FORMATION DE LA PRINCIPAUTÉ DE LIEGE
mention de son oflice pour en pouvoir conclure que saint Lambert était bien le maître du territoire sur lequel il avait un juge (1).
Il y a lieu aussi de mentionner un acte de 884, par lequel l'empereur Charles-le-Gros cède à l'église de Liège tous les serfs fiscaux demeurant dans cette ville et dans celle de Tongres, quel que fût au surplus leur lieu d'origine. 11 s'agit ici de serfs provenant de divers domaines royaux où ils étaient attachés, les uns à l'exploitation directe du prince, les autres aux terres données par lui en bénéfice (2). Leur établissement à Tongres et à Liège, c'est-à-dire dans les deux principales villes du diocèse, est un curieux indice de l'aflluence des populations agricoles dans les cités épiscopales, où la vie était plus douce sous la crosse. Et si ces fiscalins — c'est le nom qui les désigne souvent — sont donnés à l'église de Liège, n'est-ce pas parce que celle-ci possède déjà les terres sur lesquelles ils vivent? Nous le savons de science certaine en ce qui concerne Tongres, que les diplômes nous montrent dans le patrimoine de Saint-Lambert depuis au moins 98(3 : le moyen de se dérober à la conclusion qu'il en était de même, à plus forte raison, pour la ville de Liège?
L'autorité accordée à Notger dans les deux comtés de Huy et de Brugeron n'était pas la même que celle dont il jouissait en qualité d'immunistc, dans les terres de son domaine. Dans les comtés, il était investi du pouvoir public; dans le domaine, il n'avait que la situation de grand propriétaire. Dans les comtés, son pouvoir s'étendait sur toute la population indislinctement, tant libre que servile. Dans le domaine, il ne commandait qu'aux gens de condition dépendante qui l'habitaient et le cultivaient. Toutefois, cette dualité de pouvoir ne se prolongea pas. Tout porte à croire qu'en même temps qu'il fut investi des droits comtaux dans
(1) Post anni cun-iculo explelo apparuit sanclus vir Landeberlus in visionc nocturna ad teiisaurarium nomine Amalgisilum, qui oliiii judcx ejus fuerat. Vita saucti Laiiilirrti dans .1.1. SS., t. V de septembre, p. o79 E.
(2) Mancipia insuper illa utriusque sexus, que in Tongris et Leodio residere et manere noscuntur, de quocunique nostro fisco sint aut ex dominicato aut ex beneficiato. Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 6.
l28 CHAPITRE IX.
les comtés de Huy et de Brugeron, Notger les reçut également dans le reste de son domaine, s'il ne les possédait pas déjà auparavant. Ses diplômes, il est vrai, ne nous le disent pas, mais il ne faut pas nous en étonner : les diplômes sont peu explicites et ne parlent pas de tout; nous avons déjà fait remarquer que, sous les vieilles formules d'immunité renouvelées au X® siècle, se cache d'ordinaire l'éclosion d'une situation juridique toute nouvelle. Si donc aucun diplôme liégeois ne nous dit que les empereurs confèrent à nos évèques le ban, c'est-à-dire le pouvoir de commander en donnant à leurs ordres une sanction pénale, il ne faut nullement s'en prévaloir pour en conclure que les évéques ne l'ont pas possédé du temps de Notger (1). Certains faits indiquent nettement le contraire. Ainsi, quand le panégyriste à peu près contemporain nous parle de la sévérité avec laquelle notre évoque châtiait les perturbateurs de l'ordre public, faisant pendre les uns et mutiler les autres, tandis qu'il en envoyait d'autres en exil, c'est bien l'exercice de la haute justice que nous voyons ici dans ses mains. Or, il n'est pas douteux que ce ban judiciaire, il ait eu l'occasion de l'ajopliquer principalement dans les premières années qui suivirent la mort de son prédécesseur Eracle (2). Pareillement, quand le document de 980, qui énumère les contingents à fournir par les divers diocèses, taxe celui de Liège à 00 guerriers pesamment armés, c'est, encore une fois, le ban militaire que nous voyons exercer par notre évéque (3). Il est donc établi qu'il a les attributions du comte, non seulement dans ses deux comtés, mais encore dans toutes les terres de son domaine. Au surplus, ne les eût-il pas possédées dès lors, les confirmations générales d'immunité qu'il obtint à partir de 980 (1) les lui auraient données par voie d'extension.
Ainsi se forma la principauté ecclésiastique de Liège. L'acquisition de deux comtés d'une part, et, de l'autre, celle du ban ou autorité comtale dans ses propres domaines, tels
(1) Cf. Doei'ing, Beitràge ziir âlteren Geschichtc des Bisthums Metz, p. 19.
(2) Voir ci-dessus, pp. 22, 47 et 48.
(3) V. ci-dessus, p. 22.
(1) V. ci-dessus, p. 22.
t-ORMATION DE LA PRINCIPAUTK DE LIEGE. 120
furent les deux actes qui firent passer l'évêque de Liège de la catégorie des grands propriétaires immunistcs dans celle des princes. Et c'est parce que cette double acquisition a été faite par Notger qu'on peut considérer ce prélat comme le premier prince-évêque de Liège.
Notger n'est pas seulement le fondateur de sa principauté. Il mérite encore d'être appelé le second fondateur de sa ville épiscopale, saint Hubert en ayant été le premier. Ses titres à la reconnaissance des Liégeois ont été formulés, dès son siècle, en ce vers devenu classique, par lequel le poète, s'adressant à la ville de Liège, lui dit : Tu dois Notger au Christ, et le reste à Notger (1).
Les travaux exécutés à Liège par ce grand liomme sont assez importants pour justifier cet éloge à première A'ue hyperbolique. Monuments religieux, monuments civils, travaux de défense et travaux d'utilité publique; églises, monastères, hospices, fortifications, canaux, Notger a créé tout cela. Il a fait plus. A sa voix, les arts sont accourus au secours des métiers pour embellir la jeune cité, et il a laissé à ses successeurs une résidence épiscopale digne de ses hautes destinées.
Sous ce rapport, il est bien de la race des grands évoques du X*" siècle qui entourèrent les princes de la maison d'Otton. Parmi eux, il en est un dont le nom revient souvent à l'esprit quand on pense à Notger : celui de Tillustre évoque de Hildesheim, saint Bernward. Celui-ci est également le fondateur de sa ville épiscopale, qu'il a, comme Notger, tirée en quelque sorte du néant. L'œuvre de l'évOque saxon est encore debout en grande partie, telle qu'elle est sortie de
(1) Ndigeriiui Cliristo, Notgero cetera debcs. Vita Soiijcri, c. o.
ses mains, et le voyageur peut admirer, avec la massive enceinte tracée par lui autour des cloîtres de sa cathédrale, ces édilices religieux d'un style si simple et si pur, ces constructions où les pierres blanclies et rouges alternent d'une manière si agréable au regard, ces portes de bronze qui l'ont vivre le cycle des récits bibliques, cette colonne, imitée de la colonne Trajane mais ornée de symboles chrétiens, et que l'évéque, revenu de Rome, avait dressée dans le chœur de son église Saint-Michel. Tout cet ensemble artistique, c'est l'efïlorescence d'une vie religieuse pleine de fraîcheur et d'avenir, et il semble que la jeune civilisation saxonne, toute parfumée de christianisme, ait trouvé son symbole le plus gracieux dans ce rosier de mille ans qui, du fond de la crypte de la cathédrale, étend ses rameaux fleuris autour de l'abside extérieure, qu'il étreint d'une couronne de fleurs.
L'œuvre de Notger n'a pas eu le même bonheur que celle de son illustre ami. A Liège, sauf quelques parties d'un édifice, toutes les constructions du X^ siècle ont disparu ou, du moins, en se renouvelant, ont perdu leur aspect premier. Toutefois, c'est sur la base des constructions notgériennes qu'elles reposent toujours, et, sous ce rapport, si l'on excepte la cathédrale abattue à la fin du XVIIP siècle, on peut dire que les monuments bâtis par Notger sont restés debout.
En essayant de présenter ici le tableau d'une activité qui a été gigantesque, il importe de rappeler qu'elle fut la réalisation d'un programme qui peut se résumer en ces trois mots : agrandir, embellir et fortifier la ville épiscopale. Mais l'embarras est grand pour l'historien, lorsqu'il s'agit de retracer les diverses phases par lesquelles a passé l'exécution de ce programme. Nous ne connaissons pas l'ordre chronologique dans lequel se sont succédé les constructions notgériennes, et nous ne disposons pas môme de moyens d'information sullisants pour le rétablir par voie de conjecture. Tout ce que nous pouvons alïirmer, c'est qu'en 990, c'est-àdire au milieu de la durée de son pontificat, Notger avait déjà réalisé une bonne partie de son programme de bâtisseur, puisque l'abbé Folcuin de Lobbes, mort en cette année, déclare qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait enrichi l'église
de Liège d'un si grand nombre d'édifices (1). Au surplus, chaque fois qu'on essaie de préciser la date de lune ou de l'autre des constructions notgériennes de Liège, on s'aperçoit qu'elle est intimement liée à celle de toutes les autres. Et la conclusion qui s'impose à l'esprit d'une manière irrésistible, c'est que tous ces monuments ont été conçus à la fois dans la tête créatrice du grand civilisateur, c'est qu'ils font partie d'un même plan. Les considérations que voici viennent à l'appui de cette hypothèse.
L'œuvre architectonique de Notger comprend trois vastes entreprises : ce sont la construction de l'enceinte, le creusement du canal de la Meuse et l'édification d'une série de monuments. Or, nous constatons que le bras de la Meuse était compris dans le système défensif de la ville, et qu'il servait essentiellement à en compléter les ouvrages d'art militaire. D'autre part, comme on le verra, plusieurs des édifices notgériens : Saint-Denis, Sainte-Croix et Saint-Martin ont fait partie de l'enceinte fortifiée, et ont dû, par conséquent, surgir en même temps qu'elle. La savante combinaison en vertu de laquelle les murs, les édifices et le canal se complètent mutuellement ne s'explique d'une manière satisfaisante que dans l'hypothèse d'un plan d'ensemble, laborieusement mûri avant que l'on mît la main à l'œuvre. Il fallait de toute nécessité que l'enceinte fût dabord tracée, au moins dans les croquis de l'architecte, pour qu'on pût assigner leur place aux églises appelées à en faire partie, et pour que le cours du canal passant par la ville pût être déterminé d'une manière certaine. C'est donc le système défensif élaboré par Notger qui devra être exposé d'abord.
Le X® siècle est par excellence le siècle de l'architecture militaire. Sous les rois mérovingiens et sous les premiers carolingiens, les peuples avaient, somme toute, connu les bienfaits d'un régime relativement pacifique. Les rois
(1) Pace nobis per Dei gratiam Nothgero agente firmissimâ collatâ, dominus episcopus Leodium revertifur, reliquum teiiipus in innovandis sive tlecorandis edibus et ecclesiasticis rcbus multiplicandis consumens. Nam, ut verum fatcar, nulhis prcdecessoruin suonini, quorum recordalur opinio, illo amplius Leodiensein ecclesiain rébus auxit, edificiis nobilitavit. Folcuin, c. 29, p. 70.
XOTGER SKCOND FONDATEUR DE LIEGE. 133
vivaient à la campagne, dans des palais qui étaient des fermes, gardés par la fidélité de leurs hommes et par la vigilance de quelques chiens. Quant aux villes, dont les descendants de Clovis réparaient encore de temps à autre les enceintes (1), elles avaient cessé, à partir de la fin du VHP siècle, de craindre les barbares ; elles laissaient tomber en ruines leurs vieilles murailles qui dataient de l'époque romaine, et l'on vit même des princes et des évoques les abattre pour en faire servir les matériaux à la construction d'édifices religieux (2). Mais cette belle sécurité ne dura guère : dès le milieu du IX" siècle, les invasions normandes firent flamber toutes les villes l'une après l'autre, et il fallut bien songer à les fortifier contre les ennemis du dehors. D'autre part, le morcellement féodal, qui transforma chaque seigneur en une espèce de chef d'Etat entouré d'autant d'ennemis que de voisins, suggéra la même précaution. Les enceintes destinées à protéger les habitants des villes eui'ent donc la même origine que les bastilles où se remparaient les féodaux (3). Dans les villes d'origine romaine, on releva les murailles qui dataient de l'époque impériale ; dans les autres, on bâtit de toutes pièces des enceintes neuves. Le X® siècle reprenait l'œuvre du IIP et se remettait à embastiller les cités que les siècles de Trajan et de Gharlemagne avaient laissées ouvertes (4). Mayence dès 882 (5) et Cologne l'année
(1) En Neusirie, Cliilpéric « iiiisit ad diiccs et comités civitatum nuntius, ut murus componerent urbium. » Grégoire de Tours, H. F., YI, 41.
(2) Ainsi Louis le Germanique à Ratisbonne (Moine de Saint-Gail, II, 11, p. 734), et l'archevêque Ebbon à Reims (Flodoard, Hixt. Item. II, 19).
(3) Avec cette dificrence, toutefois, que les villes sont t'orti[iées par les évéques avec le consentement implicite ou explicite des rois. V. le diplôme de Louis l'Enfant pour révêque d'Eichstaedt en 908. Bohmer-Miihlbacher, Die Regcsteu des Kaiserrciclies untcr de» Karolinijen, ii» 1992.
(4) La prétendue reconstruction de l'enceinte de Mayence par le roi Dagobert n'est qu'une légende (Schaab, Geschichte der Stadt Mainz, t. I, p. 166 et suiv.), et celle des murs de Strasbourg par le duc Adalbert au Ville siècle est hautement invraisemblable, malgré le diplôme de 722 qui l'aflirme. V. UieLschel, Die Civitas auf deutsichcm Doden, p. 0.'^, note 4 et cf. p. G2, note 1.
(5) Mu rus Maguntiae civilatis restaurari coeptus et fossa muruni an)biens extra civitatem fada, Annales Fuldenses, a, 882,
134 CIIAPITUE X.
suivante (1) donnèrent le mouvement sur le Rhin ; Foulques de Reims (883-900) rebâtit les murailles de sa ville épiscopale récemment abattues par son prédécesseur Ebbon (2); Dodilon de Cambrai fortifia sa ville entre 887 et 901, (3) ; Geilon de Langres fit de même en 887 (4). A Ratisbonne, c'est le duc Arnoul qui, comme Foulques à Reims, rebâtit l'enceinte démolie par Louis le Germanique (o). A Augsbourg (6) et à Saint-Gall (7), c'est l'imminence du danger hongrois qui produisit le même résultat vers 954. Dans la seconde moitié du X^ siècle, nous voyons surgir les murs de Constance (8), de Verdun (9), de Rrôme (10) et de Hildesheim (11), tandis que Worms (12) fut fermé au commencement du XF siècle. En un mot, la génération de Notger est celle qui a travaillé le plus activement à fortifier les villes épiscopales.
Liège, devenue chef-lieu d'un diocèse et d'une principauté^ ne pouvait donc pas rester la bourgade ouverte à tout venant qu'elle avait été jusqu'alors (13). L'heure était venue pour elle de revêtir l'armure de fer et de pierre qui devait
(1) Agripina Colonia absqiie aecclesiis et monasteriis reaedificala et mûri ejiis cum portis et vectibus et seris instaurati. Annales Fuldenses, a. 883.
(2) Flodoard, Histor. Remens. Il, 19; III. 4. Cf. I, 21 ; IV, 8.
(3) Gesta epp. Camerac. I, G.5, p. 424.
(4) V. l'acte dans Bouquet, VIII, p. 643, où il est dit que c'est pour proléger la ville contre les Normands.
(o) Arnoul de Saint-Emmcram, I, 7, p. 532, cité par Hauck, t. III, I, p. 277, note.
(G) Gerhardi Vita Oudalrici, c. 3, p. 390 et c. 12, p. 401.
(7) Ekkehardi Casus Sancti-Galli, pp. 104 et lOo.
(8) Idem, 0. c, c. 63, p. 22o, cité par Hauck, 1. c.
(9) Vita Richardi, c. 14, p. 287.
(10) Adam de Brème, II, 31, p. 317 met nettement la construction des murs de cette ville en rapport avec le danger normand : Ex illo nimirum tempore pyratarum crebra et hostilis eruptio faeta est in banc regioncm. In me.tu crant omnes Saxoniae civitates et ipsa Brema vallo muniri cœpit tirmissimo.
(11) Sanctum quoque locuni nostrum murorum ambitu vallare summa iiitenlionc aggressus, disposais per gyrum turribus, tanla prudentia opus inchoavit, ut décore simul ac miuiimine, vdut liodic patet, siniile nil in omnia Saxonia invenias. Thangmar, Vita Rcrnwardi, c. 8, p. 761. Cf. Vila II Godcluirdi, c. 13, p. 204.
(12) Vita Burchardi, c. G, p. 833.
(13) Sur une prétendue enceinte de la ville de Liège qui aurait été bâtie par saint Hubert, voir l'appendice.
NOTOER SECOND FOXDATET.'R DE LlÈOE. 13o
rester, jusqu'<à l'aube du XIX" siècle, le vêtement de toutes les villes européennes. C'était une transformation qui allait décider de toute sa destinée ultérieure : il convient d'en examiner la portée.
Le village de Liège sort des ténèbres de l'histoire avec saint Lambert, qui, vers 670, y transporta les restes mortels de son prédécesseur saint ïhéodard (1). Il était éparpillé sur les deux rives du ruisseau de la Légia, à l'endroit où ce ruisseau, débouchant de son vallon assez encaissé, entrait dans la vallée de la Meuse pour s'unir, un kilomètre plus loin, à ce fleuve, dont les bras multiples se promenaient nonchalamment dans la large plaine marécageuse. C'était une agglomération agricole conquise sur les épais fourrés de la forêt « leudique », qui couvrait primitivement de ses ombrages le domaine entier de Liège. Un certain nombre de bateliers, établis dans le bas de l'agglomération, poussaient leurs barques de commerce et de pêche à travers les méandres de la rivière. Sur la pointe de la colline où vient expirer la ligne de faîte séparant la Légia de la Meuse, le cimetière de Liège alignait ses sépultures orientées, que venaient frapper les rayons du soleil levant (2).
Ce village, comme son nom l'indique (3), était un domaine
(1) Vita S. Theudai-di, AA. SS., t. III de septembre, p. o'J2B. H siilllt de rappeler pour mémoire la jolie légende de Nicolas. Vita sancii Lamberti, c. 16. (Dans Cliapeaville, t. I, p. 399) qni fait prophétiser par saint Monulphe la fortune grandiose de Liège.
(2) Ce cimetière fut retrouvé en -1320. Jean d'Outremeuse, t. VI, p. 311 ; cf., t. IV, p. 86, raconte que les Liégeois s'enfuirent épouvantés, croyant voir les restes des meurtriers de saint Lambert ; lui-même se croit plus avisé en supposant que c'était les ossements des Normands tués dans une bataille par l'évêque Francon ; les deux explications se valent et montrent, sur le vif, le travail de l'imagination populaire qui, toujours, explique par tel ou tel fait connu les problèmes de l'histoire ou de l'archéologie. Fison, I, p. 117 et Foullon, I, p. 117, reproduisent tacitement Jean d'Outremeuse. A peine ai-je besoin de dire que les armes trouvées prés des morts s'expliquent par ce fait que tout le monde alors était armé, même les simples clercs, comme on le voit par la règle de saint Chrodegang, c. 3, qui veut que les chanoines se désarment en entrant au réfectoire. Et l'on sait que c'était l'habitude traditionnelle d'enterrer les morts avec leurs armes.
(3) V. G. Kurth, Les OrUjines de la ville de Liège, BSAUL, t. II, et cf. ci-dessus, p. 12o et suivantes,
royal, et nous avons vu qu'il doit être passé de bonne heure dans le patrimoine de l'église de Tongres (1). La translation des reliques de saint Théodard dans l'église du lieu par saint Lambert fut pour Liège le point de départ de nouvelles destinées. Lambert y séjournait volontiers auprès du tombeau de son prédécesseur, en compagnie de son clergé, et il habitait, à proximité de la chapelle, une maison de campagne dans laquelle il succomba sous les coups des assassins (2). Si l'on considère que le domaine de Liège était contigu à ceux de Jupille et d'Herstal, qui appartenaient aux rois, on sera fondé à croire que c'est un de ceux-ci qui l'aura détaché pour l'abandonner aux évêques de Tongres.
Ce fut la mort sanglante de saint Lambert, massacré par le doTnesticiis Dodon dans sa maison de Liège, qui tira ce village de l'obscurité pour en faire le centre d'une afïluence extraordinaire. Le tombeau du saint fut, à la lettre, le berceau de la ville. J'ai déjà rajipelé plus haut l'extraordinaire résolution de saint Hubert, premier successeur du martyr, qui, abandonnant Tongres et Maestricht, transporta d'une manière définitive la résidence des évêques à Liège, où il apporta les cendres de son prédécesseur (3). Ce fut comme la consécration du plébiscite spontané par lequel les fidèles enlevaient le siège épiscopal aux deux premières résidences des évêques, pour le fixer auprès du tombeau de l'homme qui l'avait le plus illustré. La chapelle primitive de Liège se transforma en une superbe basilique, dédiée à la Vierge et à saint Lambert (4), et, comme pour indiquer le rapide accroissement de la bourgade, une seconde basilique, dédiée à saint Pierre, surgit à l'extrémité du promontoire qui dominait le confluent de la Meuse et de la Légia (o). Les habitations
(1) V. ci-dessus, p. 126.
(2) Vita .1. Lainberti, dans A A. SS., t. V de scplcmbre, p. 877-78. Il péi'il dans sa maison et non dans la chapelle, comme je l'ai montré dans mon Etude sur saint Lambert et son premier bior/raptie (Annales de l'Académie d'Archéologie de Delyirjue, t. XXXIII (-1876), p. o2-56.
(3) Cf. ci-dessus, p. 48.
(4) Vita sancti Lamberti, p. 580.
(o) Vita sancti Iliiberti, AA. SS., t. I de novembre, p. 799C D.
XOÏGER SKCONM) FONDATEUR DE LIEGE. 137
se multiplièrent de tous les côtés, et, sous les rois carolingiens, le bourg de Liège (vicus Leiidiciis) fut à plus d'une reprise le séjour de ces monarques : Gharlemagne y fut en 770 (1), et les fils de Louis le Débonnaire s'y réunirent en 8o4 (2). Un somptueux palais épiscopal, qui a trouvé un poëte pour le chanter, servait d'habitation à ces princes (3). Les invasions des Normands portèrent un coup terrible à cette prospérité naissante : la ville, qui était ouverte, fut pillée et presque détruite, et ses monuments réduits en cendres. Les évoques de la première moitié du X® siècle eurent fort à faire pour relever les ruines : ce fut surtout Richaire qui s'y employa. Il restaura Saint -Lambert et Saint- Pierre (4), et il bâtit dans le vallon de la Légia un troisième sanctuaire qu'il dédia à saint Servais (o). Ottonle-Grand paraît s'être intéressé à ces travaux de réédification, et c'est à lui qu'une chronique, d'époque postérieure il est vrai, en fait honneur (6). A partir de son règne, la ville de Liège recommença de se développer rapidement : deux nouvelles églises, celles de Saint-Martin et de Saint-Paul, bâties par Eracle aux deux extrémités opposées de sa ville épiscopale, en sont la preuve, et il est certain que Notger n'aurait pas étendu si considérablement, comme nous le verrons, le pourpris de Liège, si les quartiers qu'il y engloba avaient été totalement inoccupés. Liège s'étendait alors dans le vallon de la Légia depuis l'église Saint-Servais, où était sa limite occidentale, jusqu'au confluent de la Meuse, qui la boimait du côté de l'est. Vers le nord, elle se terminait à peu
(1) Annales Laurissenses, p. 148.
(2) Annales Bertiniani, p. 448.
(3) Serlulius, Carvnna, II, 4, p. 469.
(4) Sur la restauration de Saint-Pierre par Ricliaire, v. Folcuin, c. 19. p. 63 : Qui postquam in episcopatu XXII annos peregisset, in ecclesia Sancti Pétri, quam ipse construxit, tumulatus quiescit. Cf. Gilles d'Orval, IH. 42, p. Hl.
(o) Gesta abbreviata, p. 130 : Edilicavit ecclesiain super rivum Legiain ad lionorem saneti Servatii.
(6) Iste Otto, meliorato regni et ecclesiae per suani industriam statu, duas ecclesias in Leodio a Norniannis destructas monasteriumque reedilicat et restaurât. Chronique de Saint-Trond, Continuât. III, 3, I, p. 376. Diimmlcr, Kaiser Otto I, ne parle pas de ce détail,
près à rentrée des rues parallèles Hors-Chàteau et Féronstrée. Au sud enfin, elle englobait encore le terrain connu sous le nom de Sauvenière : celui-ci avait lui-même pour limite méridionale un bras de la Meuse, qui décrivait une île assez vaste au milieu de laquelle surgissaient alors les constructions de léglise Saint-Paul. Tel était le Liège de 972, la cité de Liège, comme on disait depuis que l'endroit était devenu le séjour des évoques diocésains (1).
Partout les forêts délimitaient et ombrageaient la banlieue de Liège. Sur les hauteurs, au-delà de Téglise Saint-Martin, elles cernaient remplacement sur lequel Tévêque Eracle venait de jeter les fondements de Tabbaye de Saint-Laurent; cette maison religieuse elle-même remplaf;ait l'ancien gibet(2). Plus loin s'étendait la belle forêt de Glain, qui ne fut défrichée qu'au commencement du XIIP siècle (3). Dans la vallée, au sud de la ville, à l'endroit où s'éleva depuis le monastère de Saint-Jacques et oîi l'on voit encore aujourd'hui l'église du même vocable, ce n'étaient qu'épais fourrés et repaires de bêtes fauves (4).
La capitale naissante de l'Etat liégeois gardait encore, dans sa prospérité de fraîche date, quelque chose de ses origines rustiques. Elle leur devait, dans tous les cas, une bonne fortune des plus enviables : celle de n'avoir ni comtes ni châtelains. Dans les villes qui avaient été, sous les Mérovingiens, la résidence d'un comte, celui-ci, malgré l'immunité, malgré les privilèges qui, des évêques, faisaient des princes, ne laissait pas de revendiquer pour lui l'autorité autrefois inhérente à sa charge, et c'était l'occasion d'interminables querelles avec les prélats. Ceux-ci n'étaient guère plus heureux lorsque,
(■1) Dès le commencenu'iU de répoqiie mérovingienne, le mot de ciic est devenu synonyme de ville ('piscf/pale.
(2) Non veritiis est sajiiens itrchitectiis quod locus infamis essel siispendiis latronum, rapinis exosiis praedonum, qvii proptcr silvae cireunijacentis tune condensa sibi speluncas liie feceranl et lalibula. Renier de St-Laurenl, Vita Evemcli, c. 10, p. o6i; cf. le même, Vita Ileijinardi, c. 20, p. 378.
{?>) Silva pulclierrinia ([uac T.Ianum vocatur, quae ad dccus eivilalis eral vicina elantiqua, lioe annof 120!) vendituret exstirpatur. Renier de Saint-.Iacqucs,.4/?7)«te, p. 038.
(4) Vita Balderici, c. 49, p. 731.
NOTGER SECOND FOXDATEUU DE LIEGE. I3D
débarrasses du comte, ils installaient à sa place un châtelain qui tenait d'eux son oHicc en fief, et qui, au lieu de protéger l'église, la tyrannisait de toute manière. L'cvéquc qui avait l'un ou l'autre de ces personnages dans l'enceinte de sa ville épiscopale n'était plus le maître chez lui ; il devait soutenir contre eux des luttes acharnées, heureux quand, à ce prix, il parvenait à sauvegarder son indépendance vis-àvis du comte, son autorité vis-à-vis du châtelain.
A Cambrai, dont l'histoire offre au X« siècle comme le pendant de celle de Liège, on avait fait successivement l'expérience du comte et du châtelain, et l'on avait pu constater que le second ne valait pas mieux que le premier . Il ne servit de rien, en effet, à l'évêque, de voir en 948 un diplôme impérial lui donner l'autorité comtale sur la ville entière, qu'il soustrayait de la sorte au comte. Un quart de siècle pins tard, nous le retrouvons aux prises avec son châtelain, qui se bâtit une maison forte dans l'enceinte de la ville. Membre d'une des grandes familles du Cambrésis, le châtelain, nommé Jean, s'était probablement imposé au choix do l'évêque; celui-ci ne s'en débarrassa que pour en accepter un autre qui ne le tourmenta pas moins, dépouilla l'évéché, rendit sa charge héréditaire et troubla (1) le pontificat de trois évoques. Ses successeurs en firent autant, et, jusqu'à la fin du XIP siècle, le châtelain de Cambrai resta le grand perturbateur de la principauté ecclésiastique.
Déjà, le péril était devenu imminent à Liège. Cette ville ouverte, dont l'importance et la richesse allaient tous les jours croissant, était faite pour tenter tous les ambitieux : s'y bâtir, au sommet de la colline qui la dominait, un châteaufort du haut duquel on la tiendrait sous la main, quel rêve pour un féodal doué de quelque hardiesse! Notger dut trembler le jour où « un puissant « — le chroniqueur ne le désigne pas d'une manière plus précise — lui demanda la permission de construire une maison fortifiée à l'emplacement
(1) Gesta t'pp. Cam. I, 71-73, 93, 99-103, 113-122. Cf. A. Diockmeyer, Die Stodt Cambrai. Vcrfassuii(js(jcschirhtliclie Unlersur.hntKjeii nus ilcin X'"' bis gcrjcn Ende des XW JahrhiindertK, léna, 1889, et surtout W. Reinecke, Geschichte der Stadt Cambrai bis ziir ErtlteUumj der Lex Godefridi (1221), Marbourg, 1896, pp. 15-62.
CHAPITUE X.
aujourd'hui occupé par l'église Sainte-Croix, prétextant que de là-haut il défendrait la ville et la principauté. L'endroit qu'il entendait se faire abandonner par l'évèque était précisément le poste stratégique par excellence, celui d'où l'on dominait à la fois les deux vallées de la ville, celle de la Meuse et celle de la Légia (1),
Que devait faire Notger ? Céder, c'était installer au bon endroit le tyran qui mettrait fin à l'autorité patôrnelle de l'évèque : cela n'était pas douteux, et il est intéressant de constater jusqu'à quel point le narrateur du XP siècle a conscience de ce danger. Résister, c'était courir au devant d'un conflit avec un homme redoutable, dei'rière lequel se rangeaient peut-être des forces imposantes. Notger recourut à la ruse : il demanda un délai, et en profita pour faire jeter en toute hâte par Robert, le prévôt de sa cathédrale (2), les fondements de l'église Sainte-Croix. Lorsque le solliciteur revint et se plaignit d'avoir été joué, Notger manda le prévôt et affecta de le gronder ; « Si vous aviez élevé toute autre construction, lui dit-il en présence du puissant vassal irrité, je vous l'aurais fait abattre pour céder le sol à mon ami; mais puisque c'est à la cioix du Sauveur que vous avez consacré cet édiiice, je croirais lui faire injure à lui-même si je mettais la ville sous un autre protectorat que le sien. » Et l'église continua de s'élever (3). Cet incident est hautement caractéristique; il nous apprend la gravité du danger conjuré par le stratagème de Notger, il nous fait toucher du doigt la situation précaire du pouvoir épiscopal naissant. On
(1) Eral in luijiis nrbis odilissimo loco spaciiiin quod talis viderelur capax esse adificii, unde reliqua urbs ab ejusdem arcis habilaloribus violenter posscl iinpugnari. Anselme, c. 26, p. 203.
(2) Jean d'Oui rcmeuse, qui raconte à l'occasion de ceci tout un petit roman, sait que ce prévôt Hobcrt élail le neveu de Notger par sa mère Elissent, comtesse de Boulogne. Nous laisserons aux iidèles de Jean d'Ûutremeusc la satisfaction de le croire. Fisen, i). 150, lui, dil ijue dans les archives de Sainte-Croix Robert porte le titre de cliorévêque et il ajoute : raruin in hac ecclesia nomen. J"ai vainement cherché dans les archives de Sainte-Croix la trace de ce renseignement, et il est peu probable ([u'Anselme, qui donne à Robert le double titre d'archidiacre et de prévôt, eût oublié celui de cliorévêque, si Robert y avait eu droit,
(3) Anselme, 1. c.,p. 204,
NOT6eR SKCON!) KONDATKL'll DM LlKGi:. iU
y voit sur quel ton les vassaux de l'église de Liège pouvaient se pcrineltre de parler à leur prince, et avec quel mélange de timidité et d'adresse cet homme énergiciue et puissant défendait, contre les emjjiètements des l'éodaux, la sécurilé de sa ville épiscopale avec les droits les plus élémentaires de son autorité.
Gomme il est facile de le comprendre, une expérience de ce genre dut faire mûrir dans l'esprit de Notger le plan de doter sa cité d'une enceinte fortifiée, si toutefois ce plan n'avait pas été con^u par lui dès les premières années de son pontificat.
Dans la construction de l'enceinte, il fallut tenir compte et de la contiguration du terrain et des besoins de l'avenir. Notger voulut donc englober non seulement la cité proprement dite, telle qu'elle avait existé avant lui, mais encore tous les terrains contigus qui, sur la colline de Publémont et dans la vallée de la Meuse, formaient déjà, selon toute apparence, de populeux faubourgs. C'est ce qu'Anselme exprime avec autant de concision que de netteté quand il dit que Notger, par l'enceinte qu'il traça, augmenta l'étendue de sa ville (1).
On peut déterminer avec une précision relative le pourtour de la première enceinte de Liège. Partant du haut du Publémont, ovi les massives constructions de l'église Saint- Martin étaient encastrées dans son tracé, elle dévalait vers l'ouest dans le vallon de la Légia, qu'elle coupait transversalement, passait le ruisseau sur une voûte, remontait la côte opposée derrière la place Saint-Séverin, suivait la rue de Bruxelles du côté du fond Saint-Servais, encastrait l'église de ce nom, courait sur les flancs de la colline, parallèlement à la rue Hors-Chàteau, jusque près de la caserne des Pompiers, où elle obliquait par la rue des Airs et par l'impasse Babylone vers la rue Féronstrée. Là s'ouvrait une porte à laquelle les vieux chroniqueurs donnent le nom de porte Kasseline. L'enceinte, passant entre les rues de la Clef et Sur-le-Mont, gagnait ensuite la Meuse au quai de la Golfe, la
(1) Urbem nienibus ampliavit.
remontait jusqu'au delà de Gheravoie, puis, faisant un angle droit à la hauteur du bâtiment de la poste actuelle, elle allait encastrer réglise Saint-Denis, revenait par la rue de la Régence en longeant le bras de la Meuse, et remontait ensuite la rue Haute-Sauvenière jusqu'au Mont-Saint-iMartin, qui la ramenait à son point de départ près de l'église du même nom (1).
Tel est le tracé que, en combinant les témoignages de nos sources et en les interprétant par les découvertes de l'archéologie locale, on peut assigner avec quelque vraist3mblance à l'enceinte notgérienne. Une partie en subsistait encore du temps de Jean d'Outremeuse, notamment celle qui passait derrière le Palais, où elle supportait les maisons de la pente abrupte qu'on appelle aujourd'hui Pierreuse, et qui portait alors le nom de Pissevache (2), Des actes du XI V'^ siècle nous en signalent d'autres fragments du côté de la Meuse, aux abords du Pont des Arches, dans le voisinage de la Halle, et enfin en Sauvenière (3). Quelques restes s'en retrouvent encore aujourd'hui vers le Mont-Saint-Martin et au Thier de la Montagne.
Un écrivain du XP siècle, qui a vu tous ces travaux de défense debout et tels qu'ils étaient sortis de la main des ingénieurs de Notger, nous en donne une idée sommaire. C'étaient des murs garnis de tours nombreuses ; devant Saint-Martin, il y avait un triple retranchement et de hautes tours avec des saillies ou barbacanes pour les défenseurs. (4).
Mais ce n'est pas tout. Au pied de la partie méiùdionale de cette enceinte, c'est-à-dire en Sauvenière, coulait, nous
(1) V. la carte ci-jointe.
(2) Et aloient les murs dcl citeit tout altour de Pissevaiclic, et encore les pocis voir en palais, à Liège, ou les maisons de Pissevaiclic sont sur fondées. Jean d'Outremeuse, t. III, p. 7, (|ui se persuade ([ue ces fragments représentent l'enceinte de saint Hubert.
(3) Sur tout ceci, voir dans l'appendice la dissertation intitulée : L'enceinte not- (jéricnne de IJèfie.
(i) Clauslrum exterius ejusdem ecclesie Sancti Martini, incise colle Publici Montis, triplici vallo et uiuro cum propugnaculis et turi-ibus sublimibus communivit, et eaiidem mûri et turrium muuitionem circa ambitum civitatis sua longitudine et latitudine, sicul adhuc liodie videfur, perduxit. Vita Notfjeri, c. 3.
NOTGER SECOND FONDATKUU I)K I.ÎKC.r.. i '^',\
l'aA'ons vu, un bras de la Meuse qui s'y divisait en ramifications nombreuses et qui décrivait une île de configuration irrcgulière. Cette île, d'une superficie à peu près égale à celle de la ville enimuraillce, était encore inculte et boisée à son extrémité méridionale, mais elle conunençait à se peupler du côté où elle touchait à la ville, et l'évèque Eracle y avait jeté les fondements de sa collégiale Saint-Paul. Notger, qui ne pouvait penser à englober tout ce vaste terrain dans le pourpris de son enceinte, voulut tout au moins lui donner une protection quelconque en même temps que la faire contribuer à son système général de défense. Dans ce but, il approfondit le bras de la ^Nleusc, dont le volume d'eau n'était pas considérable, et en fit un fossé profond qui mettait l'île à l'abri d'un coup de uiain, tout en renforçant la défense de la Cité du côté sud. C'est ainsi que nie fut rattachée à la Cité pour ne plus former avec elle qu'une seule ville (1).
(1) Mosani fluvium, qui extra civilalein fluebat, civilali iiUruduxU et eum circu claustruni sancti Paiili sanctique Johannis ad radiées iiiontis, in quo ccclcsia sancti Martini et sanctae Grucis et sancti Pétri sita est, inter claustrum sancti Johannis sanctique Lamberti, ut fluminis inipetus letificet civitatem Dei, per médium civitalis in communes usus fluere fecit. Vitu Notijeri, c. o. Sur la foi de ce lémoignai^e unique, on a répété depuis lurs que le bras de la Meuse coulant sur les boulevards d'Avroy et de la Sauvenière, qui fut desséclié de 1838 à i84o (v. ISotice sur l'origine de Liège et ses agrandisseiiinits, Liège 1881, p|). 19 et 20), n'était qu'un canal creusé par Notger. Il m'est dillicile de le croire. Dès 997, le quartier qu'il circonsci'it porte le nom d'Ile, ce qui suppose une certaine ancienneté de l'usage; les plus anciennes mentions de l'Ile sont, après 997, celles du Vita Daldcrici, c. 18, p. 731, vers lÛÎJO, et celle de 1079 dans le Curtttlairc de Saint-Lambert, t. I, p. 43. De plus, le biographe du XI« siècle a bien pu ignorer que le bras de la Meuse avait existé avant Notger et ne se souvenir que du travail de ce dernier. Le lit du pi-étendu canal semble bien être l'ancien lit de la Meuse. C'est la thèse de de Crassier, Mémoire historique sur le lit, le cours et les branches de la rivière de Meuse dans l'intérieur de la ville de Liège, Liège 1838, qu'il défend encore dans Cri d'un franc Liégeois contre le projet de dérivation de la Meuse, Liège 18o0. Cette thèse, dont la partie proprement historique est d'ailleurs très faible et criblée d'erreurs, a rallié l'adhésion de Duvivier de SIreel dans LIAL, t. III (1857), p. 193, de M. .St. Bormans, Recherches sur les rues de l'ancienne paroisse Saint-André à Liège, Liège •1807, pp. 18, 2'2 et 23 et de M. Th. Gobert, Les Rues de Liège, t. II, p. 80. Duvivier de SIreel invoque des arguments géologiques. « En creusant pour faire une cave au nouveau presbytère de Saint-Jean, on a trouvé plusieurs lits de gravier el
l44 CHAifiTIlE X.
Je ne crois pas que le besoin de la défense ait été la principale raison qui décida Notgcr à canaliser le bras de la Meuse. Ce fossé rempli d'eau, qui alors enveloppait de toutes parts le quartier de l'Ile, n'était pas une défense sufîisante pour valoir les peines qu'il coûtait, et on ne comprendrait pas le plan de Notger, s'il ne s'était agi avant tout, dans sa pensée, d'amener jusqu'au cœur de sa ville la circulation marchande qui avait lieu sur la Meuse. En d'autres termes, l'approfondissement du lleuve avait un but commercial autant que stratégique, et l'écrivain du XP siècle à qui nous devons la connaissance de ce travail semble bien l'avoir compris dans ce sens, puisqu'il nous dit, avec une réminiscence biblique, que Notger voulut que l'élan du Jleiwe réjouît la cité de Dieu (1).
(le limon superposés, el, dans la dernière couche, un débris de poterie romaine et une défense de sanglier ». Par contre, tout le chemin du quai d'Avroy est formé de terres rapportées, à te point que « quand on creuse une tranchée en cet endroit, nous ne voyons jamais paraître le limon ni le gravier. »
Ce qui vient à l'appui de cette opinion, c'est la conliguration même du canal de Notger aux abords du Pont d'Ile. Là, comme on peut le voir encore sur les anciens plans de la ville, il s'élargissait à l'excès, se bifurquait en plusieurs bras et formait quantité d'îles. Pourquoi? ce n'est certainement pas la main de l'homme qui les a formées, car cet élargissement, qui diminue la profondeur de l'eau, est des plus nuisibles à la défense et au commerce. Dira-t-on que ce phénomène s'est produit à la longue? Mais nous voyons que l'une de ces îles, celle qui portait le nom de Torrent, existait déjà du temps de Notger lui-même. Voici ce qu'on lit dans l'obituaire de Saint-Denis, aux archives de l'État à Liège :
Ajvilis, IIII nouas, coimitemorutio Nofieri episcopi qui dcdit nobis duo molendina in T or rente, etc.
D'autre part, le petit Torrent est mentionné déjà dans un diplôme du XII^ siècle.
(\) VitaNotfieri, c. o. Des travaux de ce genre ne sont pas isolés. Sans parler de saint Félix de Nantes et de Sidonius de Mayence au VI» siècle, je noterai ici saint Sturmi, premier abbé de Fulda : explorato passim cursu fluminis Fuldae, non parvo spatio a monasterio ipsius amnis fluenla a proprio abduxit cursu, et per non modica fossata monasterium influere fecit, ita ut tluminis inipetus laetilicaret cuenobium Dei fVita s. Sturmi, c. 20). En 1104, Robert Courte Heuse, duc de Normandie, détourna une branche de l'Orne pour transformer en île le quartier de Saint-Jean à Caen. Ce travail, qu'il acheva en entourant ce quartier de fossés, de murs et de tours, avait une destination stratégique. Le canal ci'eusô par Robert s"api)elle encore aujourd'hui le canal du duc. (Vautier, Histoire de la ville de Caen, |jp. S-C),
Ainsi une double ville : la Cité ou Château (1), avec son enceinte fortifiée, et, au-devant d'elle, l'Ile défendue par le cours de son lleuve, tel était le Liège notgérien.
Les deux villes, s'il est permis d'employer cette expres-
(1) Sous t'c nom de cliàtpau (atxteUum) qui. en l'espèce, équivaut absolument à l'expression romaine castrum, on entendait au liaul m(iyen-âi,'-e non pas seulement l'édilice aux proportions restreintes ((u'il désigne aujourd'hui, mais i" Une localité fortifiée qui n'était pas civitas, et 2» la partie fortifiée de la civitas elle-même. Ce deuxième sens, qui semble resté inconnu des lexicographes, est attesté par plusieurs exemples. A Worms, il est dit que révê(iue Burchard mum civitatcm ad instar
castelli circumdcdit Castcllo iijitur couJiniKito et ronstrncto. Vitu liuirliardi,
c. 7, p. 833. A Cambrai, la partie fortiliée de la ville s'appelait castrum; elle comprenait la cathédrale, le palais épiscopal et l'abbaye Saint-Aubert. Leglay, Recherches sur Véfjlise métropolitaine de Cambrai, j). 10, cité par Dieckmeyer, p. 7, note 12. A Cahors, l'évêque saint Didier bâtit l'église Saint-Julien extra castri munitionem, c'est-à-dire en dehors de l'enceinte iortifiée. Yita s. Desiderii, c. 10, p. o7.j. A Auxerre, l'église Saint-Pierre, située dans l'enceinte fortiliée, s'appelait pour cette raison Saint-Pierre-au-Chàleau (Lebeuf, Mémoires sur l'histoire d' Auxerre, t. 111, p. -12). La ville d'Arlon, qui avait une enceinte romaine et qui avait été un castrum sous l'empire, a continué de s'appeler pour cette raison, pendant le moyen-âge, Erlon-le-Chastial. A Fosse, la partie de la ville comprenant la collégiale et les maisons des chanoines s'appehiit le Cliàleau, parce qu'elle était enceinte de murs, à la différence du reste de la ville, qui était ouverte. A Tout, enfin, la rue Mi-Chàteau coupe encore aujourd'hui par le milieu la ville fortifiée. Ces exemples éclairent le sens du nom do llors-Chdteau porté par une des principales rues de Liège, et dont les plus anciennes mentions à moi connues sont dé 1189 et 1191 ; il y eut alors une inondation //( ea parte ijuar dicitur extra caxtrnm (Annales Sancti Jacobi, pp. G49- 631). Ce nom, qui désignait alors tout le quartier septentrional situé en dehors de l'enceinte, a fini par n'en plus désigner que la principale rue. Il n'y a pas lieu de supposer, avec les topographes liégeois, un château au sens moderne du mot qui aurait existé à cet endroit. Jean d'Outremeuse, t. III, p. 8, ne se fait pas faute d'imaginer un château Saint-Georges qui aurait clé bâti par Ogicr le Danois; la rue aurait été appelée llors-Château « car elle seoit débours dudit casteal Saint-Georges ». Henaux, Histoire de Liège, t. I, pp. 71 et 72, s'en voudrait de laisser la palme de l'extravagance à Jean d'Outremeuse : selon lui, une colonie romaine se fonda à Liège : « Vers la fin du règne d'Auguste, on y institua un corps municipal, qui élisait dans son sein deux maîtres ou consuls; on l'entoura de murailles pour protéger le passage du pont qui reliait les rives de la Meuse ■ L'espace qui longeait
le mui' à l'ouest, extra castrum, est devenu notre rue Hors-Château, curieuse dénomination qui perpétue le souvenir de la domination romaine n. L'explication que je viens de donner s'était déjà présentée à l'esprit de Bovy, Promenades archéolofjiques, t. I, p. 2, mais, ignorant les faits mentionnés ci-dessus, il n'a pu la prouver, et l'on a continué de redire après lui la légende étymologique dont je viens de faire justice.