‹ Notger de Liège et la civilisation au 10e siècleChapitre 28 sur 44 · V. Clairval, o. c. pp. 22-23, 39 et o · texte numérisé non relu

V. Clairval, o. c. pp. 22-23, 39 et o

(2) V. Voigt, Egberts von Lûttich Fecunda Uatis, Halle, 1889, pp. XXYI-XXVII,

(3) Franco est qualifié en 1078 de scolasticus (Mantelius-Robyns. p. 15) et en iOSd de magistei- scolarum Sancti Lamberti (Rodolphe, Chvonicun Sancti Trudonis. II, 5). De même à Cologne, les écolâtres de St-Séverin et de St-Cunibert prennent dans un acte de 1174 le titre de maijister scolanun, et dans un autre de 1176, celui de scolasticus, pour reparaître dès 1180 sous celui de magister scolamm. Ennen et Eckerlz, Quellen zitr Geschichte der Stadt Kôln, I, 571 , 573, 584, cilé par Specht,p. 184.

(4) Clairval, Les Écoles de Chartres au moyen-âge, pp. 22 et 23. (o) Reusens, AHEB, t. XXVI, p. 169; cf. ibid., p. 180.

(6) Miraeus et Foppens, Diplomata, IV, 394 ; Muller, Het oudste cartularîum van het sticht L'trecht, p. 103 et suiv. ; cf. de Marneffe, Tableau chronologique, p. 8.

(7) Charte de Théoduin pour Huy, dans Chapeaville, Gesta pontijicuni, II, p. 4 ; et BCRH, IV, 1, p. 90-96. Cf. de Marneffe, p. 8.

cellerie était un ollice compris dans les attributions de la capella ou chapelle ; or, à Liège, nous pouvons constater que les écoles relèvent également de la capella. Quand Notger emmenait les élèves de son école en voyage, c'était un des chapelains qui avait la direction de la classe et, nous dit le chroniqueur, il y faisait régner une discipline aussi stricte que sur les bancs (1). C'est dans la capella que Wazon s'emploie d'abord; il y exerce des fonctions obscures, portant les livres et la machine à calculer, jusqu'à ce que, sélevant de degré en degré, il parvient au rang de maître des écoles (2). Or, n'est -il pas remarquable que nous lui voyions également signer des chartes comme chancelier (3), attestant par là que l'écolâtrie, la chancellerie et la capella étaient reliées entre elles par les liens les plus étroits (4) ? C'est même parce que l'écolàtre et le chancelier sont si souvent une seule et même personne que nous verrons plus tard, dans les universités, rechange des deux noms, et celui d'écolâtre finir par disparaître devant celui de chancelier (o).

Quelles étaient les atti-ibutions de notre chancelier directeur des écoles ? Apparemment, son autorité ne s'étendait pas seulement sur l'école de la cathédrale; il devait avoir, du moins à l'origine, une certaine direction ou surveillance de l'enseignement dans toutes les autres églises (6). En

(4) Anselme, c. 28, p. 20S.

(2) Id. c. 30, p. 20G.

(3) dOll. Ego Wazo recognovi et subscripsi. A. Waulers, Communes belges, Canton de Tirlemont, Communes rurales, l'e partie, p. 167. — 1029. Ego Waso archicapellanus recognovi sigilhim domini Reginaldi, Leodiensisepiscopi. AHEB, t. XXI (1888), p. 392.

(4) Ailleurs, l'office d'écolâtre était cumulé avec celui de chantre. Thomassin en a déjà fait la remarque, et G. Bourbon, La licence d'enseirjner (Revue des questions historiques, t. XIX, 1876, p. 322) dit que t dans un certain nombre de diocèses, le chantre resta en possession de la régence des écoles et fut chargé d'accorder ou de refuser la licentia,docendi. » Cf. Specht, p. 184. J'ignore quelles ont été à Liège les relations entre l'écolâtrie et la chanlrerie.

(o) G. Bourbon n"a pas bien vu cela et semble croire que la confusion est accidentelle ; il écrit même cette phrase bizarre, p. 536 : « Au XIII" siècle, on peut établir en règle générale que les fonctions d'écolâtre sont remplies dans les villes d'université par les chanceliers, dans les autres villes épiscopales par l'écolàtre ou par le chantre. »

(6) V. Diirr, De capitulis clausis, dans Schmidt, Thésaurus juris ecclesiastici, III, p. 139.

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d'autres termes, si les analogies ne sont pas Iroinpcuses, l'écolàtre de la cathédrale était, au temps dont nous parlons, Icquivalent d'un ministre de l'instruction publique. Nous sommes malheureusement réduits à de simples conjectures sur ce sujet.

Essayons de grouper ici le peu que la pauvreté de nos sources nous permet de connaître ou de deviner, au sujet de l'enseignement qui se donnait dans Técole de la cathédrale.

La première chose qu'il faille noter, c'est que l'école de la cathédi'ale était, dès le temps de Notger, partagée en deux : Tune intérieure pour les clercs, l'autre extérieure pour les la'ïques. Ce n'était pas le cas partout (1) : bon nombre d'églises se bornaient à assurer, par leur enseignement, le recrutement de leur personnel. Liège était donc de celles qui enseignaient aussi par amour de la science, et qui aimaient à en communiquer le plus largement possible les fruits au monde profane (2).

La distinction dont il vient d'être parlé nous est affirmée par le témoignage le plus autorisé de l'époque. En même temps, nous dit Anselme, que Notger se livrait avec délices, au milieu des clercs, à la lecture et à l'étude des livres saints, il faisait instruire les jeunes gens laïques, qui étaient l'objet d'un enseignement à part, dans des connaissances qui convenaient à leur âge et à leur condition (3). Ce passage est

(1) La coexistence des deux écoles extérieure et intérieure est attestée, à l'abbaye de Saint-Gall, dés la première moitié du IX« siècle (V. Spccht, p. 3G) à Reichenau en 817, à Tegernsee (Spechf, o. c, pp. 309, 369, 376) et à la cathédrale de Reims, dès la fin du même siècle. (Flodoard, Hhtoria Remensis, IV, 9, p. 574.) Il en était de même à Cologne sous saint Brunon, et probablement à L'trecht, au dire de Moll, p. 3o8; a St-Hubert vers lOoS (Clironicon Sancti tiaberti, c. 8, p. 372.)

(2) On pourrait se demander dans laquelle de ces deux écoles étudiaient les clercs liégeois destinés à faire partie du clergé paroissial. A. s'en tenir aux termes formels du texte d'Anselme, ils ne faisaient point partie de l'école extérieure. Je remarque cependant qu'à Saint-Gall et à Reims, les clercs qui n'appartenaient pas au personnel de la maison étudiaient dans l'école extérieure, l'autre restant exclusivement réservée, à Saint-Gall, aux futurs moines de l'abbaye, à Reims, aux chanoines de la cathédrale.

(3) Anselme, c. 30, p. 206 : Dum ipse cum clericis evolvendis atque iterandis divinae scripturae paginis jocundissime intentus, laicos nichilominus adolescentes, quilniit alendis sua scorsum erat (lisriptiiia, actati et ordini suo congi'uis artibus implicaveril.

d'ailleurs le seul qui nous révèle l'existence d'une école extérieure de la cathédrale de Liège ; mais il n'en est que plus important, puisqu'il atteste qu'à une date aussi reculée que le X^ siècle, la jeunesse laïque trouvait à Liège le moyen de se procurer une culture littéraire sous des maîtres distingués. Tout ce que les chroniqueurs nous rapportent de plus a trait exclusivement à l'école intérieure ou cléricale, qui équivalait, dans la formation du clergé, à ce qu'est aujourd'hui un grand séminaire.

Dans cette école, Notger n'admettait pas seulement des adolescents de naissance libre, mais aussi des enfants de condition servile qu'il se faisait céder, souvent même avant leur naissance, par les mères encore enceintes (1). Il semble bien qu'une pareille adoption équivalait, pour les futurs clercs, à un affranchissement en règle, et il n'est pas douteux, puisque aussi bien les canons l'exigeaient, que leur émancipation ne fût la condition préalable de leur admission aux ordres sacrés. Du nombre de ces heureux protégés fut peut-être Durand, troisième successeur de Notger sur le siège épiscopal de Liège (1021-1025), et dont les chroniqueurs nous attestent l'origine servile (2). Mais le grand cœur de l'évêque ne lui permettait pas de réserver le bienfait des études libérales aux seuls enfants de son diocèse : il admettait aussi dans son école ceux qui lui venaient d'autres diocèses, lorsqu'ils lui étaient recommandés par leur évêque ou par leurs parents (3).

Entre les deux écoles, il y avait d'ailleurs une différence déterminée par le but propre de chacune. L'intérieure préparait le recrutement du clergé de la cathédrale ; son programme comportait donc tout au moins le minimum des connaissances indispensables à tout prêtre chargé du ministère ecclésiastique. Pour l'école extérieure, le programme était plus simple, puisqu'il se bornait à offrir aux jeunes gens laïques les connaissances les plus élémentaires. On peut croire qu'il ne dépassait pas beaucoup le niveau de ce que nous appelons aujourd'hui l'enseignement primaire.

(1) Quoriim nonnullos saepe a praegnantibiis etiani expostulasset matribus. Anselme, c. 28, p. 205."

(2) Anselme, c. 36, p. 209.

(3) Anselme, c. 28, p. 20S.

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Le personnel enseignant de la catli?dralo devait être assez nombreux, d'abord à cause de la division de l'école en extérieure et en intérieure, ensuite à cause de la durée des études, qui était de plusieurs années, et de la grande diversité des branches, qui comprenaient, comme on sait, les sept arts libéraux. L'exemple de ce qui se passait ailleurs ne laisse pas d'être assez concluant sous ce rapport. A Utrecht, dès la fin du VHP siècle, l'école ne comptait pas moins de quatre maîtres, qui, il est vrai, n'enseignaient qu'un trimestre chacun (1). A Poitiers, l'écolâtre Hildegaire avait un coopérateur appelé magister scolai'uni (2). A la même époque, le savant Renaud était sous-maitre de l'école de la cathédrale de Tours (3). Peu après, au XII siècle, dans l'école de Toul, qui était certes inférieure en éclat et en importance à celle de Liège, il y avait, à côté de l'écolâtre, trois maîtres ayant chacun une prébende de chanoine (4).

Mais c'est surtout l'exemple de Chartres qui est décisif. Là, dans la première moitié du X^ siècle, nous rencontrons déjà un écolâtre, investi des fonctions de chancelier, et à côté de lui un professeur de littérature (grammaticiis) qui porte le titre de vice-chancelier (o). Vers la fin du siècle, autant qu'il est permis d'en juger par le nombre considérable d'hommes éminents dans les lettres et les sciences qui étaient réunis à Chartres, ce personnel devait s'être augmenté notablement (6). Ce qui est certain, c'est que pendant tout le XP siècle il comprenait, en-dessous de l'écolâtre, des personnages qui portaient le titre de gramrnaticus , de magister scolae ou d'adjutor scolnrum, et dont plusieurs arrivèrent à leur tour aux hautes fonctions d'écolâtre et de chancelier (7).

(i) Altfrid, Vifa s. Lhtdgeri, c. do, p. 409. Cf. Moll, Kerkgeschiedenis van Nederland vonr de Hervonning , t. I, pp. 3o3-3o4.

(2) Clairval, p. 31.

(3) Reginaldus sacerdos submagister scholae. Œuvres de Julien Havet, t. II, p. 103, note 3.

(4) Yoigt, p. XXXIX.

(5) Clairval, o. c, p. 22.

(6) Id. ibid. p. 23 et suiv.

(7) Id. ib. p. 31,

En ce qui concerne plus particulièrement Liège, le même fait semble ressortir des titres que se donnent entre eux deux écolàtres du XP siècle, Rodolphe de Liège et Raimbaud de Cologne, dont la correspondance nous a été conservée. Le premier gratifie son correspondant du titre pompeux de Coloniensis ecclesiae generalissimiis scolasticiis, et se qualifie plus modestement de Leodicensis (scolasticiis) particiilaris et infimiis. Raimbaud, dans sa réponse, confirme à Rodolphe le titre, qu'il a pris lui-même, de magister specialis ecclesiae Leodicensis (1), et il faut bien admettre que cette terminologie désigne une diff'érence de rang hiérarchique, car, plus loin, nous voyons que Raimbaud s'appelle scolasticus, tandis que Rodolphe n'est désigné que par le titre de magister. Le premier est évidemment le directeur des écoles de Cologne, l'autre n'est qu'un des professem's de l'école cathédrale de Liège. Le célèbre Egbert, qui écrivait, vers 1020, le recueil de sentences appelé Feciinda Ratis, aurait été, lui aussi, un membre de ce collège professoral de Saint-Lambert, si nous en croyons l'ingénieuse conjecture du dernier érudit qui se soit occupé de lui : en effet, il dit écrire son livre pour de tout jeunes écoliers, qui tremblent encore sous la férule et qu'il appelle des impubères et même des souris. Évidemment, d'autres maîtres enseignaient les élèves plus avancés en âge (2).

Nous ne sommes pas en état de reconstituer, comme on Ta fait pour Chartres, la liste des écolàtres liégeois pendant la période primitive. Je ne crois pas me tromper cependant en supposant qu'un des premiers noms repris dans cette liste devrait être celui d'Adalbold, le célèbre évêque d'Utrecht. Du moins, nous voyons qu'à la date de 1007, Adalbold exerce les fonctions d'archidiacre de Liège, et nous savons que c'était un personnage fort instruit, correspondant avec le pape Silvestre II (donc entre 999 et 1003) sur les problèmes les plus ardus des mathématiques. Or, dans une des lettres qu'il lui adresse, il s'excuse de la liberté qu'il prend, jeune

(1) Ms. G401 du fonds latin de la Bibliothèque Nationale de Paris, fol. \ verso jusqu'à fol. 11, lettres i et 2; cf. Voigt, 1. c,

(2) Voigt, 0. c, pp. XXXIX-XL.

comme il Test, d'aborder un homme de son importance presque comme un collègue, quasi conscholastlciim (1). On aura beau commenter ce passage tant qu'on voudra, il faudra bien qu'on se résigne à la conclusion qu'Adalbold a été écolàtre et qu'il traitait Gerbert comme si ce dernier était encore écolàtre lui-même (2).

Quoi qu'il en soit de cette conjecture, avec M^azon, successeur d'Adalbold, nous mettons le pied sur un terrain plus solide. Wazon, en efl'et, nous le savons par le témoignage formel d'Anselme, a été écolàtre de Notger, et si Adalbold a occupé cette dignité vers 999-1003, nous devons en conclure que Wazon lui aura succédé dans son poste le jour où Adalbold fut promu aux fonctions d'archidiacre (3). Disons-le en passant : ce seul choix montre que Notger se connaissait en hommes, car Wazon, c'est Notger lui-même, revivant dans une physionomie dont une heureuse coïncidence nous permet de voir de près et d'admirer la rare beauté morale.

Le plus parfait accord de vues régnait entre l'évêque et son écolàtre; ils étaient dévorés tous deux du même zèle

(1) Pecco quod (antitm vinim quasi conscholasticum jiivenis convenio. Pez, Thésaurus Anecdotorum, t. III, pars II, p. 87 et MGH, IV, p. 680, note 14.

(2) Hirsch, Heinrich II, II, p. 298, (avec la note 2), comprend le passage comme moi.Voigt, p. XVIII, cherche vainement à en infirmer la portée; le silence d'Anselme, invoqué par lui, ne signifie rien du tout ; il le sent si bien qu'il concède que Notger a pu nommer Adalbold écolàtre ailleurs, et, avec Moli, II, 1, p. 52, il pense à Lobbes, sur la foi de l'expression clericus lobiensis qu'emploie en parlant de lui Sigebert de Gembloux, De scriptoribus ecclesiasticis, c. 138 ; sur ce point, v. Hirsch, Heinrich H, t. II, p. 297, note 4.

(3) Il me faut réfuter ici une erreur assez bizarre. Selon Bittner, Wuzo und die Schulen von Lïittich, p. G et p. 2, note 2, suivi par Voigt, pp. XVI et XXIX, ce serait en 1008, l'année même de sa mort, que Notger aurait appelé Wazon aux fondions d'écolâlre. Bittner ne fournit pas la preuve de cette assertion, et, de fait, il n'en a pas d'autre que la date de 1008 placée par Koepke en marge du chap. 40 d'Anselme où il est dit : capellanus primum sub Notgero, postea ab eodem donalus est scolarum magisterio. Mais les érudits qui ont fait état de celle date n'ont pas remarqué qu'elle appartient à Koepke et non à Anselme, et qu'elle a simplement pour but, dans la pensée de l'éditeur en question, d'indiquer le terminus ante quem de l'entrée en fonctions de Wazon. Il n'existe donc pas l'ombre d'une raison pour faire commencer l'écolâtrie de Wazon en 1008, et il esl hautement probable qu'il dirigeait déjà les écoles de Liège en 1007, puisqu'à celle date son prédécesseur Adalbold avait le rang d'archidiacre.

pour l'enseignement de la jeunesse, et leur œuvre se mêla à tel point qu'Anselme redit de Wazon comme écolàtre ce qu'il a déjà dit de Notger lui-même. Wazon se préoccupait à la fois de l'éducation morale et de la culture littéraire ; il préférait de beaucoup, nous dit le chroniqueur, les jeunes gens qui avaient de la vertu à ceux qui n'avaient que la connaissance des lettres (1). Les élèves affluaient de tous les pays à son école, mais il ne les accueillait pas tous avec empressement; loin de là, il leur faisait d'abord valoir la difficulté des études ; par contre, ceux chez qui il remarquait un vrai zèle pour la science étaient traités par lui de la manière la plus cordiale ; il les gardait tant qu'ils voulaient et souvent il pourvoyait encore à leur vêtement (2).

Quelle que fût d'ailleurs la confiance méritée que Notger avait dans son écolàtre, il n'abdiquait pas totalement entre ses mains les nobles préoccupations de l'école; il aimait à rester en contact avec les jeunes gens, à se rendre compte de leurs travaux et de leurs progrès. Jusque dans ses nombreux voyages, il ne pouvait pas se détacher de ses chers élèves : il emmenait avec lui les meilleurs, et, sous la direction d'un de ses chapelains, ils continuaient leurs études dans une discipline aussi rigoureuse qu'à l'ombre des cloîtres de Saint- Lambert. Ce séminaire ambulant, s'il est permis de l'appeler ainsi, avait sa bibliothèque et toutes ses autres armes de classe, comme s'exprime Anselme. Et ainsi, continue-t-il, ceux que l'évêque emmenait ignorants et illettrés revenaient souvent, plus instruits dans les lettres que les maîtres qu'ils avaient quittés (3). Cela se comprend : une édacation complétée par des voyages et par un contact précoce avec d'autres peuples et d'autres hommes devait rapidement mûrir ces jeunes intelligences. En ceci, Notger ne faisait que se conformer à l'exemple des maîtres les plus illustres. Il faisait ce qu'avaient fait à Liège son prédécesseur Eracle, à

(1) V. un portrait plein de charme de l'écolâlre de Trêves, saint Wolfgang, qui y enseignait vei'S 900. Vita x. Wolfanniji, c. 7, pp. 528-529.

(2) Anselme, c. 40, pp. 210-211.

(3) Anselme, c. 28, p. 205.

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Hildcsheim le précepteur de saint Bcrnward (1) et ce que devait faire ce saint lui-même (2).

On ne peut pas douter qu'en môme temps qu'il élevait à cette hauteur l'école cathédrale, Notger ait déployé une même sollicitude pour les autres écoles de sa ville épiscopale et de son diocèse. Malheureusement, on l'a déjà vu, nous sommes très peu renseignés sur les collégiales de Liège et pas du tout sur les autres. Il est certain toutefois qu'elles ont dû avoir leur pépinière de clercs de tout rang pour le service de leur culte et pour les prébendes dont elles disposaient. Quant aux écoles monastiques, bien qu'elles fussent plus indépendantes de l'évêque, Notger ne paraît pas s'en être désintéressé : ce qui le prouve, c'est que la plus brillante de toutes les écoles monastiques de son temps, ce fut précisément celle de l'abbaye de Lobbes, qui lui appartenait. Notger encouragea de toute manière l'abbé Folcuin, un des principaux érudits de l'époque, et certes, il ne lui aura pas marchandé, dans le domaine des études, un appui qu'au dii'e de Folcuin lui-même (3), il lui accordait si libéralement lorsqu'il s'agissait de travaux d'art.

Lorsque Folcuin mourut, Notger lui donna pour successeur son ami Hériger, l'écolâtre de l'abbaye, qui avait toute sa confiance et qu'il avait emmené dans son voyage d'Italie l'année précédente. L'honneur de ce choix excellent revient toutefois, en premier lieu, aux moines de Lobbes eux-mêmes. Dans une supplique adressée par eux à l'évêque de Cambrai et à celui de Liège, l'un, leur supérieur spirituel, l'autre, leur chef temporel, ils avaient désigné à ces deux prélats Hériger comme leur candidat préféré. « Il y a de longues an-

(1) Thangmai", Vita s. Bernwardi, c. 1, p. 7o8 : Quem eliani mccum interdum in servitium domini episcopi extra monasterium excédons ducebam... Nam saepe totiim diem inler eqviitandum studendo attrivimiis, etc.

(2) Id. c. 5, p. 7G0 : Ingeniosos namqiie pueros et eximiae indolis secum vel ad curtem ducebat vel quocunque longius commeabat, etc.

Godehard de Hildesheim, en voyage, écrit aux moines de Tegernsée de lui envoyer Horace et les lettres de Cicéron. Bertrani, p. 90.

(3) Creverunt illo tcmpore et in monasterio nostro aedilicia nonnulla, instinctu episcopi, operâ abbatis facta. Id. ib. c. 29, p. 70. Suit la description de la plupart des ouvrages exécutés à Lobbes par Folcuin.

nées, écrivirent-ils, quil vit au milieu de nous en frère, nous rendant de signalés services, et remplissant avec le plus grand zèle, à l'égard d'un bon nombre de nous, le rôle d'un éducateur. Vous avez comme nous la certitude qu'il sait bien enseigner, et qu'il possède cet art qui consiste à tirer de son trésor l'ancien et le nouveau (1). y> Pas plus que son illustre ami et chef spirituel, Plériger, devenu pasteur, ne se désintéressa des études qui avaient été la joie de son existence, et nous avons lieu de croire que, comme Notger, il continua d'enseigner en personne (2). Ecrivain remarquable autant que professeur distingué, Hériger laissa plusieurs ouvrages parmi lesquels sa Chronique des évêqiies de Tongres lui a valu le titre de père de l'histoire de Liège. Il mourut à un âge assez avancé, le 31 octobre 1007, et Notger, qui lui survécut de quelques mois, a encore eu le temps de choisir son successeur. Mais, cette fois, il ne paraît pas avoir eu la main aussi heureuse que de coutume, car Ingobrand, qu'il revêtit de la dignité d'abbé, laissa bien déchoir la maison et le princeévêque Wolbodon fut obligé de le déposer en 1020 (3).

Si nous mentionnons cette dernière circonstance, c'est parce qu'elle montre bien que c'est de l'école d'Hériger seul que sont sortis les personnages éminents de cette époque qui firent tant d'honneur à l'abbaye de Lobbes, à savoir Wazon, évèque de Liège, Burchard, évèque de AVorms, et Olbert, abbé de Genibloux et de Saint-Jacques de Liège.

Nous connaissons moins l'histoire des autres abbayes; dans aucune d'elles, nous ne rencontrons le nom d'un écolàtre contemporain de Notger. Toutefois, les plus anciens témoignages relatifs aux études dans ces maisons sont d'une date si rapprochée de lui, qu'ils semblent bien pouvoir être invoqués pour son temps. A Saint-Laurent, aux portes de Liègej il y avait un écolàtre, Falcalin, qui enseigna dans la

(1) Gesta epp. Camerac. I, c. 406, p. 44o. Allusion aux paroles de l'Évangile : Scriba doctus in regno Dei similis est patrifamilias, ((ui promit de thesauro suo nova cl vetera.

("2) Le Gesta ahbat. Gemblacensium, c. 26, p. 336, dit en parlant de l'abbé Otbert : Hic ubi ex ore Herigcri Laubicnsis abbatis viri suo tempore disertissimi aliquid de septem sapore artium bibit, silim .stndii sui extinguere non potuit.

(3) Gesta abbatum Lobiensium post Folcuinum continuata, c. 3, pp. 309-310.

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première moitié du XP siècle, et qui fut le collaborateur du célèbre Francon(l), A Stavelot, vers 1030 ou peu après, le bienheureux Thierry, si célèbre depuis comme abbé de Saint- Hubert, commença sa carrière comme directeur de l'école (2). A Saint-Trond, nous rencontrons avant 1034 un écolàtre du nom d'Adélard, qui occupe en même temps les fonctions de trésorier (3). A Saint-Hubert, il y avait, vers lOoo, deux écolâtres, dont l'un tenait l'école intérieure et l'autre l'extérieure (4). H n'est pas téméraire de présumer qu'en général, la prospérité des lettres, que nous constatons dans les centres dont nous avons parlé, se sera manifestée aussi dans ceux dont les destinées nous restent inconnues.

Il faut maintenant nous informer du programme des études. Il variait notablement selon les écoles et selon le degré de l'enseignement. Dans les écoles inférieures on se bornait, selon le vœu de Charlemagne, à la lecture, à l'étude du psautier, qu'on apprenait par cœur, à la musique avec le chant et aux éléments de calcul; c'était, si l'on peut ainsi parler, le programme de l'enseignement primaire (5) et je suis porté à croire que les écoles extérieures n'en avaient pas d'autre. Par contre, dans les écoles où les futurs clercs complétaient ou achevaient leurs études, et tout spécialement dans les écoles des cathédrales, le programme élaboré par Charlemagne coml)renait, en outre, un ensemble de connaissances théoriques et pratiques : d'une part, la liturgie et le chant, avec la discipline ecclésiastique ou théologie morale, le comput, l'éloquence sacrée, la rédaction des actes publics ; de l'autre, l'Ecriture sainte et la patristique (6). Au surplus, il faut se garder de trop de précision, et c'est à peine si l'on peut parler ici de programme. Il est certain que le degré de supériorité auquel nous voyons s'élever l'enseignement de certaines écoles de

(1) Reinerus, f)e claris Scriptoribus monasterii siii , dans Pez, Tliesauru.s, l. IV, col. 21.

(2) Vita Theoderici ahbatis Andagineusis, c. 12, p. 43.

(3) Chronicon Sancti Huberti, c. 3, p. 571.

(4) Ibid., c. 8, p. 372.

(5) Admonitio (jcueralis de 789, c. 72 dans Capitularia rer/iim Francoruiii , (Borelius, p. 60).

(6) Ibid., Qnae a presbyteris discenda sint, p. 233.

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ce temps, notamment de celles de Liège, est avant tout l'œuvre personnelle de leurs maîtres. Ceux-ci avaient toute latitude de pousser aussi loin qu'ils voulaient, selon la capacité de leurs élèves et leur propre zèle (1). Et c'est sous cette réserve que nous abordons ici l'examen des études liégeoises du haut moyen-âge.

Ces études, on le sait, se groupaient, depuis les derniers siècles de l'Empire romain, en une encyclopédie de sept sciences, les unes littéraires, qui constituaient ce qu'on nommait le trivium, les autres scientifiques et formant le quadriçiiim. Le triçiiim comprenait la grammaire, la l'iiétorique et la dialectique, c'est-à-dire, comme on dirait aujourd'hui, l'étude de la littératm^e, de l'éloquence et de la philosophie. Le quadriviuin comportait celle de la musique, de l'arithmétique, de la géométrie et de l'astronomie, c'est-à-dire les sciences en regard des lettres. Nous allons passer en revue les diverses branches du septwiiim, en marquant ce qu'on sait sur l'étude de chacune dans les écoles de Liège.

Tout d'abord, elles n'étaient pas étudiées successivement, mais en partie simultanément. Du moins, on voit bien que l'enseignement de la grammaire, c'est-à-dire de la littérature, se prolonge pendant toute la durée des études.

Cet enseignement commençait par la lecture, et, comme il n'y avait pas de livres en langue vulgaire, on apprenait à lire en latin. Le latin était d'ailleurs, en fait de langues, la seule qu'on apprît, puisqu'elle était, par son universalité, le seul véhicule des idées générales et la seule expression de la civilisation. Il s'ensuit que l'art de lire était, pour le commençant, une connaissance absolument stérile aussi longtemps qu'on n'y associait pas l'étude du latin. Celui-ci élait donc abordé tout de suite et l'étude en était menée de front avec celle de la musique et celle du calcul digital. Tout cela, bien que fort élémentaire, n'était pas sans dilliculté. Plus d'un écolier aura versé des larmes amères avant de posséder parfaitement les neumes qui étaient le seul langage musical de l'époque. Et l'apprentissage de la langue savante était très pénible aussi.

(1) Richer, III, 49, dit dans ce sens de Gerbert qu'il n'initiait aux mathématiques que ses élèves les plus capables.

Des listes de mots, des manuels de conversation, des exercices de conjugaison latine étaient la première propédeutique des petits barbares qui venaient s'asseoir sur les bancs du cloître de Saint-Lambert. On mettait ensuite dans leurs mains des résumés de grammaire, dont Donat fournissait les principaux éléments. Dès que la chose devenait possible, on appelait l'exercice au secours de la théorie, et, pour le rendre fructueux, on interdisait aux élèves de converser dans une autre langue que le latin (1).

En attendant, ils apprenaient par cœur tout le psautier (2), et cet usage, déterminé sans doute par des considérations pratiques telles que les besoins de la liturgie, avait pour résultat de meubler l'esprit de l'élève d'un trésor de poésie sacrée dont il ne comprenait pas toujours toute la beauté, mais qui maintenait sa vie intellectuelle dans les régions supérieures. Tout le moyen-âge est resté fidèle à la récitation intégrale du psautier; le plus ancien des hagiographes liégeois nous montre saint Lambert le récitant dans la neige et au milieu des frimas, devant la croix de Tabbaye de Stavelot (3).

Mais le j)sautier n'était pas le seul livre qu'on mettait aux mains des élèves. Des recueils de sentences, généralement sous forme métrique, venaient solliciter leur curiosité toute fraîche encore. Tels étaient les Distiques de Caton, ouvrage d'un emploi universel, les Fables d'Avien, et celles de Phèdre ndses en prose par un certain Romulus (4). Un maître liégeois contemporain de Notger, du nom d'Egbert, a le mérite d'avoir enrichi cette littérature pédagogique d'un recueil de sentences à un, deux ou plusieurs vers, qui contenait en quelque sorte tout le trésor de la sagesse popu-

(d) Ainsi à Magdebourg, au X« siècle, sous le fameux Ohtric (Brunon, Vita s. Adalberti, c. 3, p. 547 ; Auditoribns enini usus erat lacialiter fari, nec ausus est quisquam coram magistro linguâ barbarà loqui). Ainsi à Saint-Gall (Ekkeliard, Casus Sancti Galli, c. 89, p, 317, cité par Specht, p. 324).

(2) Y. Specht, p. Gl.

(3) Vita sancti Lamberti, AA. SS., t. V de septembre, p. 57o.

(4) Voir Specht, 43; Maître, 217; Voigt, XLVI. Cf. Othloh dans Pez, III, 2, p. 487.

laii'e de l'époque (1). Ce livre, qui nous a été lieureusement conservé, n"a pas joui de la dilFusion de ceux que je viens de nommer, et son volume ne le permettait pas d'ailleurs; toutefois, il n"a pas laissé d'être répandu, et la mention honorable que lui accorde Sigebert de Gembloux atteste l'estime dans laquelle il était tenu par les maîtres du moyenâge (2).

Après cette préparation, on abordait l'étude des sept arts libéraux eux-mêmes. Dans les pages qui vont suivre, j'essayerai de dire aussi complètement que possible comment ils étaient enseignés à Liège du temps de Notger.

I. La grammaire. Sous ce nom, nos sources désignent l'enseignement littéraire dans son ensemble depuis ses premiers éléments, c'est-à-dire depuis l'alphabet, jusqu'aux chefsd'œuvre de la poésie païenne et chrétienne, en y comprenant toutes les œuvres du génie humain (3). L'étude de la grammaire savante se continuait à Liège dans Donat et dans Priscien (4), auxquels il faut probablement ajouter Martianus Capella. C'est quand on passait à l'étude des écrivains qu'on se trouvait vraiment sur le terrain de la littérature. Les maîtres choisissaient librement les auteurs qu'ils expliquaient, toutefois, il semble qu'il y ait eu dès lors, dans les écoles, un certain ordre suivi, et Prudence paraît avoir été en possession de présider aux débuts des études littéraires des jeunes

(1) Cet ouvrage a été publié de nos jours, avec un savant commentaire, par E. Voigt sous ce titre : Eghertx von Lïittkh Fecunda Ratis. Halle a. S., 1889.

(2) Voigt, pp. LXII-LXIII.

(3) « La grammaire embrassait alors toutes les humanités, sauf la rhétorique, et comportait l'étude des grammairiens et des auteurs classiques, avec des essais de composition en prose et en vers, d'après les règles et les modèles. » Clairval, o. c. p. 108.

Grammatica est scientia interpretandi poetas atque historicos, et recte scribendi loquendique ratio (Raban Maur, De Institutione Clericonnn, III, 18, p. 223, édit. Kiioeplller). Il parle d'après Gassiodore, De Artibus ac discijjlinis liberolium litterarum, c. 1, col. 1132 : Grammatica vero est peritia pulchre loquendi ex poetis illustribus oratoribusque collecta.

(4) Anselme dit de Wazon, c. 32, p. 220 : De Donali vel Prisciani regulis scolares adulescenlulos non dedignabalur inlerrogare. Cf. pour Chartres, Clairval, p. 109. Vers 930, l'Italien Etienne expliquait Donat à Wûrzbourg, v. Vita s. Wolfgangi, c. 5, p. 328.

tAxstruction publique. 273

humanistes (1). Celte préférence avait sa raison d'être : on voulait éviter que l'imagination de l'enfant fût troublée, voire même souillé par ce qu'il y avait d'impur dans les écrivains classiques, et, conformément aux recommandations d'Alcuin, on chargeait le poêle chrétien d'introduire la jeunesse dans le sanctuaire des lettres. Au surplus, dans la pensée de cette époque, l'étude des anciens ne devait être elle-même qu'une préparation à celle de l'Ecriture Sainte ; ce qu'on leur demandait, ce n'était pas leur tour d'esprit, comme firent plus tard les humanistes de la llenaissance, c'est la connaissance de leur langage et de leur style.

A part la prédilection pour Prudence, à laquelle les maîtres liégeois, disciples de saint Brunon, seront restés fidèles, nous ne savons que vaguement quels écrivains étaient étudiés dans les classes et nous ignorons totalement dans quel ordre ils l'étaient. Il faudra donc nous borner à énumérer ceux que les Liégeois du X" et du XP siècle connaissaient. Parmi les pa'iens, ils citent Gicéron, Salluste, Varron, Sénèque, Pline l'Ancien, Quinle-Gurce, Aulu-Gelle, Macrobe, Virgile, Horace, Tibulle, Perse, Juvénal, Lucain, Piaule, Phèdre, Martial, Slace et même Lucilius, Labérius et Publilius Maximinianus. Parmi les écrivains chrétiens, ils ont lu saint Jérôme, saint Augustin, saint Jean Ghrysostome, saint Ambroise, saint Grégoire- le-Grand, Sulpice Sévère, Lactance, Gassien, Boèce, Procope, Pierre Ghrj'sostome, saint Isidore de Séville, Eugène de Tolède, Béda le Vénérable, Paulin, Raban Maur et leur propre compatriote Rathier, auxquels il faut ajouter les poètes. Prudence, Arator et Séduliu?, sans compter les chroniqueurs et les hagiographes du moyen-àge (2). Ils en connaissaient d'autres

(1) IS'olger (le Saint-Gall recommande à son élève Salomon de préférer Prudence. Saint Brunon avait commencé dans Prudence ses études littéraires. Paiolgerus, c. 4, p. 25G.

(2) V. les citations dans Koepko, préface de son édition d'Hériger cl d'Anselme, pp. i 42, -144, loG et lo7 ; Voigt, p. LUI. Pour Aulu-Celle (XVIII, p. 2, 1), je le vois cité dans Gozechin, 441*. On a supposé (Massmann, Germania des Tacitus, Quedlinburg, -1847, p. IGl) qu'Hériger avait lu Tacite, mais on se borne à alléguer un passage de ce chroniqueui- ([ui scinble inspiré de Tacite, (icnnania 2; qu'on en juge :

274 CilAPlTRE XIV.

encore, cela n'est pus douteux, mais nous ignorons lesquels. De ces auteurs, tous n'élaienl pas expliqués en classe, un grand nombre étaient réservés dans les bibliothèques à la curiosité des plus studieux. Virgile et Lucain jouissaient d'une diffusion sans égale. On les commentait au moyen-âge avec autant de zèle que pendant l'antiquité, et c'est notre Egbert qui écrit ces paroles, significatives dans la bouche d'un professeur :

Qui sine commento riinaris scripta Maronis Immiinis nuclei solo de cortice rodis (1).

Mais quels étaient, pour continuer la figure d'Egbert, les commentaires qui ouvraient le fruit précieux et faisaient goûter la noix ? Il n'est pas facile de le dire, et il y a tout lieu de croire que le plus clair du temps des maîtres médiévaux était consacré par eux à faire eux-mêmes le travail de commentateur. C'est, selon toute apparence, un professeur liégeois qui nous a laissé ce curieux commentaire manuscrit du XP siècle sur Lucain, Macrobe, Juvénal et Perse. L'œuvre de ce contemporain de Notger est hautement instructive (2). Le commentateur suit son texte pas à pas et l'explique vers par vers, s'attachant surtout aux faits et ne s'occupant guère de critique littéraire; ses gloses, tantôt justes et tantôt erronées, souvent encore subtiles ou même puériles, illustrent de la manière la plus saisissante l'en-

Tacile, 2. Hériger, 7.

Ceteriim Germaniae vocahiilum recens Et Octaviuincam, oblionoremOctaviani

et nupei- additum, quoniain qui primi Augusti vel matris ejiis, sororis Julli Rhenum transgressi Gallos expulerint Caesaris, qui primus Gallium Romano ne ruine Tiimjvi, Uinc Germnni voeati subegit imperio, et Germaniam fenint sint. fuisse mnninatam.

(1) Egbert, Foecimda lUitis, v. 923-4.

(2) V. cet ouvrage décrit daus Jafleet Wattenbacli, Ecclcsiae MctropuUtauac Coloniensis codices mamtscripti, Berlin, 1874, au n» 199. Sur sa provenance liégeoise, cf. ce que disent les éditeurs, pp. 86 et 87. J'ai parcouru le manuscrit lui-même à la bibliothèque du chapitre de la cathédrale de Cologne, au printemps de 1900, mais je n'ai pas eu le lemps de le lire, el l'écrilui'e fort menue n'est abordable que pour des yeux plus jeunes. 11 est à désirer que ce curieux ouvrage voie enfin le jour.

l'instruction publique. 27S

seignement des lettres et l'explication des auteurs anciens dans un collège du XP siècle (1).

Ce que l'on cultivait avec le plus grand soin k Liège, c'était la versification. L'on y voyait non seulement une excellente gymnastique intellectuelle, mais la meilleure preuve de la culture littéraire. Tout le monde s'en mêlait; il n'est presque pas un seul des hagiographes ou chroniqueurs du temps qui n'ait voulu nous laisser au moins un échantillon de son savoir-faire dans un art si noble et si estimé, et les écoliers versifiaient à tour de bras. Voici une preuve curieuse de l'engouement universel.

En 1050, le prieur Guifred étant mort à fabbaye du Mont- Canigou, au fond du Languedoc, ses moines, conlormément à l'usage des abbayes qui taisaient partie d'une association de prières, firent annoncer la funèbre nouvelle à toutes les maisons fédérées. Ceux qui recevaient la visite du messager de l'abbaye signaient le rouleau de parchemin qu'il apportait, et y inscrivaient, selon le cas, tantôt une parole de condoléance ou un accusé de réception quelconque, tantôt, quand ils savaient écrire et qu'ils ne détestaient pas de le montrer, une pièce de vers de circonstance. Nous possédons encore le rouleau mortuaire qui fut rapporté en 1031 à Mont-Canigou par le messager, après une tournée au cours de laquelle il avait visité une multitude de monastères et d'églises de l'Occident (2). Sur cent trente-trois inscriptions que contient ce curieux document, il y en a onze de Saint- Servais de Maestricht (3) et quatorze de Liège ; ces dernières proviennent de la cathédrale, puis des collégiales de Saint-

(1) Un des plus curieux passages de ce livre est incontestablement le suivant, cité parmi divers autres par les éditeurs, p. 140 : » Bardi, id est Leodicenses, qui caruiinibus suis reddunt immortales animas scribendo gesta regum. » Ce passage, qui semble attester qu"au XI« siècle il y avait a Liège des poètes écrivant des chansons de geste, est à rapprocher de celui du Triumplms sancti Remacli, II, c. 19, p. 4oG, où l'on voit un jongleur [cantor (juidam jociilaris) se mettre à chanter en public, dans des vers improvisés, des miracles de saint Remacle qui viennent d'avoir lieu le jour même. On voit à la vérité, par le contexte, que ce jongleur n'était pas de Liège même, puisqu'il y demeurait chez un hôte.

(2) Il a été édité dans le recueil de M. Léopold Delisle, nnnlt-aïuc des Morts du LV»-' au AT" siècle, Paris, 18G6.

(3) 0. c. pp. 9S-102.

Pierre, de Sainte-Croix, de Saint- Jean et de Saint-Bartliélemy, et, enfin, des monastères de Saint-Jacques et de Saint-Laurent (1). Dans aucune ville de son itinéraire, le porteur du rouleau n'avait recueilli un si grand nombre d'attestations de condoléance. Toutes ces petites pièces sont en vers, et il faut avouer que les effusions lyriques de nos Liégeois se distinguent par leur tour en général plus aisé et plus élégant. Sans doute, il s'agit ici de l'époque de Wazon, dont le souvenir est évoqué plus d'une fois par les annotateurs liégeois du rouleau, mais, je l'ai déjà dit, l'œuvre de Wazon continue l'œuvre de Notger, et l'une témoigne pour l'autre.

Le rouleau mortuaire du Mont-Ganigou nous montre d'ailleurs qu'à Liège, la versification latine est entrée sans réserve dans le coui'ant nouveau. D'une part, la rime a pénétré dans l'hexamètre et les Aers léonins se multiplient rapidement. D'autre part, à côté du vers métrique, qui pèse les syllabes, on voit apparaître le vers rythmique, qui les compte. Or, ce double phénomène se rencontre déjà sous Notger. L'inscription de son célèbre ivoire, peut-être composée par lui-même (à), contient deux hexamètres léonins, et l'on en trouve d'autres parmi ceux que l'abbé Hériger a écrits en l'honneur de saint Servais (3).

Pour les vers rythmiques, les premiers que je connaisse d'un maître liégeois sont ceux d'Adelman, dans son célèbre poëme sur les savants de son temps (4). Il est vrai qu'Adelman avait étudié à Chartres, où ce genre de versification

(i) 0. c, pp. 407-113.

(2) En ego Notkenis, peccali pondère pressus. Ad te flecto gemi, qui ten-cs omnla nutu.

(3) Dans Mabillon, AA. SS. O.S.D., t. III, ii, p. ool.

Par contre, le recueil d'Egbert et le poème anonyme en Ihonneur de Notger ne contiennent pas de vers léonins. Et un assez long fragment de la Vie métrique d'Erluin de Gembloux par le moine Richer (après 987), reproduit par le Gesta ubbatum Gemblacensium, p. 524, n'en contient pas davantage.

(4) Ce poëme a été édité à plusieurs reprises; on le trouve notamment dans Mabillon, Veteru Analecta, dans le Thc.tauru.t de Martène et Durand, t. IV, dans dom Bouquet t. XI, dans Cierval, pp. ;>i)-91 et dans J. lluset. DEuvres, t. 11, p. 94 et suivantes.

l'instruction puiîlique. 277

était particulièrement cultivé (1), et ou pourrait se demander si ce n'est pas lui qui en a introduit le goût dans sa ville natale, où il a composé son poëme (2). Mais, d'autre part, Adelman a étudié à Liège avant d'aller à Chartres, et il n'est pas interdit de penser, jusqu'à preuve du contraire, qu'il aura trouvé dans sa patrie l'usage du vers rytlimique.

Nous ne quitterons pas le chapitre de la grammaire, c'està-dire de la littérature, sans répondre à une question qui a été plus dune fois posée.

Le grec figurait-il au programme de l'enseignement des écoles notgériennes? Je ne le pense pas, et ce n'est certes pas la présence de Léon de Calabre à Liège qui pourra le faire croire (3), car enfin, Léon était-il bien de Calabre? et s'il en était, savait-il le grec, et s'il le savait, l'a-t-il enseigné à Liège ? Ce n'est pas non plus parce que l'écolàtre Gozecliin, qui, en iOoO, signe en qualité de notaire une charte de Théoduin pour Waulsort, trace son nom en caractères grecs (4) ou parce qu'en 1051 les clercs de Saint- Pierre écrivent sur le rouleau mortuaire du Mont-Canigou : In no mine IT et Y et A et FIAFK Amen (o), que nous devons conclure à un enseignement du grec à Liège sous le pontificat de Notger et de Wazon. Quelle conclusion serait plus forcée et plus aventureuse ? Si Rathier a su un peu de grec, cela ne prouve pas davantage, car ce polymathe pos-

(1) i( Fulbert, Adelman, Bérenger ont eu, pour les vers de 16 ou de io pieds, assonances ou rimes, une prédilection jusqu'alors inconnue ; on pourrait même croire qu'ils leur ont donné la vogue par leurs compositions, et que c'est après eux qu'on les a cultivés ailleurs. » Clerval, p. diS.

(2) Après Adelman, les plus anciens vers rythmiques écrits au pays de Liège (et encore est-ce à l'abbaye de Slavelol),sonl ceux du TriumpJius aatictiliemacli, c. 3G, p. 460.

(3) Comme voudrait Hauck, KirchengeschicUte Deutschlands, t. 111, p. 324. V. Cliron. S. Laurentii, p. 266. Dute, o. c, pp. 14 et \o, a réuni un certain nombre de faits relatifs à la connaissance du grec dans des centres lolharingiens, mais n'a pu en alléguer un seul pour Liège et Unit par convenir lui-même que jamais les écrivains liégeois ne citent un passage grec.

(4) AHEU, t. XVI, \\. 1, oii on lit par erreur Gozelinos; cf. ibid. t. XXVI, p. 182. (3) Delisle, Roulmux de.!; Morts, p. dlO. C'est-à-dire : In nomine TraToo; cl ulcj

et ayiou Tciv'jy.izfic,. Sui- le sens des autres lettres grecques de cette formule, V. de Ilozière, Recueil général des formules usitées dans l'empire des Francs, p. 909.

sédait une science exceptionnelle pour son temps; d'ailleurs, ce qu'il savait de cette langue, il la bien plutôt appris au cours de ses nombreuses migrations que dans les écoles de son pays (1). Rien donc n'autorise à supposer que l'enseignement du grec fût donné à Liège sous Notger; aussi n'y a-t-on pas relevé la moindre trace de la connaissance de cette langue ou de sa littérature dans les écrivains du temps, si empressés d'ordinaire d'exhiber leur savoir (2). Liège, sous ce rapport, n'avait aucune supériorité sur Chartres, où le grec n'était pas enseigné non plus, bien que tel ou tel Chartrain se soit plu, comme Gozechin, à écrire certains mots en caractères grecs, ou, comme Luidprand, à larder son texte d'expressions empruntées à cette langue (3).

IL La rhétorique. C'est, de toutes les branches du septiviiim, celle au sujet de laquelle nous sommes le moins informés. Aucune de nos sources ne nous parle de l'enseignement de l'art de l'éloquence dans les écoles de Liège. D'ailleurs, le trivinm traditionnel n'appliquait l'éloquence qu'aux choses du monde profane (4). Raban Maur, il est vrai, qui fut le maître par excellence des écoles du royaume d'Allemagne, voulait qu'on l'étudiàt aussi en vue de la prédication et il se réclamait de l'autorité de saint Augustin (5). Mais

(1) V. Vogel, p. 28, qui a tort de mettre une restriction en écrivant : « Pamit soll nicht geleugnet wcrden, (iass er schon in sciner Jiigend in Lolharingen die Elemente der gricchischen Spraciie hit'ttej lernen l^unnen, |denn Baldrich von Utreclil lelirte sie ja den Bruno im Anfang der dreissiger Jahre des X^ Jahrhunderts. » C'est rirlandais Isaac et non Baidéric qui a appris le grec à saint Brunon, et il ne s'ensuit pas que Rathier aurait pu appi'endre cette langue à Lobbes.

(2) Voyez par exemple le cas de Luidprand. Il a appris le grec au cours de ses divers voyages à Constantinople, aussi ne perd-il pas une occasion de l'étaler; il emploie une multitude de mots grecs à tort et à travers, et le titre même de son livre, Antapodosis, devait être une énigme pour ses lecteurs.

(3) Clerval, pp. 109 et 140. Ainsi fait notamment Adelman.

(4) Rhotorica est, sicut magistri tradunt, saecularium litlerarum bene dicendi scientia in civilibus quaestionibus. Cassiodore, De aitib. et discipl. c. 2, cité par Raban Maur, De Instilntiotie rlerironim, III, 19.

(o) Raban Maur, loc. rit. Le chapitre qu'il consacre à la rhétorique n'est que la reproduction textuelle de saint Augustin, De dortrinu christiana, IV, 3. De même, III, 28 de Raban, où il est reparlé du rôle de l'éloquence dans l'enseignement, se borne à reproduire saint Augustin, o. c. IV, 4.

l'ixstuuctiox publique, 279

lui-même n'entre dans aucun détail à ce sujcl. Les prédicateurs, d'autre part, ne professaient pas une estime exagérée pour un art tant goûté des anciens, mais qui avait finalement abouti à un verbiage sléi-ile : ils recherchaient la simi)licité du langage évangéli((ue, l'aile pour toucher les auditeurs et pour i)énétrcr dans leur intelligence, plutôt que les accents grandiloquents et la beauté boursoudée des harangues composées selon les règles. Aussi l'enseignement de l'éloquence avait-il changé de nature dans les écoles clirétiennes. Ce n'est pas qu'on y eût entièrement renoncé à l'exercice de la déclamation classique, qui consistait à faire des discours sur des causes imaginaires. Un curieux passage d'IIériger nous édifie à ce sujet : « Ce n'est pas ici, écrit-il dans la préface du Vita Remacli, une de ces compositions frivoles comme les écoliers en rédigent sur des sujets donnés, faisant parler tour à tour, par exemple, un oiTenseur et un oflensé » (1). Voilà bien la déclamation à la Sénèque pratiquée dans les écoles liégeoises, car nul ne soutiendra que Hériger, professeur lui-même, fasse allusion aux écoles de l'empire romain et non à celles de son temps. Conçue de la sorte, la rhétorique relevait de l'art d'écrire bien plutôt que de l'art de dire. C'était un enseignement spécial et fort technique, qui n'avait pas grand chose de commun avec l'art oratoire. Nous aurions pu classer sous la rubrique g'rammairc tout ce que nous disons ici de l'enseignement de la rhétorique dans les écoles liégeoises. Il consistait essentiellement en des exercices de rédaction sur des thèmes donnés : on rédigeait des diplômes, on écrivait des lettres sous le nom de tel ou tel personnage et sur telle ou telle question (2), et ces exercices d'écoliers, quand ils étaient bien faits, ont été pris plus d'une fois pour de vrais documents historiques. Le triomphe du

(1) Nec ut scholares, posito themale, quibns vcrbis iiti potiiil(iui injuriain passus est vel illc ([ui inlulit, aliquid ])inxiinii.s frivoluni, iitimo nec creperum. Hériger, in proocm, p. 163. J'avoue toutefois que .j'ai un scrupule à fendroit de ce passage, qui pourrait, comme tant d'autres du même auteur, être emprunté à quelque soui'ce classique.

(2) « Scribere carias et epistulas » est l'article I." du pi-ogrammc tracé par Cluirlemagne, Capitnlar. 117, p. 23S.

rhétoricien, s'il est permis d'employer cette expression, consistait dans la confection de ces belles arenga dont s'enorgueillissaient les dictateurs du moyen-àge. Naturellement, la rédaction de tant de documents d'ordre purement pratique (on dirait aujourd'hui de tant d'actes notariés) n'allait pas sans la possession d'au moins quelques notions de droit et devait pousser à l'étude de celui-ci : on verra plus loin que cette étude, étrangère au cycle des arts libéraux, n'était pas négligée à Liège.

3. La dialectique. Sous ce nom, on comprenait tout l'enseignement de la philosophie, comme, sous celui de grammaire, tout l'enseignement de la littérature. La dialectique était pour le moyen-âge ce que la rhétorique avait été pour l'antiquité : la reine incontestée du septiçium, l'art des arts, la science des sciences (l). Raban Maur la proclame indispensable au clerc pour confondre les sophismes de l'hérétique. C'est déjà montrer que la logique formait le centre et le sommet de toutes les études philosophiques. Analyser subtilement une idée ou un raisonnement et les reconstituer d'après les procédés élaborés par les maîtres de la logique formelle, c'était V alpha et V oméga de la philosophie; il semblait qu'on eût des recettes pour penser. Gozechin, dans sa lettre à son ancien élève Walcher, rappelle à celui-ci que, du temps qu'il était sur les bancs de l'école de la cathédrale, il savait à l'occasion remplacer son maîti^e absent, même pour résoudre les plus diiliciles problèmes d'ordre théologique ou philosophique (2). Il ajoute que Liège n'a rien à envier à l'académie de Platon en ce qui concerne l'étude des lettres, ni à la Rome des papes pour le culte de la religion (3). Goze-

(1) Haec crgo disciplina disciplinanim est, elc. Raban Maur, o. c. III, 20, in iiiit.

(2) Si ({uando vero ab cxterioribus niiiii non vacabal. rcbus feriari, tu vices absrntis magistri inter adjulorii nosiri concelliones ita exsaquebaris, ut quaeque vei legendo vel disputando perplexe intricata, vel in theosophicis, vel in sopliislicis occurrissent, ea nodosus ipse sagaciter enodares et de his ambigcnlibus ad voluin satisfaciebas. Dans Mabillon, Vetera Analecta, p. 4-38.

(3) Denique ipsa flos Galliae triparlitae et altéra Athcnac nobililcr liberaliuin disciplinai'um floret studiis et (quod his praestantius est) egregic poUet observanfià divinae religionis adeo (quod pace ecclcsiarum dixerim) ut quantum ad litteranim sludia niliil de Plalonis expetas acadeniia, (inaiituni vero ad cultum religionis, nihi' de Leonis desideres Ronia. p. 439.

cltiii lui-même semble préoccupe de justifier cetle appréciation si llaltcuse de renseignement philosophique qu'il a tour à tour reçu et donné dans sa ville natale : il se complaît à laire dcfder sous sa plume les noms de plusieurs célèbres philosophes antiques : Socrate, Zénocrate, Grantor, Ghrysippc, Aristote, Garnéade, Panaetius, Gicéron et Musonius (1).

La réputation des écoles de Liège dans le domaine des études philosophiques semble s'être maintenue pendant tout le XJe siècle. Nous voyons lévéque Eudes de Bayeux, Irère de Guillaume le Gonquérant, envoyer les plus instruits de ses clercs à Liège et dans d'autres villes où llorissait l'enseignement de la philosophie (2). Il y a là un témoignage considérable rendu à la ville de Notger. Et, de fait, un des philosophes les plus estimés du XI" siècle ne fut-il pas le célèbre Alger, écolàtre de Saint-Barthélémy de Liège, puis moine à Gluny, qui avait étudié les sept arts libéraux, qui connaissait à fond les anciens, et chez qui un contemporain vante surtout la science de la philosophie et des lettres sacrées? (3).

Étant donnée la haute réputation dont jouissaient les études philosophiques de Liège, il est assez étonnant que l'on soit si peu renseigné sur leur programme. Au surplus, tandis qu'à une extrémité du Lothier elles brillent d'un si vif éclat, il est remarquable qu'à l'autre extrémité, au pays de Gambrai, nous en entendions parler avec un mépris assez peu dissimulé (4).

(1) 0. c. p. UO. Cf. BiUner, p. 27.

(2) Dociles quoque clericos Leodicum inittebat et alias urbes iibi philosophorum sliidia potissimuin florere noverat eisque copiosos sumptus ut imlesineiUer et diutius philosophiae fonti possenl insistere, largiter adiiiinislrabal. Ordcric Vital, llistoria eccltsiasticd , VIII, 2.

(3) Voir sur Alger la lettre de l'église de Liège à celle d'Ltrecht (JatTé, Bibliutheca Remm Gennaniciirum, V, 377) et celle de Piei're le Vénérable à l'évêque de Liège, Albéron II (Migne, Patrolofjie Latine, t. CLXXXIX, col. 277-280) puis l'éloge d'Alger par le chanoine Nicolas (Mabillon, Teto-a Analccta, p. -129, Récemment, Mgr. Monchamp a retrouvé l'écrit d'Alger, De dignitate ecclesiae Leodiensis dans l'Appendice du /.//w o//)f/w7«« publié par Bormans et Schoolmeesters dans CCR//, 5'' série, t. VI, (I.Sitfi); v. [ISAllL, t. XII, 1900.

(4) Parlant d'Eble de Uoussy, qui devint aixlievêque de Reims en 1021, le Gesta

4. La musique. Nous savons que cet art a été cultivé avec succès à Liège par Févêque Etienne, qui s'est acquis un bon renom de liturgisle (i). Rathier, dans sa vieillesse, a également enseigné la musique (2). Si l'on pouvait établir que Notger, comme on le croit communément, avait fait ses études à Saint-Gall, on serait autorisé à croire qu'il aura fait profiter les écoles de sa ville diocésaine de l'excellente éducation nmsicale qu'on recevait au X^ siècle dans le grand monastère de la Souabe. Nous connaissons d'ailleurs les noms de deux musiciens liégeois distingués qui ont vécu au XI^ siècle; le premier est Lambert de Saint-Laurent, duquel nous possédons des pièces notées pour musique (3), l'autre est le moine Helbert, qui vivait dans l'abbaye de Saint-Hubert en Ardenne (4).

o. L'arithmétique. L'arithmétique était tenue en haute estime au moyen-àge; l'ignorer, avait dit Cassiodore(o), c'est ressembler à l'animal. Une des raisons de la faveiu* dont elle jouissait, c'était la superstition des nombres : on leur attribuait une valeur mystique, et il était convenu que la connaissance de cette valeur était indispensable à la bonne intei'prétation de l'Ecriture Sainte (6). Il y avait donc une

epp. Camerac, III, 2o, p. 473, l'appeile « vinim sane nuUiiis disciplinae,niliil etiam litterarum praeter pauca silogismorum argumenta scientem, quibus iiliotas ac simpiices quosqiie IiKlincare solebat.

(1) Sur les œuvres liturgiques d'Élienne, v. Anselme, ce. 20 et 21, j). 200.

(2) Vogel, p. 26.

(3) Lambertus abbas nostei* seeundus multimodae utilitatis, accuralo satis stilo vitam sancli Ileriberti Culoniensis archiepiscopi et niiraeula descripsit. Quin etiam musice quaedam de ipso composuit, in versibus quociue faciendis claro frelus ingeniij. Renier de Saint-Laurent, De claris Scriptoribus munastcrii sui, dans Pez, IV, toi. 20.

(4) Chnmicon siincti llubcrti, c. 8, p. 303.

(5) Nec diilerre polest a caeteris animalibus, qui calculi non intelligit quantitatem. Cassiodore, De Artibus ac dLiriplini.i, etc., c. 4, dans Migne, P. L., t. LXX, col. 1208.

(6) V. Raban Maur, III, 22. Ainsi, selon lui, le sénairc ou nombre six ne doit pas sa perfection à ce que Dieu a créé le monde en six jours, mais au contraire, c'est parce que le sénaire est parfait que Dieu Ta pris pour mesure de la durée de la création. Et il termine par ces mots : Quapropter necesse est eis qui volunt ad sncrae scri|)lurae notitinm pcrvenire, ut banc aricm intente discant, et cum didicerint, mysticos numéros in divinis libris facillus liinc intellegant.

l'instruction publique. 283

fausse arithmétique comme il y avait une fausse chimie (l'alchimie) et une fausse astronomie (l'astrologie).

L'enseignement de l'arithmétique était poussé fort loin dans les écoles de Liège, et c'est même, au dire d'un érudit' ce qui aurait nécessité l'existence de plusieurs professeurs à l'école cathédrale (1). Uathier, dans sa vieillesse, comprenait l'arithmétique au nombre des sciences qu'il enseignait (2). L'emploi de la machine à calculer, connue depuis l'époque romaine sous le nom à'abaciis, est attesté à plus d'une reprise dans les écoles de Liège; Ilériger lui avait consacré un traité (3); AVazon, nous dit son biographe, avait débuté dans les écoles de Notger en portant Vabaciis, c'est-à-dire en remplissant les plus humbles fonctions de la domesticité scolaire (4); Rodolphe de Liège et son ami Raimbaud de Cologne, dans leur correspondance scientifique, s'en servent pour leurs calculs; enfin, il est dit de Helbert de Saint-Hubert, ancien élève de Liège, qu'il était aussi fort sur Vabaciis, c'est-à-dire en calcul, qu'en musique (o). Ajoutons ici qu'on se servait déjà au XP siècle des chiffres arabes, comme on peut le voir par la correspondance de Rodolphe et de Raimbaud (6). Aux noms des mathématiciens liégeois que nous venons de citer, il faut ajouter celui de Gunther, archevêque de Salzbourg, ancien élève de Liège.

6. La g-éoméfrie. La géométrie est une des sciences dans lesquelles les Liégeois ont brillé au XL siècle. A cette époque, elle n'était pas renfermée dans ses limites actuelles ; elle comprenait la géographie et même l'histoire naturelle. On la cultivait avec zèle dans les écoles de Liège sous le pontificat de

(1) Voigt, p. XXXVIII. Gant or, Vorlemnricn ûber Geschiclite der Mathematik, 2^ édition, Leipzig, 1894, t. I, p. 833, écrit : Vieie, ja die meistcii Pflanzslàltcn

matliematischei' Bildung — liegen in zienilich engem Kreise um Luttich

herum.

(2) Vogel, p. 20.

(3) Il était intitulé : Regiilac riinnrniniin super abtinnn Gerbcrti.

(4) Anselme, c. 30, p. 20G.

{}')) Heibertum Leodienseni in abaco et nuisica trinniphanteili. Chroti. Sanrti Iluberti, 1. c.

(6) Ils i( employaient, écrit Clcrval, p. 123, les chiffres arabes, dont Boece et Gerberl avaient gardé le secret, pour représenter les unités et les fractions. »

Notger. Deux de ses élèves, Adalhold et Wazon, ont occupé un rang distingué parmi les géomètres de leur temps. Tous deux, au dire d'un Liégeois dont le nom devait éclipser le leur dans cette science, se sont préoccupés du problème de la quadrature du cercle (1). Adalbold correspondait avec Gerbert sur des questions de mathématique et de géométrie ; il l'in- ' terrogeait notanmient au sujet de l'épaisseur de la sphère (de crassitudlne spherae) (2). Mais, ainsi que je viens de le dire, le plus fameux géomètre liégeois de ce siècle, c'est un homme qui a été formé dans l'école de Liège et, selon toute apparence, par des maîtres qui avaient eux-mêmes reçu l'enseignement de Notger : j'ai nommé le célèbre Francon, qui remplit à la cathédrale de Saint-Lambert les fonctions d'écolàtre depuis au moins 1047, et qui les occupait encore en 1084, Francon a écrit un traité De la quadrature du cercle, qui a été publié de nos jours (3), et dans la composition duquel il fut aidé par Falcalin, moine de l'abbaye de Saint-Laurent (4). Vers la même époque ilorissait à Liège un autre géomètre de distinction, Rodolphe, professeur à l'école de la cathédrale ou écolàtre d'une collégiale de la ville. Nous possédons la correspondance curieuse qu'il entretenait avec Raimbaud, écolàtre de Cologne, au sujet de diverses questions de géométrie (o). Des deux correspondants, c'est Rodolphe de Liège qui apparaît comme le plus savant. Raimbaud s'informe auprès de lui, lui pose des questions, lui demande des

(-1) Francon, après avoir dit que la quadrature du cercle, trouvée par Aristote, a été connue jusqu'à Boèce et après lui oubliée, continue en ces termes : Siquidem hanc rem Adelbold, liane maximus doctur Wazo, hanc ipse studiorum ruparaloi' Gerberlu.s multi(|ue alii studiose investigarunt, qui si eflectu potiti essent num ab illis profcctos, quorum aliquiadhucsupersunf, universos laleret? (Franco, I, p. liù.)

(2) Voir dans Pez, Tlicmums, III, 2, p. 8o et 87, une lettre de Herbert à Adalbold et une lettre d'Adalbold a Gerberl.

(.']) Il a été publié )iar Winterberg dans Zeitschrift fiir Mathcmatil, nnd Plnjsil:, t. XXVII (1882), Sirpplrinaithcft.

(i) llcnicr de Saint-Laurent, De claris Scripturibiis iitonastcrii sut, I, (i.

(o) Cette correspondance se trouve dans le manuscrit 6401 fonds latin de la nibliothèque nationale de Paris, foll. 1 à -11. Depuis que je l'ai copiée, elle a été publiée par MM. Paul Tannery et l'abbé Clcrval, Une correupondance d'écolàtrcs ail Xli" sivrlc, dans !\iitiic.i et ejctrails des mamisrrits de la [liltlidllirqiir I\afiiiniile, t. XXYI, II (l'JOl). V. aussi Schepss dans NA., t. XI.

l'instruction publique.

livres, et lui r;ippelle les l'oi-les éludes qu'il u laites à Chartres sous Fulbert. Rodolphe répond aux questions de Raindjaud, résoud ses dillicultés, en confère parfois avec d'autres maîtres et semble mettre dans ces relations autant de condescendance que Raimbaud y apporte de déférence (1). Rodolphe, on vient de le voir, a des collègues possédant comme lui la science géométrique, témoin Odulfe, qu'il appelle son confrère, et auquel il a soumis une question posée par Raimbaud. Cet Odulfe est peut-être aussi un écolàtre liégeois. Un autre, du nom de Rasquin, a été l'élève de Rodolphe ; il est maintenant le voisin de Raimbaud, c'est-à-dire, sans doute, qu'il a quitté le diocèse de Liège pour celui de Cologne. On le voit, Liège peut être considérée à cette époque comme un véritable foyer d'études géométriques.

7. L'astronomie. Cette science, que déjà RabanMaur distingue nettement de l'astrologie, condamnant celle-ci et recommandant l'étude de celle-là (2), avait, au moyen- âge, une utilité immédiate et présentait même aux clercs un caractère de véritable nécessité : sans elle, pas de comput, c'està-dire pas de chronologie ! Et l'on sait qu'à cette époque, comme dans les premiers temps de la R^me républicaine,

(1) Sur les quoslions Iraitées dans celte correspondance, on lira avec intérêt les lignes suivantes :

« La géométrie llicorique fait Tobjet principal des lettres de r.aimbaud et de Rodolphe. Ils s'etlbrcenl d'expliquer le passage de Boéce sur la valeur des angles. L'un démontre ([u'en efl'et les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits; l'autre, que le triangle équivaut à la moitié d'un carré coupé par une diagonale. La discussion s'engage ensuite sur la longueur de cette diagonale proportionnellement aux deux autres côtés du triangle, ce qui donne lieu à une division de fractions par l'abaque. Une nouvelle question est soulevée : peut-on trouver un carré double d'un autre par l'arithmétique ou par la géométrie? L'on répond que par l'arilhméticiue on ne l'obi ient point d'une manière exacte, mais seulement par la géométrie, en élevant un carré sur la diagonale du carré dont on recherche le double. Le passage de Boéce sur les angles intérieurs et extérieurs fournit aux deux savants un autre sujet de discussions. Qu'appellc-l-on angles intérieurs ou extérieurs ? Les angles intérieurs se trouvent-ils exclusivement dans les plans, et les angles extérieurs dans les solides? Ou bien sont-ils identiques, ceux-ci avec l'angle aigu, ceux-là avec l'angle obtus? Enfin, les deux amis se demandent ce qu'il faut entendre par les pieds, droits, carrés, solides, dont parle aussi Boéce. » Clerval, p. \iCi.

(2) Raban Maur, De Institutione clericorum, III, 2o.

28(j CHAPITRE XIV.

c'étaient les ministres de lu religion qui étaient seuls chargés de la rédaction du calendrier. La détermination de la date de Pâques, qui s'établissait d'après la place occupée dans celui-ci par la pleine lune de printemps, rendait l'étude de l'astronomie indispensable; tout computiste était donc astronome, à Liège comme ailleurs.

Il ne nous reste aucun témoignage explicite sur l'enseignement du comput et sur les travaux des computistes liégeois. Mais on connaît les noms de quelques Liégois qui ont étudié l'astronomie au temps de Notger. Ce sont Englebert de Saint-Laurent, computiste (1), et Rodolphe, l'écolâtre dont nous venons de parler. Celui-ci avait composé un astrolabe dont il entretient son correspondant Raimbaud de Cologne. « Je vous aurais envoyé volontiers, lui écrit-il, mon astrolabe pour que vous en jugiez, mais il me sert de modèle. Si vous voulez savoir ce que c'est, venez à la messe de Saint- Lambert, vous ne vous en repentirez pas. Il vous serait inutile de voir simplement un astrolabe » (2).

La connaissance de l'astronomie à Liège datait d'ailleurs, comme toutes les autres, du temps d'Éracle. Nous en avons la preuve dans la célèbre anecdote dont cet l'évèque fut le héros, lors d'une éclipe totale de soleil qui épouvanta l'armée d'Otton I pendant une campagne en Italie (22 décembre 968). Seul tranquille au milieu de ces multitudes éperdues qui attendaient la lin du inonde et qui se cachaient en tremblant sous les chariots, Éracle parcourait le camp et rassurait les soldats liégeois, leur disant qu'il n'y avait là rien qu'un phénomène naturel, et que sous peu ils reverraient la lumière du jour (3).

(1) Renier de Saint-Laurent, I, 9, dans Pez, Thésaurus, t. IV, pars III, col. 23 : Eng-elbertus compoti ventilator et assecla quaedam theoreniata coinpiitistis utilia compaginavil. Nam (lucniadmodum Bootes in cardine coeii, diim sic jugilei' in hàc versatur arfe, et plaustrum memoriae volvi quidem, sed nequaquam palilur occidere, multam exinde comparavit notitiam.

(2) Clerval, p. 127.

(3) Anselme, c. 24, p. 202 : Stupet super liis prudens anlisles, non de eglipsi solis, cujus naturaliter factae optime noverat rationein, sed de irrationali et viro-

ruin fortiuni l'orniidine : a Innoxiae tantum iuinc aereiii involvere tenebrae,

paulukiiii pusl cernetis illucescere redintegrato himine; ccterum in lufo sunt omnia. i>

L IN'SÏ!UT,TIOX PUBLIOUE.

Tels sont les renseigncinenls que j'ai pu recueillir sur Tétude des sept arls libéraux ;i Lièi^e sous Notfj^er. Tout iragnientaires qu'ils sont, ils donnent une grande idée du uiouvemcnt intellectuel auquel présidait notre illustre prélat.

IMais déjà l'activité des études débordait le cadre étroit du septiviani antique, et de nouvelles branches du savoir étaient nées qui ne se laissaient pas enfermer dans ses étroites limites. Les sept arts libéraux, on ne cessa de le redire au moyen-àge, n'étaient qu'une préparation à une étude bien autrement haute et importante, celle de la théologie : c'était pour la mieux approfondir qu'on mettait l'esprit de la jeunesse à leur école. Les clercs avaient un programme d'études dont le minimum avait été fixé par un capitulaire de Gharlemagne : il comprenait, outre les connaissances reprises plus haut, celle de la liturgie, du droit ecclésiastique et de la patristique (1). La théologie était l'auguste couronne-

fl) Capilul. 117 : Quae a presbyteris discenda sunt.

Ilaec sunt quae jussa sunf discere onines ecclesiasticos.

Fideni catholicam sancti Athenasi et cetera quaecumque de fide.

Symboluiii eliam apostolicum ; oralionem dominicain ad inteiligenduin plenitcr cuni expositione suà.

Librum sacramentorum pleniter tain canonem missasquc spéciales ad commutandum plenitcr.

Kxoi-cismum super cafieuminuin sivc super demoniacos.

Commendationeni aniniac.

Paenitentialem.

Conipolum.

Cantuin Ronianoruni in morte ; et ad missa similiter.

Evangeliuni intelligere seu lectiones libri Comitis.

Omelias dominicis diebus et solemnitatibus dierum ad jiraedicandum canonem ; monaclii rogulam similiter et canonem lirmiter.

Librum pastoralem canonici atque librum otliciorum.

Epistulam Gelasii pastoralem.

Scribere cartas et epistulas. Capitulai-, éd. Boretius, I, p. 23u.

On peut coin|iarer ce programme à celui, plus vaste à la fois et moins précis, que trace Haban Maur, De InstUutione clericonnn, III, I, p. 187.

Le programme de Gharlemagne est repris à peu près par Réginon, De causis synodalibus, en 899. Et on en voit un cas d'application : Jean, abbé de Gorze, étudia toutes ces branches. (V. Vita Joannis Ciirz. c. 13, 18, pp. 340, 342). Cf. les exigences formulées par Burcliard de Worms, Dccrctonim libri XX, II, 2, oii on lit : Ex quibus omnibus si unum dcruerit. sacerdotis nomen vix in eoconstabit. (Migne, P. L., t. CXL, col. G2o).

288 CflAMTRE XIV.

ment de ces études; elle en formait le degré le plus élevé et n'était Tapanage que de ceux qui voulaient une culture supérieure.

L'intervention de l'école théologique de Liège dans les débats du X'^ et du XP siècle au sujet de l'Eucharistie sullit à attester non seulement l'intérêt qu'on y prenait au problème, mais aussi le soin avec lequel il avait dû y être étudié (1). Déjà Rathier s'était exprimé de la manière la plus catégorique au sujet de l'Eucharistie : c'est bien, avait-il dit en termes formels, la chair et le sang de Jésus-Christ qu'on reçoit dans la communion (2). Hériger également défend la doctrine orthodoxe; son De corpoi^e et sanguine Doniini prend parti pour Paschase Radbert contre Raban Maur (3). Aussi, lorsque plus tard riiérésie de Bérenger de Tours vint troubler tout le monde savant, les Liégeois s'élevèrent contre le novateur avec une unanimité et une énergie qui ne montrent pas seulement la persistance d'une tradition dogmatique, mais la continuité d'un enseignement scientifique (4). C'est le vieux Gozechin qui, de Mayence, tonne contre Bérenger, l'apôtre de Satan (5). C'est Adelman qui écrit à l'hérésiarque une lettre touchante pour lui rappeler l'enseignement des maîtres communs qu'ils ont entendus à Chartres (6). C'est Rupert de Deutz dont la doctrine reproduit ce qu'on lui a appris du temps qu'il était sur les bancs de l'école de Liège (7). C'est Théoduin qui, dans sa lettre au roi Henri I, lui demande non de réunir un concile à Paris, mais d'instruire immédiatement le procès de Bérenger et de décréter son supplice (8). C'est Alger enfin, l'un des plus illustres élèves de Liège, qui écrit

{i) V. Vogel, p. 233.

(2) Vogel, p. 232, rectifiant sur ce point un passage tronqué des œuvres de Ratliier dans l'édition des frères Ballerini.

(3j llauck, III, p. 320, note 3, ne croit pas ([ue l'ouvrage soit de Hériger et s'attaclie a le démontrer.

(4) V. sur ce point Balau, 9G, p. l'i!», note 4.

(o) Dans Mabillon, Vetera Analeeta, nouvelle édition, p. 443.

(C) Migne, Patrolofjie Latine, t. CXLIII, col. 1 289- 129(5.

(7) F. Doyen, Die Encliaristielehre lliiperts von Deutz. Metz, 4889 (dissertation).

(8) Dans Mabillon, Vetera Amdeeta,\i\>. 44G-447. Cierval, p. 134, croit reconnaître dans la lettre de Théoduin la main d'Adelraan.

l'instruction publique. 289

le beau traité sur l'Eucharistie (1), vanté comme un chefd'œuvre par ses contemporains.

A la théologie se rattachait l'étude de l'exégèse et celle de la liturgie. La première se passionnait surtout pour les subtiles distinctions du sens littéral ou historique et du sens figuré ou prophétique (2), à laquelle s'était déjà appliqué Raban Maur, l'Alcuin de l'Allemagne.

Il est difficile de dire si la liturgie était l'objet d'un enseignement formel, mais on est porté à le croire, quand on voit, dès le commencement du X* siècle, les travaux liturgiques de l'évêque Etienne. Ce sont les maîtres des études liégeoises, Hériger et Francon, qui se distinguent dans ce genre de littérature. Le premier écrit, outre des antiennes et des hymnes, un traité Des offices divins en deux livres et un autre Sur la manière de célébrer VAoent. Le second a composé, avec Falcalin de Saint- Laurent, qui a déjà été son collaborateur pour un autre travail, un traité Da jeûne des quatre temps (3).

Mentionnons encore, pour finir, et sans chercher à savoir si l'enseignement y est pour quelque chose, les travaux juridiques de quelques Liégeois. On sait que Rathier déjà s'était distiqgué par ses connaissances en matière de droit (4). Le célèbre canoniste Barchard de Worms est un élève de l'école de Lobbes, et il a eu pour collaborateur l'abbé de Saint-Jacques, Olbert. D'ailleurs, une certaine teinture de droit ecclésiastique était indispensable au prêtre; il ne pouvait ignorer complètement les canons des conciles et les décrétales des papes, et Burehard de Worms en exigeait la connaissance de ses clercs (o). Faut-il croire que ce sont les études de droit qui ont développé de bonne heure, à Liège, les idées réformistes, dont Wazon, on le sait, fut le premier

(i) Par Pierre le Vénérable, dans Migne, P. L., t. CLXXXIX, col. 788.

(2) Vita sancti Wolfgangi, c. 3, p. 528 : non solum hy.^lorici sensus superficiem penetravit, verum eliam inlimam mysteriorum medullam investigarit.

(3) Renier de Sainl-Laurent De claris Scriptoribus uionasterii sui, I, 6, col. 22.

(4) Vogel, p. 27. Il n'est nullement établi que Rathier ait connu le p.'-eudo- Isidore. Vogel, qui le dit, en convient lui-même par une curieuse contradiction.

(3) Burehard de Worms, Decretorum libri XX, II, i§9, (dans Migne, Patrologi* latine, t. CXL, col. 632).

champion dans l'épiscopat? (1) La question est intéressante et vaudrait la peine d'être soumise à un examen (2),

Quant à la médecine, que tout prêtre au dire de Rahan Maur (3), avait l'obligation de connaître, force nous est de nous en taire, parce que nos sources sont muettes tant sur l'enseignement que sur la connaissance de cette science (4).

Combien de temps durait l'ensemble des études à l'école de la cathédrale? Nous n'avons pas de données fort précises à cet égard, et il faut naturellement distinguer Dans les écoles extérieures, où l'on ne donnait qu'un enseignement sommaire, elles n'exigeaient sans doute qu'un petit nombre d'années. Dans les écoles intérieures elles-mêmes, il y avait encore des difféiences, car la majorité des élèves ne faisait que les études ordinaires du clergé, tandis que les étudiants d'élite approfondissaient tout le savoir de l'époque Ces derniers consacraient à leur formation intellectuelle un temps qui ne devait guère être inférieur à celui qu'absorbent aujourd'hui les études primaires, secondaires et supérieures réunies. En général, on peut dire que, pour achever le cours complet du septiviam et de ses annexes, on ne mettait pas moins d'une douzaine d'années (5). Ainsi Egbert de Liège avait fait trois ans d'études élémentaires et neuf ans de septiviam (6). Saint Brunon resta une dizaine d'années à l'école (7). Saint Adalbert de Prague, qui avait reçu sa première instruction dans la maison paternelle, où il apprit par cœur tout le psautier et étudia le Moralia de saint

(4) A. Gauchie, La Querelle des Investitures dans les diocèses de Liège et de Cambrai, I, pp. LXXVII-LXXXVIII.

(2) A ce sujet, Sackur, Die Cluniacenser, II, p. 3i0, écrit :

a Es ist bezeichneni dass Biscliof Burdiard aus Lobbes in der Diôzese Lûtlich stammt, und dass Olbert von Gembloux, der Freund Wazo's, einen grossen Anteil an Burchards Canonensammlung batte. Im Lûtticher Sprengel dûrfen wir aiso schon friih eine besondere Pflege canonislischer Studien annehmen. »

(3) Nec enim eis (clericis) aliqua eorum ignorare licet cum quibus vel se vel subjectos instruere debent id est — — — difFerentiam medicaminum contra varietatem aegritudinutn. De Institudone clericorum, III, i.

(4) Elle était enseignée à Chartres. V. Clerval, p. 108. (§) V. Specht, p. 4b7, (cf. p. 114), Vogel, p. XVI.

(6) Voigt, p. XXIII

(7) W. Moll, Kerhgeschiedenis van Nederland voor de Hervorming, t. I, p. 3SS.

l'instruction publique. 291

Grégoire le Grand (1), passa ensuite pendant neuf ans à Magdebourg sous le célèbre Ohtrik (2). Ces exemples nous autorisent à conclure qu'au moyen-âge on consacrait à peu près le même temps que nous aux études primaires et moyennes (3), avec cette différence toutefois que les vacances étaient inconuues II est vrai que le nombre beaucoup plus grand qu'aujourd'hui des fêtes chômées, joint au repos rigoureux qu'on y observait, apportait des compensations suffisantes. Les jeux et les divertissements de toute nature prenaient alors la place des éludes; les livres étaient soigneusement mis de côté, les maîtres les plus sévèrtis se déridaient et les écoliers se livraient au plaisir avec la gaieté et la pétulence de leur âge (4).

Si maintenant on veut pénétrer dans l'école pour en observer le régime, on ne manquera pas de faire quelques constatations intéressantes. Les deux écoles, l'intérieure et Textérieure, sont logées chacune dans les cloîtres de la cathédrale et la vie qu'on y mène se ressent de ce milieu quasimonastique (5). Les élèves, ceux de l'école intérieure surtout, participent à une bonne partie des exercices religieux des chanoines; plus d'un parmi eux fait déjà partie du chapitre avant l'âge d'exercer le ministère, et il y a un peu partout des chanoines-écoliers (canonici scolares){Q). L'école a sa chapelle particulière, qui surgit à l'entrée de ses locaux : elle est dédiée à saint Nicolas, patron de la jeunesse et spécialement des écoliers (7).

Les classes présentent le même spectacle que de nos jours :

(1) Vita I, par Canaparius. c. 3, p. u82 et II, par Brunon, 4. p. o96.

(2) Le Vita Adalberti, I, dit, c. 5, p. 883 : Quoi annis studuit incertum est, sed quia secularis philosophiae scientissimus erat novimus omnes. Le Vita II, c. 6, p. 597, dit par contre qu'il étudia annos ter tervos.

(3) Sur les Cornificiens (nous dirions aujourd'hui les utilitaires) du Xlle siècle qui voulaient réduire les études à deux ou trois ans, v. Clerval, p. 2H.

(4) Voir à ce sujet les pages pleines de charme de Specht, p. 216 et suivantes.

(5) Dfirr, De capitulis clausis, dans A. Schmidt, Thésaurus juris ecclesiastici, Heidelberg, 1774, t. VII, p. 137.

(6) V. Hinschius, Das Kirchtnrecht der Katholiken und Protestanten in Deutschland, t. II, p. 63.

(7) Capella beati Nicholai confessoris, que cappella in ecclesia nostrâ sila est ante scolas. Diplôme de 1241 dans Bormans et Scbooimeesters, t. I, p. 417.

l'émulation est ardente, surtout quand elle est stimulée par un maître zélé(l) Parfois, comme aujourd'hui, elle est portée à l'excès, et l'ardeur pour les études dégénère en fièvre chaude; je n'en veux pour preuve que ce jeune écolier de Stavelot, assailli sur son lit de mort par des visions démoniaques qui viennent à lui sous la figure d'Énée, de Turnus et d'autres héros de Virgile (2).

L'école est d'ailleurs régie par une autorité sévère, et la discipline y est rigoureuse. « Il faut, disait Meinwerc, évêque de Paderborn, qu'on élève les enfants avec sévérité; leur prodiguer les caresses, c'est les encourager à l'indiscipline (3)

La férule était l'indispensable instrument de l'éducation ; elle était dans la main du maître comme l'épée dans celle du soldat ou la crosse dans celle de révêque(4). On était tout nourri de cette maxime des Livres Saints : « Celui qui épargne la vtrge à son fils hait son fils « Un des plus savants hommes du temps, le plus érudit des Liégeois du X® siècle, Rathier, écrit ces lignes dans un ouvrage où il expose tour à tour les devoirs de toutes les professions : « Etes-vous maître d'école? Souvenez-vous que vous devez votre afl'ection avec votre enseignement à vos disciples; n'oubliez pas que vous avez à corriger leurs fautes par des paroles et par des coups o) » Et le même savant donne le titre significatif à' Epargne- Dos (Sparadorsmn) à sa grammaire latine. La mention de la férule revient d'une manière régulière chaque

(1) Il est dit à l'occasion des études de saint Godehard à Mayence : Cum vero ibidem scolari studio aliquamJiu insudaret, cumque scolasticorum more quisque alterum praeire alternatim studeret, beatus Godehardus singulos aut praecessit aut aequiperavit. Vita Godehardi prior, c. 6, p. 172.

(2) Exdamavit subito daemonum phalangem Aeneae et Turni aliorumque ex Yirgilio virorum vultus imitari, seque ab eis, qui sibi in discendo pluriraum usui fuerant, usque ad animam infestari. Vita s. Popponis, c. 32, p. 314.

(3) Vita s. Meivwerci, c. 160, p. 140.

(4) Sur la férule à l'époque de Charlemagne, voir le poëme de Théodulphe XLVI, 1-8, p. 544, où l'on voit la Grammaire ornée du fouet. Cf. Zappert, Stab und Rute im Mittelalter, dans Wiener Sitzungsber., phil. hist. Klasse. 1852, IX.

(5) Magister es? Mémento te disciplinam cum dilectione discipulis debere

et — — — tam verbis quam verberibus eorum errata corrigere. Ratherius, Praeloquia, I, 15.

l'instruction publique. 293

fois qu'on parle de classes (1). Éracle écrit à saint Brunon qa'il se remettrait volontiers sous sa férule. Ilellin de Fosse, qui a gardé un souvenir reconnaissant à son maître Sigebert de Gembîoux et qui lui a dédié ses deux ouvrages sur saint Feuillien, lui rappelle avec attendrissement le temps où la férule de ce bon maître venait caresser son échine d'enfant (2) Gozechin de Mayence, qui fut écolàtre à Liège, écrit à son ancien élève Walcher : « Je me réjouis aujourd'hui d'avoir souvent corrigé sur votre dos vos peccadilles d'écoiier... Où est le temps où vous pleuriez sous ma férule? » (3) El Walcher était un bon élève, son ancien maître lui en rend témoignage; il déclare qu'il voudrait n'en avoir jamais formé que des pareils Mais les mœurs étaient rudes et parfois la dureté des maîtres dégénérait en barbarie véritable, s'il faut en croire le viel Egbert, qui la flétrit en termes énergiques, bien qu'avec une certaine exagération. « Il y a, dit-il, des écoles qui ne consistent qu'en verges. On frappe le corps, on ne se soucie pas de corriger l'esprit. Radamanthe est moins implacable que certains maîtres, Eaque tourmente moins cruellement les ombres des damnés, les Erynnies entourées de serpents se démènent avec moins de fureur. Il y en a parmi eux qui veulent que les élèves sachent ce qu'ils ne leur ont pas appris. Ce ne sont pas les coups de bâton qui donneront la science, c'est le travail intérieur de l'esprit : vous casserez une forêt entière sur les épaules de vos malheureux élèves, vous n'arriverez à rien sans la collaboration de leur intelligence. De quel droit vous dispensez-vous d'enseigner ce que vous avez appris, ou voulez-vous qu'on sache ce que vous n'avez pas enseigné? Est-ce que la pauvre chair humaine a la dureté du bois ou du métal? Tremblez qu'à faire périr de malheureux élèves,

(i) s. Adalbert, sous Ohtrik à Magdebourg, reçoit la férule : Cumque de lectâ

lectione nec verbnm saperet, et bene iratus magister flagellare inchoasset .

Dum scopae tergum verrunt et ferventia flagella dolentem carnem frangunt. Brunon, Vita s. Adalberti, c. S, p. o97.

(2) Quo dictante mihi lenis fuit ira magistri

Virgaque de dorso saepe reducta meo.

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