LA PRINCIPAUTÉ
sont, si l'on peut ainsi parler, les j)lus anciens membres de l'État noble liégeois dont l'histoire ait retenu les noms (1).
Une assemblée de vassaux qui se réunit autour de l'cvèque, quelques années après la mort de Nolger, nous laisse entrevoir un tableau qui, sans doute, est aussi celui des réunions tenues sous ce prince. Lorsque Baldéric II eut sur les bras la guerre de Hougaerde avec le duc de Rrabant, « l'évêque, dit son biographe, ne voulut rien faire sans le )) conseil des comités, qui, à cause de leur serment de fidé- » lité, avaient pour devoir de défendre la ville et tout » l'évcclié. Il les rassembla donc, il convoqua le noble sénat » de ses frères, et leur exposa la situation, ajoutant qu'il )) avait vainement essayé, pendant trois ans, d'arriver à une )) solution pacifique de ce conflit. Il leur demanda d'aviser » et d'agir conformément au serment de fidélité qui les liait y> à lui, mais, pour que cette fidéh'té ne fut pas tentée de )) branler, il leur donna des fiefs militaires. Tous furent » d'avis qu'il fallait répondre à la force par la force et pro- » mirent leur concours. » (2) Ce passage est instructif à plus d'un titre; on y voit s'esquisser, en quelque sorte, les futures journées des États liégeois.
On voit aussi apparaître dans la pénombre la figure du principal agent des domaines ecclésiastiques : je veux dire l'avoué. Toute église avait son avoué, c'est-à-dire son défen-
(1) Nous ne connaissons pas les noms de leurs terres, l'usage ne s'ctanl pas encore répandu alors d"ajouîer cette indication aux noms propres d'hommes, mais plus tard, lorsque ce sera le cas, les plus anciennes terres mentionnées à côté des noms de vassaux de Téglise de Liège seront : Hognoul, Ouflct, Colmont, Bauvechain, Huy et Theux, localités que nous trouvons en effet dans le patrimoine de Saint-Lambert, la première en -108o, les suivantes en Hoo, de même que les indéchiffrables Trexonia et Hesmris. Ajoutons aux cinq p.crsonnages nommés dans le texte : en 1093, Lambert du Pont et son fils Thierry, Lambert du Pré; en 1H6, Jofroi du Marché; en 1111, Lambert de Camarbarbe (?). Ce sont sans doute des habitants de Liège, vassaux de l'église au même titre que les précédents.
(2) Vita Baldcrici, c. 9, i)p. 727-8. Quels sont ces personnages? Ce sont des comitex, une patricia tiirba, un notniis auorum fratrum scnatiis ; et l'évêque leur demande un srnadis conniiUinu. Voilà donc bien des seigneurs laïques, des nobles, mais en même temps pcnes quos erat, ob fucUun JidcUt'ttem, noatram civitntein et tutiim tiieii epiaciifatum et ils doivent le secourir srcinuhnu inilitaria sacramciitn, qinbiis quasi quàdam catenà oblirjati tcnebantur .
seur, et tout imiministe avait le sien, c'est-à-dire son lieutenant. L'avoué des principautés ecclésiastiques réunit ce double caractère : il les représenta au dehors, il participa à leurs transactions, il l'ut le chef de leurs milices et le président de leurs tribunaux criminels. Peu à peu, comme toutes les fonctions de l'époque féodale, l'avouerie devint héréditaire, et se transforma en une puissance qui s'entendit aussi bien à opprimer qu'à protéger. A Liège toutefois, il n'en fut pas ainsi, et l'on ne voit pas que l'avoué de cette église soit jamais parvenu à se créer une autorité réellement menaçante pour celle de l'évêque. Ce n'est pas que la bonne volonté lui ait manqué, si, comme je me le persuade, c'est l'avoué qui imagina [de se bâtir sur les hauteurs de Sainte- Croix une forteresse d'où il aurait dominé toute la ville. Quel autre, en elfet, que le défenseur attitré de l'église de Liège pouvait réclamer de l'évêque la concession d'un chàteau-fort « pour mieux protéger la ville et le pays contre les attaques de rennemi? » (1) On sait comment Notgcr parvint à écarter le danger : il fut obligé de recourir à la ruse, et, de fait, il ne devait pas être facile de refuser à l'avoué une faveur qu'il demandait pour mieux remplir son olïice de protecteur !
Nous sommes d'ailleurs mal renseignés au sujet des avoués de l'église de Liège. Alors que, dans les abbayes voisines, à Stavelot et à Saint-Trond notamment, des pages entières de l'histoire sont remplies des faits et gestes de l'avoué, à Liège, rien de semblable : c'est à peine si on le rencontre dans certains actes solennels, où il joue un rôle purement décoratif, et prend possession, au nom de l'église, des biens qui sont cédés à celle-ci. Il n'appartient pas aux grandes familles du pays. Tandis que les abbayes du diocèse avaient pour avoués les ducs de Lotharingie ou encore les ducs de Brabant ou de Liuibourg, Liège se contente d'un agent d'ordre bien inférieur. C'est la preuve que les évoques étaient parvenus à éviter des protecteurs trop encombrants. On ne se trompera pas, sans doute, en faisant honneur de cette poli-
(I) Quasi iiiile (otani urbcm ot universas episcopii tacultates conlra hostiles insidias deïensaturus, Anselme, c. 2G, p. 203.
tique adroite à Notger, au moins en partie. Il y a grande apparence, en elïet, que c'est lui qui a institué le premier avoué de l'église de IJège dont l'histoire nous ait conservé le nom. Il s'appelait Hcllin, et il apparaît dans un document à la date de 1011 (1).
Je ne voudrais pas jurer que son successeur Wiger, que nous trouvons investi de l'avouerie de 1015 à lOoi, était son fils, ni que dès lors l'avouerie a été héréditaire; mais elle le fut, dans tous les cas, bientôt après, car l'avoué Renier, qui succéda à Wiger, lui était rattaché par les liens du sang (2).
Les avoués de l'église de Liège ne portèrent d'abord que le simple titre à'adt'ocatus; c'est plus tard, en 1029, que surgit pour la première fois celui d'avoués de Saint-Lambert (3), et ce n'est pas avant 1171 qu'apparaît celui d'avoués de Hesbaye, sous lequel ils sont connus dans l'histoire de la principauté (4). Mais ce nom est d'une signification si restreinte au regard du titre glorieux d'avoué de Saint-Lambert, qu'il semble déjà marquer la décadence de l'institution. Si je le comprends bien, il veut dire que l'église de Liège n'a plus que des avoués locaux; que, parmi ceux-ci, le premier rang reste acquis par tradition aux avoués de
(-1) Signuni Hillini advocati per cujus manum haec tradilio factaest. (Charte inédite de Baldéric II pour l'église Sainte-Croix de Liège. Archives de l'Etat à Liège). (2) Voici un croquis généalogique des avoués de l'église de Liège à partir de Hellin :
Hellin, 1011.
Wiger, 101o-10o4.
Renier (1079-1117). Libert.
Wiger de Waremme 1127.
N., épouse Euslache de Chinv, avoué de Hesbaye.
Louis, •1163-1207.
N., épouse Frédéric de Linibourg -j- 1211.
Mathilde, épouse Louis d'Audenaerde, 1241.
(3) Wigerus, advocatus Sancti Lamberti, AHEB, XXI, p. 390.
(4) Bormans et Schoolmeesters, t. I, p. 90, et le Triumphus de castro Bullonio, c. 17, p. 508. Ce dernier écrit tut composé entre 4153 et 1182 ; cf. Balau, p. 324.
Hesbaye, mais qu'ils sont loin d'exercer leur autorité sur tout le territoire de la principauté (1). En fait, ils n'ont conservé de leurs anciennes attributions que le droit lionorifique de porter l'étendard des milices liégeoises à la guerre (2). Et leur dignité, qui aurait pu devenir si redoutable, n'a jamais gêné les princes-évèques de Liège. Ailleurs, les avoués ont été bien souvent les fléaux des églises qu'ils protégeaient; il a fallu soutenir contre eux des luttes opiniâtres dont on ne sortait pas toujours victorieux, et ils ont troublé les plus beaux siècles des principautés ecclésiastiques. Une heureuse fortune, à laquelle le premier prince-évôque n'est pas resté étranger, a voula que le pays de Liège ne conniit pas plus ies exactions de ses avoués que la ville n'a connu celles des burgraves.
De la cour de Notger, nous ne savons rien. Sans doute elle ressemblait à celle des autres princes et elle prenait modèle sur les cours royales. Elle aura donc possédé de bonne heure ses principaux olîiciers féodaux : un sénéchal, un maréchal, un échanson, un conseiller, un connétable, un camérier. Mais les textes nous laissent dans l'ignorance : le sénéchal de hiège (senescalciis, cf^pi/e/') n'apparaît pas avant 1083, l'échanson (pincerna) est mentionné à la même date (3), et des autres officiers il n'est parlé que beaucoup plus tard (4).
(4) On sait que l'église de Liège n'acquit le comté de Hesbaye qu'en 1040 et elle avait des avoués bien avant cette date. Mais la famille des avoués avait ses domaines patrimoniaux dans la Hesbaye méridionale (Borloo, Haelen. Cortenaeken) et le nom désigne leur pays d'origine. Le capitulaire d'Aix-la-Chapelle de 801-803, c. 14, p. 172, voulait que les avoués eussent des possessions dans les comtés placés sous leur protection. S'en suivrait-il, d'après le nom, que dès la fin du Xllt^ siècle, les avoués de Saint-Lambert n'exerçaient plus leur autorité qu'en lîesbaye?
(2) Leodiensis militiae signifer Reynerus (1119). Rodolphe de Saint-Trond, XI, 4, p. 2'J9. Suum episcopus vocavit exercitum et Rasoni militi portandam mandavit
banneriam, quia Hasbanîae advocatus factus de medio (Hervard dans le
Triiunphus de Steppes, III, c. o, p. 17o). Cf. le record de 1321 dans Bormans et Schoolmeesters, III, p. 229.
(3) V. E. Poncelet, Les sénéchaux de Véi'êché de Lièrje, DSAIIL, t. XI, p. 315. Le sénéchal porte en 1083 le nom de dapifer et en 1107 (charte dOtbert) celui de senescalcus.
(4) Le maréchal n'apparaît qu'en 1214. Cf. E. Poncelet, BIAL, XXXII, dont je jie saurais accepter les conclusions. M. Toncelet croit que, contrairement à ce qui
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Il est certain, toutefois, qu'un nombreux personnel se groupait autour du j)rince-évèque. Ecclésiastiques consultés sur les ailaires quotidiennes, clercs attachés à sa personne, laïques de tout rang occupant nnn l'onction honorifique, serviteurs de toute catégorie pour vaquer aux diverses besognes qu'exige un grand train de maison, tout ce monde vivait auprès du prince et faisait de sa cour un centre important d'affaires et de dépenses. Si modeste, si austère que fût 1 evêque, le prince ne pouvait se dispenser de faire honneur à son titre et de sacrifier aux exigences de son rang (1). Aussi faisait-il grande figure au X*^ et au XP siècle, si nous en croyons un témoin bien informé.
« L'évcque de Liège, armé du double glaive, siégeait dans la chaire de saint Lambert comme un roi et comme un pontife. Tout un peuple de chevaliers sages et vaillants remplissait, ornait, fortifiait sa cour épiscopale. On y rencontrait de grands princes, un clergé nombreux et respectable, qui comptait dans son sein des hommes éminents revêtus de hautes dignités : à leur tète les sept archidiacres, hommes de grande valeur, qui possédaient à fond la loi divine et la loi liumaine » (2).
existait dans la plupart des principautés ecclésiastiiiues allemandes, le maréchal de Liège n"élait pas un viinifiterialis ; or, dans le premier acte où il est question de ce personnage, je lis : De familia nostra Rodulplius senescalcus, Godefridus marescalcus, II croit aussi que le maréchal ne fut créé qu'en 1214, et cela pour la seule raison qu'il est mentionné alors pour la première fois; celte raison est illusoire. Enfin, M. Poncelet blâme Ilocsom de dire qu'en l?>i7 l'étendard de Saint-Lambert fut porté par le maréchal : « Oi', il est prouvé par les actes authentiques et par raffîrmation
constante des historiens ([ue la bannière était remise non au maréchal,
mais à l'avoué de Hesbaye », p. 12o. Mais nous voyons en 13G4 l'étendard de Saint- Lambert porté par Lambert d'Oupeye (Raoul de Uivo, c. 7, p. 40) qui est bel et bien maréchal du pays de Liège, cf. Poncelet, p. 240. Il ne reste donc qu'a conclure qu'à la date de 1347 le maréchal a été substitué aux fondions de l'avoué de Hesbaye. Je ne puis pas non plus accorder à Wohlwill, p. 44, la conclusion qu'il tire du nom de marescalcus patriae employé une fois par Hocsem, p. 370, car le même Hocsem, à plusieurs reprises, donne à cet officier le litre de mariscalciis episcopi, par exemple, pp. 372 et 388. Tout montre que le maréchal de l'évcque de Liège a la même origine que les autres oiriciers de la même catégorie, sénéchal, échanson, etc., c'est-à-dire qu'il a été d'abord un des ministériaux de l'évêque.
(1) Cf. Waitz, Deutsche Verfassumjsrjeschîchte, t. VII, p. 188.
(2) Episcopus Leodiensis duplici gladio potens, quasi rex magnus, quasi sacerdos
Nous sommes dépourvus de renseignements sur la cliancellerie de Notger. Il faut môme dire, d'une manière générale, que la chancellerie des princes-évcques de Liège nous est à peu près totalement inconnue. On ne possède aucun document qui nous la fasse connaître, et des divers actes de cette époque, il n'y en a que deux où l'on puisse recueillir à ce sujet de faibles indices. L'un de ces actes nous montre un notaire Hardulfus, souscrivant vers 972 une charte de régli?e Saint -Martin par ordre de Notger (1). L'autre, rendu en 980 par notre évoque pour l'abbaye de Lobbes, est revu et signé par un certain Tancrède (ego Tanci'ediis recognoçi et siibscripsi) (2). Mais Tancrède est un moine de Lobbes, et c'est lui, et non la chancellerie de Notger, qui a rédigé le diplôme accordé à l'abbaye (3).
Toutefois, il n'y a pas lieu de révoquer en doute l'existence d'une chancellerie de Notger, et il est probable qu'elle fut créée par ce prince (4). Mais elle a dû avoir une situation
magnus, in cathedra Leodiensis sedere solcbat ; implebant et ornabant atqiie rob(v rabant curiani frequenlem militum familia magna, fortis et sapiens, magni principes et prudentes, clerus magnus et honestus, in clero viri summi, magnis dignilatibus honorati, ante omnes archidiaconi septem, viri slrenui, humanâ et divinâ lege plellius eruditi. [De Fundatknie et la-psu, c. dl, p. u32).
Cet éclat de la cour de Licge ne dura que jusqu'au règne d"Alexandre II (llGodl67) selon notre écrivain.
(1) Ego Hardulphus notarius jubente domino meo Notgero venerabili episcopo subscripsi. Schoonbroodt, Inventaire analijtitpie et clironoUxjiqne des chartes du chapitre de St-Martin, à Liège, p. 2o7.
(2) V. Vos, t. I, p. 434 (cette page, par suite d'une faute d'impression, porte le chiffre 334).
(3) Les diplomatistes sont d'accord pour reconnaitre que les chancelleries épiscopales sont d"origine relativement tardive, et que, dans les premiers siècles, les diplômes étaient rédigés en général par les impétrants ou pour leur compte par des scribes V. 0. Posse, Die Lehre von den Privatnrkunden, p. 2 ; Bresslau, llandbuch der Uriiundenlehre fiïr Deutscliland nnd Italien, p. 44G ; Reusens, AHEB, t. XXVI (1896), pp. doQ et dCO.
(4) Cf. Reusens, qui en place la naissance aux environs de l'an 4000, sans doute parce qu'il la fait coïncider avec les origines de la principauté. AHEB, t. XXVI, (1896), p. 181. Cette chancellerie n'empêche pas qu'encore au Xl^ et au XIK siècle, les impétrants aient fait rédiger eux-mêmes les actes qu'ils obtenaient des évoques; ainsi, en 1078. le doyen de Saint-Barthélémy de Liège, Etienne, écrit lui-même la charte que lui accorde l'évêque Henri 1. (V. Daris, Notices sur les églises dv dio-