I. iO
sion, étaient reliées entre elles par un pont situé dans l'axe de la rue qui porte encore aujourd'hui le nom de Pont d'Ile (1). Du côté du sud, l'Ile elle-même communiquait avec la campagne par un autre pont dit le Pont d'Avroy, parce qu'il menait au village de ce nom. Le Pont d'Avroy existait déjà en 1036, année où, à l'occasion d'une translation de reliques, l'aflluence y fut tellement intense qu'il faillit crouler sous le poids des passants (2).
La dualité de la Cité et de l'Ile correspond, à Liège, à la dualité de la Cité et du Bourg, telle qu'on la remarque dans plus d'une ville épiscopale de la France (3). La Cité, c'est chaque fois la vieille ville où se trouvent la cathédrale et la résidence de l'évoque; le Bourg, comme l'Ile à Liège, c'est le quartier qui est venu s'adjoindre à la ville et qui en représente le premier accroissement à partir de l'ère moderne. Seulement, tandis qu'ailleurs l'opposition des deux termes persiste encore aujourd'hui dans la toponymie, à Liège, on en a perdu le souvenir depuis longtemps, et la trace la plus récente que j'en rencontre se trouve dans un auteur du XV^ siècle disant que le Pont d'Ile menait à la Cité (4).
Par ce qui vient d'être dit, on peut se convaincre que ce
(1) M. Th. Gobert. dont rérudltion est si riche et si exacte, commet quelques erreurs dans son article Pwit d'Ile, t. III, p. 2i k II dit que ce pont a été bâti par Réginard et il met cette assertion sur le compte d'Anselme ; celui-ci n'a parlé que du Pont des Arches, que Réginard a en effet jeté sur la Meuse. Il fait passer sur le Pont d'Ile la procession qui portait à Saint-,Tacques les reliques du saint patron en lOoG : or, il résulte des contextes, comme je rétablirai plus loin, qu"il ne peut être question que du Pont d'Avroy. C'est d'ailleurs dans une narration contemporaine reproduite par Gilles d'Orval, II, 6, pp. 82-8G, et non dans les Annales de Renier de Saint- Jacques, qu'on lit la description de ladite procession. En réalité, la plus ancienne mention du Pont d'Ile est de l'année -iI9G : Pons Insulae fnuujltur. Renier de Saint-Jacques, Annales, ad ami. 119(5, p. 662.
(2) Voir, à l'appendice, le mémoire sur l'Enceinte noUjérienne de Liège.
(3) Par exemple à Rodez, à Arras, à Tournai.
(4) Hoc anno scilicct 1338 tam aspera fuit hyems, (luod tribus vicibus Mosa congelatus exstitit inter duos pontes, Insulae videlicet et Avroti, et quod homines sicco pcdc de Civitate ad Insulam transitum faciebant. Hocsem, II, 24, dans Cha. peaville, Gesta Puntijicmn, t. II, p. 4i8. Cette distinction est encore faite par Jean de Looz en I4G8 : Super alium pontem versus civitatem, qui pons Insulae dicebalur. Dans de Ram, Documents relatifs aux troubles de Liège, p. G2.
n'était pas un mince travail de clore la ville de Liège. Epanduc dans deux vallons, avec une partie qui gravissait les luiuleurs, et une autre qui s'entourait d'un bras du fleuve, elle était diiïicile à fortifier, et l'on peut dire qu'elle fut toujours de faible défense. La vraie forteresse du pays, c'était Huy, dont le site presque inexpugnable lui valait d'être le refuge ordinaire des princes. Mais du moins, à partir des travaux de Notger, l'ennemi ne viendra plus impunément assaillir la capitale de l'Etat : il la trouvera prête ù le repousser. Des vigies l'observent du haut des nombreuses tours de l'enceinte, des portes garnies de solides verroux lui barrent le passage; derrière les murs, toutes les maisons, même celles des clercs, se transforment en arsenaux, et les bourgeois en armes sont prêts, à toute heure, à défendre la liberté de la patrie (1). Aussi la ville de Liège ne recevra-t-elle la visite de l'ennemi que lorsque, au XIIP siècle, elle aura laissé tomber en ruines l'enceinte notgérienne avant de l'avoir remplacée en temps utile par une enceinte nouvelle (2).
Pénétrons maintenant dans la ville pour considérer l'imposant ensemble de constructions dont nous venons de décrire la ceinture.
La première chose qui doit attirer notre attention, ce sont les trois basiliques faisant partie de l'enceinte nuu^aillée, à savoir Saint-Martin, Sainte-Croix et Saint-Denis. Tout permet de les regarder comme les plus anciens des édifices religieux dont nous avons à raconter l'histoire. La chose est certaine pour Saint-Martin, qui est une fondation d'Eracle ; elle ne l'est guère moins pour Sainte-Croix et pour Saint-Denis, puisque l'érection de la première fut commencée avant l'existence des fortifications, et que toutes les deux ont dû, faisant partie de celles-ci, être achevées en même temps qu'elles (3).
(1) Anselme, c. 54, p. 222.
(2) C'est dans ce sens qu'il faut entendre le passnge du Tihanphiis Saticti Lamberti in Steppes dans Gilles d'Oi'val, p. Ho, disant : Siiiiiidein nondiim riritax mûris circumdata crut.
(3) 11 y a encore d'autres églises de notre pays qui ont été encastrées dans les enceintes muraillées ; ainsi, par exemple, Saint-Mirhel de Louvain (v. Van Even, Loxivain dans le passé et dans le présent, Louvain 1898, pp. 117 et 371-372, avec, les gravures); ainsi encore l'église de Bouvignes, comuie peut le constater de visu,
Saint-Martin et Sainte-Croix, rebâties à une époque postérieure, ont subi trop de remaniements pour qu'on puisse encore se faire une idée de leur aspect primitif et de leur agencement dans l'œuvre de la défense. Mais Saint-Denis est toujours debout, dans la fruste antiquité de sa haute tour carrée, percée d'étroites meurtrières et couvrant de sa masse opaque, comme d'un solide bouclier, tout le reste de l'édifice sacré aligné derrière elle. L'aspect austère de ces murs nus et sombres évoque bien l'idée d'une architecture qui fut militante et religieuse à la fois ; il devait être le même que celui des deux autres sanctuaires encastrés. Et l'observateur qui, placé en Ile, aurait contemplé de ce côté la muraille de Liège, aurait été frappé de la voir courant dans la plaine au-delà du fleuve, escaladant la colline, accentuée de tours et articulée en quelque sorte par les trois vastes basiliques qui s'incorporaient avec elle.
Nous possédons quelques renseignements sur chacune de ces trois forteresses sacrées. Saint-Martin, on l'a vu, devait son origine à Éracle ; il lavait largement doté, il y avait mis trente chanoines (1), il rêvait même, s'il en faut croire un érudit liégeois, d'en faire sa cathédrale (2). De fait, il avait
aujourd'hui encore, cglui qui connaît le tracé de son ancienne enceinte. Le plus remarquable exemple actuel que je connaisse d'un sanctuaire encastré dans des murailles de ville est celui de l'église d'Avila en Castille. L'usage de faire servir les églises à la défense militaire des villes semble d'ailleurs n'être que la transformation d'un usage romain plus ancien, qui consistait a bâtir les églises contre Tenceinte, apparemment, selon M. Enlart, parce que le terrain y était moins cher et que les chrétiens y demeuraient en plus grand nombre. Une multitude de cathédrales furent ainsi bâties contre l'enceinte, d'ordinaire avec leur abside soudée à celle-ci; M. Enlart cite Aleth, Châlons-sur-Marne, Chalon-sur-Saône, Chartres, Noyon, Senlis, Boulogne, Le Mans, Albi, Amiens, Angoulème, Auxerre, Beauvais, Bourges, Carcassonne, Evreux, Langres, Meaux, Narbonne, Paris et Soissons. Enlart, Manuel d'Archéologie Française, t. I, p. 103. Il en était de même à Cologne.
{i) Voir le diplôme de juin 9G3 dans Martène et Durand, Amplissima Collectio, t. I, col. 320. L'authenticité de ce diplôme n'est pas garantie, mais le fait allégué ne peut être que certain, et l'acte lui-même est dans tous les cas d'une bonne antiquité.
(2) J. Demarteau, dans la Gazette de Liàje, 2 et 9 octobre 1890. Il invoque le diplôme de DGo, suspect et fort mal conservé, oii dans tous les cas il faut lire Martini au lieu de Lamberti,
son [)alais sur la colline, sans doulc dans le voisinage du sanctuaire. Selon toute apparence, l'église était achevée à l'avénement de Notger, et celui-ci n'eut pas à y mettre la main. Elle lui dut cependant un autre service et des plus précieux. Les biens dont Éracle avait gratifié sa fondation furent, après sa mort, revendiqués par Otton III comme des fiefs royaux. 11 fallut tout le crédit dont Notger jouissait à la cour pour décider l'empereur à renoncer à ses prétentions ; grâce à lui, la donation d'Éracle resta acquise à son sanctuaire favori (1).
Pour Sainte-Croix, on sait déjà la curieuse histoire de cet édifice sacré, qui venait prendre sur la colline de Publémont la place d'un château-fort projeté. L'évêque intervint dans les frais de la construction, et il n'eut pas de repos jusqu'à ce qu'il le vit achevé avec son cloître, qui contenait une population de quinze chanoines (2). Après cela, il obtint la confirmation de la fondation par un diplôme impérial qui lui fut accordé par Henri II, de résidence à Aix-la-Chapelle, le 3 avril lOOo (3). Toutefois, si grande que fût la part de Notger dans l'édification de Sainte-Croix, cette église n'oublia pas l'homme auquel elle devait le plus après lui, et elle garda pieusement le tombeau du prévôt Robert, qui vint reposer dans la nef sous le crucifix, devant lautel de sainte Hélène (4).
(1) Siquidem ecclesia Sancti Martini in bonis relinendis, que ei dominus Evraclius contulerat, laborabat. In tempore enim illo tercius Otto ea tanquam domino Evraclio prcstita in fiscum regiuni, eo defunelo, revocare ceperat. Pontifex et opifex Nogerus prcclaris meritis suis serenavil principem, et preslita in dati et rati convertit habitationem. Vita NoUjeri, c. 3.
(2) Anselme c. 26, p. 204. Aedificium aecclesiae cum claustris et congruis pro loco offîcinis consummatnr, eademquc in iionore sanctae Crucis dcdicata, agris et dccimis donatur, unde lo tratribus victus et vestitus solatia penderentur. C'est sans doute l'expression vague de fratres, pour désigner les chanoines, dont certains se sont autorisés pour conclure, comme nous l'apprenons par Fisen, I, p. -loO, que Sainte- Croix fut d'abord habité par des moines, qui auraient été remplacés par des chanoines du temps de Wazon. Je ne sais qui a soutenu cela (ce n'est pas Jean d'Outrenieuse) et il n'y a aucunement lieu de faire état de cette allégation.
(3) Fisen, I, p. 170; Miraeus-Foppens, II, p. 808; v. l'acte à l'appendice, dans le Catnl(Hjue des actes de iSotijer.
(4) In quà idem Robertus prepositus [G idus martii in navi ccclesie ante altai'e béate Hélène sub crucitixo] sepulturam postea acccpit. Gilles d'Orval II, o2 p. 59.
l'JO CHAPITRE X.
Saint-Denis également fut élevé sur les terres du chapitre de la cathédrale et avec le concours d'un de ses dignitaires (1). Elle eut pour fondateur Nithard, chanoine- coste de Saint- Lambert, auquel s'associèrent, nous dit un chroniqueur, ses frères Jean et Godescalc, qui l'enrichirent de leurs donations (2). C'était une église romane à une seule nef, avec un narthex à l'occident et une crypte sous le chœur. La crypte a disparu (3); quant au narthex et à la nef, ils olfrent le pur caractère de l'art roman du X^ siècle (4). Bâtie en petit ai)pareil, en pierres de grès rongées par le temps, flanqué de bas-côtés d'époques diverses et terminés par un chœur gothique du XIV'= siècle qui surgit fort au-dessus du reste de l'édifice, l'église Saint-Denis, avec son cloître méridional aujourd'hui remanié, présente à l'historien et à l'archéologue une des pages les plus attachantes de l'histoire architecturale de Liège (5).
Nous savons par Anselme qu'un personnel de vingt chanoines fut attaché, dès l'origine, à cette église. Mais par la suite, — c'est-à-dire, si je comprends bien, encore du vivant de Notger — ce chiifre fut porté à trente (6). Il est peu probable que l'augmentation ait eu lieu après le règne de ce prince, c'est du moins là l'interprétation la plus obvie du
L'épitaphe de Robert, que Fisen, 1. 1 p. 150, a encore vue sur sa tombe au milieu d9 l'église, était ainsi conçue d'après le manuscrit de Langius copié par Devaulx t. II, p. 81 :
Hic jacet Robertus arcliidiaconus, Leodiensis, qui obiit V idus martii et dotavit hanc ecclesiam de bonis de Bcrtonia.
(1) Anselme, c. 27, p. 204; Cilles d'Orval, II, 53, p. 59. Le Vifa NoUierV ne parle pas de cette église; par contre, Jean d'Ontrcmcuse nous gratifie d'une collection de légendes oiseuses. IV, pp. 455, 157, 17(j, 178, 180.
(2) llanc ergo ecclesiam diclus Nitardus decimis et agriculturis tam pcr se quam per suos fratres Johannem videlicet et Godcscalcum beneficiavit. Gilles d'Orval, 1. c.
(5) Elle existait encore en 1738; voir Gobert, t. I, p. 394.
(4) Victor Hugo, LeUhiii, lettre VII, écrit à tout hasard : « Saint-Denis, curieuse église du X<; siècle dont la grosse tour est du neuvième. Cette tour porte à sa [lartie intérieure des traces évidentes de dévastation et d'incendie. Elle a été probablement brûlée lors de la grande irruption des Normands, en 882, je crois ».
(5) Voir Gobert, t. I, jip. 392-400.
(0) In quà primum quidem 20 aggregati sunt canonici, procedente vero tempore additis decem in tricenarium ipsorum numerus excrevit. Anselme, c. 27, p. 204,
NOTGER SECOND FOXDATKUR DE LIEGE. 13l
texte d'Anselme, et on ne comprendrait pas pom-quoi, s'il en était autrement, cet écrivain ne nous en aurait rien dit et aurait à dessein employé des expressions dont le vague est fait pour induire en erreur. Les historiens liégeois ont donc tort une fois de plus qui redisent, sur la foi de Jean d'Outremeuse, que Nithard avait fondé vingt canonicats et que deux ans après Notger en ajouta dix (1). Il est manifeste que, fidèle à son habitude, le chroniqueur du XIV*" siècle veut se donner l'air d'en savoir plus que les sources et invente purement et simplement.
Comme à Sainte-Croix, le fondateur de l'église Saint-Denis trouva l'hospitalité du tombeau dans le sanctuaire qu'il avait bâti. On voyait encore, du temps de Gilles d'Orval, la sépulture de Nithard au milieu du chœur, tandis que ses deux frères, Jean et Godescalc, reposaient, le premier devant le crucifix, l'autre derrière l'autel de Sainte-Gertrude (2), érigé autrefois sous la tour (3). Aujourd'hui, des pierres commémoratives placées, l'une dans la muraille du jubé, l'autre dans la chapelle Saint -Pierre, rappellent le souvenir de Nithard et de Godescalc (4).
Voilà comment la Cité se trouvait dotée au point de vue religieux. Avec la cathédrale, dont il sera question plus loin, et l'église Saint-Pierre, fondation de saint Hubert, à laquelle il ne paraît pas que Notger ait touché, on y comptait cinq grands sanctuaires, les deux anciens au centre et les trois nouveaux aux extrémités. Il s'agissait maintenant de pourvoir aussi aux intérêts de lllc. Là s'élevaient les assises de Saint-Paul, sanctuaire commencé par Éracle et qu'il n'avait pas eu le temps d'achever. Au moment de sa mort, comme nous l'apprend indirectement le Vita Notgeri, la construction n'arrivait encore qu'à la hauteur des fenêtres (o). Nous
(1) Voir Jean d'Outremeiise, t. IV, p. loG et cf. Fisen, I, loi; Foiillon, I, 200.
(2) Gilles d'Orval, II, S3, p. o9.
(3) Gobert t. I, p. 392.
(4) « Une pierre en marbre blanc, qui ne peut être que du siècle dernier et qui est au côté de l'ancien vestiaire devenu la chapelle Saint-Pierre, rappelle la sépulture de Godescalc : Trium fratrum (pu haiic ecclesiam dccimis et aijricuUuris beuefecerunt d. Godescalcu.t hic sepultiis est. Il, I. P. ». Gobert, 1. c.
(5) Vita Notrjeri, c. 3.
lo2 CHAPITRE X.
voyons cependant que cette collégiale avait déjà été dotée par l'évèque défunt, car en 1111, Tévêque Otbert atteste qu'elle tenait de sa libéralité le village de Lixhe (1). Notger eut donc à achever Tédifice; de plus, il joorta à trente le nombre des chanoines, qui était primitivement de vingt (2), et, probablement aussi, il augmenta le patrimoine de l'église. Voilà tout ce que nous apprennent les sources dignes de foi; quant aux autres, elles ont tissé autour des origines de Saint-Paul tout un réseau de légendes gracieuses autant que fragiles (3).
Pour compléter la liste imposante des églises collégiales que le règne de Notger vit achever ou édifier, il nous reste à parler du sanctuaire qui fut son œuvre favorite, c'est-à-dire de l'église Saint- Jean l'Evangéliste en-Ile. Notger la bâtit sur un monticule au bord de la Meuse, en face des tours de la cathédrale dédiée à Notre-Dame et à saint Lambert, afin, nous dit son biographe, que le disciple dont le Christ, du haut de la croix, avait fait le fils de la Vierge, eût toujours la vue de sa mère, et que le gardien de la Vierge fût par elle gardé (4). Notger destinait ce sanctuaire à lui servir de lieu de retraite de son vivant, et de sépulture après sa mort. Il l'édifia sur le type de la basilique Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle (5) : un octogone surmonté d'un dôme (6). Aujourd'hui encore, malgré la modernité de l'édifice qui a remplacé celui de Notger, l'œil de l'observateur est frappé à première vue de la parenté de ces deux sanctuaires.
(1) Cartulaire de Saint-Paul, ji. 2.
(2) nta sSoUjeri, c. 3.
(3) Gilles d'Orval, II, 48, p. 56; Joan trOulremeuse, IV, 127 siiivanlcs; cf. (Tliiniisler) Essai historique sur l'éfjlise de S. Paul, Liège, 1867.
(4) Nam hanc ecclesiam propter dilectionem apostoli a Christo aiiipliiis dilecli et a cliristianis ainplius diligeiuli in editiori loco insuie ex direcio ante faciom constituit ecclesie Sancii Laniberli, que pi-incipaliter consecrala est ad titulum semper Virginis Marie, ut filius deputatus Virgini a Christo summo testamcnlo in cruce inatris sue semper prospectuin liabeat dlvina conslilulione, et custos Virginis custodiatuf a Virgine. Vita Notç/cri, c. k
(5) L'observation est laite pour la iiremière i'oisiiar Jean d"Outrcineuse,IV, p. 130, puis par Ortelius, IHmrorium, p. 17, par Fisen, 1, p. l.')l, par Foullon, I. p. 199.
(0) En voir la description dans le Voijaric de l'Ir/lippc de Htmjcs à Liètje et à Maestricitt, publié jtar Miclielanl, Liège, 1872, p. 10,') et suivantes.
NOÏGER SECOND FON'DATîîUR DE LIKOE. .'153
Il ne reste plus rien de la construction notgcrienne. La vieille et vénérable tour carrée qui surgit, toute bardée de fer, avec son appareil irrégulier, au milieu du cloître silencieux de Saint-Jean, est elle-même de date postérieure ; selon toute apparence, elle ne fut bâtie que dans la seconde moitié du XP siècle (1).
Notger fit lui-même les frais de cette construction (2). Il y fonda un collège de trente chanoines, qu'il dota avec la plus grande libéralité « Les revenus actuels des prébendes, écrit un historien du XVIIIe siècle, sont une preuve certaine qu'il n'épargna rien pour faire de cette fondation un monument éternel de sa générosité (3) ». Il emùchit l'église de reliques insignes, notamment de celles de saint Vincent lévite, et des saints Fabien et Sébastien (4), sans doute apportées de Rome au retour d'un voyages dans la Ville éternelle. Il lui donna de riches ornements : des parements d'autel, des tapis, des draperies, des vases sacrés, des candélabres et d'autres ustensiles nécessaires au culte (5). Il lui constitua un douaire important dont malheureusement la rareté de nos sources ne permet pas de reconstituer l'ensemble. Sa générosité envers son sanctuaire ne s'arrêta pas
(1) Pour de plus amples détails sur l'église Saint-Jean, voir dans l'appendice la dissei'tation intitulée : Possédons-nous les restes de Notger Y
(2) Suc nomine. Anselme, c. 27, p. 204. Ex suis sumplibus Vita Notgert, c. 4. Ces ipielques mois dérobent d'avance le terrain aux légendes de Jean d'Oui remcuse, lY, 149, qui prétend que Saint-Jean fut bâti avec les ressources de Cliévremont.
Et cependant, telle est la prévention en faveur des récits de Jean d'Outremeuse, que Fisen, en dépit de ces témoignages autorisés, reste fidèle à la légende. Et sait-on sa raison ? « Fidem facit, écrit-il, quod Eburam, veterem Eburonum sedem, in arcis conspectu sitam, hodie retinet eadem Sancti Joannis ecclesia ». En d'autres termes, parcequc le village d'Enibourg, qui est situé vis-à-vis de Chèvremont, appartenait à Téglise Saint-Jean, la preuve serait faite de l'assertion de Jean d'Outre- Meuse. Et FouUon, t. I, p. -199, enregistre purement et simplement l'opinion de Fisen sans oser y contredire, après s'être coutenté de faire remanpier qu'elle est en rontradiction avec le témoignage d'Anselme et de Gilles d'Orval, c'est-àdire, ici, du Vita yotgeri.
(3) Devaulx, t. II, p. 38.
(4) Vita Ndtgeri, c. 4. Cf, ci-dessus, pp. iOi-iOo. (o) Vita Notf/eri, 1, c,
lo4 CHAPITRE X.
après l'acte de fondation. Nous retrouvons dans les biens de Saint-Jean en Ile les terres de Heers et de Fumai, dont il ne fit l'acquisition qu'en 1002, nous y retrouvons aussi le plus précieux livre possédé par la bibliothèque de Liège, c'est-àdire l'évangéliaire dont il se servait et qu'il aura légué, par testament, à son église de prédilection (1).
Ce n'est pas tout. Il sut encore associer l'empereur luimôme aux libéralités dont ils se plaisait à combler le sanctuaire du disciple bien-aimé. Le 9 avril 997, étant à Aix-la-Chapelle, Otton III lui fit don, « pour les frères du monastère nouvellement construit dans l'Ile devant la Cité », des biens de Maren, de Kessel et de Hedikhuyzen. Plus tard, à la demande du pape Sylvestre II, il y ajouta la terre d'Heerwaarden avec ses dépendances (2).
Mais cette couronne de collégiales ne suffisait pas à Notger, et il voulut que la ville qu'il venait de créer eût une cathédrale digne d'elle. Tel n'était pas le modeste sanctuaire élevé par saint Hubert. Il ne correspondait ni par ses proportions, ni par sa beauté, à ce qu'était devenue la capitale de la principauté de Liège. Il convenait que le temple auguste où
(i) Montfaucon, Bibliotlwca bibliothecarum, t. I, p. 605.
(2) Sickel, DO. III, p. Go8. Sickel considérait ce diplôme comme apocryphe, mais des pénétrantes reclicrclies que lui a depuis lors consacrées Bloch (ycucs Archir, t. XXIII, p. 445 et suiv.), il résulte qu'il est bien l'œuvre authentique d'un notaire BA dont il a retrouvé les actes assez clairsemés dans la chancellerie de Henri II, et qui paraît avoir fait ses premières armes à Liège. Il est même tenté de reconnaître en lui Adalbold d'Utrecht. La mention du pape Sylvestre II dans le diplôme s'expliquerait, selon l'ingénieuse conjecture de Bloch, par ce fait qu'il y avait eu en 997 un premier acled'Otton III, donnant à Saint-Jean les biens des localités de Maren, Kessel et Hedikhuyzen, qui sont des dépendances de Ileerwaarden, tandis que plus tard, à une époque oii Gerbert était déjà pape, et à la demande de celui-ci, Otion y ajouta Heerwaarden même. L'acte relatif à celte dernière donation aurait repris le fexte de celui de 997, se bornant à y ajouter la mention de l'intervention du pape et l'addition d'IIecrwaerden sans, au surplus, rien changer au reste du texte. Ce qui tend à confirmer cette hypothèse, c'est que la vraie leçon du diplôme est non pas nec (Ttiton, comme dans Sickel, DO. III, p. 658, ligne 18, mais tuinc autem, ce ([ui est la seule exitlication de priitinm (juidcm qui précède (1. 17). La leçon maïc autciii est aussi celle du Caiiulairc de Saint-Lambert (I p. 2'i') dont l'édition par Bormans et Schoolmcesters date de la même année que celle des diplômes d'Otton III par Sickel.
NOÏGEll SECOND FONDATEUR DE LIEGE. ISo
battait le cœur de la cite, et qui conservait le palladium de la nation, c'est-à-dire la châsse de saint Lambert, ne fût pas éclipsé par les églises qui se rangeaient autour de lui comme des vassales. Selon l'auteur du Vita Notgeri, il faudrait admettre un autre motif : la basilique du YIIP siècle, dit-il, n'était plus capable de résister au poids des années (1). Il est permis de douter de cette aiïïrmation, qui semble bien n'être qu'une formule, ou tout au moins une conjecture. Après le passage des Normands, nous retrouvons Saint- Lambei't debout (2), non qu'en effet ce sanctuaire ait échappé aux coups des barbares, mais parce qu'il a été restauré de bonne heure. Le fait que les évoques Francon et Etienne y avaient trouvé leur tombeau montre bien que dès les premières années du X* siècle, tout au moins, la cathédrale de Liège avait réparé les dégâts dont elle pouvait avoir pàti pendant la génération précédente. (3). Il est donc plus conforme à la vraisemblance d'admettre que Notger n'a pas eu besoin de démolir la cathédrale de saint Hubert par besoin de sécurité. En la reconstruisant sur un plan plus vaste, il se sera inspiré « Jde la magnificence de son grand cœur », comme s'exprime son biographe (4). Il bâtit en même temps l'église paroissiale de Notre-Dame, adjacente à la cathédrale, les cloîtres du chapitre, qui touchaient au sanctuaire du côté de
(1) Ecclesia enim quam bcatus Hvibertus edificaverat, infirmitatc minons operis et veluslate incnmbentis temporis ad lapsum declinaverat. riV« NuUjcri, c. 2. Devaulx, t. II, p. 16, cherchant à s'expliquer cette injirmitas, et se rappelant que la cathédrale avait été dévasiée par les 3S'(jrm:mds, imagine que sur les débris fumants on avait élevé a quelques cloisons d'attente » laissant à des temps plus paisibles le soin d'élever à Dieu une maison digne de lui. Ce n'est là qu'une conjecture destinée à fortifier la conjecture du Vita Notgeri.
(2) Ce n'est ni par Anselme ni par Gilles d'Orval que nous connaissons les ravages des Normands à Saint-Lambert, ces deux auteurs les (tassent complètement sous silence; le dernier parle, il est vrai, de la dévastation de Saint-Pierre et ajoute que les Normands ont été miraculeusement empêchés de profaner la châsse de saint Lambert (II, 37, p. 40). Mais ces réticences du patriotisme humilié sont invalidées par le témoignage formel d"un Liégeois contemporain fHl.lL, t. XIII, 1877, p. olo) auquel il faut joindre celui des Annales de Hincmar, p. 31 i, disant, à l'année 882, que Saint-Lambert fut dévasté par les Normands. Cf. Reginon, ml anti. 881.
(3) Anselme, c. 19, p. 200; Cilles d'Orval, II, 37.
(4) Juxta magnificentiam dilatati cordis sui. Vita Notfjeri, c. 2.
l'est et du nord, et, enfin, le palais épiscopal : cotait un vaste ensemble de constructions opulentes, constituant comme une cité ecclésiastique renfermée dans l'autre cité (1). Le biographe nous parle avec enthousiasme de cette œuvre ample et superbe, qui était l'ornement de la ville et comme le symbole de la patrie naissante.
S'il était vrai, comme le croient les historiens modernes sur la foi de textes qui semblent l'insinuer, que la cathédrale soit la première en date d.e toutes les constructions de Notger (2), alors il y aurait travaillé pendant toute la durée de son règne. La chose n'aurait rien d'impossible en soi : il fallut sept ans à Gérard de Cambrai pour bâtir sa cathédrale (3), et Willigis de Moyence en mit trente à achever son église métropolitaine (4). Mais si la construction de Saint- Lambert avait requis un temps aussi considérable, on nous l'aurait probablement dit, et il est hautement probable que l'enceinte, avec ses trois collégiales, et l'Ile, qui en avait deux, dont une inachevée, ont sollicité plus tôt l'attention du prélat. Au surplus, nos sources n'exagèrent pas quand elles nous
Lire dans Folcuin, c. 18, p.GS, les motifs de la reconstitution de l'église abbatiale.
Ecclesiam prioreni sub Pipino principe a sancto Ursmaro factam jam supra
diximus Quae, crescenle copia rerum per munificentiam regum seu ceterorum
lideliuHi, quia loci nobililâd parva et minus apla videbatur, destructa el hindifus eversa est et ista quae nunc est elegantioris forniae et speciei aedificata. Combien un pareil motif était i>lus vrai encore à Liège du temps de Notger !
(1) Anselme, c. 2.3, p. 203, avec sa concision ordinaire, nous parle de ces travaux de Notger : Domum Sanctae Mariae et Sancti Lamberti, sicut in presentiaruin est cum ornamentis, daustro et cdificiis episcopii renovavit. E( le Vitii \vt(irri, c. 2,
semble s'inspirer de ces paroles en les développant : Templum secundum
ampliludinem et sublimitalem operis qua cernilur — — — exaltavit, ornamentis ditioribus decoravit, clauslra ac domorum vel officinarum edificia renovavit et ecclesiam béate Maiie tem|»lo adjacentem et palatium donnis episcopalis — consurgere fecit.
(2) C'csl l'opinion de Fisen, I, p. -147, de Foullon, t. I, p. l'JG, de Dcvaulx, t. 11, p. 10. Ils invù(iiK'!i( l'ordre dans lequel le Vita Notgeri, c. 2, relate les constructions de Notger; toutefois, rien ne prouve que cet ordre soit chronologique, et il semble bien plutôt dicté à l'auteur par le degré d'importance des Ifavaux (pi'il ('numère.
(3) De 1023 à 1030. Voir Gcxfa cpp. Caiii., III, 49, |). 483.
(4) lîiilinicr, p. l.'iO. tille brûla Ir jour iin'iue de la di''dicace, et Willigis en commença la reconstruction dés le lendemain,
NOTCxER SECOND FONDATEUR DE LIKGE. 157
parlent de rimmensité de Tentreprise, du grand nombre des ouvriers qu'on y employa et de lénoruiiLc de la dépense (1).
Eu ellet, c'est sur les roudemcnts du monument notgôrien que surgit, après l'incendie de II80, la troisième et dernière des cathédrales consacrées à saint Lambert; elle avait par conséquent, au ras du sol, les proportions du gigantesque sanctuaire du X^ siècle (2). Celui-ci mesurait donc, comme celui du XIF, 90 mètres en longueur et 31 mètres en largeur, proportions que la cathédrale actuelle de Liège est loin d'atteindre, car elle n'a que 70 mètres de longueur sur 3ii de largeur.
Cela étant, il n'y a pas lieu de s'étonner que Notger ait eu à peine le temps de mettre la main à ce majestueux édifice, et qu'il n'ait pas eu la satisfaction de le consacrer. Cette joie était réservée à son successeur Baldéric II, qui procéda à la dédicace le 28 octobre 1015 (3).
La cathédrale notgérienne était un édifice roman orienté et muni, comme un grand nombre d'églises allemandes et surtout rhénanes, de deux absides hémisphériques, sous chacune desquelles s'ouvrait une crypte. Dans l'abside occidentale ou supérieure se trouvait l'autel des saints Cosme et Damien et celui de la Trinité; la crypte de cette abside renfermait les restes de saint Lambert, L'abside orientale ou inférieure était dédiée à la sainte Vierge, qui partageait avec saint Lambert le patronage du sanctuaire : beaucoup d'évèques du diocèse reposaient dans sa crypte.
Deux portes latérales, l'une au nord-ouest et l'autre au sud-ouest, mettaient en communication l'édifice sacré avec les divers quartiers de la ville. Celle du nord-ouest s'ouvrait sur une place qui fut, jusqu'à la fin du XP siècle, le marché de la ville de Liège, et qui a été connue depuis cette date sous le nom du Vieux Mai^ché. Au sujet de cette porte, le biographe de Notger nous a conservé un détail plein d'intérêt, qui atteste, de la part de ce grand prélat, un sens
(1) Multiplicatis operariis et magnificafis impensis. Vita NuUjcri, c. 2.
(2) Jean d'Outremeuse, t. IV, pp. 483489.
(3) Yita liahkrici, c. G, p. 720. Cf. Anselme, c. 31, p. 207, el Gilles ilOrvai, II, 39, p. 63.
158 CiHAPltRE ^.
respectueux du passé et comme une préoccupation d'archéologue : Notger y avait fait aligner des deux côtés les colonnes de l'ancienne cathédrale, avec leurs piédestaux et leurs chapiteaux, et l'œil du visiteur pouvait ainsi comparer les proportions de l'ancien édifice avec celles du nouveau (i).
Notger replaça dans la nouvelle église les sarcophages ou les châsses de ses prédécesseurs qu'il avait trouvés dans l'ancienne. Nous savons par nos sources que saint Florbcrt, le plus ancien habitant de la cathédrale souterraine, fut déposé sous l'autel de la crypte orientale dans son sarcophage de marbre blanc (2). D'autres évêques, parmi lesquels Francon et Etienne, qui reposaient également dans la cathédrale primitive, reprirent probablement leur place dans la nouvelle. L'évoque tenait à ce que le sanctuaire ne perdît rien de son prestige ancien, tout en conquérant un éclat nouveau. Il l'enrichit de nombreux ornements et il y fit régner toute la majesté des cérémonies liturgiques. Dans ce but, il porta à soixante le nombre des chanoines (3) voués à l'office divin dans ce grandiose monument à la fois religieux et national, diadème splendide que le prélat civilisateur avait placé au front de sa capitale (4).
(-1) Columpne veteris templi cuiti basibus et capilellis suis anie facicm Icmpli modernioi'is in porticu que ducit in forum reruni venaiium disposite indicium preteriti ex statu presentis edificii comparalioncm prioiis et poslerioris templi querentibus ofierrc possunt. Vita ?iûtijen, c. 2. 11 est à remarquci" que la destruction des vieux monuments auxquels se rattachaient les souvenirs nationaux n'était pas toujours bien vue des populations au haut moyen-câge. A Metz, quand l'évêque Thierry I abattit l'église Saint-Etienne pour rebâtir plus beau ce sanctuaire qui, selon la légende, avait bravé miraculeusement Attila, il y eut des méconlenls. Voir à ce sujet des paroles remarquables de Sigebert de Gembloux, Vita Deodcrici, c. S, pp. 466-467.
(2) Processu autem temporis, elapsis plusquam 2o0 annis a transitu ejus, ut creditur, a venerabili Nogero episcopo translatum est sacrum corpus ejus a loco sue prime translalionis et cum sarcophago de marmore Pario, qui est lapis albus, in allari cripte inferioris nove ecclesie beati Lamberti decenler, ut dccuit, est relocatum. Gilles d'Orval, II, 30, p. 40.
(3) Vita yotijeri, c. 2. Selon Jean d"Outremeuse, IV, p. 440, saint Hubert avait créé 20 chanoines, saint Florbert en ajouta 10, Piichaire -10 autres et Notger 20. D'autres, dit-il, veulent qu'il y en ait eu 30 avant Notger, qui en aurait ajouté trente, mais, coulinue-t-il naïvement, ilh est ensi que j"ay dis. »
(4) Hic in capile hujus civitatis, sicut hactcnus cernitur, diadema splendide fabricavit, ecclesiam scilicet Sancli Lamberti a fundamento renovans cum domo episcopali. Rupert, Chrun. S. Laurcntii, c. 7, p. 204,
NOTGER SECOXD FONDATEUR DE LIEGE. iTiO
Les cloîtres de la cathédrale, où les chanoines de Saint- Laniberl, conforniénient à la règle édictée en 817 par le concile d'Aix-la-Chapelle, menaient la vie commune, s'élevèrent à l'ouest et au nord du temple : disposition peu ordinaire et qu'explique peut-être la dilliculté qu'on éprouvait dès lors à se procurer un autre emplacement au sein de la ville déjà llorissante. Ces cloîtres étaient entourés d'un haut mur qui leur donnait l'aspect austère d'une forteresse ou dune prison ; les portes en étaient fermées après compiles et la clef remise à l'évèque (1).
La charité eut son palais dans la même enceinte. Le concile d'Aix-la-Chapelle, en 817, avait exigé que chaque évoque eût près du cloître de sa cathédrale un hospice pour les pauvres et pour les étrangers. Cette maison devait être dotée des ressources nécessaires ; chaque clerc était tenu de lui abandonner le dixième de son revenu ; un chanoine respectable en avait la direction; pendant le carême, les clercs y lavaient les pieds des pauvres (2). Ces dispositions, violées ou négligées vers la lin de la dynastie carolingienne, reprirent toute leur vigueur sous les princes de la maison de Saxe, et l'organisation des institutions charitables atteignit en quelque sorte son apogée (3). On ne peut pas douter, écrit un historien de la charité, qu'à cette époque chaque ville épiscopale ait possédé les hospices prescrits par la législation carolingienne (4). La vie des grands évêques qui furent les contemporains et les amis de Notger est remplie de traits qui attestent leur sollicitude pour leuj-s pauvres, et pour les maisons dans lesquelles ils pourvoyaient aux besoins des indigents et des voyageurs.
Notger n'est pas resté en arrière d'eux sous ce rapport. Il fut doux aux pauvres ; il aimait à leur distribuer ses aumônes et à visiter les malades, et sa large hospitalité est glorifiée
(-1) Concile d'Aix-la-Chapelle, 817, ce. 117 et 143,dansMansi,t. XIV, pp. 230 et 242.
(2) Même concile, c. -141. Sur les canons de Liège, qui présentent des variantes en regard de ceux de 817, voir Mansi, t. XIV, p., 283 et llefelé, t. IV, p. 17.
(3) Hatzinger, Geschichte der Kirchlichen Armenpfleye, 2e édition 1884, pp. 249, 26o.
(4) Id. 0. c. p. 238 : Es diirfte kaum zu bezweifeln sein dass in allen
Bischofstadten damais Hospitaler exislierfen, wic dies die Karolingische Gesetzgebung verlangl.
iGO CHAPITRE 3t.
en ces termes par un poète qui écrivait peu de temps après sa mort : « Nulle part l'étranger n'est l'objet de soins si prévenants. L'exilé qui venait à Liège croyait se retrouver chez lui : jamais la nourriture n'y lit défaut aux pauvres, ni le vêtement à ceux qui étaient nus. » (1).
Il n'est nullement nécessaire de supposer que c'est Notger qui a créé l'hospice de la cathédrale de Liège, et c'est même le contraire qui est vraisemblable. Depuis Etienne, les évèques s'étaient employés à restaurer dans leur ville épiscopale les œuvres de religion et de charité : ils n'avaient pu oublier l'hospice. Notger aura rebâti celui-ci, comme il a rebâti la cathédrale elle-même, pour l'agrandir et la développer. Nos sources, à la vérité, ne nous le disent pas, parce qu'elles sont d'un laconisme extrême, mais elle l'insinuent en nous montrant l'hospice en pleine activité quelques années après la mort de Notger. Placé sous la direction d'un dignitaire du chapitre de Saint- Lambert (2), il touchait la none et la dîme de tous les biens de l'évêché (3). Baldéric II, premier successeur de Notger, lui fit de grandes libéralités (4), et l'illustre Wazon, à qui la direction en fut confiée vers 1032, l'administra si bien qu'il le fit arriver à un haut degré de prospérité (o). Plus tard, au commencement du XII'' siècle, l'abbé Hellin l'agrandit et le dota richement (G), et eniin, dans les premières années du XIIL\ Gautier de Ghauvency, doyen du chapitre de Saint-Lambert, le rebâtit de fond en comble sur un emplacement nouveau (7).
(-1) Nus([uam siccolifur tofis afiectibus liospps. In laribus putal esse suis qui veneral exul. Pauperibus victus, nudis non desit amiLtus. l'iia yotiieri, c. 8.
(2) Wazon l'administra du temps qu'il était prévôt (Anselme, c. 47, p. 217.)
(3) Anselme, 1. c.
(4) Le même, c. 31, p. 200.
(o) Le même, c. 47, p. 217.
(C) Chronique rythmique de 1118, p. 119.
(7) .lean d'Outremeuse, IV, 319, qui n'a connu que la construction de Gautier de Chauvency, se persuade que celui-ci est le fondateur de l'hospice ; brouillant outrageusement toute la chronologie, il lui donne pour successeur Hellin (f 1118). Voir la succession chronologique des abbés de N.-D., |irévots de Saint-Lambert, rétablie par Bormans, dans son édition de Jean d'Outremeuse, 1. c; par .1. Demarteau, DSAIIL, l. Yll, pp. 47-38, et par Th. Gobert, Les rues de Liège, II, p. 401.
L'hospice notgérien, placé sous l'invocation de saint Mathieu, était connu, dès 1117, sous le nom d'hospice à la chaîne (1). Il occupait, depuis Notger, l'angle nord-ouest des cloîtres de Saint-Lambert, à l'entrée du Marché, qui était contigu alors au côté septentrional de la cathédrale, et il resta, jusqu'à la fin du moyen-âge, le principal sanctuaire de la charité liégeoise.
A cùté de la cathédrale et des cloîtres fut édifié en môme temps le palais épiscopal (2). Dans toutes les villes diocé-
(1) In liospitali quod nunc ad cathenam vocatur. Vita s. Friderici, c. 42, p. 307. Ce passage indique que le nom de ad cathenam était relativement récent. Quelle en est l'origine? Je crois la trouver dans un passage de Hocsem, II, 22 (Cliapeaville, t. II, p. 431), que voici : « Hoc anno (133G), diebus post conversionem sancti Pauli continue sequentibus, inundatio tanla fuit aquarum, quod Mosa operuit areani magne domus claustralis que [facil] angulum ex opposito domus supra porlam, ubi catliene pendere consueverant, et extendit se usque ad portam magne domus opposite his ambabus ». Ces chaînes pendaient donc juste au-dessus de la porte du cloître qui s'ouvrait près de l'hospice, et ainsi s'explique le nom d'hospice à la chaîne porté par celui-ci. Chose curieuse, il garda ce nom même après qu'en 4204, Gautier de Chauvency l'eut transféré place du Théâtre, « en Gérardrie », comme disent nos textes. Il resterait a savoir quelle était la destination des chaînes dont il s'agit. On aurait pu penser à la chaîne ([ui, à Paderborn, servait à séparer l'imniunité de la cathédrale du reste de la ville (1238, catitcna que ex antiquo tennhuuii cmnnitatis et civitatis divisit. Westfâlisches Vrkundenhuch, IV, n» 268, cité par Hiibinger. Die Verfassimg der Studt Paderborn im Mitlelalter, p. 22). Celte chaîne fut, au XIII« siècle, le sujet de perpétuelles querelles entre les bourgeois, qui ne cessaient de l'enlever, et le chapitre, qui la faisait chaque fois replacer. Mais l'histoire de Liège ne nous révèle aucune particularité de ce genre. Par contre, je vois, sur le plan historique de la cathédrale Saint-Lambert publié par Van den Steen de Jehay, en tête de son livre intitulé : La Cathédrale de Saint-Lambert à Liège, 2"^ édition, grand in-folio, Liège 1880, des chaînes tendues devant les portes latérales de la cathédrale et aussi devant celles qui menaient aux cloîtres du côté occidental, et la légende explicative, p. 7, dit : « Chaînes interceptant la circulation le jour de l'élection du prince-éréque. » Ces chaînes servaient sans doute encore en dauti'es circonstances; elles devaient être d'un usage assez fréquent, puisqu'on les laissait suspendues à l'endroit même où on les tendait, et peut-être qu'au moyen-âge elles étaient tendues tous les soirs devant les portes de la cathédrale, pour mieux protéger celle-ci contre les voleurs.
Les considérations qui précèdent me forcent à écarter l'ingénieuse conjecture de M. .T. Cuvelier, dans son article Aie Chaijne (BCR., t. LXXI, 1902, pp. 175 et suivantes), qui croyait que ad cathenam était une retraduction, de date postérieure, d'un aie citayne ou al chaisne signifiant ad qiiercum.
(2) Vita Notger i, c. 2.
saines, la résidence de Tévêque s'est trouvée près de sa cathédrale, et le nom de domiis ecclesiae, quelle a porté à l'origine, indique assez bien cette relation de dépendance. Nous avons le droit de croire que Liège ne fit pas exception à la règle, et que, depuis saint Hubert, nos évèques ont demeuré dans le voisinage de Saint-Lambert. C'est là que Sedulius aura vu le palais de Hartgar qu'il décrit dans ses vers (1). Mais, lors de la destruction de Liège par les Normands, le palais épiscopal subit probablement le sort de la cathédrale, et les évèques, à ce qu'il parait, se réfugièrent dans une maison située sur la colline de Publémont. Du moins, c'est là que, au témoignage d'un contemporain, l'évêque Eracle avait sa résidence (T). Près d'un siècle s'était écoulé depuis le désastre, lorsque Notger imagina de rendre à lui-même et à ses successeurs une demeure digne d'eux, en rebâtissant sur un plan agrandi le palais qui avait abrité Hartgar. Nos sources ne nous disent pas, il est vrai, qu'il le construisit à proximité de la cathédrale, apparemment l^arce qu'elles n'avaient pas besoin d'apprendre ce détail à des lecteurs qui avaient ce monument sous les yeux ; il nous suffît d'ailleurs de constater qu'à partir de Notger nous ne cessons pas de rencontrer le palais épiscopal à la même place. On comprend donc à peine l'aveuglement de certains érudits liégeois qui, sur la foi des indices les plus fallacieux, se sont amusés à chercher ce palais dans des sites invraisemblables, plutôt que de s'en rapporter à ce que suggère le témoignage du bon sens confirmé par tous les textes historiques (3).
(1) V. ci-dessus, p. 137.
(2) Anselme, c. 24, p. 202.
(3) La plupart, séduits comme d'ordinaire par Jean d'Outremeuse (II, 391 et III, 8) admettent, sur la foi du nom de Vesquecourt (1345, curia episcopi) que l'endroit désigné par ce nom, et qui est occupé aujourd'hui par la Boucherie, a été remplacement du palais épiscopal bâti par saint Hubert. D'autres, comme Bovy (Promenades historiques, II, p. 27), interprétant de travers le passage du Vita Notijeri sur la prédilection de Tévèque pour le séjour de Saint-Jean, ont imaginé de lui bâtir un palais en face de cette église. On perdrait son temps à énumérer toutes ces opinions sans fondement et surtout à les réfuter; je renvoie le lecteur, pour le détail, à l'excellent article intitulé Le Palais, dans Les Rues de Liège de M. Gobert, t. III, pp. 10 et suivantes ; cette étude a été tirée à part en un volume intitulé : Le Palais de Liège, Liège, 1896.
Tout indique que les proportions du palais de Notger étaient considérables, et en rapport avec celles de sa cathédrale. Il était flanqué d'un jardin ou préau (1) dans lequel, aux grandes occasions, se donnaient des festins solennels ; c'est là qu'en 1071, l'empereur Henri lY banqueta avec son entourage, et jusqu'à la lin de l'ancien régime, les princesévêques de Liège restèrent fidèles à l'usage d'y dîner en public à ciel ouvert, aux fctes de leur joyeuse entrée et en d'autres circonstances encore (2). Ce palais épiscopal lut consumé en 1183 par l'incendie qui dévora la cathédrale, mais déjà Raoul de Zàhringen le rebâtissait dans toute sa splendeur primitive (3).
Il ne faut pas se figurer le palais de Notger comme un de ces édifices somptueux et élégants qui, à partir de la Renaissance, se multiplièrent dans les grandes villes. Il ne ressemblait en rien à celui qu'Érard de la Mark, au XYP siècle, éleva sur les fondements de l'ancien, et que certains étrangers admiraient comme le plus beau de la chrétienté (4) Le palais de Notger avait plus de solidité que d'élégance, et s'il frappa les esprits des contemporains, ce fut par la masse imposante de ses pierres, contrastant avec la simplicité des constructions en bois de l'époque. En un temps où nul, prince ou simple chevalier, n'était en sûreté qu'à l'abri d'une bonne forteresse, il n'est pas probable que le palais ait été autre chose qu'une maison fortifiée. Bien plus, sa proximité des murs de l'enceinte, à laquelle il touchait au nord, a donné lieu dans les derniers temps à une conjecture sédui-
(1) Un acte de Tliéoduin, daté de -10o7, est passé in viridario episcopi. Dom Berlière, DocumentH inédits, p. 17. Cf. le Triiunphus Sancti Laniberti in Steppes, p. 177 : dux iiil ravit in hortuiii paiatii.
(2) Triinnphiis sancti Uemacli, I, 8, p. 4o2. Cf. Gobert, t. III, p. 115.
(3) Hic Rodulplius magnum et décorum in Leodio construxit palatium. Giselbert de Mons, 33, p. 63 (éd. Van der Kindere.) Gilles d'Orval, III, 30, p. -lOo, attribue une reconstruction du palais à Henri de Limbourg (l'145-'l'I64), prédécesseur de Raoul de Zidu'ingen, mais je me persuade qu'il aura fait une ronfusion.
Quomodo vel qualiter aula episcopalis Leodii ab eo restructa sit et amplificata, et alla domus juxta aulam inchoata, quia oculis nostris eadem fabricata se offert, de ea loqui supersedimus. Cf. Albéric de Troisfontaines, ann. 1163, p. 848.
(4) Hubert Thomas, De Tunçiris et Eburonihus. Bâle, 1341. p. 37.
164 CHAt>ITRE X.
santé, d'après laquelle le palais de Liège, comme plus tard le Louvre à Paris, aurait fait partie de Fenceinte muraillée de la ville. Le côté septentrional de ce vaste édifice, garni d'ouvrages défensifs tels que meurtrières, mâchicoulis, créneaux, aurait formé le point de jonction des deux sections du rempart, dont l'une venait du côté de Saint-Martin et l'autre de la rue Hors-Château. Mais ce tracé aurait laissé en dehors de l'enceinte une grande i^artie de la vieille ville avec l'église de Saint-Servais, et il est par conséquent très peu probable. Au sud de la cathédrale, et en quelque sorte à l'ombre de celle-ci, dont elle n'était séparée que par une sorte de couloir servant de cimetière, Notger rebâtit l'église paroissiale de Liège. Fondée probablement par saint Hubert, lorsqu'il transporta la résidence épiscopale auprès du tombeau de son prédécesseur, cette église, dédiée à Notre-Dame comme celles de Tongres et de Maestricht, était à proprement parler le baptistère de la cité. Elle avait péri avec les autres monuments liégeois sous les coups des Normands, mais elle fut parmi les premières que l'on rebâtit après le départ de ces féroces déprédateurs (1). Notre-Dame, voisine de la cathédrale, en partagea d'ordinaire les destinées. Surgissant l'un à côté de l'autre comme deux frères jumeaux, les deux sanctuaires marquaient, par la différence de leui*s proportions, celle de leurs destinations particulières, celui-ci servant au diocèse, celui-là à la paroisse (2).
(1) Ilic (Richarius) reedificavil per diocesem suam, sicut predecessores sui Stephanus et Franco, plures ecclesias a Normannis destructas, inteiiectis abbatibus, monachis et monialibus. In quibus novenos constituerunt clericos, inter quos unum statuerunt qui curam gereret et hospitalitatem tam presens quam absens exliiberet ipsumque abbatem vocaverunt. ne antiqua devotio deperiret. Nomina abbatiarum : prima Leodiensis Sancte Marie Sanctique Lamberti. Gesta abbreviata, p. 130. Le chroniqueur se trompe au surplus en associant ici, sans doute par distraction et par habitude, le nom de saint Lambert à celui de la sainte Vierge : c'est la cathédrale seulement qui était sous leur double vocable.
(2) C'est ici le lieu de rappeler l'opinion émise par M. J. Demarteau, Les premières églises de Liège {BSAHL), t. VI, 1892), d'après laquelle Téglise Notre-Dame ne serait autre chose que l'ancien oratoire existant à Liège dès le temps de saint Lambert et mentionné dans la vie de ce saint. M. Demarteau a failli me convertir à son opinion, tant il la défend avec érudition et ingéniosité ; si je m'y suis finalement dérobé, c'est l" parce que la tradition liégeoise relative à une chapelle des saints
Comme Tindique son nom de Notre-Dame aux Fonts, ce sanctuaire était l'église baptismale de toute la ville de Liège. Mais, après qu'il eut ajouté à la Cité tout le vaste quartier de l'Ile, Notger voulut donner à ce dernier les prérogatives de la Cité, et c'est pourquoi l'Ile reçut une église paroissiale à elle. Il l'éleva dans le voisinage de Saint- Jean et la plaça sous l'invocation de son ami Adalbert de Prague, qui venait de cueillir les palmes du martyre en Prusse (997) et qui, dès le 29 juin 999, avait eu à Rome les honneurs de la canonisation. Tout l'occident était rempli du nom du nouveau saint, qui faisait descendi*e sur l'Eglise du X'' siècle la gloire dont s'étaient empourprées ses premières années. On peut bien se figurer avec quelle émotion ceux qui avaient été ses amis ici-bas s'associèrent aux honneurs qui lui étaient rendus, et on est touché de voir que Notger a été le premier à le glorifier. Saint- Adalbert devint l'église paroissiale de l'Ile, comme Notre-Dame était celle de la Cité. Tous les habitants de ce vaste quartier, à part les clercs, devaient y recevoir les sacrements de baptême, d'eucharistie et d'extrême-onction, et les femmes devaient y faire leurs relevailles. Le lien hiérarchique qui rattachait à Notre-Dame tous les sanctuaires du territoire de Liège ne fut toutefois pas rompu : le curé de Saint-Adalbert dut reconnaître à celui de Notre-Dame l'autorité archidiaconale, et aller assister trois fois l'an aux synodes tenus dans cette église (1).
Y eut-il à Liège, en dehors de Saint-Adalbert, d'autres
Cosme et Damien à Liège remonte au moins jusqu'au XI^ siècle (v. le VitaServatU manuscrit de Jocundus ; le Vita Lamberti attribué à Godescalc dans Cliapeavilic, 0. c. t. I, p. 336 et le Vila Lamberti du chanoine Nicolas dans Chapeaville, o. c, p. 405); 2" qu'elle explique seule, d'une manière satisfaisante, leculte des dits saints dans le chœur occidental de Saint-Lambert ; 3o que ce culte est immémorial dans le pays de Liège; à Huy, il existait dès le Vile siècle. (V. Hérigcr, c. 31. p. 179, cf. idem, c. 30, p. 177,40.)
(i) Nous voyons que l'église de Saint-Adalbert devait à la libéralité de Notger, entre autres, un revenu annuel de dix-neuf sous, provenant de trois manses situées à Béemont. (Charte d'Otbert, de 'l'107, en original aux arcliives de l'État à Liège, fonds (le Saint-.7ean Évangélisfe.) Béemonf est une dépendance de la commune de Warzée, et cette dernière localité avait été donnée par Notger à l'église Saint-Jean.
paroisses fondées par Notgcr? Il ne le semble pas (1). A Liège, comme partout ailleurs, c'est seulement au XIP siècle que les paroisses commencent à se multiplier. Gela ne veut pas dire qu'il n'ait pas existé d'autres oratoires que ceux qui viennent d'être énumérés; on a vu que Saint-Servais date du commencement du X^ siècle (2), et nous savons que les oratoires étaient déjà nombreux dans les villes du XP siècle. Mais, à Liège comme ailleurs, ce n'étaient que des chapelles et nullement des églises paroissiales (3).
Tant de sanctuaires et d'écoles ecclésiastiques supposent un personnel de prêtres et de clercs extraordinairement nombreux. Rien que dans la cathédrale et dans les six collégiales, il y avait deux cent vingt-cinq chanoines (4), et le nombre des autres prêtres et clercs de toute catégorie devait être plus considérable encore. Il n'y a donc aucune exagération à admettre pour le Liège du XP siècle une population d'au moins six cents prêtres, sans compter les étudiants qui peuplaient les diverses écoles et dont les uns formaient la pépinière du sacerdoce, tandis que les autres étaient pris dans l'élite du monde séculier.
(1) L'hypothèse de Fisen, p. i-lO, d'après laquelle les rollégiales étaient ellesmêmes des églises paroissiales, semble contredite par le t'ait que Saint-Adalbert était la seule paroisse de l'Ile, bien que celle-ci contînt les deux collégiales de Saint- Jean et de Saint-Paul.
(2) Edificavit (Richarius) ecclesiam super rivum Legiam ad honorem beati Servalii. Ge.'ita Abbreviata, p. l'SO. D'après un acte du 14 août 1303 (reproduit ])ar M. St. Borraans, BCRH., Ille série, t. XIV, p. 91), cette église appartenait à la collégiale de Saint-Pierre.
. (.3) Dès la première moitié du Xle siècle. Dînant ne comptait pas moins de six églises ou oratoires. St. Bormans, Cartulaire de Dînant, t. I, p. 2. Le chef-lieu du diocèse n'a certainement pas été moins bien pourvu.
(4) Voici comment ce personnel se répartissail sur les divers sanctuaires :
A la cathédrale.
A Saint-Pierre.
A Sainte-Croix.
A Saint-Martin,
A Saint-Paul,
A Saint-Denis,
A Saint-Jean,
chanoines.
io
chanoines.
A la suite des grands travaux dont nous avons essayé de présenter l'aperçu, Notger possédait une capitale qu'il devait presque tout entière à son activité créatrice. Essayons de nous la figurer telle qu'il l'avait faite. Pour cela, descendons le long de la Légia (1) des hauteurs boisées d'Ans, où elle sourd à l'ombre de la foret de Glain, et entrons avec elle dans la ville, où elle pénètre sous une voûte du mur d'enceinte. Nous traversons le frais vallon où le village de Liège est né quelques siècles auparavant, et dont les hauteurs gardent encore, malgré leurs transformations, quelque chose de leur origine agreste. A main droite, nous avons la riante colline de Publémont avec ses trois sanctuaii'es de Saint- Martin, de Sainte-Croix et de Saint-Pierre; à gauche, ce sont les hauteurs abruptes et pittoresques de Pierreuse, au pied desquelles s'appuie le modeste oratoire de Saint-Servais. La Légia, après avoir reflété ces beaux lieux, sort de son vallon natal pour entrer dans la large vallée de la Meuse; elle laisse à main droite, d'abord le palais épiscopal, ensuite le chœur oriental de la cathédrale, dont elle lèche la base, puis, coulant toujours à ciel ouvert sous une série de ponceaux jetés devant les maisons bâties sur ses bords, elle traverse le quartier populeux où sont logés les pauvres secourus par la matricule de la cathédrale. C'est toujours dessous le moiistiei% comme on disait au moyen âge, que cette humble clientèle de la charité catholique est venue s'abriter, groupant ses pauvres maisons de clayonnage autour du noble édifice, comme des poussins sous les ailes de leui* mère. La matricule a donné son nom à ce quartier indigent (2), que les Liégeois
(1) Legia est le nom porté par ce ruisseau dans la CJirnniipw njtlaniiiuc de 1118 (LecjcjiaJ ,y . 1-12, p. 417, et dans la Gesta Abbreviata du XIII» siècle, p. 130 ; ce sont les deux plus anciennes mentions qui en sont faites.
(2) M. r.obert, II, p. 419, ne me paraît pas avoir saisi ces rapports, lorsqu'il écrit les lignes suivantes :
« Des tentatives plus scientifiques se sont fait jour en notre temps pour dévoileil'énigme (c'est-à-dire l'étymologie du mot MerchonleJ. Dans maints vieux documents, Merclioiil apparaît avec sa première forme matricula et sa signification particulière. La matriculo patipenn», en bas-latin, était à l'origine la liste des pauvres. Le premier mol passa ensuite au local dans lequel, près de la porte de l'église, on distribuait l'aumône et enfin, par une semblable bizarrerie, à l'éylise elle-même. On est
appelaient dans leur langue la Mierchoule, et elle finit même par le donner aussi au ruisseau (1). Celui-ci va d'ailleurs atteindre l'extrémité de son itinéraire : voici le Vivier ou port de Liège, près duquel il se jette dans la Meuse.
Aucun pont ne relie encore les deux rives du fleuve : c'est une vingtaine d'années plus tard que Réginard, quatrième successeur de Notger, bâtira, le premier, le Souverain Pont, qui sera plus connu sous le nom de Pont des Arches (2). Toutefois, sur la rive droite, il surgit déjà des habitations qui forment le noyau du populeux quartier d'Outre-Meuse. Au sud de la ville, passé l'Ile, de belles auvrayes ont laissé leur nom au village d'Avroy (3), qui était déjà habité du temps de saint Lambert et le quartier de Saint-Christophe commence à se peupler aussi. Une grande partie de la vallée est encore envahie par la végétation sauvage ; l'Ile elle-même appartient encore à la forêt et aux bêtes sauvages (4). Mais
immédiatemenl arrêté lorsqu'on veut appliquer cette interprétation au Mercho^il de Liège. Ce nom n'avait rien de commun avec la matricula pauperum, comme le prouvent les textes anciens ». Les deux phrases que j'ai soulignées sont des erreurs manifestes. Je n'ai jamais soutenu, ni personne à ma connaissance, que le nom de Merchoule ait été appliqué à l'église ; je dis qu'il l'a été, par métonymie, au.x pauvres inscrits sur la matricule, puis, par une seconde métonymie, à l'endroit où ces pauvres demeuraient, c'est-à-dire au quartier situé aux abords de la cathédrale, puis enfin au ruisseau qui traverse ce quartier. Il serait facile d'établir ceci à coups de texte, mais la filiation des acceptions est tellement évidente que la question est tranchée pour tout critique.
(4) Sur le nom de Merchoule CMierchoule, Melchul, Melechu, Mercheroux, Micheroux, Merlechue et même Merdecuel, (v. Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 183), donné au ruisseau de Légia, les témoignages abondent dés le commencement du XlIIe siècle; cf. Gobert, t. II, p. 418 et suivantes. Jean d'Outremeuse, II, p. 312, a encore conscience du lieu étymologique entre merchoule et mère, mais il ignore la vraie raison de ce nom et raconte une historiette de son goût. Selon lui, il y avait au milieu de la Cité de Liège une villette qui « fut li mère de le citeit, car la citeit issoit de lu. Si le nomat ons de dont en avant Myrechoule, por tant qu'elle estoit petite; si elle l'ust grani, elle fust appelée Meire; or fut-elle appelée Merechoule, qui est diminution de Mère » .
(2) Pontem super Mosam magno sumptu exstruxit. Anselme, c. 37, p. 210,
(3) Avroy s'appelle au IX« siècle Arbrido; ce nom vient li' Arboretum, qui signifie un lieu planté d'arbres. V. nCHIl, \e série, t. 111 (1833), p. 415.
(4) Le nom de Vert-Bois conservé par une de ses rues nous reporte en pleine époque notgérienne. Sur ce nom, v. Duvivier, Le Quartier de l'Ile, BIAL, t. III (1857) avec les observations de Gobert, t. IV, p. 82.
partout la vie urbaine germe; Notgcr aura fermé à peine les yeux que surgira le monastère de Saint-Jacques au sud et, au nord, la collégiale de Saint- lîarthélemy hors Château. On sent que l'enceinte tracée par le grand prélat ne sera pas longtemps trop vaste, et qu'il n'a pas trop présumé de l'avenir. Le XP siècle ne touchera pas à sa fin sans avoir fait du viens Leodicus une grande ville. Ni Bruges, ni Gand, ni Anvers, ni Louvain ne pouvaient rivaliser, à cette époque, avec la cité de saint Lambert. Aussi longtemps que le commerce ne les eut pas en richies et n'eut pas fait aftluer dans leurs murs les multitudes humaines, elles firent pauvre mine, ces villes ouvertes et sans monuments, au regard de la belle capitale épiscopale, où, par dessus une ceinture de murailles et de canaux, on voyait surgir les tours des églises et des palais. Cette capitale était avant tout une ville ecclésiastique et savante ; elle devait son éclat à ses églises, comme Rome, à ses écoles, comme Oxford, à son nombreux clergé, à la présence du prince et de sa cour. Il devait venir, dans l'histoire du moyen âge, une heure où, grâce au progrès gigantesque du commerce et de l'industrie, les localités nommées tout à l'heure dépasseraient de beaucoup Liège en grandeur et en richesse, mais, en attendant, Liège devait rester, jusqu'au XIP siècle, la ville la plus peuplée et la plus vivante des Pays-Bas (1).
[i) H. Pirennc, Histoire de Belgique, 2e édition, t. I, p. 123.
L'activité de Notger ne fut pas moins féconde dans le reste du diocèse qu'à Liège même. Partout il intervient, soit directement, soit en faisant agir ses subordonnés, et c'est parce que plus dune fois il se dérobe derrière ceux-ci qu'une partie de son rôle nous échappe. L'essai que nous faisons ici de suivre ses traces là où elles ont pu être relevées sera donc forcément incomplet, néanmoins il permettra, par ce qu'il fera voir, de deviner ce que l'histoire a plongé dans l'oubli.
L'un des principaux soucis de Notger, ce fut de mettre sa principauté en état de défense.
Sa capitale ne devait pas être la seule ville fortifiée de la principauté. L'acquisition du comté de Huy lavait rendu maître d'un château de premier ordre qui devint le séjour favori et le refuge ordinaire de plusieurs de ses successeurs, et dont, plus tard, un pape devait dire qu'il ne vit jamais si bon château avec si bonne cille, ni si bonne cille avec si bon château (1). Plus haut, et toujours sur le cours de la Meuse, qui était comme le ileuve national des Liégeois, il y avait un autre château, celui de Dinant (2). Mais le reste de la prin-
(1) V. Maurice de Neufmouslier dans Gilles d'Orval I, il, p. 18. Ce pape est Grégoire IX; j'ai dit par erreur Grégoire X dans mon étude sur Maurice de Nenfmumtier, BAnU. \\Y série, t. XXIII (1892). p. 070.
(2) 7i i- Dioiiaiitc Castro. Cliarte de Childéric III pour Stavelot dans le Cartnlnirc des abbayes de Stavelot et Malmedij, par Halkin et Roland, t. I, ]). 'lo. Dinant entra dans le patrimoine de l'église de Liège on ne sait à quelle date, mais l'évêque devait
ci])aiitô, sans frontière naturelle, était ouvert à tout venant : il ialhiit en fortifier les points extrêmes; il fallait aussi veiller à la prospérité des monastères que l'église de Liège possédait ou venait d'acquérir ; il fallait, enfin, extir])er les aires féodales qui désolaient le pays. Les épisodes suivants montrent que les trois points de ce programme ont été également l'objet de l'attention de Notger.
Après Liège, aucune localité ne prend dans l'histoire des travaux de Notger une place aussi considérable que Lobbes, Gela tient sans doute en partie à ce que nous sommes parfaitement renseignés sur cette abbaye par son chroniqueur contemporain, l'abbé Folcuin, mais il y «i encore une autre raison. Lobbes était la perle de la principauté de Liège : y toucher, c'était atteindre celle-ci à la prunelle de l'œil (1). La richesse de ce vaste domaine, l'éclat des lettres dont brillait la maison, l'importance de sa situation stratégique, renforcée par le château de Thuin qui lui appartenait, tout faisait de cette abbaye l'orgueil de ses possesseurs. Nous avons vu que, dès la première année de son pontificat, Notger s'était intéressé à la prospérité de Lobbes, qu'il y avait apaisé les dissensions causées par le retour de Rathier, et qu'après avoir aifermi la position de l'abbé Folcuin, il avait obtenu de l'empereur Otton II, en 973, un diplôme qui confirmait et les privilèges de l'abbaye et ses propres réformes (2). Depuis ce jour, on peut le dire, il ne détacha plus les regards de Lobbes, et à plusieurs reprises, ))endant sa carrière, on le vit occupé des affaires de la maison. En 980, il eut à intervenir pour protéger les droits traditionnels de l'abbaye sur les bancroix ou croix banales des villages environnants (3). Dix ans plus tard, il lui donna une nouvelle preuve d'intérêt en obtenant pour elle la bulle du pape
finir par en éliminer totalement l'autorité du comte de Namur, qui partageait cette localité avec lui. Ceci se passa avant 1070, selon Wauters, De l'oriyine des libertés communales, p. 289, et même avant 1047, selon Pirenne, Histoire de la constitution communale de Binant, p. 3.
(1) Ut ecclesiam Lobbiensem qui tangeret, ecclesiae Leodiensi tangeret pupillam oculi sui. Compendium, dans Vos, t. I, p. 380; cf. ibid. p. 288.
(2) V. ci-dessus, p. 54.
(3) Sur ce point, v. plus loin.
Jean XV, par laquelle le Saint- Siège confirmait les faveurs que lui avait accordées l'empereur Otton II. Dans cette bulle, rendue à l'intervention de l'impératrice Tliéophano et de lévêque de Wurzbourg, le souverain pontife accordait à l'abbé de Lobbes le droit de porter l'anneau d"or et celui de se servir à la messe de sandales et de tunique subdiaconales, faveurs honorifiques et insignes qui étaient rares à cette époque ; il y ajoutait le pouvoir de lier et de délier sous réserve de l'autorisation de l'évêque. Quant à l'église du monastère, le pape voulait qu'on respectât l'usage ancien qui ne permettait pas qu'on enterrât quelqu'un dans son cimetière (1).
Folcuin n'eut guère le temps de jouir des faveurs pontificales que venait de lui procurer son éminent ami. La bulle de Jean XV, datée du 1" février 990, était à peine arrivée à Lobbes, qu'il expirait après une administration de vingtcinq années, au cours de laquelle l'évêque de Liège avait eu en lui un collaborateur intelligent et dévoué. Plein d'admiration pour le grand homme qui avait aplani sous ses pas tant de diflîcultés et qui lui avait concilié les papes et les empereurs, Folcuin a voulu nous apprendre lui-même que la plupart des choses qu'il a faites à Lobbes, c'est sous les auspices et sur les conseils de Notger qu'il les a entre-
(1) Voir le texte de la bulle dans Vos, o. c, t. I, p. 436. Les historiens antérieurs à notre siècle ne l'ont connue que par la mention qu'en fait au XII^ siècle le continuateur de la Chronique de Folcuin, qui s'exprime ainsi : « Immunitatem ecclesiae nostrae, suggerente domno episcopo Nothgero, ab Ottone imperatore de nomine II innovari primum, postea. eodem episcopo agenle, a Joanne papa auctoritate apostolica conlirmari obtinuit abbas Folcuinus ». Ils ont conclu, comme fait encore JaHè, Kei/esta Prnitijinon Roinaminim, t. I, p. 477, qu'il s'agissait de Jean XIII, contemporain d'Otton II, oubliant que ce pape, mort le 6 novembre 972, ne pouvait pas avoir confirmé des privilèges conférés par unacte de 973. JalTé, d'ailleurs, donne plus loin la bulle sous Jean XV. L'auteur du De fundatiunc et lapsii, c. 13, p. o34, a connu notre diplôme, qu'il analyse dans ses dispositions liturgiques et dont il sait qu'il est du pape Jean XV. Il en est de même de l'auteur d'une Chronique de Lobbex écrite vers 1 102, qui dit (MGH, 1. XXI, p. 308) : Servanfur in arcis ccclesiae aucioritatis Imjus privilégia. El illud ([uidem quod papae Johannis habet sigilluiii, ([uia papiro fuit conscriptum, pro vetustate pêne obliteratum, sed ipsum sicut aliud quod ab Ottone secundo fuit confirmatum, succedente lempore renovatum est.
TRAVAUX ACCOMPLIS DANS LA PUTN'CIPAUTÉ. 173
prises (1). Comme Nolger ù Liège, il fut à Lobbes un grand bàtissem', et il v éleva une série de constructions remarquables. Il construisit un beau réfectoire précédé d'un vestibule avec un jet d'eau. Il releva de ses ruines l'église Saint-Paul, brCdée par les Hongrois, et il y annexa une infirmerie. Il embellit l'église du monastère; il orna l'autel d'un revêtement d'argent, il lit faire des peintures dans le chœur, il fit l'acquisition d'un lutrin en dinanderie qui était regardé comme un chef d'œuvre, et dont il se plaît à nous donner la curieuse description. Il érigea dans ce même sanctuaire un autel dédié à la sainte Croix : il y suspendit une couronne de lumière en argent avec inscription. Les tours reçurent deux cloches où il avait également fait graver des inscriptions par le fondeur Daniel, l'une à la gloire de la sainte Trinité, l'autre en l'honneur de saint Ursmer (2). C'est ainsi que Notger savait communiquer son zèle aux autres, et qu'à Lobbes se reproduisait en petit le spectacle de son activité féconde et infatigable.
A la mort de Folcuin, les moines, qui, depuis Eracle, étaient rentrés en possession du droit d'élire leur abbé, firent choix pour lui succéder de leur écolâtre Hériger. (3). Hériger justifiait pleinement l'éloge que firent de lui ses électeurs; il jouissait dès lors de l'amitié de Notger, qui, nous l'avons vu, l'avait emmené en Italie (4). Il n'est donc pas étonnant que son élection ait été ratifiée et par l'évêque de Liège, et par celui de Cambrai, Rothard, qui n'avait rien à refuser à son ancien maître Notger. Hériger fut sacré abbé le 21 décembre 990, jour de la fête de saint Thomas (5). Il se montra sous tous
(1) Creverunt illo tempore et in monastcrio nostro aedificia nonmilla instinctu episcopi, opéra abbatis facta. Folcuin, c. 29, p. 70.
(2) Voir tout le chapitre 29 de la clironique de Folcuin.
(3) Gesta epp. Camerac, 1, 106, p. 44o.
(4) V. ci-dessus, p. 87 ; cf. Sigebert de Gembloux, De scriptoribus ecdcsiasticis, c. 137.
(o) Gesta Lobb. contimtala I. c, Sepultus est ante altare sanctijThoniae apostoli inecdesia sancti Ursmari, quod quidem altare, quod in die ejusdem apostoli ordinatus esset abbas, eidem apostolo consecravit. Annales Lob ienses, a. 990 : obiit Folcuinus, substituitur Herigerus natali Domini. On voit que les deux sources se contredisent; je tiens pour la première.
les rapports un digne continuateur de Folcuin, et l'école monastique garda sous son abbatiat le lustre qu'elle avait acquis sous les deux derniers abbés. Lui-même est connu comme bâtisseur : nous savons qu'il construisit, du côté occidental de l'église du monastère, un oratoire dédié à saint Benoît, que Notger vint consacrer, on ne dit pas en quelle année. Hériger mourut le 31 octobre 1007, devançant de quelques mois dans la tombe son illustre patron et protecteur (1). Si, comme c'est probable, Notger a encore eu le temps de pourvoir à sa succession, il n'aura pas eu la main heureuse celte fois, car l'abbé Ingobrand gaspilla les biens du monastère et laissa son école tomber en pleine décadence : le mal en arriva au point qu'en 1020, il fut déposé par les deux évèques de Liège et de Cambrai unis (2).
Telle est Ihistoire des travaux de Notger à Lobbes. On comprend le souvenir reconnaissant qu'on lui conserva dans cette abbaye, en même temps que les diplômes où étaient consignées les preuves durables de sa générosité pour elle. Ces documents, au dire de l'auteur du Vita Notgeri, contenaient encore d'autres dispositions libérales de ce prince en faveur des clercs attachés à la maison (3).
Fortifier ïhuin, c'était encore travailler pour Lobbes, en même temps que pour le reste de la principauté. ïhuin appartenait de temps immémorial à l'abbaye : dans un polyptique de celle-ci, composé vers 868, elle figure en tête, sous le nom de Tiidinio castello (4). Cette place forte, située à 3 kilomètres en amont de Lobbes, dominait une position escarpée sur la rive droite de la Sambre. Les anciens abbés aimaient ce séjour, de même que les évêques de Liège celui de Huy; ils s'y sentaient à leur aise, et, plusieurs siècles après, un chroniqueur retrouvait la trace de leur l'ési-
(1) Gesta Lobb. continuât, p. 309.
(2) Gesta epp. Camerac, III, dS, p. 470.
(3) In armario ejusdem ccclesie, quod numéro et merito librorum valde aiilhenticum est, inler multa preclara bénéficia, que omnibus in commune providisse scriptis aulenticis proditur, in clericos liberalissimus legitur. Vita Notijeri, c. G.
(4) Voir ce document dans Vos o. c, t. I, p. 4-18 et suivantes; il débute par ces mots : Laubacus cum appendiliis ejus : Tudinio castello, etc.
TRAVAUX ACCOMPLIS DAXS LA PRINCIPAUTÉ. 17o
dence fréquente à Thuin dans les formules finales des diplômes conservés à la hibliollièque de labbaye, et où on lisait : Actani castra Tudlnio (1). Lors de l'invasion normande de 879, ïliuin avait servi de refuge aux moines, qui y avaient transporté les châsses de leurs saints et qui s'y trouvèrent en sécurité à l'abri de puissantes murailles (2). Il y avait, dans l'enceinte, une église dédiée à saint Ursmer, qui est déjà citée au X*" siècle (3). Kn dehors de l'enceinte surgissait la collégiale dédiée à la sainte Vierge et à saint Théodard; ruinée par les Normands, elle fut rebâtie vers 938 par l'évoque Richaire(4). Mais le château portait de l'ombrage aux comtes de Hainaut, qui ne voulaient pas que les évêques de Liège possédassent à leurs frontières une forteresse de cette importance : ils l'avaient démantelé, et l'on a vu que l'imminence du danger hongrois n'avait pu les décider à tolérer qu'il fût rebâti par les moines (o).
Notger n'était pas homme à supporter longtemps pareille humiliation. D'ailleurs, depuis l'expédition victorieuse de 974, à laquelle il avait participé, l'orgueil des comtes de Hainaut avait été dompté, et l'on peut dire que la libération de Thuin fut pour l'évéque de Liège le prix de la victoire. H voulut que cette localité devînt le boulevard de l'état liégeois, et il n'est rien qu'il n'ait fait pour l'élever au rang d'une ville, à l'imitation d'Henri de Saxe, lorsqu'il bâtissait les cités qui devaient protéger l'Allemagne contre les Hongrois. Il commença par relever les ruines du château, et il donna à Thuin la solide enceinte de murailles que l'on admirait encore
(1) De Fundatione et Lapsu, etc., c. 6, p. ooO.
(2) Quorum metu plura sanctorum corpora et optima quaeque ad lutiora loca (leportantur. Sed nostrorum patronorum non necesse fuit longius asportari, quoniani adjacens Tudinii caslrum, idque nobis proprium et munitissimum, fecerat affluentes indempnes haberi. Folcuin, c. IG, p. Gl.
(3) Tudinium denique, nobis adjacens casti-um, locum habebat ecciesiae sancti Ursmari memoria sacrum. Folcuin, c. 41, p. 73.
(-i) Hic recditicavit per dyocesim suam plures ecclesias a Normannis
destruclas Duodecima sancte Marie sanctique Theodardi Tudiniensis.
Gesta abbreviata, p. 130.
(o) V. ci-dessus pp. S8-o9.
170 CHAPITRE Xl.
au XIP siècle (l). Cette enceinte était. surtout destinée à protéger le nord et le nord-est de la ville, car, du côté du sud et de l'ouest, l'escarpement de son promontoire, qui s'avance entre la Sambre et le ruisseau de Biesmel, n'exigeait pas beaucoup dœuvres d'art. L'enceinte notgérienne, beaucoup 2)lus étroite que le pourpris de la ville au XV IP siècle, renfermait la partie extrême du promontoire avec le château et la place du marché ; elle courait d'une vallée à l'autre derrière les rues de la Montagne et du Mont de Piété. Il existe encore, dans la cour d'une maison située rue des Nobles, la base d'une tour ronde en grès rouge et en appareil irrégulier, comme dans les édifices liégeois du même prince. Cette construction, dit un archéologue local, devait être une tour de garde défendant l'angle sud-est de l'enceinte trapézoïdale construite par les soins de Notger, et formait, avec celle du nord-est, (dont il reste quelques vestiges convertis en une terrasse), la principale force de résistance de la place du côté oriental (2). Une courtine qui relie cette tour à une demi-lune située dans la cour d'une maison de la place du Marché constitue avec elle un fragment considérable de l'enceinte notgérienne. Un autre fragment se trouve à l'extrémité opposée, du côté de la Sambre. Ces fragments sont, je crois, les plus anciens monuments que nous ayons conservés de l'architecture militaire du haut moyen âge.
Dans la ville ainsi fortifiée, Notger établit, en leur donnant des fiefs, un certain nombre de ses ministériaux, qui en devaient former la garnison, et qui, au dire d'un écrivain du XIP siècle, y vivaient dans de vastes maisons munies de tours solides, sous l'autorité d'un châtelain nommé par
(1) Tuinum castrum fecit et communivit in defentionem marchie episcopalis et protectionem Lobiensis ecclesie. Vita Notgeri, c. 6.
Evracro succedens Nothgerus episcopus et successu meliore magnis iterum mûris et turribus firniis Tudinium munivjt et firmavit usque in hodiernum diem. De fiindatione et lapsii, c. 12, p. SS4.
(2) Rapport de M. l'abbé Boulmont, dans le Compte-rendu du Cuntjrès archéolo- (jique et histurique de Bruxelles, 1891, p. 39i. Cette tour est décrite dans un acte de 1307 dont une mauvaise copie est conservée aux archives de Thuin. Je dois une transcription de cet acte à l'obligeance de 31. Boulmont.
Travaux accomplis dans la principauté. 177
révèque(l). Un tribunal d'échevins, présidé par un maïeur, y exerçait la juridiction civile et veillait à l'observation des coutumes (2). Tous les fiels donnés à ces défenseurs de l'abbaye, soit dans le château de Tliuin, soit en dehors, étaient prélevés sur la part qui revenait à l'évêque dans l'opulent patrimoine du monastère. Le domaine de Lobbes, qui faisait comme un état dans l'état liégeois, reproduisait donc en petit les traits que nous aurons à décrire en parlant plus loin de la principauté.
C'est grâce aux annalistes lobbiens que nous avons pu retracer ici le tableau de l'activité déployée par Notger dans la vallée de la Sambre. Nous sommes moins heureux en ce qui concerne Fosse, autre abbaye appartenant à l'église de Liège. Cette maison, font^ée au VIP siècle par un apôtre irlandais du nom de Foillian ou P'euillien, sur une terre qui appartenait à l'abbaye de Nivelles, était en Belgique le plus ancien (3) de ces nombreux hospices de Scots qui servaient, si l'on peut ainsi parler, de pied à terre aux missionnaires irlandais sur le continent (4). Elle avait dès 870 assez d'importance pour être mentionnée dans l'acte de partage qui coupa en deux le royaume de Lothaire, et qui la mit, avec sa maison-mère, Nivelles, dans la part de Charles-le- Chauve (3). Mais, quelques années après, l'abbaye partagea le sort de tous les monastères lotharingiens : elle fut incendiée par les Normands. Elle se releva bientôt de ses ruines, grâce, apparemment, à l'abbesse Gisèle, fille de Lothaire II, qui, veuve du Normand Godefroi, venait d'entrer comme religieuse à l'abbaye de Nivelles. C'est Gisèle aussi qui donna à l'église de Liège cette maison restaurée par elle.
(i) De fundatione et lapsu, c. 42, p. 533. Cf. les mesures prises par Erluin de Cambrai lors de la fondation du Cateau-Cambrésis. Gesta epp. Cam., I, 412 et 113, p. 4o0.
(2) 0. c. ibid.
(3) V. De Buck dans Acta Sanctonim, l. XIII d'octobre, p. 428b.
(4) Vita sancti Foilliani dans A A. SS., t. XIII d'octobre, et cf. Vita s. Gerirudis dansS/Î.V, t. II, p. 402.
(î)) Annales Bertiniani ad ann. 870, p. 489. Ce monasterhan Srotorum qiiod Fossae vocatur est mentionné dans Eginhard, Translatio ss. Marcellini et Pétri, c. 86.
178 CHAPITRE Xî.
Nous ne savons pas la date exacte de cette libéralité, que le roi Louis l'Entant ratifia par diplôme de 907 (1).
Notger a-t-il, le premier, substitué aux religieux le collège de chanoines qui a occupé l'abbaye jusqu'à la fin ? Cette hypothèse est assez spécieuse à première vue ; toutefois, elle semble peu compatible avec les textes. D'une part, le continuateur de Sigebert nous apprend que des chanoines remplacèrent les religieux en 890 (2). De l'autre, un écrit du X* siècle nous montre en 918 un archidiacre quittant Fosse avec un cortège de clercs et de laïques pour aller au devant des reliques de saint Eugène (3). Si l'on peut ajouter quelque valeur à ce passage, il signifie que dès lors, et probablement depuis sa reconstruction par la princesse Gisèle, la maison était occupée par un chapiti-e canonical (4).
La localité qui était venue se grouper autour de l'abbaye avait ou devait acquérir bientôt une certaine importance. En 974, nous la trouvons en possession d'un marché qu'Otton II céda à notre évoque avec les droits de tonlieu et de monnaie (5).
Notger, toutefois, ne crut pas devoir faire pour Fosse ce qu'il avait fait pour Thuin : s'il fortifia l'église et les cloîtres, en'*les entourant d'une puissante muraille garnie de tours, il laissa en dehors de l'enceinte la bourgade proprement dite, qui ne fut emmuraillée que longtemps après lui (6). L'en-
(1) Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 12. J. Borgnet, Cartulaire de Fosse, p. 1. Le nom du chancelier Ernuldus doit être lu Ernustus, v. Bohmer-Mûhlbacher, Regesta [mpevii, t. I, p. 737 et Reusens, A EB, XXV (1893), pp. 98-101.
(2) Sigeberti Contiti. p. 391 ; Cf. Albéric de Troisfontaines, p. 747.
(3) Translatio s. Eugenii, c. 7 : Copiosa sibi juncta ex monasterio sancti Foillani clericorum ac laicorum turma. {AB. III, p. 34). Cf. D. U. Berlière, Monasticon Belge, t. I, p. 38.
(4) Kairis, Notice historique sur la ville de Fosse, Liège, 1858, p. 78 p. 19, veut que le changement soit dû à Notger, mais il n'apporte aucune preuve. Devaulx, t. II, p. 30, semble vouloir établir une opinion moyenne en disant que Notger a réduisit les chanoines à la vie commune ». De Buck, AA.SS., t. XIII d'octobre, p. 478, expose les deux opinions sans se prononcer. Il serait étonnant d'ailleurs, si Notger était l'auteur de la substitution des chanoines aux religieux, qu'aucune source ne nous eût conservé le souvenir d'un fait de cette importance.
(5) V. ci-dessus, p. 61.
(6) Fossensem ecclesiam condidit, et muro eidem ecclesie circumdato, et lurri-
ceinte notgcrienno portait le nom de château, que lui donne déjà le Vita Notgeri, concurremment avec ceux à'encloîlre ou de chapitre; c'était, si l'on peut ainsi parler, la ville des chanoines; elle comprenait la résidence de l'évêque, l'église collégiale, le cimetière et les maisons claustrales. La tour de Morialmé, que les érudits, sans preuve, l'ont remonter à l'époque de Notger, et qui subsista jusqu'en 1853, était contiguë à la résidence épiscopale, dont elle avait peut-être été le donjon dans les premiers temps (1). « C'était, dit un historien local, un vaste quadrilatère bâti en moellons schisteux et surmonté d'un toit à quatre faces; elle était percée de trois fenêtres principales, dont l'une consistait simplement dans l'embrasure d'un hémicycle aplati; une autre fenêtre beaucoup plus remarquable se trouvait à l'étage supérieur; elle était divisée par un meneau en pierre grossièrement taillée et surmontée d'un linteau triangulaire. L'angle de la tour, depuis le sommet jusqu'au milieu de la base, témoignait, par sa teinte foncée et par sa construction, que l'édifice avait été primitivement adossé à une butte. On pouvait voir également que le sol avait été abaissé à cet endroit, et qu'il s'élevait autrefois jusqu'à la hauteur de la première fenêtre, qui servait alors de soupirail (2) ».
Telle était la ville des chanoines. Quant à la ville des bourgeois, elle resta longtemps encore une simple agglomération ouverte, dont la population, en cas de danger, trouvait un refuge derrière les hautes murailles de lencloître. C'est seulement en lloO qu'instruit par une récente et terrible leçon, l'évêque de Liège imagina de fortifier la ville des bourgeois (3) en la reliant au château (4) par une ligne continue
bus in defensionem mûri constitutis, intra religione et foris eam communivit valida castri complexione. Vita Notyeii, c. 6.
(1) J'ai suivi dans cette description le judicieux érudit J. Borgnet, Carinlaire de la commune de Fosse, Namur, 1867, p. XVIII et suivantes.
(2) Kairis, o. c, Liège 1838, p. 18.
(3) 1149. Henricus episcopus castrum Fossense reedificat, deinde urbem nuiro circunidat. Annales Fossenses, p. 31. Ce texte est formel, et je ne sais pourquoi Borgnet, qui le croit « trop vague », veut faire descendre jusqu'au XlIIe siècle la construction des murs de la ville des bourgeois.
(4) Le lumineux exposé de Borgnet réduit à néant le système de Kairis, o. c.
de remparts. Bourgeois et chanoines ne s'entendirent pas toujours, et, quand ceux-là croyaient avoir à se plaindre de ceux-ci, ils obstruaient la ruelle qui porte aujourd'hui le nom de Thée-Dinant, seul passage par lequel on pouvait arriver du château dans la ville.
Les travaux de Notger ne semblent pas avoir profité seulement à la prospérité matérielle du chapitre de Fosse. Nous y voyons régner une activité littéraire et artistique de bon aloi; à trois ou quatre reprises, au cours du XP siècle, on y écrivit la vie du saint patron (1), et l'on fit exécuter, pour renfermer ses reliques, une châsse qui, à en juger d'après une description contemporaine, doit avoir été une œuvre des plus remarquables (2).
C'est maintenant à l'extrémité septentrionale de sa principauté que nous devons nous transporter avec Notger. Chose curieuse! les localités qui ont gardé quelques souvenirs de lui sont précisément celles qui, par leur voisinage de la frontière, réclamaient le plus impérieusement sa sollicitude, et cette circonstance plaide pour la véracité des traditions locales qui, comme celle de Malines, ne nous sont pas conservées par des documents contemporains. Malines était, en 870, une abbaye de bénédictins assez importante pour être, comme Fosse, énumérée parmi celles qui furent comprises dans la part de Charles le Chauve (3). Dès les premières années du X^ siècle, elle appartenait à l'église de Liège (4), mais on ne sait pas au juste comment celle-ci l'avait acquise. Une tradition malinoise croyait pouvoir le
p. iT, qui soutient que la ville des bourgeois doit elle-même son enceinte à Notger. Celui-ci, s'inspirant de ce qu'il avait fait à Liège, aurait voulu faire contribuer le ruisseau de Biesme à la défense de la ville ; il en aurait donc détourné le cours pour le taire passer au pied des remparts, de manière à contourner toute la ville, excepté du côté de l'ouest, où elle était protégée par le Château. La description de Kairis s'applique en réalité à l'enceinte du XII^ siècle.
(1) On trouve ces documents au t. XIII d'octobre des Acta Sanctorum.
(2) Sur cette châsse, voir mon mémoire intitulé Renier de Huy, dans BÀRE, 4903, pp, 510 et o62-So3.
(3) Annales Brrtiniani, I. c.
(4) Voir le diplôme de Charles le Simple en 9lS dans Bormans et Schoolmeesters, Cartulaire de Saint- Lambert, t. I, p. 16.
dire. D'après elle, Arnoul Berllioud, seigneur de Malines au X^ siècle, avait partagé la ville entre ses deux fils aînés : l'un d'eux, Jean, prit Ihabit à Lobbes et donna sa part à ce monastère. Son frère s'en étant emparé injustement, Lobbes céda ses droits à Notgcr, qui fit lâcher prise à l'usurpateur et établit un chapitre à douze prébendes dans la moitié lobbiennc de Malines (1). Cette tradition (2), dont la version la plus ancienne ne remonte pas plus haut que le commencement du XIV siècle, a le défaut de n'expliquer qu'en partie le problème, car c'est la ville de Malines tout entière et non la moitié de celle-ci que l'église de Liège possédait, et cela bien avant le temps de Notger. Il est d'ailleurs à remarquer que le plus ancien des Berthoud malinois, Wautier, n'apparaît qu'à la date de 1096 (3). L'origine des droits de Liège sur Malines reste donc jusqu'à présent plongée dans les ténèbres, (4) et il en est de même de la substitution des chanoines réguliers aux moines bénédictins (o).
Ce que nous savons, c'est que l'église de Liège possédait Malines depuis une date qu'on peut cù*conscrire entre les années 908 et 91 o. En cette dernière année, Etienne, évêque de Liège, avait passé un contrat de précaire avec im comte du nom de Windérie, qui recevait poui^ sa vie l'abbaye de Saint-Rombaut, mais qui, après sa mort, devait la rendre en y ajoutant l'abbaye d'Hastière (G). Ce contrat, approuvé par le roi Charles le Simple, avait naturellement sorti ses effets, car, en 980, nous trouvons la ville de Malines au nombre des domaines dont l'empereur Otton II confirme la possesion à
(1) Vos, t. I, p. 304.
(2) Vos se donne le tort de la reproduire comme un fait historique avéré.
(3) Van den Branden de Hcelh, Recherches sur l'origine de la famille des Berthoiit, [MCARB, t. XVII), pp. 40 et 43.
(4) II est inutile de discuter une historiette de Jean d"Outremeuse, II, p. 2S3, reproduite par Gramaye, Machlinium, II, p. 2, d'après laquelle Malines aurait été vendu en 500 par le duc Guyon d'Ardenne à son neveu saint Monulfe, évêque de Liège. Il n'a jamais existé de duc Guyon d'Ardenne.
{îî) Cette substitution était un fait accompli au moment où fut écrit le Gesta epp. Camerac. (v. cet ouvrage, II, 48, p. 4G.'>).
(6) Bormans et Schoolmeeslers, t. I, p. 16. Cf. Lahaye, Êtudç sur l'abbaije dç Waulsort, BSAHL, t. V, (1889), p. 219,
Notger(l). Cette localité avait beaucoup souffert de l'invasion des Normands, et il ne paraît pas qu'avant Notger aucun évêque de Liège se soit préoccupé de secourir une détresse si lointaine, ayant sous ses propres yeux tant de maux à réparer. Il n'est donc pas étonnant que l'église et l'abbaye aient dû attendre jusqu'à lui pour se relever de leurs ruines. C'est lui, selon toute apparence, qui les a restaurées l'une et l'autre, en remplaçant les bénédictins par des chanoines. Du moins, nous pouvons affirmer que cette substitution a eu lieu entre les années 908-913, où nous trouvons encore Saiut- Rombaut occupé par des moines (2), et 1041-1043, où la présence des chanoines y est attestée pour la première fois (3). Des sources du XVP siècle, qui semblent se faire l'écho d'une bonne tradition, assurent qu'après avoir rebâti l'édifice, Notger y aurait fondé les douze premières prébendes (4).
Selon toute probabilité, Notger a également fortifié Malines et lui a donné sa première enceinte de murs. La chose, il est vrai, ne nous est attestée que par des auteurs assez récents (5), mais, outre qu'ils semblent parler d'après des sources antérieures aujourd'hui perdues, tout nous porte à croire que Notger a dû faire pour Malines ce que nous l'avons vu faire pour Liège, pour Thuin et pour Fosse. Les comtes de Flandre et les ducs de Brabant, auxquels il touchait de ce côté, n'étaient pas des voisins moins remuants
(1) V. le diplôme d'Otton II cité et analysé ci-dessus, p. 66.
(2) V. ci-dessus, p. -181.
(3) C'est la date à laquelle fut écrit le Gesta episcoporum Cameracensium, dans lequel nous lisons 11, 48, p. 465 : Apud Maslinas quoque est monasterium canonicorum, ubi quiescit preciosus Dei martyr Rumoldus, génère Scotus, qui vitam eremiticam ducens, inibi martyrizatus est. Hoc autem monasterium ab antiquitate constructum regalibus emolumentis maxime augmentatur.
(4) In eccifcsia collegiata sanctl Rumoldi Mechliniensis instituit Notgerus duodecim primas praebendas. Vita Notgeri de Langius, p. 72. Gramayc, llistoriae et antiquitatum urbis et provinciae ilecfiiinietisis libri III, Bruxelles, 1609, I. III, cli. 4, dit avoir lu apjid scriptores qu'aux douze chanoines de Notger la comtesse Gerlende en ajouta d'autres : quaenam illa Gerlendis sit fateor me ignorare. Remmerus Valerius, Cfiruiiijke van Mechelen, Malines. s. d. p. 7, l'appelle Gela, comtesse de Namur.
(o) Gramaye, o. c. III, 6; Remmerus Valorius, o. c, p. 7; David, Geschiedenis van Mechelen, p. 27, note; Van den Brandon de Reeth, o. c, p. 41 et tous les historiens de Liège, notamment Fisen, Foullon, Bouille et de Gerlache.
TRAVAUX ACCOMPIJS DAXS LA PRINCIPAUTÉ. 183
que les comtes de lîainaut. En vain alU'guera-t-on qu'au témoignage d'un chroniqueur du XIIF siècle, Malines n'était pas encore fortifiée en 1208, lors du siège qu'y vint mettre Henri de Gueldre (1) : à supposer qu'on ait bien compris les paroles de Jean Van Heelu et qu'il faille le prendre au pied de la lettre, ce chroniqueur n'a pu penser ici qu'à la seconde enceinte, considérablement élargie, et avant la construction de laquelle la plus grande partie du Malines d'alors était ellectivement sans défense (2). L'enceinte notgérienne, nous disent les historiens, allait de la porte d'IIanswyck à celle de Neckerspoel et consistait en un mur protégé par un fossé ; tout le reste était formé de simples palissades (3).
(1) Jean Van Heelu, Rijmkronijk, v. 350 et suivants :
Al woudic seggen nu en conde Vanden heeren nlet tgetal Die de bisscop met lien al Voor Mechelen doen brachte Daer hi vore mure ende graclite Noch ancler porte en f/hcne en tant Sonder die van Brabant Ende heeren Berthouts mage, Die fiadden soe sterche lagfie Voor Mechelen soe (jheleegt Dut dicwile wert (jheseegt Dat men en wiste van steenen In al tlnnt muer en ghenen Soe seker ende soe vasten Aise Mechelen hadde metten gasten Die hen te hulpen comen waren Ende bereet met haren scaren Hilden, torsse ende te voete Den bisscop Hein rie te ghemoete; Soe dat hire door moeste liden Soude hi te Mechelen in ridcn.
(2) C'est de la même manière que les chroniqueurs liégeois du XHI^ siècle nous disent que, lors de l'attaque de cette ville par le duc de Brabant Henri Ie>" (1212), elle était encore sans fortifications (Siquidem nondum civitas mûris circumdata erat. Triumphus s. Lamberti de Steppes, c. 3, p. 17o). Ils pensent à la seconde enceinte, élargie, qui surgit à cette époque, et non à celle de Notger, qui ne protégeait que le cœur de la ville.
V. David, Gcschiedenis van Mechelen. p. 27, note : a Het Mechelen der XHIe eeuw was veel grooler dan dat der tiende, en zoo is de schijnbare tegenspraak gemakkelijk weg te ruimen.
(3) Gramaye, III, 6 : Et quidem Notgeri Leodicensis episcopi aevo, constat urbis
Tels sont les travaux accomplis dans la principauté par Notger, et dont le temps a laissé subsister quelques traces. Us donnent une haute idée de lui comme homme de gouvernement. Chef d'un territoire extrêmement déchiqueté, sans cohésion, sans frontières naturelles, il ne recule pas devant les obligations que lui impose sa qualité de prince, et il aborde résolument la grande tâche de fortifier ses frontières et d'opposer la force à l'invasion. On appréciera ce que vaut cette initiative si l'on réfléchit que les plus grandes villes du voisinage ne furent fortifiées que longtemps après les siennes : Aix-la-Chapelle entre 1172 et 1176 (1), Louvain en 1156 (2).
Fortifier les villes, c'était une nécessité ; démolir les châteaux des seigneurs pillards, c'en était une autre, et plus impérieuse encore, à laquelle ne s'est dérobé aucun des grands évêques du X^ siècle (3). Dans ce combat pour la paix publique, les prélats pouvaient comiîter sur le concours des rois, et ceux-ci, à l'occasion, ne le leur marchandaient point. Lothaire, en 958, vint en personne prêter main forte à Artaud de Reims devant Coucy; le château, au siège duquel se trouvaient un grand nombre de comtes et d'évêques, fut restitué à l'église de Reims. Le même roi prêta un concours non moins efficace à Roricon de Laon, qu'il aida à reprendre le château de La Fère (4). On n'en finirait pas s'il fallait énumérer tous les exemples de ce genre de collaboration royale à l'œuvre des grands feudataires.
Notger, à en juger d'après la situation de son j)ays et d'après l'exemple de ses contemporains, aura abattu plus d'un repaire féodal, bien que, de toute sa campagne contre
illud latus ab Hanswyckana, quae tum Leodicensis vocabatur iisque ad Neckerspoliam portam muro fosrâqiie munitum fuisse, alla parte ligneis scpimentis instructa. Reniinerus Valerius, Chronijke van Mechelen, p. 7, écrit : 992 wordt door Notger gemaekt den muer ende veste tusschen de Hanswyck-en de Neckerspoelpoort.
(1) Hagen, Geschichte Achens, t. I, p. 13o.
(2) E. Van Even, Louvain dans le passé et dans le présent, p. 100.
(3) Adalbéron II de Metz en détruisit trois pour son compte : Lanfrocourt, Vendoeuvre et Alteriacum.
(4) Lot, pp. 23 et 24.
les châteaux, lliistoire nous ait garde à grand' peine le souvenir d'un seul épisode, et encore combien déiiguré par la légende ! Le hasard a voulu que cet épisode soit devenu, grâce à elle, la page la plus célèbre de l'histoire de notre prince; il nous importe donc de l'étudier avec quelque détail. De tous les châteaux auquels en voulait Notger, aucun ne le préoccupait plus vivement que celui de Ghèvremont, dont il voyait de sa propre capitale les hautes et sombres tours surgir vers le ciel comme une menace vivante. Depuis la mort du comte Immoii, son dernier possesseur connu, cette forteresse avait eu de nouvelles vicissitudes. Elle semble bien avoir été au pouvoir de l'empereur le jour où celui-ci en donnait l'abbaye à l'église d'Aix-la-Chapelle (1), mais elle était retombée ensuite, selon toute apparence, au pouvoir de quelque vassal plus puissant que fidèle. Ainsi s'explique le nouveau siège qu'elle eut à soutenir, pendant l'été de 987, de la part de l'armée impériale (^). Deux raisons ramenaient sous ses murs les soldats allemands. D'une part, le château avait servi et peut-être servait encore d'asile aux ennemis du jeune roi Otton III, à qui son parent Henri de Bavière avait fait une si rude opposition, et il importait de les débusquer si on ne voulait laisser ouvert au roi de France le chemin de l'Allemagne. De l'autre, Notger occupait à la cour impériale une jiosition des plus élevées, et il n'est pas douteux qu'il aura mis en jeu toute son influence pour obtenir le secours des souverains contre le plus dangereux de ses voisins. Le siège, auquel nous voyons assister l'impératrice en personne (3), dura assez longtemps. En effet, Gerbert de Reims
(1) Voir ci-dessus, p. SI.
(2) Il ne nous est connu que par la mention qui en est faite incidemment dans une lettre de Gerbert à Adalbéron de Reims : Quâ fiduciâ quàve cautelâ colloquio 0[donis] et H[erberti] expetenda vobis sint pervidete, ne forte propter praesentem obsidionem Caprimontis nova in vos novis dolis undecunquo comparentur consilia. Lcttre.1 de Gerbert, n» 102, p. 9i. Cette lettre.comnie le montre l'éditeur, fut écrite en avril- juin 987.
(3) Lettre d'Adalbéron de Reims à Tliéophano : Num castra ad eoruiii
votum exlruerepatiemini, qui nunc furtivas delectorum militum contralumt copias, ut in vos, si apud Caprimontem estis, impetum faciant ? Lettres de Gerbert. n" 103, p. 93. Cette lettre est de juin 987, de l'avis concordant de Havet et de Lair.
s'y trouvait ; il date de Chèvremont la lettre qu'il écrivit, au I)rintemps de 987, à son maître l'archevêque Adalbéron de Reims. Cette même lettre nous apprend qu'il devait y retourner, porteur d'un message de l'archevêque à l'impératrice. Voilà qui suppose quelques semaines de siège prévu. C'est, sans aucun doute, à la demande de Notger et pour lui rendre service que Théophano avait amené l'armée impériale devant cette forteresse, qui défiait l'effort de ses armes, Anselme nous l'insinue en nous disant que Notger s'employa à délivrer ses sujets de ce mauvais voisinage (1). Etant donnée l'extrême concision de cet auteur, qui suppose les faits connus et les rappelle souvent par voie d'allusion, cela signifie bien que ce n'est pas par lui-même, mais grâce à l'appui d'autrui que Notger parvint à détruire l'odieuse bastille. Nous ignorons d'ailleurs si le château fut emporté de vive force ou s'il capitula ; mais comme, quelques années plus tard, nous le trouvons détruit, il n'est que logique de supposer qu'il le fut à cette occasion. Rien ne nous défend de nous figurer ce siège de Chèvremont à la manière de tous ceux de cette époque. Je ne dis pas que les assiégés jetèrent des ruches d'abeilles sur les assiégeants, comme la chanson populaire veut qu'ait fait le comte Immon, enfermé, quelques années auparavant, derrière ces mêmes murailles qu'assaillaient aujourd'hui les armées impériales (2). Mais je vois que, peu de temps après Notger, un évêque de Liège, qui fut comme lui un dénicheur de brigands féodaux, emploie des claies, fait transporter des fascines, recourt à des béliers pour battre les murailles et à des cataxmltes pour lancer des pierres, pendant que, du haut de leurs remparts, les assiégés adressent des injures à l'ennemi et lui demandent s'il est fou de s'attaquer à une enceinte aussi redoutable. L'évêque, pendant ce temps, implore le secours d'en haut, en veillant et en chantant des psaumes (3).
Et ce n'est pas le seul côté intéressant que présente à cette époque le siège d'une bastille féodale par un prince-évêque.
(1) Libcrare studuit. Anselme, c. 2o, p. 203.
(2) Cr. G. Kurth, Le Comte Immon, BARB, 1898, p. 323.
(3) Anselme, c. 53, p. 222.
Lorsque Rothard de Cambrai, contemporain et ami de Notger, marchait contre la tour de Vinchy pour la détruire, il comptait dans son armée, à côté des milices féodales placées sous les ordres des comtes Arnoul et Godefroi, des bourgeois de sa ville et même de pauvres paysans (i). C'est le chroniqueur de Cambrai qui nous le rapporte, et il n'est pas douteux que nous lirions la même chose dans l'histoire de la destruction de Chèvremont, si l'histoire avait parlé ici avec autant d'éloquence que la légende. Ce sont, tout me porte à le croire, les Liégeois eux-mêmes qui montèrent à l'assaut de la forteresse, tout comme les paysans français à l'assaut de la tour du Puiset sous les ordres de Louis VI (2).
Chèvremont enfin, de quelque manière que ce fût (3), tomba au pouvoir des assiégeants, et l'impératrice s'empressa de le faire démolir. Ce dut être un beau jour pour l'évêque et son peuple, et il est facile de se figurer avec quel enthousiasme furent exécutés les ordres de la souveraine. Le X^ et XI" siècle ont assisté à plus d'un épisode de ce genre ; tout le monde s'employait alors à l'œuvre de destruction : les clercs, les citadins et les paysans. Qu'on lise, par exemple, l'histoire de la démohtion du château de Mirwart, dont l'abbé Thierry de Saint-Hubert avait enfin arraché la sentence de mort à l'évêque de Liège Henri P^ Dans cette page où vibre encore l'enthousiasme du narrateur contemporain de l'événement, on retrouvera, à n'en pas douter, quelque chose de l'explosion de joie passionnée avec laquelle, Chèvremont pris, les Liégeois se ruèrent sur la bastille maudite pour l'efTacer de la surface de la terre (4).
(1) Gestaepp. Cartier., I, ^03, p. 444.
(2) Suger, Vie de Louis- le-Gros, c. 48, pp. 63-66, éd. A. Molinier.
(3) Ce serait à la suite d'une capitulation, s'il fallait admettre avec Raikem, Quelques événements du temps de Notcjer, Liège i870, pp. 30 et o\, que la lettre de Gerbert à Notger (n» 66, p. 63) dans laquelle il lui parle d'un château assiégé devant se rendre le lendemain, doit s'entendre de Chèvremont. 11 n'en est rien. Havet assigne a cette lettre la date de 985 (Lair, p. 180, préfère 984), alors que le siège de Chèvremont a lieu en 987. D'ailleurs, Gerbert assiste au siège et Notger n'y assiste pas : cela suffit pour Indiquer qu'il s'agit d'un autre siège que celui de Chèvremont.
(4) Clirunicon Sanrti Iluberti, c. 48, p. 594; cf. Gesta ej>p. Camerac, I, 103, p. 444 (destruction du château de Vinchy).
La démolition du diàteau entraînait nécessaircinent celle de ses chapelles : ainsi le voulaient les nécessités militaii'es. Mais ri^'glisc ne permettait pas qu'une fondation religieuse fût supprimée sans plus, et les prébendes de Ghèvremont furent rattachées à Fégiise d'Aix-la-Chapelle, qui, depuis 972, ainsi qu'on l'a vu, possédait l'abbaye du lieu. Anselme fait honneur à Nolger de la modération avec laquelle, pouvant, dit-il, enrichir son église des dépouilles du château détruit, il aima mieux les laisser à la ville de la résidence royale, pour ne pas prêter à la suspicion. S'il entend parler ici de l'usage qui fut fait des dîmes de l'abbaye castrale, il commet une erreur. L'église d'Aix-la-Chapelle étant le légitime propriétaire de 1 abbaye détruite, il ne pouvait pas être question de lui enlever ce qui était à elle, et il n'y avait aucune modération à respecter son droit. Mais il est probable qu'Anselme pense au butin fait dans le château même et que Notger aura agi, en cette occurrence, avec la modération prudente qu'en pareil cas d'autres prélats déployaient aussi (1).
Les Liégeois se souvinrent longtemps de ce qu'ils avaient .eu à craindre et à pâtir de la redoutable bastille, dont les ruines menaçantes continuèrent, pendant bien des siècles, de dominer la côte abrupte baignée par les flots de la Vesdre (2). S'il faut en croire un historien, ils auraient pris l'habitude de faire jurer à chacun de leurs princes, lors de son avènement, que jamais il ne rebâtirait Chèvremont (3). C'est aussi
(1) Voir par exemple ce qui est dit d'Adalbéron II de Metz dans la vie de ce prélat par Constantin, c. 21, p. GG6, à l'occasion de la pi'ise d'un repaire de brigands : Quia vero pietalc magis quam avaritiâ haec faciebat, ea res indicio erat, dum ab aliquo maligno quippiam lege accipiebat, suis usibus exinde nihil unquam miscerc voiuit, sed aut pauperibus ea statim distribuenda, aut restaurandarum ecclesiarum usibus largienda dispertiebatur.
(2) Veterum sane muroi'um ruinae — • — indicant loci amplitudinem, écrit Fisen, 0. c, I. p. i^i, col. 2, hij'ra. Il n'en existe plus aucun vestige depuis longtemps, ce qui n'empêche pas F. Henaux d'éci'ire en 1872, Histoire du pays de Lièye, 3» édition, t. I, p. MO, note 2 : « Des restes considérables des murailles de Chèvremont subsistent encore. Elles sont construites en pflit appareil. On est frappé de leur caractère antique (!) ». Cela est faux, et l'était en 1872 tout autant qu'en dOOi.
(3) Caverunt Leodienses tanto studio, ([uantum perpessi fuerant malum. Suis profecto principibus, dum inaugurarentur, solenne id esse sanxerunt pcr tôt jam
le spectacle des ruines, si bien fait pour tenir les imaginations en éveil, qui devait, quelques générations plus tard, donner naissance à une dramatique légende. A une époque où le souvenir des circonstances dans lesquelles avait péri le château était perdu, et où Ion ne pouvait se figurer qu'un évoque à lui seul eût eu raison de ces maçonneries formidables, il fallait s'expliquer leur destruction par quelque stratagème. Voici donc lliistoire qu'à partir de la fin du XIP siècle on se raconta à Liège et dans les environs.
Le château de Chèvremont était habité, du temps deNotger, par un homme puissant et redoutable, et l'évéque se demandait comment il parviendrait à s'en emparer, quand une circonstance fortuite lui en olïVit l'occasion. La châtelaine ayant mis au monde un fils, son mari invita Notger à le venir baptiser. L'évêque promit d'aller un jour déterminé procéder à cette cérémonie avec un grand cortège. Mais il devança la date fixée, de peur que le châtelain ne vînt à sa rencontre à Liège et ne découviùt la ruse qu'il ourdissait. Habillant donc en prêtres un grand nombre de ses soldats, qui cachaient leurs armes sous leurs surplis, et leurs casques sous des capuchons, il partit en procession solennelle. On annonce au châtelain que Notger vient le visiter avec presque tout son clergé : il accom^t au devant du cortège et l'introduit dans le château avec toute sa suite. Mais à peine les guerriers de Notger y sont-ils entrés que, sur l'ordre de l'évêque, ils jettent bas leur costume ecclésiastique, massacrent tout ce qui leur résiste et s'emparent de la forteresse, qu'ils détruisent de fond en comble. Après quoi ils retournèrent à Liège, emportant avec eux les reliques des saints, qu'ils déposèrent avec respect dans la cathédrale.
Telle est la légende qui, consignée pour la première fois, au commencement du XlIP siècle, dans un résumé de la chro-
aetates, ut roncepti junsjurandi religione tenerendir impedire, ne quis aliquando novis operibus locum inuniret. Ita fama est. Et priscis fortasse temporibus usurpatum fuit, quando recens toieratorum malorum memoria novum ab aliis metum incutiebat. Hodie nullam hujusce jupisjurandi mentionem invenio. Fisen, Sancta Legia, t. I, p. loi.
190 ' CHAPITRE Xï.
nique d'Anselme (1), s'est répandue ensuite dans les chroniqueurs et dans les historiens comme un fait avéré. Accueillie par Gilles d'Orval, dont la compilation absolument dépourvue de critique est devenue, à partir du XIIP siècle, la base de l'histoire liégeoise, amplifiée et dramatisée au XIV* par la féconde imagination de Jean d'Outremeuse, introduite au XV", avec une variante assez considérable, dans la chronique de l'abbaye de Saint-Laurent, elle a été rééditée successivement par tous les historiens tant liégeois qu'étrangers, et c'est de nos jours seulement que les érudits l'ont définitivement éliminée de l'histoire (2).
Nous venons d'énumérer les souvenirs que la principauté de Liège a conservés des travaux de son premier souverain. Tous, on le voit, se rapportent, comme dans la capitale, à un même ensemble de grandes constructions religieuses et militaires, ou à des luttes pour défendre le pays contre la féodalité pillarde et oppressive. Ils se groupent autour de quelques noms : Liège, Thuin, Fosse, Malines, Chèvremont. Les autres villes auraient-elles été oubliées par le grand initiateur? Non certes, et ce n'est pas parceque leur nom ne figure pas sur les feuillets de l'histoire qu'on aurait le droit de le penser. Gomment se figurer que des centres aussi intéressants que Tongres, Maestricht et Huy, pour n'en pas citer d'autres, n'auraient eu aucune part dans les solhcitudes du père de la patrie? Mais il faut bien renoncer à savoir ce qui ne nous a pas été raconté, et nous ne ferons pas d'effort pour en savoir davantage. Tout au plus nous arrêterons-nous un instant, avant de clore ce chapitre, devant une allégation qui fait de Notger le restaurateur de la belle éghse Notre-Dame de Maestricht.
Ge n'est pas qu'il ait fondé ce sanctuaire, dont l'existence
(1) On trouve ce résumé dans le manuscrit i78 de la bibliothèque de l'université de Liège. Waitz a signalé et décrit ce manuscrit dans le Neues Archiv, t.VlI, p. 73 et suivantes, et en a réimprimé une partie dans le tome XIV des MGll, pp. 107i20. Sur ce texte, dont l'importance a été exagérée par Waitz, il faut lire R. Gorgas, Veber den kûrzeren Text von Anselms Gesta pontijicum leodensium, Halle, i890 (dissertation).
(2) Voir la note complémentaire à la fin du chapitre.
Travaux accomplis dans la phincipauté. 191
plonge dans la nuit des temps et qui est probablement la plus ancienne église de la ville. Mais Notre-Dame a été reljàtie au cours des âges, et, si son vaisseau actuel n'est pas antérieur à l'époque romane, en revanclie son étonnant narthex évoque bien l'idée du X^ siècle et olïï'e une frappante analogie avec celui de Saint-Denis de Liège, œuvre du grand évêque. Un document très ancien nous apprend que la crypte de Notre-Dame fut creusée par Baldéric II, son successeur immédiat, et qu'elle s'écroula le jour même où ce prélat sortait de l'église pour aller, avec son armée, participer à l'expédition contre la Hollande (1). Ce renseignement concorderait avec l'hypothèse de la reconstruction de l'édifice par Notger. Celui-ci serait mort avant de l'avoir achevé, et le soin de consacrer l'église de Maestricht, comme la cathédrale de Liège, serait échu à son successeur (2).
Mais ce n'est pas tout, et l'on veut que Notger, après avoir construit Notre-Dame, y ait transporté le chapitre séculier de Malonne avec son abbé. A cette occasion, continue l'auteur moderne auquel j'emprunte ce renseignement non sans hésitation, il donna à l'église un moulin banal et le droit de pâturage sur le patrimoine de l'église Saint-Pierre (3). Il ne m'est pas possible de contrôler ce renseignement et je laisse à un plus heureux que moi le plaisir de résoudre un jour ou l'autre ce petit problème de l'histoire de Notger.
(1) Gesta epp. Camerac. III, 19, p. 471.
(2) Voir la note 3.
(3) Lenarts, Opkomst en VoorUjang der stad Maestricht, édité par J. Habets dans les Publications de la Sncicté d'Archéologie dans le duché de Linibourg, t. II, 18Go, p. 4. Lenarts est un Maestrichtois qui a vécu de 1741 à 1828; il appartenait à une famille patricienne établie à Maestricht depuis le XV^ siècle. Lenarts ajoute que cet abbé s'appelait Eligibel et était chanoine de Saint-Lambert, double renseignement qu'il m"a été impossible de contrôler. Fisen. auquel Lenarts renvoie, mais avec la fausse indication Historia Leodiensis, p. 213, ne dit rien de cela, mais affirme aussi, sans d'ailleurs donner aucune preuve, que Notger transporta le chapitre de Malonne à Notre-Dame de Maestricht. Barbier, Histoire de l'abbaye de Malonne, et dom Berlière, Monasticon Belge, p. d41, ignorent cette translation, et les érudits maestrichtois d'aujourd'hui pareillement. D'autre part, il est peu probable que le renseignement de Fisen et aussi celui de Lenarts soient pris en l'air. La question attend donc une solution.
19ïî CHAPITRE XI.