'il y ait eu dans notre pays, sous le règne d'Otton III, un autre personnage du nom de Notger qui aurait accompagné l'empereur en Italie, qui y aurait été investi de missions de confiance, et dont l'histoire aurait totalement oublié le nom? Je ne le pense pas, et le fait que notre document, par une erreur qui s'explique, donne au commissaire impérial le titre de clej-c et de chapelain de l'empereur, et non celui d'évèque (3), ne me semble pas suffisant pour écarter une identification qui vient d'elle-même à l'esprit.

(1) Tliangmar, Vita S. Bcrnvavdi, c. 36, p. 774.

(2) V. Wiliaans, (Mo III, p. 109.

(3) Quâdam die, dum predictus imperator augustus Otlo dirigeref ^uiini liiissuni aUiiic capellaiium, unum clericum iiomine Noticheriuni, genlis Lotlieringorum in hanc civilatem Gaietanam propter distringenduni ac derniiendiini iiereditates sacri ei»isc(jpii sancte Gaietanc eeclesie. Codex diplomaticiis Caietanns, I p. 191. n" 101.

Il y a d'ailleurs exagération à dire avec Gfroerer, suivi par Daris, p. 29G, qu'en

Cela élanl, on entrevoit pour quelle raison notre évoque est si souvent appelé à accompagner son roi dans ses voyages d'Italie. Il ne partait pas simplement pour rehausser par sa présence l'éclat de la cour et pour prendi'c place dans un cortège brillant ; il ne se contentait pas d'être l'un des conseillers les plus écoutés du prince, il devenait, au-delà des Alpes, l'un des agents de la politique impériale; il parcourait le pays avec des pouvoirs étendus, à la manière d'un mis.siis doininiciis de Ciiarlemagne, travaillant avec énergie à réaliser dans le gouvernement de cette contrée le programme qu'il avait contribué à arrêter (1).

On peut croire qu'investi d'une mission aussi importante, Notger aura été retenu en Italie par ses fonctions pendant que l'empereur, dans les premiers jours de l'an 1000, repassait les Alpes pour aller revoir une dernière fois l'Allemagne, et faire un pèlerinage au tombeau de son ami Adalbert à Gnesen. Et cette longue absence de son diocèse paraîtra d'autant plus vraisemblable, qu'elle est suggérée par le texte même du Vita Notgeri. Après avoir raconté la part prise par l'évêque aux actes d'Otton III en Italie et fait un récit sommaire de ce règne, il ajoute : « Notger enfin, après tant de travaux par lesquels il s'était employé heureusement au service de l'empire et à la beauté de la maison de Dieu, rentra à Liège dans un âge déjà avancé, et là, il mit tout son zèle à l'éducation de son clergé et de son peuple (2) ». Ces lignes sont une allusion évidente à quehfue longue absence de l'évêque, après laquelle son retour à Liège a eu comme la valeur d'un événement. Elles s'expliqueraient moins bien, s'il fallait les entendre dun de ses retours ordinaires après

999 Otlon 111 chargea Noti;er de faire la conquêlc des villes de Gaëte, Traelloel Argenli dans la CampaniL', les(Hiel!cs appartenaient encore à rcnipereur deConstanlinoplc, et qne Notger réussit à les conquérir.

(1) lilumaliqnandoiniperalor Uavennam reliquerat ad rceoneiliandos sibiindustriâ suâ discordes. Vita x. lleribcrti, c. 4, p. 74i2.

(2) Igitur deductis Notgerus universis laboi'ibns, quibus ad honorem imperii et decorem donuis ecclesiae Dci bona fide et bono Une diversis in locis et temporibus

felicitei' laboravit rediit Leodium jain in processà aetate, et ibi episco|)aii

opère, vcrbo et cxemplo clerum et populum ad meliora provehcre sollicilus fuit. Vita Notfjeri, c. 8.

NOTGER VU SKP.VICK l)*OTTO\ III. 103

Tin voyage plus court clans le mcnic pays et au service du même prince.

Si notre conjecture est fondée, le séjour de cinq années Adl par Notger en Italie, dans un poste aussi important que celui de lieutenant du prince, doit avoir laissé plus de traces diplomatiques qu'une simple mention dans un acte conservé par hasard. Qui sait si riiistoirv3 locale, judicieusement consultée, ne fournirait pas encore de ci de là quelque indication précieuse (1) ?

Ainsi que nous l'avons dit, Notger assista le 27 décembre 1001 au concile de Todi. Cette assemblée devait prononcei* entre le puissant AVilIigis, arclievèque de Mayence et archichancelier de l'empire, et l'illustre évcque saint Bernward de Hildeslieim, au sujet de leurs prétentions respectives sur l'abbaye de Gantlersheim en Saxe. La cause de Willigis apparut si mauvaise (|ue les évcques italiens se montrèrent tout disposés à le condamner. Ce furent sans doute Notger et ses deux collègues allemands qui obtinrent un délai jusqu'à l'arrivée de l'archevêque de Cologne et d'autres évèques de son pays. On prorogea donc le concile jusqu'au G janvier 1002, mais, à cette date, personne ne parut et rien ne put être décidé (2). Peu de temps après, Otton III, mourait dans la Heur de sa jeunesse, à Patevno, l<; 24 janvier 1002 (3).

Il est très peu probable que Xotger ait quitté l'Italie dans lintervalle qui s'écoula entre le concile de Todi et la mort du jeune empereur. Selon toute apparence, il devait siéger au concile du 6 janAder 1002, et il est certain, tout au moins, qu'à cette date il était en Italie, puisqu'il assista aux funérailles de son maître. Un coup d'œil sur les événements est indispensable pour permettre de deviner comment se sera passée la fin du long séjour de notre évcque en Italie.

Otton était rentré dans ce pays au mois de juin 1000 et était arrivé dès le mois de novembre à Rome. On eût dit que

(t) C'est une reclieivlie ([u"il iresl guère facile crenlivi)i'eiuli'c do ce eùlc îles Alpes: nous formulons toutefois le vieu qu'elle soit faite un jour.

(2) Thangmar, 1. c.

(3) Pour la date, voir Richter, III, p. 1G8,

les troubles n'attendaient que son retour pour éclater. Successivement Capoue, Tibur,puis finalement Rome se soulevèrent. L'empereur dut quitter la Ville Éternelle pour se rendre à Ravenne, d'où nous le voyons, au commencement de l'été, courir à Béncvent pour dompter une rébellion. En revenant de là, il regagna la Haute-Italie, séjourna tour à tour à Ravie et à Ravenne, puis, dans les premiers jours de 1002, il vint camper dans le voisinage de Rome, à Paterno, au pied du mont Soracte, avec l'intention de réduire la Ville Eternelle. On ne peut douter que Notger ait eu son rôle à jouer dans les difficultés que nous venons d'énumérer, et qui ne durent pas être les seules. Il fut probablement employé, pendant ce temps, à dompter ou à tenir en respect l'une des villes soulevées. On peut croire que, voulant disposer de toutes ses forces pour briser la rébellion romaine, l'empereur l'aura rappelé auprès de sa personne dans les derniers jours de sa carrière (1), et que Notger aura pu fermer les yeux du prince. Toutefois, il n'est pas impossible qu'il n'ait rejoint la cour qu'à la nouvelle de la mort de l'emperem*, lorsqu'il fallut faire un suprême eflort pour protéger la retraite de l'armée allemande (2). On avait, dans l'entourage du prince, commencé par tenir sa mort secrète, et, en attendant, on s'occupait en toute bâte à rassembler l'armée dispersée en divers endroits.

Ainsi se terminait d'une manière mélancolique le long séjour de l'évêque de Liège sur la terre d'Italie. C'était le quatrième qu'il y faisait. Il en revenait vieilli, fatigué, attristé, mais avec la conscience des services qu'il avait rendus à son maître et à l'Eglise. Ce long contact avec la terre classique des arts et de la religion n'avait pas été inutile au pays de Liège : Notger en rapportait des enseignements précieux et aussi des reliques clières aux Liégeois. C'est notamment au cours d'un de ses voyages en Italie qu'il avait acquis les

(1) Convcnienfe (uni oum Horiberto, saiiftac Agi-lpinae episcopo, plnrima fideliuni turbû, iniperator laelîitur. Thiotiiuu- de JFerscboiirg, IV, 30, p. 781.

(2) Hii autem qui extremis ejus intererant, haec tamdiu celabanl, quoad excrcilus undiqup tuiii dispersus per iiilernunlios coiligerctur. ThietinardeMersebourg, IV, 31, p. 782.

NOTOKH Ai: SKUVICE d'oITON lll. lOo

reliques des saints Vincent, Fabien et Sebastien : il les donna à son église favorite de Saint-Jean (I), avec ce précieux évangéliaire qui est encore aujourd'hui le [)rinci[)al souvenir que la ville de Liège ait gardé de lui.

(1) Vita yoliicri, c. i. Vers l:i iiiùme épo(iuc, nous voyons saint Beniwaid lappoi'tei- (le Rome les corps entiers de saint Exsupérance et du diacre saint Sabin, donnés par Tenipereur Olton III à la ville de Goslar. Vita s. Dermvardi c. 27, p. 770.

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