‹ Notger de Liège et la civilisation au 10e siècleChapitre 29 sur 44 · Prologue du Vita Foilliani dans AA. SS., t. XIII d'octobre, p. 39o · texte numérisé non relu

Prologue du Vita Foilliani dans AA. SS., t. XIII d'octobre, p. 39o

(3) Dans Mabillon, Vetera Analecta, p. 438. Cf. p. 443* infra.

VOUS ne périssiez vous-mêmes à jamais. Je vois maltraiter également celui qui est capable d'étudier et celui qui ne l'est pas.

a C'est par la douceur et par les égards qu'on forme les enfants. Ce malheureux petit que vous accablez de coups, il s'en ira aussi peu formé que lorsqu'il est venu; avant l'âge, il descendra, l'obole dans la bouche, aux rives du fleuve infernal, et il mourra dans ses premières années alors qu'il eût pu remplir un rôle utile dans le monde. Tel frappe les enfants comme s'il avait soif de leur sang, ou qu'il eût à venger sur eux le meurtre de son père. Non, ce n'est pas ainsi qu'on forme un éphèbe : ce sera un merle blanc s'il sort bien élevé d'un pareil régime (1) ».

Il ne faut pas cependant, sur la foi de ces diatribes, se faire une trop mauvaise idée des écoles d'alors, ou se figurer que les écoliers y fussent traités en malheureuses victimes. Les éducateurs du temps croyaient, il est vrai, que ia sévérité était nécessaire dans l'intérêt des élèves eux-mêmes. Mais ceux-ci ne semblent pas avoir été d'un autre avis, et on les voit en général garder de leurs années d'études et de leurs maîtres un excellent souvenir (2).

Sous certains rapports, la méthode pédagogique était, au moyen- âge, supérieure à la nôtre. Les classes ne comprenaient qu'un petit nombre d'élèves : on ne dépassait pas, en général, le chiffre de dix; y en avait-il beaucoup plus, on dédoublait la classe. Les élèves étaient assis, séparés et à distance les uns des autres (3) Il y avait, comme nous dirions aujourd'hui, des professeurs de carrière. Les maîtres vieillissaient dans le métier; généralement, ils ne déposaient la

(4) V. dans Egbert, Foecunda Ratis, p. 179, la pièce intitulée : De immitibus viagistris et pigris. Je n'ai cité que des exemples liégeois; il m'aurait été facile d'en trouver partout; je me borne à noier en passant qu'au portail occidental de la cathédrale de Chartres, sculpté vers 1480, on représente la Grammaire brandissant le fouet au-dessus de deux enfants accroupis à ses pieds. Clerval, p. 210. C'est l'illustration du poëme de Théodulf cité ci-dessus.

(2) Voir ci-dessous, p. 297

(.3) Pour ces généralités, comme pour toute lu description du régime scolaire au moyen-âge, je renvoie an beau livre de Specht, p. 163.

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férule que lorsque le grund âge venait leur faire une obligation du repos (1).

Ajoutées enfin que la gratuité de renseignement était, sinon une loi absolue, du moins une observance générale. II était défendu aux professeurs d'exiger un salaire de leurs élèves, et tout au plus leur permettait on d'accepter des plus riches une rémunératicn volontaire. Mais les maîtres liégeois ne voului'ent rien recevoir de })ersonne : Egbert se vante formellement de ne donner qu'un enseignement gratuit (2), et Wazon refusa toujours les cadeaux que lui offraient des élèves reconnaissants (3) On se faisait une gloire de distribuer pi^>ur rien les fruits d'or de la science, et on ne parlait qu'avec mépris des gagneurs d'argent (4) qui retiraient quelque lucre de leur savoir (5) Il faut l'avouer, tous les professeurs ne poussaient pas si loin le désintéressement, et l'on voit Sigcbert à Gembloux, Obtrik à Magdebourg et en général les maîtres de Chartres accepter une rémunération volontaire (6) Mais le principe de la gratuité de l'enseignement n'était pas atteint par ces libéralités des parents riches, et, en il 79, le 3* concile œcuménique de Latran

{\) Thangmar a primaevà juventute iisque ad caniciem scolari studio intentus nutriendis pueris operam dabat. Vita s. Bernwardi, c. 34, p. 773.

(2) Teste Deo nunquam exsecui prelium artis avare. Egbert, Foecunda Ratis, I, 4014.

(3) Et ciim muiti — — — spontanea offerrent xenia, ille ita manus suas

studebat excutere ab omni munere evangelicum illud corde tenens, ore

proferens : gratis accepistis, gratis date. Et illud : Beatius est dare quam accipere. Anselme, c. 40, p. 211.

(4) Nodosi lucripetae. Poëme d'Adelman dans Œuvres de J. Havet, t. II, p. 99. (o) Cf. saint Wolfgang, écolâtre à Cologne : In quo labore nihil lucri, nihil mer-

cedis sibi moro saeculari exhiberit voluit De nuUo namque discipulorum,

sicut plerique volunt doclores, illum satyricum clamantes versum Nosse volunt omnes, mercedem solvere nemo.

(Juvénal, VII, lo7).

causa remunerationis aliquid exigebat quamvis a pluribus cogeretur. Vila s. Wolfgavgi, c. 7, p. 328.

(G) Le Chronicon Gemblacensc dit de Sigebert : Multa contulil ad usum et ornalum ecclesiae, quae adquisierat voluntarià eorum quos instruxerat liberalitate. MGH. VI, p. 269; VIII, p. ooO. Voir aussi Vita s. Adalberti, c. 4, p. o83, et Clerval, pp. 106-HO.

lui donna une consécration solennelle (1). "Wazon allait plus loin : il pourvoyait, à ses propres frais, aux besoins matériels des bons élèves. Et c'est avec raison qu'un contemporain, reprenant une image chère à l'hagiographie médiévale, compare l'école de Liège à un bel arbre chargé de fleurs, autour duquel voltige l'essaim des abeilles qui viennent y cueillir le miel dont elles emplissent leurs ruches (2).

Telles furent les écoles de Liège sous Notger, Elles devinrent un des plus brillants foyers littéraires de l'Europe, et elles propagèrent au loin le renom et l'influence de Saint-Lambert (3), Liège éclipsait toutes les écoles de ce côté des Alpes, sinon toutes celles du continent (4) L'empereur Heuri II se plaisait à dire qu'il souhaitait pour les écoles de sa chère Bamberg la science de Liège et la discipline de Hildesheim (o) Comme Gerbert à Reims, comme Fulbert à Chartres, Notger parvint à s'entourer d'une pléiade de disciples qui, plus tard, sur les sièges épiscopaux ou dans les chaires les plus célèbres de l'Europe, portèrent au loin la gloire de leur patrie.

Cette prospérité se maintint sous les successeurs du grand évéque, et en particulier sous le pontificat de Wazon. Comme Eracle et comme Notger, Wazon, devenu évêque, faisait ses délices de visiter les écoles, de s'enquérir des études de chaque élève, de poser des questions difficiles qu'il se plaisait à voir résoudre. C'était là. disait-il, sa récréation et son délassement quand il parvenait à s'arracher au tourbillon

(4) Canon, -18; v. Hefelé, Conciliengeschichte, 2^ édition, t. V, p. 715. Ci) Anselme, c. 40, p. 2i0.

(3) Unler den lotharingischen Schu'en, an denen sicli das reichste litlerarisclie Leben entwicitelte, ûbt auf Deutsclilands UnteiTicJitsanslalten den bedeutendsten Einfluss die weltberûhmle Lûlticher Sciiule aus. Specht, p. 337.

(4) Aile Schulen des Niederlandes, wenn nicht des gesammtem conlinenlalen Europas diesseils der Alpen ûberragt aber damais die Kalhedralschule zu Lûttich

gleichsam die Hochscliule des gesaminten nordwestlichen Deutschlands.

Cramer, p. 91.

(o) Wolfer, Vita sancti Godehardi prior, c. 37, p. 194. Sur la sévérité de Hildesheim nous avons d'ailleurs le témoignage des élèves eux-mêmes, qui se plaignent à l'évêque Hézilo de souffrir de la faim el de mauvais traitements. Bertram, Die Biichofe von Hildesheim, t. I, p. 314

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des aftaii"es(l). Ainsi, sous des maîtres incomparables, la tradition des bonnes études se maintint pendant au moins un siècle à Liège. Et l'école de Liège avait le don d'enthousiasmer ses élèves, de conquérir et de garder leur affection. Avec quelle tendresse parlent d'elle ceux qui ont suivi ses leçons! Nous avons déjà entendu la voix d'un de ses anciens disciples, qui, du fond de l'Angleterre, se souvient avec reconnaissance de son vieux maître Eracle (2). La biographie émue de Wazon par Anselme, les vers rythmiques d'Adelman sur les savants de son époque (3), la prose grandiloquente de Gozecbin (4) nous font entendre les mêmes accents. Liège, selon Adelman, a été la mère nourricière des hautes études (magnarum, artiam niitricula); elle a été, selon Gozechin, l'Athènes du Nord, la fleur des trois Gaules

Un contemporain a énuméré les principaux élèves sortis de l'école de Liège. Parmi ceux d'entre eux qui ont obtenu des sièges épiscopaux, il cite Gunther, archevêque de Salzbourg, Rothard, évêque de Cambrai et son successeur Erluin, Haymon, évêque de Verdun, Héz3lon, évêque de Toul, Adalbold, évêque d'Ulrecht Dans une seconde catégorie d'illustrations, il range nommément Duiand, qui dirigea les écoles de Bamberg et qui revint plus tard occu^jer le .siège épiscopal de Liège, Otbert, qui, à la tête de quelques prêtres liégeois, alla réformer la vie du clergé d'Aix-la-Chapelle (o), Hubald, qui professa avec le plus gi^and succès à Paris, et plus tard à Prague. Hubald est le premier maître de renom qui ait enseigné à l'école de Sainte-Geneviève : ii en a inauguré l'éclat, et par lui l'église de Liège j)eut revendiquer une part dans l'illustration qui devait entourer la naissante

(4) Anselme, c. 52, p. 220.

(2) V. ci-dessus, p. 256.

(3) V. ci-dessus, p. 276.

(4) Gozechini epUtola ad Walcherum dans Mabillon. Vetera Ànalecta, nouvelle édition, pp. 437-446.

En 4036, l'évêque de Barcelone vante à des pèlerins liégeois leur ville : Legiam religione et studio litterarum prae aliis quas novi urbes luculentissime decoratam. Source du Xle siècle reproduite par Gilles d'Orval, III, 6, p. 83.

(5) Est-ce celui qui, en 4007, signe un diplôme de Notger en qualité d'archidiacre, dans Hariulf, c. 34, p. 473?

université de Paris. Nous possédons au sujet de ce maître une esquisse biographique trop intéressante pour n'être pas reprise ici.

Hubald, dit le chroniqueur, était encore un adolescent, lorsque, fuyant la discipline un peu sévère de Liège, il partit pour Paris, où il s'attacha aux chanoines de Sainte-Geneviève, et où, peu de temps après, il donna l'enseignement à beaucoup d'élèves (1). Notger, pendant quelque temps, ignora le séjour du fugitif, mais lorsqu'il l'eut appris, il lui enjoignit, en vertu de son autorité épiscopaîe, de regagner son diocèse. Hubald ne se sépara pas sans regret des nombreux amis qu'il s'était faits pendant son court séjour à Paris; des larmes furent versées au départ et le souvenir du brillant maître resta vivace au cœur de ses anciens disciples; Aussi lorsque Notger fut amené à Paris, en mai 1003, par un message de l'empereur Henri II au roi Robert (2), les chanoines de Sainte-Geneviève l'assiégèrent de supplications pour qu'il consentît è leur laisser Hubald au moins un mois tous les ans. Charmé de voir en quelle estime son clerc était tenu à Paris, Notger lui accorda spontanément d'y passer trois mois tous les ans, et par cette libéralité comme par les largesses qu'il y ajouta, il ne le rendit que plus ardent à l'accomplissement de ses devoirs. Plus tard, sous le pontificat de Baldéric, successeur de Notger, Hubald alla également enseigner à Prague, et il en revint comblé d'honneurs.

Ce ne sont pas là les seuls hommes remarquables sortis de l'école de Liège dont l'histoire ait gardé le souvenir, et nous sommes en état de grossir de plusieurs noms la liste dressée par Anselme. Tels sont, sans compter Wazon luimême, Egbert, l'un des principaux poètes gnomiques du

(i) (1 11 faut arriver jusqu'au X^ siècle pour rencontrer, dans l'école de Sainte- Geneviève, un profes.seur de renom. C'est Hubald qui, non content des cours, suivis pourtant, de la ville de Liège, vint étudier à Paris, entra ou s'unit au chapitre de Sainte-Geneviève et attira par son enseignement un grand nombre d'élèves ». P. Ferel, Les origines de l'université de Paris, (Revue des Questions historiques, t. 52, 1892, p. 342). Et il paraît bien qu'en effet, avant de devenir professeur à Sainte- Geneviève. Hubald y aura continué ses éludes pendant un petit temps, puisqu'il était encore adolescent quand il quitta Liège.

(2) V, ci-dessus, p. dlO.

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moyen-àge, qui riippelle avec émotion à Adalbold leurs jeunes années passées sur les mêmes bancs (1); Rothani. ce Liégeois que Hugues de Flavigny dit également distingué par sa science et pur sa piété (2), et qui fut, en 1008, le condisciple de l'abbé Poppon sous le bienheureux Richard de Sainl-Va.une; Richaire eiiQri, qui dédia à Noîger sa vie métrique de l'abbé Ei'luin de Gembloux (3) Plus lard sortirent encore de l'école de Li'^ge Seifried, abbé de Tegernsée (1046-lOGo) qui rétablit la vie intellectuelle dans cette maison autrefois célèbv'i, mais alors déchue (4); puis, après 1074, Cosmas de Prague, qui étudia sous Francon (oi, et Herman, qui fut évêque de Prague de 1100 à 1123(6). Il faut encore citer ce maître liégeois du XP siècle qui, à Ratisbonne, enseignait l'art de la versification à des religieuses (7 .

Liège eut donc^ pendant plus d'un siècle, dans l'ordre scientifique, une situation internationale qu'elle n'a plus jamais reconquise. Elle fut un des plus importants parmi les centres de culture intellectuelle qui précédèrent la naissance des universités. Ce jugement résume le chapitre que nous venons d'écrire, et suflit à faire apprécier quel fut le rôle de Notger.

(1) Ambo olim a pueris apud scolares alas in uno auditorio militavimus, Foecunda ratis, préface, p. I. Je ne saurais cependant pas accorder à Voigt, p. XXIV, V. 1011, que ce soit iVotger qu'Egbert désigne comme son maître par les termes de benignus herus. Un clerc liégeois du nom d'Egbert signe le diplôme de 1002 : est-ce celui-ci?

(2) Hugues de Flavigny, II, II, p. 377.

(3) Gesta abh. gemblac, in initio, p. S23.

(4) Specht, p. 373.

(o) Watlenbach, Dcutsehlands Geschichtsijuellen, 11, p. 203.

(6) Id. 1. c.

(7) Specht, p. 387.

Nous assistons, vers Ja fin du X' siècle, au joyeux réveil de la vie artistique, et c'est l'architecture qui le mène. Au commencement de la dynastie saxonne, cet art était encore bien imparfait Quand Otton le Grand bâtit l'église de Magdebourg, il fut obligé, comme Gharlemagne, de faire venir d'Italie ses colonnes de marbre (1) Mais sous le règne de ses premiers successeurs. Tarchitecture prit un essor rapide, et préluda à ce style bien médiéval qui porte le nom de roman.

« Dans le monde presque tout entier, écrit un contemporain, et particulièrement en Italie et dans les Gaules, les églises furent renouvelées, même celles qui navaient nul besoin d'être rebâties Les peuples chrétiens rivalisaient à qui édifierait les plus belles. C'était comme si le monde, réveillé d'un long sommeil et secouant sa vieillesse, avait voulu se revêtir dune robe blanche d'églises Presque toutes les cathédrales furent rebâties par les fidèles, et de même les monastères ; les églises de village elles-mêmes furent renouvelées (2) »

(t) Thietmar de Mersebourg, II, Id, p. 748.

(2) Raoul Glaber, III, 4. éd. Prou. Cet auteur a seulement le tort de vouloir dater le pliénomène avec trop de précision, en le plaçant en 4002 (infra supradictum millesimum tercio jam fere imminente anno); mais, cette réserve faite, son témoignage n'en garde pas moins d'intérêt. Il n'y aurait rien de plus intéressant que de vérifier ce témoignage en faisant le relevé des innombrables édifices religieux qui, en effet, dans toute l'Europe occidentale, furent alors ou bâtis, ou renouvelés et restaurés, mais c'est un travail qui dépasserait le cadre de ce livre.

Lïntensc activité architecturale de cette époque a un caractère que le chroniqueur n'a pas pensé à nous indiquer, mais qui était certainement présent à sou esprit lorsqu'il comparaît les sanctuaires nouveaux à la robe blanche du monde. Ce caractère, c'est la substitution de la pierre au bois dans 1 architecture religieuse.

Jusqu'à la fiu du X' siècle, les églires en pierre étaient rares; on n'en voyait guère que dans les villes (1); encore y avait-il des villes comme Reims, Strasbourg, Maestricht, Brives, Tours, Thiers, Boulogne sur-Mer, dont les premiers édifices religieux étaient eux-niêrae en bois (2). Encore dans la seconde partie de ce siècle, on voit bâtir en bois la cathédrale de Verden, et l'historien qui relate la chose parle de cet édifice comme d'un monument de grande valeur (3) Quant aux constructions civiles, l'immense majorité était en bois : les édifices privés presque tous, les édifices publics en bonne partie. Los donjons d'une multitude de châteaux -forts (4), les muiailles d'un grand nombre de villes étaient en bois (5), comme celles d'Athènes dans l'oracle de la Pythie (G).

(■1) Ceci jette du jour sur la portée de la découverte de précieux fragments architecturaux provenant de l'église du village de Glcn.s-sur-Geer (province de Liège) avec une inscription qui les date du règne de Sigebert III {VI[e siècle). V., .sur ces pierres, le curieux travail de Mgr. Monchamp dans BARB, 1901. A mon sens, ces pierres provenaient, de quelque sanctuaire de Tongres ou de Maestricht détruit peut-être par les Normands, et dont les matériaux auront servi à édiûer l'église de Glons au Xe ou au Xle siècle.

(2) Enlart, Manuel d' Archéologù française, t. I, p. 125. J'ai substitué, dans le texte, le nom de Maestricht à celui de Tongres, inscrit ici par erreur.

(3) Thietmar de Mersebourg, II, p. 753, parlant de i'évêque Brunon de Verden -. Qui aecclesiam in Werduun, cui rationabiliter praefuit, de ligno fecit egregiam, et magniludine et qualitate caeteras praecedenteni.

(4) Ainsi Erluin de Cambrai, ami de Notger, bâtit en bois son Cateau-Cambrésis, et ce fut Gérard I qui le rebâtit en pierre. Chronicon saneti àndreae, I, II, p. 528.

(5) C'est seulement à la fin du Xle siècle, sous Gérard II, que l'enceinte en bois fut remplacée par une muraille en pierre : civibus auxiliantibus totam in circuitu eivitatem, vallo ligneo prius compositam, ipse episcopus munivit muro lapideo fortius, etc. Gesta epp. Camerac. Continvatio, Gesta Gerardi II, o, p. 499.

(6) Hérodote, Vil, 141-442. A l'occasion dn cet oracle, on se souvint à Athènes que l'Acropole était défendue autrefois par une palis-ade, et on se persuada que c'était là la muraille de bois derrière laquelle la Pythie conseillait de se retrancher. C'est comme on sait, Thémistocle qui fit changer d'avis à ses concitoyens, mais je crois que ceux-ci avaient bien compris l'oracle.

302 CHAPITRU: XV.

Mais les dernières années du siècle sont témoins d'un changement profond. Dans la lutte pacifique entre la pierre et le bois, celui-ci représente le nord barbare en opposition avec le midi civilisé, l'art de la rustique Germanie au regard de l'empire romain (1). Le bois succombe et se réfugie dans les extrémités septentrionales de l'Europe. Le nouvel a âge de la pierre » marque une nouvelle conquête du monde par le génie de la vieille civilisation, en même temps qu'un des grands progrès de l'art architectural (2).

Ce mouvement, comme celui de la civilisation elle même, se fait de l'occideut à l'orient et du sud au nord, La date exacte en varie de pays à pays; on peut l'induire, pour chacun en particulier, du soin avec lequel ses chroniqueurs nationaux nous font connaître la nature des matériaux de construction employés f3) Dans la Belgique orientale, il coïncide avec le règne de Notger L'immense majorité des églises bâties chez nous du YIP au XP siècle était en bois (4).

(i) En Angleteire, la construction en bois était appelée mos Scotorum, et la construction en pierre, mos Romanornm. V. Béda, Eut. eccl. Angl. III, 2y et V. âl ; cf. le même, III, 4. On lit dans la vie de sainte Monenna, 74, AA. SS., t. II de juillet, p. 311 : Ecclesia in monasterio sanctae Monennae in supradicto monasterio construitur tabulis dedolatis juxta morem Scotticarum gentium, eo quod macerias Scotti non soient facere nec factas habere.

(2) On croit rêver en lisant des piroles comme celles qui suivent : » Il importe de bien préciser le rôle joué à cette époque par le bois dans la construction des édifices. On ne construisait pas des églises en bois, comme des écrivains, d'ailleurs très instruits, l'ont cru (c'est l'erreur dans laquelle est tombé entre autres Éméric David), mais on convrait les églises, soit de plafonds en bois, soit de charpentes apparentes » etc. A. Wauters, L'architecture romane, Bruxelles ■1889, p. .3S.

(3) Thietmar de Mersebourg, cité ci-dessus, nous fait connaître que déjà Berchar (f 4013), successeur de l'évêque Brunon, ajouta à son église de bois une tour en pierre. Le même, II, 42, nous apprend que sa grand mère Judith, morle en 973, fut enterrée dans une église quam post de lapidibus, qui in hac terra pauci babentur, filia ejus sumopere construcxit.

L'évoque Boson de Mersebourg (f 970) bâtit une église à Zeitz : Juxta predictam civilalem in quodam saltu, quod ipse construcxit ac suc nomine vocavit, templum Domino de lapidibus edificat consecrarique fecit. Thietmar de Mersebourg, II, 36.

(4) Reusens Éléments d'archéologie chrétienne, t. I, p. 335; cf. Habets, Het Bisdom lioermond, p. 31 4. Voici, pour l'édification du lecteur, une petite liste d'églises en bois dont j'ai constaté l'existence au haut moyen-âge :

Le progrès, d'abord limité aux villes, gagna un peu plus lard les campagnes II lui faudra du temps pour faire le tour du Lolhier, et la transformation aichitcclonique ne pénétrera que peu à peu dans les régions les plus reculées du pays (1). On a pu écrire qu'encore au XII* siècle, la Cumpiue était couverte d'églises de bois (2,*, et sans doute il en aura été de même de l'Ardenne (3). Mais le mouA'oment est imprimé, et à partir de Notger, nous voyons la pierre pénétrer

AIX-LA-CHAPELLE. Galerie en bois reliant le palais de Charlemagne à l'église Notre-Dame. Egimhard, Vita Karoli, c. 32, p. 460; cf. Poeta Sojo, V. G07, p. 278.

ARRAS. S. Vaast est enterré in oratorio quod paupere sumptn, id est ligneis tabuUs prope litiis Grientionis fluvioli acdificaverat. Alcuin, Vita Vedasti dans AA. SS., t. I de février, p. 799».

FLOYON (Nord). Saint Ursmer y bâtit une ecdeaiola lignea de ses propres mains. Folcuin, Mir. Ursmari, c. H, dans Mabillon, AA. SS. saec. III, p. 2S4.

LOVENJOUL. Église en bois dédiée à saint Lambert, rebâtie en pierre au milieu du XI" siècle. Anselme, c. 40, p. 496.

MAESTRICHT. Église en bois sur le tombeau de saint Servais, jusqu'à saint Monulphe qui la rebâtit en pierre. Greg. Tur. Glor. Conf., c. 72.

MARCHE. Église en bois bâtie au IXe siècle en l'honneur de saint Remacle. Mir. S. Remacli dans Acta SS., t. I de septembre.

MONT-SAINÏ-GUIBERT. 1 123. Une église en bois y est remplacée par une église en pierre : Olim quippe ecclesiola lignea in eo fuerat. Anselme de Gembloux, Continuât. Sigeb., p. 379.

OEDENRODE (Brabant septentrional). Chapelle en bois sur la tombe de sainte Ode. Ghesquière, o. c, VI, pp. 613-630.

RUSSON. Église en bois sur le tombeau de saint Evermar, rebâtie en pierre au milieu du Xle siècle. Vita s. Evermari dans Ghesq. AA. SS. B., t. V, p. 280.

WARCQ, château-forl sur la Meuse près de Mézières (département des Ardennes).

974. 1! y a dans ce château une chapelle Saint-Arnoul, qui est en bois. {Hist. ilonasterii Mosomensis, p. 606, 15).

En général, on peut dire que (juand un chroniqueur prend la peine de marquer en quels matériaux (pierre ou bois) est bâti un édifice, c'est que la région où il demeure est encore dans la période de transition du bois à la pierre; plus tard, quand l'emploi de la pierre sera devenu univer.sel, on ne pensera plus à le mentionner.

(4) Cf. (pour les provinces septentrionales) Feith, Korte schets van de oude gewoonte om in houten gebouwen te ivonen, dans Nyhofl", Bijdragen, t. I.

(2) Heylen, Historische Verhandclingen over de Kempen. Je n'ai pas eu ce livre à ma disposition.

(3) Encore en 4404, Albert, fondateur de l'abbaye de Rolduc, y bâtit une église en bois (erecta inibi capella ex lignorum materia), mais, dès la 3^ année, il la rebâtit en pierre (erexit sanctuarium in materia lapidum) Annales Rodenses, p. 694.

victorieusement dans la construction de plus d'un sanctuaire rural (1) Banni peu à peu de l'architecture religieuse, puis aussi de i'arciiitecture militaire (2), le bois trouva un plus durable asils dans les constructions privées, et pendant longtemps, les sanctuaires du moyen-àge surgirent comme des géants solitaires au milieu des peuples de maisons de bois qui se groupent à leurs pieds. Les grandes villes elles-mêmes contenaient au moyen âge si peu de maisons en pierre, que celles-ci étaient considérées comme des résidences de grand seigneur, et qu'en Flandre on les désignait, comme des exceptions curieuses, sous le nom de "iteen (3)

(1) Par exemple à Rixingen en 4036, à Ottrange (1048-107o), à Waha près de Marche (iOoO), à Saint-Hubert dans !a construction de l'ét^Hise paroissiale de Saint- Gilles, (Xie siècle), à Emae! (Xl^ siècle), à Russon (2" moitié du Xle siècle) et sans doute aus>i à Wéris et à Toliogne, dont les églises trahissent bien le caractère architectural de celle de Waha. Cf., sur la plupart de ces sanctuaires, G. Kurth, L'inscription dédicatoire de l'église de Waha {BCRH, V^ série, t. X; pp. 119 et suivantes).

(2) Le château d'Upladen au X^ siècle, était protégé par un mur de pierre, qtiod in illis locis rarissimum est, écrit Alpert, De diversitate temporum. II, 13, p. 716. Encore au XlVe siècle, le château d'Eerde près d'Ommen était en bois, et c'était un des plus redoutables. En •ISSO, l'évêque d'Ulrecht l'as-siégea pendant cinq semaines avec ses alliés et ne l'obtient que par capitulation. V. Feith, o. c, p. 213.

(3) A l'occasion du palais bâti à Valenciennes par Baudoin IV de Hainaut, Gislebert de Mons écrit :

In Valencenis domum lapideam ad habitandum honestam et aptam super Scaldum fluvium construcxit. Édit. Vanderkindere, c. 40, p. 72.

ï Dans toute la Flandre, les maisons bourgeoises du XVI* siècle étaient encore en bois. » Cl. Moeller, Eléonore d'Autriche et de Bourgogne, Paris, 189o, p. 33.

A Liège, sous Érard de La Marck (XVIe siècle), il n'y avait que des maisons en terre. Abry cité par Bormans, BJAL, VIII, p. 279. (Il est vrai que cette ville se ressentait de la destruction de 1468, mais encore!)

A Trêves, au commencement du XI^ siècle, toutes les maisons sont en bois, quand l'empereur Henri II, assiège l'évêque intrus Adalbéron dans son palais. Tune imperator ex materia domorum urbanarum machinas circa palatium u.sque ad arces praecepit erigi, quo facilius posset palatinos ex ipsâ machinarum aequâ palatio altitudine angustare. Gesta Treverorum, c. 30, p. 172.

De même, en Frise, la maison du seigneur s'appelait stins. Et en France, les monuments civils de quelque importance s'appelaient souvent perron, parce que les constructions voisines étaient de bois ou d'argile. Cf. Eiilart, Manuel d'Archéologie Françaite, t. II, p. 186.

LK MOUVEMENT AUTISTIQUE. 305

Les considérations ([ui précèdent donnent une idée de l'œuvre arcliilectoniquc do Notger. La pierre seule entre dans toutes ses constructions Unit civiles que religieuses, et il l'ut un des hommes de son temps qui contribuèrent le plus, dans Tordre monumental, à la translormation dont le chroniqueur du XP siècle parle en termes si lyriques.

Ici se pose une question.

Tant de travaux divers exigeaient le concours dun ingénieur militaire et dun ou de plusieurs architectes. Or, nos sources nous laissent dans une ignorance absolue au sujet des hommes qui prêtèrent à Notger le concours de leur science et de leur art. On sait cependant qu'à cette époque, où la division du travail était inconnue, l'art comme la science était aux mains des clercs seuls ; aussi voyons-nous qu'encore longtemps après Notger, les architectes qui tracent les ])lans des enceintes urbaines et qui les font exécuter sous leurs yeux sont des moines (1). Nous connaissons les noms de quelques-uns au moins de ces maîtres : tels sont, à Metz, l'abbé Odilbert, qui bâtit l'abbaye de Saint- Vincent (2), et l'abbé Ansterus de Saint- Arnoul, à qui on doit plusieurs édifices lotharingiens (3). Tels sont encore Bennon, qui, avant de devenir évêque d'Osnabrûck en i0()7, avait été écolàtre, puis prévôt de la cathédrale de Hildesheim (4), et Frédéric, moine de Saint- Vanne de Verdun, qui présida à la construction des tours de

(1) « Alix époques carolingienne et ronifine, rareliilCflHro, comme Ions les arts et toutes les sciences, n'était plus enseignée que clans les gi'andes abbayes : la plupart des artistes étaient des moines bénédictins. » C. Eiilart, Mimnel d'Archéohtjie française, t. I., p. G2. A Liège, en particulier, les moines étaient encore au XYII"^ siècle employés dans les travaux arcliitectoniques. Lors de la cccoustruclion du Pont des Arclies, en KioJj, ce fut un iiécollot, le frère Benoît, ([ui dirigea pendant deux ans et demi rextrarlimi cl la |)ré|»:irali(in des blocs île pierre dans la carrière d'Embourg, et un Mineur, le frère Ëioi, ([ui aida à dresser les charpentes pour le cintrage. Th. Gobert, l. 111, p. 1?A.

« Wie in der Litteratur, sn waren aiicli in dcr Kunst die Monche die Tiiiger der Kultui'. » Hauck. 111, i, p. ''VM.

(2) Sigeberl de Gembloux, Vita Ueoderici, c. li, p. 'iTU.

(3) Vita Joliuniiiit (Jorzirnxis, c. C)i'>, p. .3.').').

(4) Vita Bennoiiis, c. ii cl 7, pp. G2-C;:!.

son monastère (1). Ajoutons à ces noms celui d'un laïque, Thietmar, qui aida saint Poppon de Stavelot à lédillcation de son église, et à qui un contemporain fait honneur de la solide structure de rédifice sacré. Thietmar, écrit-il, était un nouveau Béséléel qui, inspiré d'en haut, ornait la maison du Seigneur au gré du saint abbé, et celui-ci lui portait une vraie all'ection (2).

L'évêque de Liège a donc pu avoir à son service, soit parmi ses clercs et ses moines, soit même parmi ses ministériaiix, des hommes comme Bennon ou comme Thietmar, qui auront tracé le plan de ses édifices (3), à moins que nous ne supposions qu'il a mis personnellement la main à l'œuvre, et qu'il a manié l'équerre et le compas. Et on se le figure volontiers, circulant avec satisfaction sur les chantiers autour de Tédifice qui surgit, ou sinstallant à proximité, à la manière de 1 évéque Haimon de Verdun, qui, établi à l'abbaye de Saint- Vanne, surveille, des fenêtres du couvent, les travaux d'agrandissement de l'enceinte de sa ville épiscopale(4). Volontiers encore le verrait-on, comme Meinwerc de Paderborn, engager tel chef-ouvrier qui se fait bientôt valoir

(•1) Contractis undequâque multis operariis suâ industria turres lapideas

construxit. Vita s. Richardi, c. 10, p. 285.

(2) Eodem tempore extitif quidam magister carpenlariorum vel latomoriim, Tliietmarus noinine, qui a viro Dei Poppone vaide carus habebatui' proplei- peritiam arlis suae, iiam illi Dcus inspiraverat quemadmodum Beseieel opus perficere in domo Domini secundum voliiiitatem viri Dei, monstrante videntibiis praesentis basilicae structura mirabili. Vita s. Poppotiis, c. 33, pp. 31i-3io. Cette basilique fut consacrée en 4040. Ibid. c. 22, p. 30'J. Voir, pour la France, les noms cités par Enlart, p. G2, note.

(3) Il lui fallait de toute manière un maître de l'œuvre en qui il pût avoir confiance, à raison de ses nombreux voyages, pendant lesquels la construction commencée ne chômait pas. Nous voyons que Meinwerc de Paderborn accompagnait Henri II en Italie en i014 : Rébus domesticis dispositis, et maçiistris idoneis operibus praepasitis, tempore autuinpnali cimi rege proliciscitur. Vita Meinwerci, c. 23, p. liG.

(4) Vita s. llichurdi, c. d i, p. 287. Voir aussi Vita saucti Meinwerci, c. 12, p. d 12-113, où est raconté agréablement Tépisode de ce cementarius et carpentarius que l'évêque prend à son service, et qui, mort au cours de ses travaux, reçut de si honorables funérailles. Sur sa tombe, dans la crypte de l'église de Paderborn, Meinwerc plaça sa truelle et son marteau ad posteritatis monimentum.

LK :mouve:mkxt autistiqur. o07

comme un maître, et honorer ses modestes collaborateurs par les marques de respei't qu'il donne à leur art. l'it sans doute, si on était mieux initie à sa vie, on pourrait tracer de l'emploi de sa journée un tableau comme celui qu'esquisse un biographe de saint Godeliard de Hildeslieim : Après sa messe, le saint consacrait une partie de sa matinée à visiter les travaux en construction, s'intéressant aux ouvriers et ne leur marchandant pas les encouragements (1).

Il s'agit maintenant de nous rendre compte des inlluences architecturales auxquelles ont obéi les constructions notgériennes, et de marquer à quelle province de l'art elles appartiennent. Sous ce rapport, Liège, au dire des archéologues, ne constitue pas une entité artistique indépendante. Comprise dans l'Empire d'Allemagne et orientée sur lui, elle participe de toute sa vie religieuse, politique et esthétique. C'est en Allemagne, par conséquent, qu'il faut aller chercher les types de l'art liégeois, et c'est dans la région rhénane qu'on retrouve les modèles imités à Liège (2).

Telle est la doctrine des maîtres. Je n'ose m'inscrire en faux contre elle, mais je voudrais faire remarquer que la parenté entre l'art mosan et l'art rhénan n'implique pas nécessairement que celui-là soit en tout l'élève de celui-ci. Somme toute, les édifices religieux de Liège et de Maestricht ne sont pas postérieurs à ceux qui se sont élevés sur les bords du Rhin, et il est dillicile de dire aujourd'liui quels auraient pu être, à Cologne, les prototypes de Saint-Lambert ou de Saint- Servais. Un air de famille groupe les églises du Rhin et celles de la Meuse dans une même série artistique, c'est entendu; mais qui nous dit que les initiatives qui ont fini par en fixer les traits généraux ne sont pas parties des

(1) Vita Sancti Godeliardi prior, c. 88, p. i'Jo : Ad operarios exibat quorum in-

numerabilem mulUtudinem per diversas operum utilitales exercebat, quibus

profectionis studio l'requentins assidens, singulorumque strenuitates dilii^enlius intuens, adliibito sibi uno de clericis scinper inveniebalur psaliiiodiae laudes resonare.

(2) (i Dans la partie orientale de la Belgique, qui correspond à rancien diocèse de Liège, mais surtout sur les bords de la Meuse, près de Liège et de iMaestricht, les monuments du \l^ et du Xll'' oIVrent généralement les caractères du style rhénan. » Reusens, Éléments d'archéologie religieuse, 2<' édition, t. 1, p. .'iit.

o08 CHAPITRE XV.

bords de la Meuse aussi souvent que de ceux du Rhin? Ce sont là des questions que Ion pourrait tout au moins poser, mais je les suppose résolues dans le sens de l'opinion traditionnelle et j'aborde immédiatement la question des relations entre l'art notgérien et l'art rhénan.

Et tout d'abord, je constate qu'à l'époque de Notger, il y avait au pays rhénan deux foyers artistiques simposant nécessairement à son attention.

Le premier était dans son propre diocèse : c'était Aix-la- Chapelle, la vieille ville carolingienne, avec son dôme auguste qui couvrait le tombeau de Charlemagne et qui prêtait ses voTites au couronnement des empereurs. Notre-Dame d'Aixla-Chapelle faisait revivre dans le nord barbare limage de cette architecture à coupole dont le génie romain était si épris. C'était en quelque sorte, on le sait, une copie de Saint- Yital de Ravenne, et rien n'était plus célèbre, dans nos contrées, que l'octogone de cet éditice, sa coupole, ses portes de bronze, sa couronne de lumière et ses mosaïques à fond d'or qui, à la voûte, représentaient le Christ et les vingtquatre vieillards de l'Apocalypse. Ce n'est pas que le génie architectural de l'Occident poussât nos ancêtres à ce genre de constructions, loin de là. C'est le culte pour la mémoire de Charlemagne beaucoup plus qu'un goût particulier pour les rotondes qui a fait éclore, sur divers points à la fois, des édilîces bâtis à l'imitation de celui d'Aix-la-Chapelle. Parmi les huit ou dix monuments qui, du IX" au XP siècle, reproduisirent avec plus ou moins de bonheur l'image de l'église carolingienne (1), Saint-Jean de Liège est la plus occidentale avec Germigny-des-Prés. Rarement, dans l'histoire de l'architecture, l'inlluence d'un monument eut un caractère plus

(I) Ces inominients sont :

Sur la rive droite du lîliin : Essen (Prusse Riiénanc); Croningiic (I[oIlande) Saint-Micliel de Fulda (Hesse).

Sur lu rive gauclic, outre Liège : Niiuègue (Hollnndej, Tliionviilc (Lorraine), Ottinarsheim (Alsace), MeUach (Prusse rluMianei, Saint-Pantaléon (Cologne;. Y. Deliio et Bezold, Die Kirchliche Baukitnst des .[brudlandes, p. ^33, oii l'on ajoute à celle liste la tour occidentale de Sainte-Marie au Capilole, à Cologne et l'église de Germigny-des-Prés (Loiret) bâtie par Tliéodulf, évêciue d'Orléans, un des fidèles de Charlemagne. Ch, Sclinaase, Gescliichte der bildendtn Khuste, t. III, p. 1535,

LE MOrVEMEXT ARTISTIQUE, 309

individuel, si Von pcul ainsi parler, rareiuenl l'imilalion l'ut plus consciente, plus voulue. Alors que, parmi les innombrables cliefs-d'œuvrc d'architecture dont le génie chrétien a semé l'Europe occidentale, c'est à peine s'il y en a quelquesuns dont on puisse trouver l'origine racontée dans une de nos sources narratives, les documents nous disent, au sujet de trois églises différentes, qu'elles furent Ijàties sur le modèle d'Aixla-Chapelle (1). C'est le cas pour Li»'gc, où, au XIV^ siècle, Jean d'Outremeuse sait que Notger bâtit l'église Saint-Jean « de la iachon et forme reonde ensi que astoit et est l'englise Notre- Damnie d'Yais le Grain » (2). Et aujourd'hui encore, pour qui a vu les deux sanctuaires, nuilgré les reconstructions qui ont entamé profondément l'aspect du second, leur ressemblance s'aHirme avec énergie. On peut même dire qu'à toutes les époques de son histoire architecturale, Saint-Jean de Liège semble avoir été préoccupé de conserver son caractère de reproduction du monument de Charlemagne. Lorsqu'au XI Y^ siècle Aix-la-Chapelle eut bâti, à cùté de l'octogone, un chœur formant à lui seul un nouvel édifice, on en bâtit un semblable à Liège (3). Et il n'est pas jusqu'à cette passerelle aérienne reliant la tour à l'octogone et menant du clocher à la coupole par laquelle on n'ait voulu, à Liège, au XYIIF siècle se conformer exactement à ce qui se voyait à Aix-la-Chapelle (4).

(1) Ainsi pour Metlach, une source écrit vers 1070 : « Et Aquisgrani [lalaliuin iniltcns et ex eodem similitudinem sumens, turrim quae adhuc superest crexit. »

Une chi-onique du X^ siècle dit de Tcglise de Germigny-des-Prés : Basilicam luiri operis, instar videlicet ejus quae Aquis est condita.

(2) Jean d'Outremeuse, IV, p. -loO. On a, je crois, toujours eu conscience à Liège de cette ressemblance. En -Io70, Ortelius, passant par cette ville, écrivait dans son Itinerarium : Quam aedem, Aquisgranensi perquam simileni, et rotundam penitus, nisi ([uod ad latera sacella postmodum accessere, condidit ipse suc sumptu iNotgeruS). Cf. Délires dn pai/s de Lièije, t. 1, p. 43G. « Au surplus, les ih'xw cdilices se ressemblent tellement que l'on ne scaurait doubler si le modèle de l'un aurait esté pris après la forme de l'autre. » Pli. de Ilurges, Vuijafjc à Liècje et à Macxtricitt, édit. Michelant, p. 1(J7.

(3) Sur ce chœur, et en général sur toute l'histoire archileclurale de Sainl-Jcan, voir plus loin l'appendice.

(i) Cette passerelle, disparue à Aix, s'y voyait encore dans une reproduction du XVIIl'' siècle; v. Gilde de saint Tliomii.i ri de saint Luc, 21^ réunion, p. 3i.

On ne la voit pas à Sainl-Jean de Liège dans la gravure des Délices du pays de Lièye, t. II, p. 133, et j'ignore quand elle y fut faite.

Enfin, à l'intérieur de l'édifice, la ressemblance avec Aix était confirmée encore par « une grande couronne de cuivre qui remplit presque toute la circonférence « (J). Etant donné une conformité si fidèle entre les deux édifices, il serait intéressant de savoir si la décoration intérieure de Saint-Jean de Liège répondait dans quelque mesure à celle d'Aix-la-Chapelle. Les voûtes du sanctuaire liégeois n'avaient-elles pas l'ambition de ressembler à celles de la basilique de Gharlemagnc, dont les mosaïques font encore aujourd'hui l'admiration des visiteurs? Cette question doit rester forcément sans réponse, aucune de nos sources ne nous fournissant à ce sujet le moindre renseignement (2). Quoi qu'il en soit, et à supposer que l'imitation n'ait porté que sur les caractères architecturaux, elle constitue un fait trop intéressant pour ne pas justifier la notice un peu étendue que nous avons consacrée au sanctuaire favori de Notger.

La construction de Saint-Jean est un hommage de respect et un acte de vasselage artistique envers la grande mémoire de Charlemagne, mais elle reste un fait isolé, A part cette unique exception, l'architecture notgérienne, sous les réserves formulées ci-dessus, est orientée sur la métropole de l'église liégeoise, sur la « sainte Cologne «. Cette ville, déjà au X^ siècle la plus importante de l'Allemagne, était comme la Rome du Nord. Nulle part en Allemagne il n'y avait autant de sanctuaires ni de si célèbres. Rien que dans la vieille enceinte romaine, Cologne avait une cathédrale, une collégiale (Sainte-Marie au Capitole) et quatre paroissiales ; dans les faubourgs surgissaient les églises de Saint-Géréon, — la basilique des Saints d'or, comme l'appelait le peuple, — de Sainte-Ursule aux onze mille Vierges, de Saint-Séverin, de Saint-Cunibert, auxquelles venait de s'ajouter plus récemment celle de Saint-Pantaléon, dé])ositaire des tombeaux de saint Brunon et de l'impératrice Théophano. Il y avait là un ensemble de merveilles fascinantes. Il semble donc naturel

(1) Drlirrs du paijs de Licrjc, I. Il, j). \?>G.

(2) Le Vita NoU/cri, qui consacre tout son th. 4 à l'histoire de la fondation de Sainl-Jean. ne parle pas de sa ressemblance avec N. D. d'Aix-la-Chapelle et se borne à énumérer les richesses mobilières et les reliques dont Notger la dota.

LE MOUVEMENT AUTISTIQUE.

que Liège, îors([u*;i son tour clic voulut « i-c\clii' I;i robe blanche des basiliques », se soit inspirée de sa vieille métropole, et que l'art liégeois soit le disciple de Tart rhénan.

En quoi il l'imita, cela n'est pas facile à dire, étant donne que la plupart des monuments colonais d'alors ont été renouvelés. Mais la parenté artistique de Liège et de Cologne, atlîrmée pour le X*' siècle par les archéologues, reste vivace dans les siècles suivants : elle se prolonge par dessus l'époque romane dans l'époque gothi({ue, et atteste l'antiquité comme la force du lien qui rattache l'art des bords de la Meuse à celui du Rhin.

Essayons de préciser, sinon les caractères de l'art notgérien, du moins les traits principaux de ses œuvres architecturales.

Le plus frappant de tous, c'est la double abside hémisphérique de la cathédrale de Saint-Lambert (1) et de l'église Sainte-Croix (2). Tous les archéologues s'accordent à reconnaître dans cette particularité, un des traits caractéristiques de l'architecture rhénane (3). Elle influe sur la disposition de l'édifice tout entier, et même, dans une certaine mesure, sur la liturgie, à moins qu'on ne pi'éfère l'expliquer elle-même par les nécessités liturgiques. La double abside, si l'on peut s'en rappoi'ter aux exemples cités ci-dessus, a dû être fort répandue dans nos contrées, mais le remaniement de nos édifices religieux à partir d'une certaine époque, l'aura fait disparaître.

Un second trait de notre primitive architecture romane, c'est l'absence de voûtes: celles-ci étaient remplacées par des plafonds à la cathédrale (4), à Saint-Denis (o), à Notre-

([) Sur celle-ci, voir, à rappcndice, La rathéilralc nottjérienne de Saint-Lambert.

(2) Celle-ci existe encore, bien que rebiitie à une époque postérieure.

{?>) C. F.nlart, Manuel d'archénlogie française, I. I, p. 2'2Û; Antliyme Saint-Paul, Bulletin archéolngiqne du cniiiitc des travaux historiiiues, 188(!, p. .31 1 ; Oite, Handbuch dcr rhristlirlicn k'unsl-Arctidolofiie, li'' édition, Leipzig 1883-85, t. I, p. .30-06; Dehio et Bezold, Die Kirclilirlie Daul.unst des Abendlandes, l. I. p. 167. ■ (4) V. à l'appendice la dissertation citée.

(0) Saint-Denis garda son plafond jusqu'en 1701. V. l'article Saint-Denis dans Th. Gobert, Les Rues de Liège, t. I, p. 394.

Dame de Maestricht(l) et peut-être dans d'autres églises encore (2). Si Saint-Jean a eu une voûte, cela tient à sa coupole et à l'imitation d'Aix-la-Chapelle, mais, dans les débuts du gothique liégeois, les éi;^liscs étaient encore munies de plafonds, témoin léglisc Saint-Christophe aujourd'hui restaurée.

Je note en troisième lieu, dans les églises notgériennes, l'absence de transept : aiicune d'elles, si je ne me trompe, n'en a eu (3).

D'autres caractères du roman rhénan ont peut-être aussi a]ipartenu à l'architecture notgérienne, mais nous ne sommes })lus en état d'en juger. C'est ainsi, par exemple, que l'alternance des supports (piliers et colonnes), est considérée par un historien de l'art comme propre aux débuts du roman (4); toutefois, nous ne la rencontrons à Liège que dans une seule église, celle de Saint-Christophe, et elle est postérieure d'un bon siècle à Notger. Saint-Denis, qui date de cet évèque, repose sur des colonnes seulement.

Enfin, on veut aussi voir dans la pauvreté de l'ornementation la dernière note des édifices qui ont été élevés dans la période de transition du X'' au XI'' siècle (5). Pour pouvoir l'affirmer des monuments liégeois, il nous faudrait avoir conservé la cathédrale notgérienne, car tout ce que nous savons de cet édifice nous permet de croire qu'il dépassait de beaucoup toutes les églises de Liège. A ne juger de cellesci que par la nef et la tour de Saint-Denis, par le nartiiex et

(1) Nuirc-Dame de Maestridi! a ^ardé son plafond de bois jusqu'en I7(il. .inniuùre de la proriiirc de Uinlidiirii, 182", ]i. I l(S; Gildc de saint. Thomas et de saint Luc, Bulletin de la o'2e session, Lille-Bruges, HI03, p. il).

(2) Le plafond de Saint-Sci'vais de MacstricliL ne fut i-eniplacé ([ue vers li2o par une voûte (Schnieils, La basiliiine de Saint-Servais à Maestricht, p. 48.)

fo) Saint-Servais de Maesti'iclit n"en a pas, ni Sainl-Ciriuent ni Sainle-Agncs de Rome, ni Saint-Apollinaire iti Classe, ni aucune basiliiiue de P.avenne. Schmcits, La hasiUtjue de Saiiit-Serrais à Maestridit, \). (J9. ^oti'e-Itaiiie de Maeslricht n'avait |ias non plus de transept à l'oi-ii^ine; celui qu'elle possède est d'époque postérieure. Annuaire de lu prorince de Linibourq, -1827, p. H.'j.

(i) Kraus, Gesrhichte der christlirhen Kunst, t. II, p. 30. La patrie de cette innovation sei-ait, d'après lui, la coniréc au nord du Harz; de là elle se serait répandue dans toute la Dasse-Saxe, en Alsace, dans le yiand-duclié de Bade et en Lolliaring-ie.

(5) lîeusens, Eléments d'arrtiéolo<jie rlirétienne, t. 1, p. ;)41.

LE MOUVE3IEXT ARTISTIQUE. 313

l'octoo^one clc Saint-Jacques, et par l'église Saint-Baiilu''lemy, I>àtics l'une et l'autre quelques années après Notgcr^ et que nous avons conservées, nous ne sommes pas fondés à contester le jugement formulé ci-dessus. Une simplicité extrême se remarque dans ces vénérables reliques d'un passé lointain; les baies des fenêtres, les arcatures des surlaces, les chapiteaux des colonnes ne traliissent aucune recherche d'ornementation, aucun ellbrl d'imagination de la part de l'architecte. Un chapiteau de Saint-Barthélémy, encore subsistant et un autre, qu'on a retrouve dans le sous-sol de Saint- Jean, sont, à la vérité, d'un travail plus riche, sans toutefois rien présenter de cette exubérante fantaisie avec laquelle on se complaii'a, au XP siècle, à orner les su[)ports architecturaux. Au surplus, ce que les architectes appellent le remploi a été trop pratiqué dans l'architecture mosane de cette époque pour qu'on puisse attribuer une fécondité extraordinaire à sa glyptique. Nous avons déjà vu que les colonnes de la cathédrale bâtie jîar saint Hubert furent conservées et utilisées au porche septentrional de la cathédrale notgérienne. Un autre exemple de remploi, plus curieux encore mais plus ancien, est celui dont Folcuin de Lobbes nous a conservé le souvenir. L'église de cette abbave fut rebâtie entre 901 et

920 par l'évcque Etienne, un des prédécesseurs de Notger, parce qu'elle ne répondait plus ni à la richesse de la maison, ni aux besoins du culte. Après avoir abattu de fond en comble i'édilîce ancien, on le reconstruisit beaucoup plus élégant et plus beau, et l'on fit venir de partout les colonnes que les visiteurs admiraient du temps de Folcuin. De partout, c'est-à-dire, sans doute, de plus d'une villa romaine, et de plus d'un édifice dès siècle carolingiens (I).

Pour terminer ces notions sur l'architecture notgérienne, il ne sera pas inutile de laisser parler ici, malgré la juste

il, OiKie (ecclesia) — — — quia loci nobilitali [larva et niiiuis apla viilcbaliii', ilcsli'iula et l'iiinlilus cvorsa est, et ista ([uac Tiiinc est cleganlioris funiiao et speciei edil'uala. Oiiac ad iii opiis columnis undecuiuiuc corrasis, cum basibus et episfyliis seii ceteris latomorinn seu ceincntariorum disciplinis pro modnli siii (luantilate omnibns circiim se positis est ineoinparabilis. Folcuin, c. 18, p. 02. Cf. Enlart, 0. c, p. ISo.

défiance qu'il inspirai par ailleurs, un contemporain de la destruction de Saint- Lambert. A l'entendre, cet édifice g^otliique du XIIP siècle avait conservé des fragments du sanctuaire notgérien consumé par l'incendie de II80, et voici comment il en décrit l'appareil :

« Le mode de construction de cette époque était indiqué par quelques vestiges qui subsistaient dans les cloîtres avoisinant le vieux chœur.

)) Cette bâtisse avait une grande ressemblance avec les constructions romaines de petit appareil, c'est-à-dire formées de petites pierres à peu près cubiques et parfois cunéiformes, environ de 3 à 4 pouces, liées ensemble par une couche épaisse de ciment.

« De tout l'entablement de cet édifice, on n'avait conservé que quelques fragments de corniches du pourtour de la nef et du cloître.

« On jugeait qu'elle reposait sur des modillons de formes très variées et souvent d'une bizarrerie extraordinaire. Les uns figuraient des volutes, des feuilles, des fruits, des masques humains ou des têtes d'animaux fantastiques. Les fenêtres en plein cintre, de petites dimensions, avaient en hauteur le double de leur largeur, ce qui les faisait ressembler à des meurtrières; elles reposaient sur des pilastres larges et écrasés » (1).

Le même témoin ajoute — et cette fois je ne vois aucun motif pour lui refuser créance :

« On employa pour la construction les pierres de sable et les moellons. Lorsqu'au siècle dernier (le XVIIP) on examinait les vestiges des substructions de la cathédrale bâtie par Notger, on constatait que les pierres de sable provenaient de Maestricht et que le moellon brunâtre, stratifié horizontalement, le tout joint ensemble par d'épaisses couches de ciment, ne pouvait venir que d'une carrière voisine » (2).

Ce dernier détail est exact. Les moellons dont parle ici l'auteur sont en grès houillier de A ivegnis, et cette pierre a

(i) Van lien Slcen de Jeliay, l.a Cntficdrale de Saint-Lambert it Lièijr, 2'" edilion, Liège 1880, p. l(i.

(2) Le même, 0. c, p. iS.

LE MOUVEMENT ARTISTIQUE. 31o

servi à la construction de tous les édifices notgéricns, comme on peut le constater à Saint-Jean, à Saint-Denis, et dans les fragments de l'enceinte du X*" siècle, tout comme, un peu après, on l'employait aussi à Saint-Barthclemy (lOlo) et à Saint-Jacques (101 G). Or, cette pierre se rencontre partout dans le sous-sol de Liège, et notre évcque n'avait pas besoin, comme Gérard de Cambrai, de [)arcourir à cheval les environs de sa ville jusqu'à ce qu'il découvrîtenfin des carrières(l). Il suflisait de creuser où l'on voulait, sous la colline de Publémont ou ailleurs, pour mettre au jour ces matériaux en grande abondance (2), oftrant d'ailleurs plus de résistance au temps que de charme au regard. Conformément à l'usage universellement suivi au moyen âge, on taillait les pierres sur place, pour éviter les frais inutiles qu'aurait causés le transport des matériaux bruts, et de là on les faisait arriver à pied d'œuvre, toutes prêtes à leur usage (3).

En abordant l'histoire des autres arts cultivés au temps de Notger, nous rencontrons d'abord une opinion assez répandue, d'après laquelle ils auraient subi à un degré })rononcé l'influence byzantine. Mais les faits allégués pour établir cette manière de voir sont tout ce qu'il y a de moins probant. De ce que l'impératrice Théophano était byzantine,

(1) Ge.ita epp. Camerac. III, 49, p. 483.

(2) Jean (rOutremeiifîC, qui sait tout, n"a pas voulu ignorer l'endroit précis d'où, quatre siècles avant lui, on arrachait ces pierres; ccoutons-lc :

« Et prendoit pires es preis deriere le Sablonnier, en I grand roche dcsquendant le lietre de Publémont où li englisc Saint-Martin astoit fondée, desquendant jusqu'en preis où li Begars furent puis situeis; là avoit I grand roche où ons avoit pris pire longtemps pour faire l'englise Saint-Martin, Saint-Lambert, Sainl-Crois, et ancors y prendoit-ons pour Saint-Johain ; si avoit I si profonde fosse que ch'estoit merveille. 1) IV, p. loO. Puis, une fois en train, le romancier, (juelques pages plus loin, fait servir sa profonde fusse à une nouvelle légende : c'est là ([ue Roland des Prez, revenant d'Arabie, et voulant aller la nuit au château de son frère, se tua en y tombant; depuis lors l'endroit s'appelle Roland (jojfe {l\' , 161). Toutes ces historiettes ï-c racontent encore couramn}cnt à Liège comme de l'histoire.

{oj V. Enlart, o. c. t. 1, p. 77. Des exemples de cet usage se rencontrent dans nos sources lotharingiennes. Ainsi Gérard de Cambrai taille ses colonnes dans la carrière, à 'AO milles de sa ville épiscopale où il les emploiera (Gestn epp. Camerac. c. 49, p. 483.) Ainsi l'abbé Thierry de Saint-Hubert fait tailler à Arlon même les pierres ([u'Adélaïde, mai'quisc d'Arlon,lui a données pour .son égli.se (Cfirotiiron Saucti Huberti, c. 19, p. 379.)

(le ce que son frère Grégoire mourut abbé de Boi'cettc ])rès (rAix-la-Chai)cllc, de ce qu'elle-même a eu son lond^cau à Saint-Pantaléon do (Pologne, peut-on tirer une conclusion fondée? Sans doute, parmi les cadeaux quelle apporta en Germanie en venant épouser Otton II, il a pu se trouver bien des objets d'art byzantin (1), mais en quoi les bijoux et les meubles de l'impératrice auraient-ils pu révolutionner l'art occidental? Il faudrait prouver, et c'est ce qu'on ne fait pas, que l'impératrice a amené dans sa suite ou appelé auprès d'elle des artistes de son ji^ys, que ces artistes ont travaillé chez nous et que leurs produits ont été imités par leurs émules occidentaux, mais on ne saurait pas produire un seul fait à l'appui des trois termes de cette hypothèse (2). Invoquer la circonstance que, lorsque la duchesse HedAvige de Souabe fut fiancée à l'empereur Constantin, un peintre byzantin vint faire son portrait (3), n'est-ce pas fournir la démonstration la plus complète de la pauvreté d'une thèse qui a besoin de recourir à de tels arguments?

De fait, l'art de la peinture florissait dans nos contrées de temps immémorial, et rien ne montre qu'il ait sul^i la moindre induence byzantine. La place qu'on lui faisait dans les sanctuaires était tout-à-fait remarquable, si on la compare avec celle qu'on lui fait de nos jours dans des églises où le culte du badigeon a si longtemps régné. Des deux côtés du Khin, en France et en Allemagne, le peintre était le collaborateur indispensable de l'architecte, et une église n'était réputée achevée que lorsqu'elle était revêtue de sa robe de couleur. (c Jusque dans les moindres villages, les églises recevaient ces ornements qui nous paraissent aujourd'hui une recherche de luxe, et qui étaient alors regardés comme une nécessité alisolue. De[)uis le VF siècle jusqu'à la fm du XII'', les églises collégiales, conventuelles, paroissiales, comme les cathédrales et les chapelles seigneuriales, reçurent des ornements et des compositions historiques dont les traces sont encore

(!) Ma()tiijicis initncrihiix, Tliicfiiiai' de Mcrselidin-g-, II, !), |i. 7i8.

(2) Cf. IU'i^;spl. lier liriliiic Ileninfint von llililcxliriiii al.i Kïmstler iiiul l'iinlcirr lier deiitsclini hmtsi, Ilihlesheiin, '1893, p. -11.

(3) Ekkehard, Casm Srnxii Galli, c. 10, p. 123.

LE MOUVKMKNT AllTISTIorK. 317

si fréquentes, de. (1) « Voilà les consultations que Cuisaient, il y a déjà un deuii-sièclc, les archéologues français, et depuis l(M's, ou a al)ondé dans leur sens. La liste serait longue des églises et des monastères qui, en Lotharingie ou en Germanie, montraient avec orgueil leurs peintures murales.

('am])rai avait, dès le IX'' siècle, nn peintre du nom de Madalulf (egregias plctof), qui l'ut appelé à Saint- A\'andrille pour orner de son pinceau le nmrs de cette abbaye (!:2). A Verdun, on admirait tout un cycle de peintures représentant la vie et les miracles de saint Paul, évéque de cette ville (3). A Trêves, le moine Sigehard, qui écrivait en 9G5 les miracles de saint Quiriacus, citait en témoignage une fresque dans l'église du saint, tellement vieille qu'elle était en grande partie elfacée (4). A Toul, la cathédrale rebâtie par saint Gérard resplendissait de couleurs (o). A la cathédrale de Hildesheim, saint Bernward ornait de peintures les murs et même le plafond (6). L'abbaye de Reichenau faisait tracer, dans son église d'Oberzell, ce vaste cycle de scènes sacrées qui frappe encore aujourd'hui l'œil du visiteur (7). L'art de la peinture abordait tous les genres : tandis que, dune part, il se risquait dans le portrait (8) et que, de l'autre, il retraçait les épisodes de la vie des saints, comme on l'a vu plus haut, il ne reculait pas devant la peinture d'histoire, lidèle encore en ceci à la tradition du siècle de Charlemagne (9). Dans la grande salle du palais de Mer-

(Ij Qiiigrù.i arcliéolo(ii<iiie de Toiir.i, I808, p. 088.

(2) Gesta ahb. FontanclL, c. 17, p. ï>','>.

(o) Log'i et i)ii'l;i viili iniilla iniracula ([iiae vivons in opiscopalu cgil. lîortariiis, c. 8, p. 43.

(i) Acla Stincliinint, I. Vil <ie mai, p. 'Sf».

(o) Vita sancti Ccrardi. c. 5, q. 4!)4,

(G) Unde ex(!iiisila ;u- lucida piclnra tam parielps qiiam laqnoari.i oxornabat. Tliangniar, Vita mucti Dcniwardi, c. 8, p. 701.

(7) Kraus, Gescliiclite der cliri.itlichen Kunst, t. I, pp. Îii-.'JG.

(8) Thieliiiar de Mersebourg, III, 1 : portraits d'Otton II et de Tliéopliano on tête d'un livre (évangéliaire?) donné par rcs souverains à l'cglise de Magdfbourg.

(9) Voir dans Ermoldus Nigelius, IV, pp. o04-,")0C, la description des peintures qui ornaient le palais impérial d'Ingelheini, et où les scènes de l'bistoire profane faisaient pendant à celles de l'histoire sacrée.

sebourg, on avait représenté la victoire d'Henri I sur les Honji^rois (1), à peu près comme les Athéniens du temps de Miltiade peignaient sur les murs du Pécile la victoire de Marathon (2). Et l'évêque de Paderborn, Meinwerc, au commencement du XP siècle, faisait représenter le triomphe remporté sur un dragon par son beau -père le comte Baldéric (3).

Il ne faudra donc pas s'étonner d'entendre parler des peintures liégeoises du X^ siècle. Liège et les riches abbayes du diocèse ne faisaient que suivre le courant de la civilisation. A dire le vrai, il y avait longtemps que la peinture était en honneur à Liège, et la ville dont les environs fournissaient à la majesté impériale une de ses demeures favorites n'avait pu être étrangère aux arts. Si la destruction des monuments, jointe à celle des écrits, ne nous permet plus de reconstituer l'aspect qu'avaient alors nos sanctuaires, nous voyons, vers le milieu du IX^ siècle, surgir à Liège un palais épiscopal qui éblouit le regard par la richesse de ses décorations et par la beauté de ses tableaux (4). On y trouvait notamment une chambre haute où étaient peintes les scènes du Nouveau Testament, comme à Ingelheim; depuis l'annonciation à Zacharie jusqu'à la vocation de Pierre, il n'y avait pas moins de seize sujets représentés, dont l'exécution exigeait de la composition et du dessin (o). Les vers explicatifs de ces espèces de fresques avaient été faits par Sédulius et nous sont restés. Et certes, si le palais du prince était orné de la sorte, les sanctuaires de Dieu n'étaient pas

(-1) Hune vero triumphum tam laude quani memoriâ dignum ad Meresburg rex in superiori cenaculo domus per Zw-'Ç/a-^sTav, zografian, id esl piclurani, nolare precepit, adco ut rem veram potius quani verisimilem vidcas. Liutpi'and, Antapodosis, II, 31, p. 29k

(2) Cornélius Nepos, Miltiades, G.

('A) Vita Meinwerci, c. 138, p. i'SA.

(4) Veslri tecla nilcnl lucc serenâ ;

Florent arte nova culmina picta; Rident atque tolo multicolora Et formosa mirant scemata plura.

Sédulius à l'évêque Hartgar dansDiimmler, Poetae latini aevi carolini, t. III, p. 109. (a) Sédulius p. 210. Et encore le poënie qui décrit ces scènes semble-t-il incomplet.

Llî MOUVKIMKN'T AUTISTIQL'fi. 319

trailés avec moins de sollicilmle. Ou a <lonc le droit Je croire que les nombreux temples qui llamln-rent sous la torche des Normands virent disparaître avec eux tout un monde idéal, contemporain du grand envpereur et de ses héritiers.

Mais la renaissance ottonienne était venue, et la peinture avait pris un nouvel essor à la voix des évèques bâtisseurs. Partout, dans les abbayes de ce temps, le peintre prêta son concours à l'architecte (1), et nous a[)prenons qu'à Lobbes, où, comme on sait, tout se taisait sous l'inspiration de Notger, le chœur tout entier, y compris la voûte, fut orné de peintures. A Liège, ce n'est pas l'art seulement que nous voyons cultivé comme ailleurs, c'est l'artiste qui va nous apj>araître : un vrai artiste chrétien dont nous connaissons le nom et l'histoire, encore bien qu'un peu altérée parla légende. Arrôtons-nous un instant devant la curieuse et mélancolique figure du peintre Jean.

Jean était italien (::i), et l'empereur Otton III l'avait amené d'au delà des Alpes à Aix-la-Chapelle, pour orner de son pinceau les murs de l'église carolingienne encore vierges de couleur. L'empereur aurait ensuite recommandé et en quelque sorte confié son artiste à Notger(3). Jean était une de ces âmes pieuses et recueillies pour qui l'art est une des formes de la prière, et dont le bienheureux Angelico de Fiesole est resté le représentant le plus illustre. Il était de plus, au dire d'un contemporain, le prince des artistes de son temps, et ses fresques d'Aix-la-Chapelle, bien que ternies par le temps, gardaient encore, un demi -siècle après, une triomphante

(1) Domum ipsam altaris et laquear ipsius appi^ime plnxil. Fdlcuin, c. 29, p. 70.

A Sainl-llubert nous trouvons, vers le milieu du Xle siècle, le peintre Herbert, iniinalurà morte preventus. Clinm. S. Iluberti, c. 8, p. o73.

A Saint-Trond, labbé Adélard (999-1034) orne une église à l'intérieur et à Textcrieur. vario cultu diversisque utensilibus. llodolphe, Chroti. S. Trud., I, 2, p. 230.

\2) Vita Balderki, c. -13, p. 729. La Clironiqite de Saint- Laurent, c. 13, p. 2G7, croit même savoir qu'il était lombard, mais ce témoignage un peu tardif d'un ouvrage d'ailleurs interpolé n'est pas tait pour inspirer une entière confiance.

(3) Kt non à Baldéric II, comme dit le Vita Baldcrici, c. 14, p. 730. V. mon article intitulé Le peintre Jean, dans BbiL, t. XXXIII (1904), oii sont élucidés quelques problèmes relatifs à la vie de cet artiste. J'y renvoie une fois pour toutes.

320 ciiapitut; xv.

supériorité sur tout ce qu'on avait peint depuis lors dans le même sanctuaire. Nul doute que ce noble artiste n'ait travaillé pour Notjçer, et que les peintures qu'on admirait dans la cathédrale de Saint-Lambert ne fussent dues à son pinceau. Ce qui est certain, c'est qu'il trouva auprès de Baldéric II, après la mort de son protecteur, une liospitnlité non moins généreuse ; il fut l'ami et en quelques manière le conseiller de cette âme sensible et éprouvée; c'est sur sa recommandation que l'évèque se décida à bâtir I0 monastère de Saint-Jacques, et ce fat Jean qui en orna de ses peintures le cliancel. Il mourut à un âge avancé, et l'abbaye reconnaissante donna au pieux étranger l'hospitalité du tombeau (1). Bien que le biographe de Baldéric ne nous l'ail pas dit — puisqu'il ne parle que de ce qui intéresse son héros — il n'est pas douteux que le peintre Jean ait travaillé pour Notger tout aussi bien que pour Baldéric. Les églises qui surgissaient sur tous les points de la ville de Liège o liraient à son zèle un champ d'action illimité. Quelles furent celles qu'orna son pinceau? Sur ce point, nous sommes réduits aux conjectures. La cathédrale, il est vrai, n'était pas encore terminée quand mourut Notger; rien cependant ne nous empêche d'admettre qu'il aura, du vivant de ce prince, peint le chœur et d'autres parties considérables de ce grand édifice, et qu'il peut revendiquer une part dans les belles fresques représentant les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament (2), ainsi que d'autres sujets hagiographiques

(-1) Vita IJdlilcrivi, c. 13, p. 720, rfjnTjdiill par (lilles d'Oi'vwl dans Cliapcavillo. Grâce à leur mauvaise habitude de coiilinuer à se sei'vii' du Gilles d'Orvul de Cliappaville, les écrivains beiges qui ont parlé de Jean, par exemple, lléris, Mciii. sur L'iciile jhnnandc de peinture snus les ducs de Dounjofjne {Méin. vous, de l'Avud. roii.deDeUj. coll. in-i", 1. XXVII, p. .'>7), se sont persuadés ([ue le passage du Vita Ualderici cité par cet auteur dans sa chi'oniciue est de lui-inêrne; ils ont été amenés, par suite, à attribuer aux peintures de Jean une durée d'environ deux siècles et demi, alors qu'elles avaient déjà disparu en partie au boni d'une génération.

(2) Poshiuam igilur sepedicla ecclesia iu lionorc sancle Jlaiie sancliciuc Lamberli consecrata concremata est, tolaquc illa elegans pulcbriludo picture Vcleris el Novi Testamenli cum aliis ecclesiasiicis bistoriis et gestis diversorum pontiticum incenilio devaslata. Gilles d'Orval, 111, 42, p. -111.

qui pci'irent avec la calhcdralc lors de l'incendie de 11 80. Quant à des peintures que Notger aura fait exécuter dans ses autres églises, à savoir Sainte-Croix, Saint-Martin, Saint- Paul, Saint-Jean et Saint-Denis, l'absence de tout témoignage à cet égard ne nous permet pas de formuler ici des conclusions : il sullit de dire qu'étant donné la place attribuée à la peinture dans la décoration des églises du X*" siècle, des travaux de ce genre n'auront fait défaut dans aucun des sanctuaires notgériens de Liège.

Il n'est pas facile de se faire, en l'absence de tout renseignement, une idée des œuvres de Jean. Ce qui semble résulter de l'unique témoignage par lequel nous les connaissons, c'est qu'elles manquaient de solidité. Un demi-siècle s'était écoulé à peine depuis ses travaux à Aix-la-Chapelle, que déjà ils avaient perdu une grande partie de leur éclat. A Liège, ce fut pis encore : quai'ante ans après l'exécution de ses peintures, on les voyait, dit le chroniqueur, vieillir et se ternir. Au surplus, on ne paraît pas avoir eu pour elles, à Saint- Jacques, l'enthousiasme du biographe de l'évéque Baldéi'ic, car on ne se fit pas scrupule d'en faire disparaître une partie pour les remplacer par de nouvelles. Ajoutons que des sentences explicatives en vers accompagnaient ces œuvres d'un art naissant. Deux de ces vers étaient relatifs à l'artiste lui-même; l'un racontait sa destinée et l'autre glorifiait ses travaux. « Le troisième Otton m'a arraché au nid de la patrie, disait le premier; et l'autre, oîi l'artiste s'adressait à lui-même, ajoutait : On peut çoir à Aix-la-Chapelle de quoi ton pinceau est capable (1). »

La glyptique jouait un rôle bien inférieur à celui de la peinture dans les monuments religieux du X^ siècle. Malgré mes recherches, je n'ai pu découvrir qu'un seul passage où soit attestée l'existence de statues de saints dans les églises. On lit dans un auteur du XP siècle que Giselbert, duc de Lotharingie, eut en songe une vision de saint Servais et qu'il reconnut ce saint à sa ressemblance avec sa statue d'or qui

(1) Vita Dniclerici. 1. c.

32â CHAPITRE XV.

se trouvait dans l'église de Maestriclit('l). S'agit-il réellement d'une statue en or, ou l'aut-il penser seulement à du bois doré? Je ne sais, mais je constate que, vers le milieu du XP siècle, un chef du même saint, apparennnent destiné à contenir de ses reliques, fut exécuté par des artistes pour le compte de l'empereur Henri ÏII ; les yeux étaient représentés par des escarboucles (2).

Les petits arts plastiques ont fourni leur contingent à l'ornementation des églises notgériennes, et une véritable opulence se déploie déjà dans ce qu'on peut appeler, au sens le plus large du mot, le mobilier sacré. Sans doute, les invasions normandes avaient causé de cruels ravages, et l'on ne devait plus guère trouver trace, à la fin du X^ siècle, de richesses comme celles qui furent inventoriées en 870 à l'abbaye de Saint- Trond, lors du partage de la Lotharingie (3). Mais enfin, en détruisant tant de trésors, l'ennemi n'avait pas fait périr la tradition artistique, et il y avait longtemps que les arts avaient repris chez nous leur vie sereine et féconde. Ajoutez à cela l'iniluence que doit avoir exercée l'Italie. Depuis que Otton I'"' y était allé prendre la couronne de roi des Lombards et d'empereur, le voyage d'Italie était, pour les grands A^assaux du royaume d'Allemagne, le complément d'une carrière militaire ou politique : on y allait d'une manière régulière, et Notger, on le sait, y fit jusqu'à cinq séjours, dont quelques-uns prolongés. Or, l'Italie ne cessa d'être, pour les septentrionaux, la patrie des merveilles, et ce n'est pas de la Renaissance seulement que date l'admiration fervente et passionnée de cette terre privilégiée chez tous les esprits accessibles à quelque idée de grandeur historique, à quelque émotion d'ordre esthétique. Des natures d'artiste comme saint Bernward de

(1) Ex imagine quae deformata in auro erat in sanctuario. Jocundus, Translatio .tancti Servatii, c. 41, p. 10.5. On poui-rait se demander si cette imario deformata in auro n'est pas plutôt queiciue fresque sur fond d'or, mais je ne le pense pas : l'expression deformata ne semble guère s'appliquer qu'à une œuvre d'art plastique.

(2) Jocundus, o. c, c. 4i, p. 107.

(3) Rodolphe, Chronic. S. Trudonis, I, ?,, p. 230.

V. sur le mobilier d'une église au IX^ siècle Hariulf, Clinmimn II, 10, pp. 07 et 87 (Lot).

Ilildeslieim en revenaient fécondées, et s'eflbrçaient de reconstituer, dans leur milieu, la beauté idéale du monde romain. Des esprits qui avaient de la culture et du goût, comme Nolger, ne rai)[)orlaient pas des impressions moins vives, et |'on ne peut douter que cet entrecours incessant de l'Italie et de nos provinces ait singulièrement servi les progrès de l'art dans celles-ci. Ce n'était pas seulement le prince, c'étaient les amis et les fidèles emmenés par lui qui recevaient ainsi leur éducation artistique à la vue des chefs-d'œuvre du génie gréco-latin. Ajoutons que la simple fréquentation de la cour était, sous ce rapport, un enseignement ellicace. La cour, où les souverains rassemblaient de précieuses collections, constituait, comme on l'a dit ingénieusement, une exposition d'art permanente (1). Et c'est ainsi que tout contribuait, dans nos principautés ecclésiastiques du X" siècle, à stimuler l'éveil artistique.

Aussi se produit-il de tous les côtés et dans tous les arts à la fois. Malheureusement, nous sommes obligés de nous contenter des maigres indications que nos sources consentent à nous fournir. En énumérant les objets que Notger donna à sa chère église de Saint-Jean-en-Ile, le biographe mentionne des voiles, des tapis, des vases, des candélabres et d'autres ustensiles. Cette énumération est bien peu complète, et il serait facile de la détailler, mais, au lieu de faire des conjectures sur ce que devait être le mobilier d'une église au temps de Notger, nous préférons emprunter à un de ses contemporains un état des travaux qu'il fit ou fit faire à Lobbes (2) pour meubler l'église nouvellement construite.

L'autel principal re^ut un revêtement d'argent ; des peintures murales ornèrent le chœur jusqu'à la voûte; un beau

(1) V. Beissel, Der lieilUje Bernward von Ilildeslieim als Kùmtler und Fi'irderer der deiitsdien Kunst. Hildeslieiin, 189,'), p. 0.

(2) La chronique de l'abbc FolcuJn, c. 29, p. 70, qui luius rapporte ceci, s'exprime en termes qui permettent de distinguer en quoi consiste l'œuvre de l'évêque et en quoi celle de l'abbé : Crcverunt illo tempore el in monasterio nostro

aediticia nonnulla, instinctu episcopi, operâ ahliatis facta Fecit

Retexit Cinxit etc.

324 CHAPITRE iV.

lutrin de bronze doré et argenté fut installé du côté de l'évangile; un second autel, dédié à la Sainte Croix et à tous les saints, fut également garni d'un revêtement d'argent, et surmonté d'un crucifix que l'abbé avait fait faire à grand prix et qui passait pour un chef-d'œuvre. Une couronne de lumière en argent, couverte d'inscriptions en vers, fut suspendue dans la nel", et deux cloches dans la tour. Les livres liturgiques ne furent pas oubliés, ni les vêtements sacrés (1).

On a dans ces quelques mots un aperçu, sans doute incomplet mais bien suggestif, de la manière dont Notger aura meublé chacune des églises fondées par lui. Ils nous laissent entrevoir une pléiade d'artistes indigènes, parmi lesquels dut briller l'auteur du crucifix tant admiré. Il n'est pas le seul orfèvre du temps. Un contemporain de Notger, Érembert, abbé de Waulsort, (f 1033) fabriqua de ses propres mains des ouvrages d'or, d'argent et de cuivre dont plusieurs restèrent longtemps l'ornement de la basilique abbatiale (2). Notger n'a donc pas dû être embarrassé pour trouver autour de lui l'artiste qui exécuta les croix d'or dont il lit don à ses églises, et qui portaient des inscriptions eu vers, comme, par exemple, celle-ci :

Certa salas vitae Notgeriiin serval uhiqiie (3).

L'usage de croix faites de métaux précieux était fréquent

à cette époque; les unes étaient des croix processionnelles,

et on en connaît plusieurs qui étaient vantées comme des

merveilles (4); d'autres étaient ])lacées en certain nombre

(1) Folcuin 1. c.

(2) Historia Walciod., c. 41, p. 524. Cf. Lahaye, Étude sur l'abbaye de Waulsort liSAHL, V, p. 239. « Ërembert était encore enfant lorsqu'il vint à Waulsort; c'est donc à l'intérieur du couvent qu'il dut apprendre a travailler les métaux précieux, sous les auspices d'artistes dont les noms et les productions sont peut-être oubliés pour toujours. »

(3) Vita Notgeri, c. 8.

(4) Par exemple la Benna, donnée à l'église de Mayence par rarchevêque 'Willigis (Boehmer, p. lo3), la croix gigantesque de Trêves, faite par ordre de l'arclievcque Egbert et qui contenait GOO livres d'or (Bcissel, o. c, p. 7); deux croix d'or données par l'empereur Henri II à Gérard de Cambrai pour l'église Saint-André, mais que l'évêque gai'da pour Notre-Dame où elles étaient portées à la procession du temps du chroniqueur (Citron. S. Andreae, I, 17-49, p. 330).

sur les autels, pour servir à divers usages liturgiques (1).

Les artistes du métal, en ces temps, ne se bornaient pas à travailler une seule substance, et ceux qui savaient manier le marteau du batteur travaillaient le cuivre aussi volontiers que Tor. On ne faisait pas de distinction, en un mot, entre lorlèvre et le dinandier, et c'est, comme on le sait, à un orfèvre liutois que nous devons le plus beau chef-d'œuvre de la dinanderie qui soit conservé (2). Or, nous voyons que la dinanderie llorissait au pays de Liège dès l'époque de Notger, et c'est encore une des œuvres d'art exécutées à Lobbes, sous son haut patronage, qui va nous en fournir la preuve.

Voici en quels termes Folcuin décrit le lutrin dont il a été parlé ci-dessus :

« Il fit faire un ambon pour y chanter l'évangile. Getambon se composait d'une cuve formée de quatre demi-cylindres disposés en croix. Les quatre faces de bronze, travaillées au marteau, étaient, conformément à la fantaisie de l'artiste, couvertes de ciselures, de dorures et réunies par des montants ai'gentés. Du côté du septentrion, l'ambon portait un pupitre en forme d'aigle coulé en bronze, magnilîquement doré, qui pouvait fermer les ailes ou les étendre afin de recevoir le livre des évangiles. Le cou se mouvait à volonté au moyen d'un mécanisme ingénieux : l'oiseau semblait, en quelque façon, prêter l'oreille au chant du diacre; il exhalait en même temps des nuages de parfums, produits par l'encens

(I) Richer, III, 22, p. 613 : Allare ])i'aeoipuum crucibus aiireis insignieiis. L"abbayc de Saint-Riquier possédait -17 de ces croix. Hariulf, éd. Lot, p. (58 et Gesta epp. Vlrd. cont., c. M, p. 49. Sur celle de saint Bernward, que l'on conserve à Hildesheim, v. Tliaiigiiiar, Vitas. Beniwardi, c. 9, p. 7(j2 et cf. Bertram, 1. 1, p. 61. Olbei't de Gembloux en fit faii-e cinq, doni quatre en or et une en argent. Gesta abh.. Gembl., c. 41, p. S40. Sur celle de lîcinis, Flodoard, Ili.stor. ecclex. lion., p. 81, éd. Lejeune : Crux major ecclesiae Remensis auro cooperla gemmisque pretiosis ornata. Le Gesta Trcveromm, c. 29, p. -169, dit d'Egbert de Trêves : Hic ccclesiani suam dilavit aurcis et argenteis crucibus.

(2j Voir mon étude intitulée : rtcnicr de lluy, véritable auteur des fonts baptismaux de Saint-Barthélemij de Liège, et le prétendu Lambert Patrns dans BARB, 1903, et cf. .(. Destrée, lienier de lluij, auteur des fonts baptismaux de Saint- Barthélemij et de l'encensoir du .Musée de Lille, Bruxelles, 1904.

jeté sur des brasiers allumés qui étaient cachés clans l'intérieur du corps » (1).

Cette œuvre d'art, qui représente une somme considéraljle d'expérience acquise et de traditions professionnelles, fut achevée entre les années 972 et 990 (2). Que penser, dès lors, de l'hypothèse d'après laquelle les artistes mosans auraient appris la pratique de leur art à Hildesheim, où ils passaient en allant s'approvisionner de cuivre à Goslar et en revenant (3) ? Cette opinion, à première vue, n'est nullement insoutenable. En effet, l'antiquité de l'art de Hildesheim est beaucoup mieux attestée que celle de l'art liégeois; on peut suivre ses traces jusqu'en plein IX^ siècle (4), Saint Bernward, le génial organisateur du mouvement artistique dans sa ville épiscopale, n'y a donc pas créé, mais seulement développé et continué des traditions antérieures à lui : il est vrai qu'il a pris dans les arts plastiques un rang assez éminent pour que son œuvre retînt l'attention et suscitât l'émulation des étrangers qui passaient par sa cité. Mais, par contre, il n'est guère probable que les Mosans aient visité Hildesheim avant la fin du X* siècle, attendu que les mines de cuivre de Goslar, qui les y amenaient, ne furent pas découvertes avant la lin du règne d'Otton- le- Grand (5). D'autre part, saint Bernward n'est monté sur le siège épiscopal qu'en 993, et son activité artistique n'a pu se donner carrière qu'après cette date. Or, plusieurs années auparavant, le chef-d'œuvre décrit par Folcuin occupait déjà sa place dans le chœur de l'église de Lobbes.

L'art mosan ne doit donc rien, quoi qu'on en ait dit, à celui de la Basse-Saxe. C'est bien plutôt ce dernier qui a été l'élève de l'art lotharingien et français, s'il est vrai qu'Ebbon de Reims, devenu évêque de Hildesheim, y a introduit

(1) Fulcuin, I'. 29, p. 70. J. Hclbig, La sculpture et les arts plastiques au pnijs de Liège et sjir les bords de la Meuse, 2*^ édition, Bruges, dS'JO, p. 7.

(2) Puisinreile fut excciilôe sous les auspices de Notger (donc a|)rcs !)72) et (juc Folcuin, qui la lit faire, mourut en iJ'JO.

(3) Pinchai't, Histoire de la dinanderlc, BCRAA, t. XIII, p. 309 (1874).

(4) Bei.ssel, Der h. liernward vnn Hildesheim ah luhistler iiud t'Urdercr dcr deiitschen h'nust. Ilildcslieini, 1893, p. 4.

(5) Neuburg, Goslars licnjbuu bis 1Ô52, pp, '1-2.

une bonne partie de la culture occidentale (1). Et sans attacher plus d'importance qu'il ne faut au texte des chartes dinantaises (jui faisaient ilater de Charleinagne les origines de la batterie de Dinant (12), on a le droit de croire que si cet art est indigène quelque part, c'est bien plutôt dans la vallée de la Meuse, riche en métaux et peuplée dès l'époque romaine par une population industrieuse, que dans une contrée encore barbare pendant les premières années du IX^ siècle, et dans une ville qui ne fut tirée du néant que sous Louis-le-Débonnaire. Sans doute, nous ne rencontrons pas encoi'e de dinandiers au paj's de Liège pendant le IX*" siècle, mais nous y rencontrons des fondeurs de cloches, dont l'art a une singulière parenté aA^ec le leur. Déjà sous l'abbé Hartbert (835-864), un fondeur picard, venu de Corbie, exécutait dans l'abbaye de Lobbes une cloche qui portait ce vers : Haï'tberti imperio componov ah arte Paterni{^).

Nous ne passerons pas en revue tous les arts décoratifs et plastiques qui ont pu fleurir sous Notger, mais dont il ne nous reste pas de trace. Toutefois, nous arrêterons encore un instant l'attention du lecteur devant une œuvre remarquable que nous avons conservée, et qui est due à l'initiative du grand évoque. C'est le précieux ivoire en haut relief qui.

(1) Cf. Beissel, o. c.

('2) l^OS. Cives de Dynant in Ihelonio Coloniensi et in pondère quod vulgo piniilere dicitur, talem habenl jiisticiani a iemporibus Karoli régis ipsis hactenus observalani. (Charte de l'évêque Adolphe de Cologne pour Dinant dans St. Bormans, Cartulaire de la commune de Dinant, t. I, j). 8.)

1211. Hinc est quod ad noticiam tam niodernorum quam i'ulurorum volumus pervenire, nos confirmasse omnia jura et consuetudines dilectorum nostrorum bur-

gensiuni de Dynant habita a teniporibus gloriosissimi imperatoris Karoli

Même ouvrage, t. I, p. 31. Ces textes, il est vrai, ne parlent que de commerce des Dinantais, mais on sait que ce commerce consistait essentiellement en produits de batterie.

(o) Fok'uin, c. t2, p. GO. Il faut noter que llartbert était lui-même un moine de Corbie. et qu'il y retourna linir ses jours lorsque Lobbes fut envahi par le déprédaleur Hubert. Un autre fondeur est ce Beringer qui a laissé son nom au bas des portes de bronze de la cathédrale de Mayence, fondues par lui sous rarchevêquc Wjlligis ^!)7;j-tOM). Willigis était, dit l'inscription, le premier depuis Charlemagne qui eut fait fondre des portes de bronze. Cuhmer, p. lo2.

depuis un temps immémorial, forme le centre de la couverture du volume connu sous le nom d'évangéliaire de Notger(l). On avait l'habitude, à cette époque, d'orner richement d'ivoires et d'autres œuvres d'art les évangéliaires destinés à être portés en grande pompe dans les processions solennelles ; il semble bien que l'évangéliaire de Notger ait servi à cet usage (2) .

J'en emprunte une description analytique à la plumç savante de l'historien de l'art mosan :

« Au centre de la composition apparaît le Christ, entouré d'une gloire. Assis sur un siège faiblement indiqué, et qui n'est peut-être qu'un arc-en-ciel, il a la tête entourée du nimbe crucifère. Il bénit de la main droite, à la manière latine, tandis que, de la gauche, il tient un livre appuyé sur

ses genoux En dehors de la gloii'e, on voit, dans les

angles, les emblèmes des quatre évangélistes posés sur des nuages. Enfin, dans la zone inférieure, se trouve Notger luimême ; il est représenté au moment où il vient de quitter sa cathedra d'évêque pour offrir au Chi'ist, en mettant un genou en terre devant un autel à ciborium, le livre des évangiles qu'il a fait écrire. Chose assez bizarre, le naïf tailleur d'images a donné un nimbe à Notger, et il ne l'a pas fait carré, comme c'était l'usage en Italie pour les personnes de haut rang encore vivantes (3). Cet attribut de la sainteté

(1) Ce volume est conservé aujourd'hui ;i la bibliothèque de l'université de Liège; en voir la description dans le Catalogue des manuscrits de l'Université de Liér/e, Liège, iSTÔ, pp. 5-iJ.

(2) Un parfait pendant de l'évangéliaire de Notger est celui d'Essen, aujourd'hui à la bibliolhè(iue de Munich. La couverture en est ornée d'un ivoire comme celui de Notger : il représente l'abbesse Théophanie agenouillée devant la Sainte Vierge, et le Sauveur au-dessus de celle-ci. (Milieu du X"-" siècle). Kugicr, Hinulhnrli dcr Knn.st- (jescliirltte, t. II, pp. 7fi-78.

Cf. Thangmar, Vita s. Bernwardi, c. 8, p. 7G1 : Fccit (Bernwardus) et ad sullenipneni processionem in praecipuis festis evangelia auro et gemmis clarissima.

(o) .le crois que celte auréole a été taillée après coup dans l'ivoire, comme on peut encore s'en convaincre aujourd'hui; elle est une des preuves du renom de sainteté qui entourait la mémoire de Notger peu de temps après sa mort. J'ajoute que la ligure de Notger est entièrement usée et devenue fruste, sans doute sous les lèvres des lidèlcs qui, .selon l'usage ancien, baisaient le livre sacré après la lecture de l'Évangile.

«SCEATT r>K ^.-OT&I-K

contraste d'une manière assez frappante avec les deux hexamètres qui se lisent sur rencaclrement de ce reliel' :

En ego Notkerns peccati pondère pressas Ad te Jlecto genu qui terres onmia niitii. » (1). Outre ce morceau d'un si j^rand intérêt historique, l'on conserve encore, dans le trésor des églises Notre-Dame de Tongres et Saint-Paul de Liège, deux ivoires dont l'exécution, au dire de l'auteur que nous venons de citer, trahit le X^ siècle, et qu'il ne serait pas téméraire, peut-être, de dater aussi du règne de Notger. Celui de l'église de Tongres, représentant le Christ en croix avec divers personnages, est particulièrement instructif sous ce rapport : je ne sais quelle noblesse et quelle majesté dans l'attitude du principal personnage, jointe à un certain aspect dramatique des scènes, et à un faire tout spécial, m'induisent à croire qu'il est de la même main qui a esquissé l'image de Notger à genoux. M. Helbig incline à cet avis; selon lui, les deux œuvres ne sont pas seulement de la même école, il est porté à y voir la main d' a un artiste obéissant aux mêmes traditions, vivant dans le même courant d'influences « (12).

L'ivoire de Notger n'est pas la seule œuvre d'art qui nous soit restée de l'époque de ce grand homme; un monument plus fragile mais non moins intéressant, c'est son sceau, attaché en placard à l'original de la Vie de saint Landoald, aujourd'hui aux archives de l'État à Gand. Ce sceau rond en cire blanche, le plus ancien sceau épiscopal du Lothier (3), représente le buste d'un personnage ecclésiastique imberbe, à chevelure bouclée descendant jusqu'en dessous des oreilles

(1) Jules Helbig, La sculpture et les arts plastiques an pays de Liège et sur les bords de la Meuse, 2^ édition, p. 17.

(2) F,e munie, 1. c. L'art de l'ivoirier était cultivé dès le temps de Cliarlemagne; révê(iue Hildeward de Cambrai (■!■ 816) se fit faire deux ivoices avec iii.scriplion, la r2<= année de son pontilicat : Qui duas tabulas oburneas pulcliie sculptas, anno 12 sui episcopatus, ut in eisdcm tabulis li(iuel, liei-i jussil. Gcsta epp. ravi., I, 39, p. 413.

(3) Il est resté inconnu de Bresslau, Ilandburh <ler l'il,undenlchrc jhr Deutchland nnd Italien, Leipzig, 188!), t. 1, |i. ."i^S. Le plus ancien sceau de Cambrai conservé est celui de l'évêque Libeil, de Kl.'i'J; v. Demay, Le costume au moiicu-ùije d'après les sceaux, p. 23.

et séparée en deux par une raie au milieu de la tèle. Il est vêtu d'une robe largement échancrée au cou, avec des manches assez amples se resserrant aux poignets. Dans la main gauche, il porte un volume sur lequel vient reposer aussi la main droite, avec un geste rappelant celui de l'ange qui, dans l'ivoire de Notger, représente le premier évangéliste. Alentour, on lit cette devise, dont les deux premières lettres sont ell'acées : NODKERVS EPS. Toute la figure, bien que déjà un peu fruste, est pleine de naturel et d'aisance (1). Rapproché de l'ivoire que nous avons décrit cidessus, le sceau de Notger révèle un art sobre et déjà maître de lui, aux lignes pleines d'ampleur et de vie, infiniment supérieur aux figures gauchement hiératiques de la plupart des monuments de l'époque. On comprend qu'une région où, à une époque si haute, s'aflirmait déjà cette vitalité esthétique ait pu produire, quelques générations plus tard, le noble artiste auquel on doit les fonts baptismaux de Saint-Barthélémy.

Ici s'arrête notre revue de ce que nous serions tenté d'appeler l'art notgérien. On le voit, si peu que nous en connaissions, il donne l'impression d'une vie intense et d'une réelle fécondité. Il est permis de l'allirmer : l'activité de Notger dans le domaine des arts, si nous en connaissions toutes les manifestations, nous paraîtrait aussi remarquable que dans celui de l'enseignement public. Malheureusement, le peu qui nous en reste ne sont que des épaves échappées à une grande et irrémédiable catastrophe. Le XP siècle ne devait pas s'écouler sans qu'à deux reprises le marteau s'abattît sur tant d'œuvres gracieuses et naïves dans lesquelles nous aimerions à saluer aujourd'hui les préludes de l'art liégeois.

En 1071, pour payer l'inféodation du comté de Hainaut, l'évoque Théoduin mit au pillage les trésors des églises de son diocèse (2). Un quart de siècle après, l'évoque Otbert

(-1) J. de Saint-(ienois, Slessarjer des aienrcs lii.slori<iucs de Belgique, t. IX (1841) ji. 'I(i7, (léfiil noire sceau et en re|irndiiil. p. i'à't, un dessin au Irait qui est fort loin de donner une idée exacte de l'importance artisti([ue de cette univrc.

(!2) Quae cocniptio ecclesias episcopii alllixit gravissime, nostrani quoque spo-

acheva rœuvre de l^'héoduin. L'évc'^que Olbcrt, qui venait d'aclictcr le château de Ijouillon au prix de treize cents marcs d'argent (il, ne recula pas devant une mesure radicale : il dépouiUa la catliédi'ale et toutes les églises de son diocèse de tout ce qu'elles possédaient en objets d'or et en pierres précieuses. Rien ne fut épargné, pas même les lutrins, pas même les châsses, pas même les autels, pas même les couvertures des livres rituels (2). Tout fut arraché, gratté, brisé, fondu, et c'est ainsi que disparurent à jamais tous ces produits éphémères d'un art dont les rares fragments conservés attestent la jeunesse pleine d'avenir. Il nous est resté l'ivoire décrit ci-dessus : s'il a été sauvé, c'est apparemment parce que les chanoines de Saint- Jean, à qui Notger l'avait légué, le considéraient comme une relique de leur fondateur.

liavif ex niaxiniA p;u(e. Chnmicmi Saiicli llnhrrli, c. 24, p. o83; cf. Hisileberf, Cfininicon llaïuwnicnse, pp. 403-494; éd. Vanderkiudere, c. 8, p. 11.

(1) Voir sur cet achat les textes que j'ai énumérés dans Les chartes de rnblunie de Saint-Hubert en Ardrtine, t. I, p. 8o.

(2) Episcopus pie violeiitus memoriain beati martyris, locnluni scilicct

in quo jacebant sacratissiinac ejus reliquiae auro coopcrluiii cxcrustavit, et in iiiajori ecclesià et omnibu!; tolius episcopii ecclesiis auruin, gemmas et caetera quae decni'o ambitu altaria, pnipita et lextus ecclesiaruin vennstabant detraxit. Trhnnpints Sancti I.anihcrti de tastru Bullonio, c. 1, |). 'i'J9 et, d'aprcs lui, Gilles d'Orval 111, 14, p. 91.

NOTGER ECRIVAIN.

Qu'un homme qui déploya pendant toute sa carrière un zèle ardent et éclairé pour le progrès des lettres les eût cultivées lui-même, il n'y aurait à cela rien d'étonnant. On n'alléguera pas, à Fencontre de cette supposition, les multiples tracas que devait lui causer l'administration combinée de son diocèse et de sa principauté, jointe à ses absorbantes occupations à la cour et à ses nombreux voyages à l'étranger. On a vu comment il utilisait les voyages même pour le profit de ses élèves; au surplus, avec son goût pour la retraite, il devait trouver, jusque dans ses années les plus remplies par la politique, plus d'une heure pour les travaux intellectuels. Aussi tous les érudits ont-ils été d'accord pour lui assigner sa place parmi les écrivains du moyen-âge, et VHistoire littéraire de la France, sanctionnant en quelque sorte ce jugement unanime, lui a-t-elle consacré une notice détaillée (1). Voyons ce que nous en devons penser.

Nous savons, par le témoignage du Vita Notg'eri, que la studieuse retraite de notre grand évèque à Saint-Jean en Ile était occupée, du moins en partie, à des travaux littéraires. « C'est là, nous dit cet ouvrage, qu'il dictait à ses tabellaires et à ses co])istes ce qu'il avait à écrire (2) ». Et, pour ne laisser aucun doute sur la vraie portée de ses expressions, l'auteur ajoute immédiatement qu'il a vu en original un des écrits de

M) Histoire littcrairc de la France, I. VU, pp. 20.S-2l(i.

(2) Ibi labcUariis et scriploribus scribcnda dictabat. Vita NoUjeri, c. 9.

S'OTGER ÉCRIVAIN. 333

Notger, conservé à l'abbaye clc Saint-lkivon de Gand, et qui est digne, par ranipleur de son style, d'un si auguste personnage (l). Ce témoignage a une valeur qu'il serait didicile de méconnaître : rendu au siècle môme où vivait Notger, par un auteur liégeois Tort au courant de la tradition conservée dans les milieux ecclésiastiques de Liège, il pourrait, à première vue, être tenu pour décisif. Et il n'est pas étonnant que nudnt érudit eu ait conclu, sans plus, (pie réellement Notger a manié la plume et laissé des œuvres littéraires.

La question, toutefois, n'est pas d'une solution si aisée, comme on va le voir à l'instant.

11 existe trois écrits qui ont été attribués avec plus ou moins de vraisemblance à Notger. Ce sont la Vie de saint Reinacle, la Vie de saint Landoald et la Vie de saint Adelin. Chacun de ces ouvrages a, en quelque sorte, son histoire et exige une étude spéciale.

Le plus ancien des trois est la Vie de saint Reinacle.

Il existait à Stavelot, depuis le IX^ siècle, une Vie de saint Remacle assez indigente, et composée en grande partie à l'aide des Vies de saint Lambert et de saint Trond(2). Dans la seconde moitié du X*" siècle, on trouva cet écrit insudisant sous le double rapport du style et des renseignements historiques. L'abbé AVerinfrid s'adressa alors à Notger, en le priant de remanier et de compléter cette biographie, Notger consentit à se charger de cette mission, et nous pouvons, en comparant son écrit à celui qu'il a revisé, — tous les deux nous ont été conservés — nous rendre compte de la manière dont il l'a remplie. Tout ce que le Vita primitif contenait de renseignements historiques est repris, parfois d'une manière littérale, dans l'œuvre mise sous le nom de Notger, mais celleci ne se contente pas de ces emprunts; elle veut tracer un

(1) Epistolam operis ejus senlentie valetudine et ornatu vcrboium lucidam do puericia beati Lamberti et merito Landoaldi confessons et Landradc virginis oppido Flaiidi'ie Gandis in ecclesiâ sancti Bavonis legi, et visuni est nobis copia diccndi sliliini ipsiini majestati persone convonire. Vita Notgeri, c. 9.

(2) Cette vie se trouve dans les Acta Sanctorum au I. I de septembre, |)p. (>92- GÎ)G. Cf. G. Kurth, Notice mr la j^lus ancienne ùiograpliie de Saint Remacle, UCHH, IV, 3, (187G,, pp. 3oo-368.

tableau général du temps où vivait saint Remacle, elle utilise les données fournies par des sources qui n'ont pas été à la disposition du premier biographe, telles que le Liber Histoviœ Francorinn^ les vies de saint Rémi, et de saint Amand, le diplôme de fondation de l'abbaye de Cugnon ; elle ne se fait pas faute non plus de développer considérablement certains thèmes hagiographiques favoris, tels que, par exemple, celui des adieux du saint à ses fidèles au moment où il part pour le monastère, et quand il est sur le point de mourir (1). Quand l'œuvre fut terminée, Notger l'envoya à Werinfrid avec une lettre-préface dans laquelle, parlant à la première personne, il fait un court historique de son écrit. Or, Werinfrid ayant porté la crosse abbatiale depuis 062 jusqu'en 980 au plus tard (2), il s'ensuit que la composition du Vita Remacli se place entre 972, année de l'avènement de Notger, et 980, mais plus près, sans doute, de cette dernière année, puisque le grand travail de compilation auquel l'auteur assure s'être livré a dû coûter un temps assez considérable. Voici maintenant comment Notger parle lui-même de son ouvrage : « Vous m'avez envoyé un petit écrit relatif à la vie de votre patron, vous plaignant de ce que, grâce à l'incurie de vos prédécesseurs, sa biographie soit trop succincte au regard de ses grandes actions. En même temps, vous m'avez prié de faire non seulement amplifier, mais aussi retoucher cet écrit sous le rapport du style, attendu qu'il existe d'autre part quantité de renseignements sur votre saint et que, grâce à votre cartulaire, on n'en ignore pas la chronologie (3) ». Puis, après quelques compliments à l'abbé

(1) V., sur ce thème, G. Kurtli, Étude critique stvr saint Lambert et son premier biographe, AAAB, Ille série, t. III ('1876).

(2) Dès le 4 juin 980, c'est son successeur Rabangère qui apparaît dans un acte avec le titre d'abbé de Stavelot. V. Halkin et Roland, Recueil des Chartes de l'abbaye de Stavelot -Malmedy, p. 189. Puis un diplôme du même abbé Rabangère, daté du 28 novembre 980, ibidem, p. 491,

(3) Obtulisti libellum de vilâ tam nostri quam vestri spctialis palroni, domni scilicet Remacli, conquestus propfer incuriam tainen praedecessorum vestrorum brevius quam ut res expostularet pro magnitudine gestorum ejus esse editam. Simulque visus es ne dicam precari sed potius exhorlari ut eam non modo examplari, verum aliquanto lepidius mandarem poliri, tum quod gestorum illius aliunde

NOTGER ÉCRIVAIX. 335

de Stavelot, il conliiiue en ces termes : a Pour que ce travail entrepris par nous, à votre demande, ne reste pas infructueux, nous ne nous sommes pas borné à l'histoire de saint Uomaele, mais nous avons recueilli les actes de tous les autres cvèques qui ont occupé notre siège, autant que nous avons pu le faire jusqu'à notre lcnq>s, et nous extrayons de ce travail, pour vous l'envoyer, la vie de votre saint patron. (1) ».

Ceci mérite explication.

En parlant d'un ouvrage qu'il aurait fait sur l'histoire de tous les évcques ses prédécesseurs, et duquel il extrairait la Me de saint Reinacle qu'il envoie à Werinfrid, Notger fait allusion à la Chronique des éçèqiies de Tongres, Maestricht et Liège d'Hériger, composée sous ses yeux et avec son appui par le célèbre abbé de Lobbes. Il semblerait, à pi-endre la préface au pied de la lettre, que cette Chronique était, alors déjà, composée tout entière et que Notger en détacha la Vie de saint Reinacle pour la donner à l'abbé de Stavelot. Il n'en est rien. En réalité, la Vie de saint Remacle fut écrite à part, assez longtemps avant le reste de la Chronique d'Hériger, et il s'en est conservé des exemplaires (2). Cette Vie, munie de sa préface propre, fut postérieurement intercalée tout entière et sans changement dans le Gesta episco-

suiiiptonun subpetal cop'ui, (uni quod temporuiii, (luorum diversilas niinc maxime, siitu opus est, ex carlulario vestro non desit notifia. Hérigcr, Gesta epp. leud. p. 1G4. La leçon tion modo, qui est celle des meilleurs manuscrits, tandis que les autres ms. lisent tiullo modo, est la seule possible; itullo est à rejeter pour des raisons internes et externes.

(1) Et ne hic labor, qui te adhortante susceptus est, inferacis operis fiât, non ejus modo, cujus meminimus, sancti scilicet Remacli, verum caeterorum nostrae scdis pontificum tempora et gesta, quae undecunque potuere conradi, ad nostra usque tempora collegi, et cujus potissimum anlielabas desiderio vilain inde excerptam votis tuis porrexi. Hériger, o. c, p. 165.

(2) Le plus ancien, à ma connaissance, se trouve à la bibliothèque Vaticane; c'est le n» G 15 du fonds de la reine Christine ; c'est un i)etit in-quarto de iï't pages, paraissant contemporain de Notger, avec frontispice en lettres dorées et encadrement d'or; la majuscule initiale de l'en-tête est ornée d'entrelacs; voici le titre, écrit en capitales : Notkerus quem, acsi indignum sanctte Mariœ sanctique Landberti mancipium, praedicant tamen episcopum, Werinfridn vcnerabili in XPO fiati'i et consacerdoti saiulis aeternae subsidium.

poi'um leodicnshiin, qui semble n'en être que rintroduction, et avoir été composé pour lui en donner une. La Vie fut si bien écrite pour Stavelot que, parlant de ce monastère, riiagiographe l'appelle nostra ecclesia (1), et l'on retrouve encore aujourd'hui la trace de la soudure qui la rattache à la chronique.

Or, qui est l'auteur du travail de remaniement fait au Vita Remacli ? Ce n'est pas Notger : il prend la peine de nous le dire, et cela dans le passage même qui est souvent allégué pour lui en attribuer la paternité. « Vous m'avez demandé, écrit-il à l'abbé de Stavelot, de faire non seulement amplifier, mais retoucher cet écrit au point de vue du style : non modo examplajH çenini aliquanto lepidius mandareni poliri. » Ce mandareni marque avec la plus entière précision la part de Notger dans le travail entrepris sous ses auspices par son fidèle Hériger (2). Notger a été l'inspirateur, si l'on veut, mais il n'a pas tenu la plume, et c'est son historiographe en quelque sorte attitré qui a d'abord écrit la vie de saint Remncle, et qui a ensuite fondu ce travail dans sa compilation sous forme de chronique (3).

Passons au Vita Landoaldi{k). L'original de cet écrit, que l'auteur du Vita Notgeri, comme on l'a vu, avait lu vers la fin du XI" siècle à l'abbaye de Saint-Bavon à Gand, existe encore : il est conservé précieusement, comme je l'ai dit plus haut(o), aux archives de l'État dans cette même ville. L'ouvrage est transcrit tout entier sur une seule grande feuille de parchemin à plusieurs colonnes. Dans la préface, Notger, parlant en sonnompersonnel, envoie l'ouvrage à l'abbé

(1) V. Hériger, Gesta epp. Icml., c. il.

(2) Tout le inonde attribue à Hériger la paternité du Gesta cpp. Icod., et sur ce point il n'y a pas de doute. IWais Hériger ayant .traité le Vila Remacli comme son œuvre et Notger n'en étant pas l'auteur, la conclusion qu'elle appartient à Hériger semble s'imposer avec une double force.

(li) Anselme, p. 102, le dit lormellement dans sa préface à Annon de Cologne ; Horum (gestorum) quidem pars prior ab Herigero, Lobiensis cœnobii abbate absque capitulis est conscripta; cui nos capitula praenotanles, nostram cum capitulis suis elucubratiunculam coaptarc studuimus.

(4) Publié dans les Acta Sanvttiriini, t. III de inai's, pp. 35-42.

(o) Y. ci-dessus, pp. 329 et 330.

NOTGER ECRIVAIN.

Womar de Saint- Bavon; il dit l'avoir composé fi la demande de ce prélat; il le date de juin 980, année même de la translation des reliques de saint Landoald à (iand. Quelle paternité pourrait send)ler plus aullicntu[ue? Toutefois, la question change bien de face quand on lit un ouvrage anonyme : la Translaliun de saint Landoald, qui est contemporain des laits et dont l'auteur est très probablement un moine de Saint- Jiavon (1). Dans cet écrit, nous voyons que l'abbé AVomar avait envoyé à Notger quelques frères de sa maison, poui' le prier de recueillir de la bouche de ses prêtres et de mettre par écrit tout ce qu'il pourrait apprendre de l'histoire des saints de Wintershoven. L'évéque réunit un synode où un grand nombre de prêtres et de clercs vinrent raconter les miracles qui avaient été obtenus, à leur connaissance, par l'intercession desdits saints. Et, continue notre biographe, « sur l'ordre de l'éminent pontife, on fit un recueil de tous les miracles qui venaient d'être divulgués. Hériger, le savant musicologue, en rédigea le récit en termes succincts, mais élégants et clairs. Cette narration, garantie par l'autorité de l'évéque et scellée de son sceau, fut envoyée soigneusement à l'abbé et aux moines de Saint-Bavon « (2).

On le voit, ce simple récit met à néant les titres de Notger à la paternité du Vita Landoaldi, et nous donne une idée des plus nettes de la manière dont les choses se sont passées. Notger a joué un rôle actif dans l'enquête qui a abouti à la rédaction du Vita; il a réuni un synode exprès pour cet objet, il a fait parler de nombreux témoins, il a fait recueillir les témoignages par écrit, puis il a confié la rédaction de la Vie du saint à son fidèle Hériger; enfin, pour donner à l'ouvrage, ainsi composé, toute l'autorité possible, il a voulu s'en porter garant et le revêtir de son sceau. Quoi d'étonnant si une collaboration si intense a pu être confondue par la postérité avec une paternité réelle, et si l'auteur du Vita

(1) Le Translatio sancti Landoaldi a été publié à la suite du Vitti Ijuidinilili dans les Acta Sanctoriim, 19 mars, t. III de mars.

(2) Actn Siirirlonim. l. c. Sur l'épisode des saints de Wintorsliovon, <f. ri-dossus, pp. 232-2:^,7.

JVotgeri, qui a lu à Gand l'original du document, a cru devoir l'attribuer au grand cvêque? Nous voyons qu'il n'en est rien et que le Vita Landoaldi est de la plume d'Hériger. Ainsi l'on s'explique que la prélace de cet ouvrage reproduise presque mot pour mot celle du Vita Remacli (1) : l'auteur croit pouvoir se copier lui-mcme. Supposer que Notger, s'il était en réalité l'auteur du premier de ces écrits, eût été d'une telle indigence intellectuelle qu'il se trouvât réduit à se faire le plagiaire de son ami, c'est une hypothèse

(1) Vita s. Landoaldi, praefatio :

Poslulare, imnio exliortari l'acultalulam nosli-ae modicitatis, patres reveren- (lissimi, non dubitaslis.

Justa quidem petitio et dlgna exliortatio, quae juxta queiiulam sapienteni et de praesentis honestato propositi et de futurae aetatis utilitale conjuncta est.

Nisi enim gesta eoriim inoufiâ praedecessorum nostrorum deperissent,nobis hodieque sufficcrent.

Positis ad haec in ancipiti, quia praesulatum apud vos omnium artiiim artem constat esse et 'credi, suspensam mentera silentium librabat iUudque poelicum animum offendens :

In silvam ne ligna feras parum qiiid diflîdentiae imporlabat.

Erat namque anle nos dii;tum : Vires quas imperitia denegat, caritas subministrat, et quia incepto fantum opus est, cetera res expediet.

Praesumenti enim auctorilas dalur, cuni crédit queni postulat praestare posse quod petitur, et scienli econlra parère aequalis est glorja cum imperanle.

Vita s. Remacli dans Hériger, Gesta epp. leodiens.

prouemium.

Simulque visas es ne dicam pi'ecari sed potius exhortari.

Igitur adorsus sum et, ut verbis cujuPdam sapienlis ular et ex illo quantum res poscit tollam, exhortations tuâ, quae etpraesentis lionestate propositi et futurae aetatis utilitale conjuncta est, nihil antiquius existiniavi.

Conquestus propter incuriam tamen praedecessorum vestrorum brevius quam ut res expostulat pro magnitudine gestoruni ejus esse editam.

Sed ad haec dum te cum luis omnium arlium praesulcm esse constarct iUudque Pierium animo occurreret :

In silvam ne ligna feras et :

In mare quid pisces, quid aquas in

[flumina mitlis?

Suspensam interea librare silentia

[menlem coeperani ,cum ecce memoriam offendebal quia vires quas imperitia denegat, karitas mlnistrat, et quia incepto tantum opus est, cetera res expediet.

Praesumenti enim auctorilas datur, dum crédit praestari posse quod petitur, et parère scire, aequalis est glnria cum imperanle.

NOTGER ÉCRIVAIN. 339

presque injurieuse pour ce grand honune, et dont l'invraisemblance achève notre dcnionslralion. L'histoire de la composition du Vita Landoaldi nous oîrrc le pendant de celle du Vita Remacli. De part et d'autre, un abbé s'adresse à l'évoque de Liège pour qu'il lui rédige ou lasse rédiger la Vie de son saint; de part et d'autre, lévèque déi'ère à ce va>u et prend si bien sous son patroiuige l'œuvre de son chroniqueur, qu'on la lui a attribuée à lui-même.

Nous arrivons au Vita Hadalini(i). Il est postérieur au Vita Remacli, puisqu'il y renvoie expressément le lecteur (2). Chose curieuse ! tous les érudits, même ceux qui dénient formellement à Notger la paternité des deux ouvrages précédents, sont d'accord pour lui laisser celui-ci (3). A la vérité, les raisons qu'ils en donnent ne sont rien moins que probantes, et la meilleure est peut-être qu'ils ne trouvent aucune preuve certaine qu'il soit d'Hériger. Mais ce qui plaide pour la paternité de ce dernier, c'est d'abord l'analogie des deux cas semblables que nous venons d'étudier. S'il est acquis que Notger couvrait du patronage de son nom les écrits de son chroniqueur, n'est-il pas vraisendjlable que le Vita Iladalini a été de sa part l'objet de la même faveur que les Vies de saint Remacle et de saint Landoald? Il y a, d'ailleurs, une présomption grave, pour ne pas dire une preuve décisive en faveur d'Hériger : c'est que, cette fois encore, la préface est un emprunt manifeste à celle du Vita Remacli, qui est de l'abbé de Lobbes, et qui se trouve au chapitre 40 de la Chronique de ce dernier (4). Il faut redire ici,

(1) Acta Sanctonim, t. I de février (3 février).

(2) En parlant de saint Remacle, il dit : Porro cujus nierili religionis{[ue, qiiam intègre in eodein eniluit reginiine, qualiterve Stabulaus et Malnuindariiim nionasteria construxerit pio labore, in vitaeejus libro ([uisquis velit poterit reperire. Vita Hudalini, I, 3.

(3) Boilandus, AcUi Sanctorum, t. 1 de févr., p. 308; Mabillon, Acta Sauct. U. S. B. II, p. 1013; Histoire Littéraire, t. VII, p. 214; Koepke, préface à Hériger, p. 148.

(4) Pour ne pas allonger cette note, je nie borne à reproduire la préface du Vita Iladalini seulement, soulignant ce qui est emprunté textuellement au Vita Heinucli, impiimant en romain ce qui lui appartient en propre, et remplaçant par des tirets ( ) les passages du Vita Remacli qu'elle n'a pas reproduits. Vita Iladalini,

comme ci-dessus, qu'on n'imagine pas Notger se faisant le plagiaire de son historiographe. Car pourquoi, s'il n'avait pas été capable de tirer de son propre fonds les éléments d'une pauvre préface, n'aurait-il pas abandonné à la plume expérimentée d'Hériger le soin d'écrire la Vie de saint Adelin, comme il avait écrit celles de saint Remacle et de saint Landoald?

Il est vrai que la préface de la Vie de saint Adelin parle de Notger en termes d'une grande humilité (1), et on ajoute qu'il est impossible qu'un autre que Notger ait pu tenir ce langage. Nous en tombons d'accord, aussi est-ce bien Notger

préface, p. 372, copié sur le cli. 40 d'Hériger. Onmipotens Domhms, qui dires est in

misericordia, cujks natitnt bonitos, vuluntas ejjicientia, opiis miseriœrdia, hic

in mundum salvandis omnibus venit, quia a reatu primae praevaricationis liliernm nulhim invenit, divitias longanimilatis et bonitatis suae omnibus praerogavit, voluntatis umnipotentiam in inyrcitis et respectum gratiae suae in indignis efficacissime ejercuit ; quia opus miscricordiae salvatvicis t/t esset recuperabile misericoiditer

etiam providit. Namque, ni non est credendum aliquem ad salutem venire

nisi Deo invitante, sic nec invitatum qitidem salUtem suani operari nisi Deo auxi-

liante. hntium ergo salutis nostrae Deo miserante liabemus, qui

non modo fautor et adjutor in incremento proficientium, verum remediabiliter providet ruenlium casibus obviandum, du m et angelica nobis praestat suflragia non déesse, et patrocinia confert Sanctorum, quos pro reatibus intercessores non dubitemus efflagitare. Quos cum passim et dirersis donatos provinciis in commune conveniat lionorare, singulos tamen quibusque locis misericovditer provisos attribuit, quos specialiter amplectendos et propensius exorandos voluit. E quibus nobis, acsi indignis, beatum Hadelinum destinuvit, cujus gesta occulere tanto culpabilius, quanto et impium necessaria creditis subtralicre auditoribus, et vobis id denegare invidiosum video petenlibus. Ingratitudinis namque se, aliquà pollens scientiolà, alligat vilio qui et bona asserere et prava refellere et Dei jnagnalia pro modulo negligit praedicare. Monstrat lioc evidens evangeiicus sernio , reposilum mina in sudario, perditionis aeternae vindicans elogio. Quod evadere gestiens, saltem in isto non cunclabor prol'erre, si quae de illo memoriae occurrerint, quae et noslri temporis homuncionibus tanto judico magis jure stupenda, quanto moribus eorum longius considère fore imparia. Adestote itaque exactores devoti, et quae extorque.tis anxii, suscipite intenti.

(-1) Il ne s'agit pas ici du passage ^obis acsi indignis Hadelinum destinavit, oii le nobis désigne tous les habitants du pays de Liège et non le seul Notger, mais du suivant : Hoc comperto qui lune temporibus praesul, cui nunc, Deo annuentc, nomine, non (proh nefas!) merito famulamur sedis, auctoritate interminavit episcopali, ne quis posthaec oratorii illius allingeret fines. Vita s. Hadalini, o. c, p. 375 B.

XOTGER ECRIVAIN.

qui le tient, encore que ce soit par la plume de son ami Ilcri-

A la vérité, on ne comprend pas facilement aujourd'hui qu'un prince ait pu s'attribuer les œuvres dun de ses subordonnés. On n'est pas éloigné de considérer cela comme une spoliation et presque comme une fraude. Mais les gens du X*^ siècle n'avaient généralement pas nos préoccupations littéraires. En mettant sous son nom les productions d'Hériger, Notger était convaincu qu il leur faisait un grand honneur, et c'était aussi, à n'en pas douter, l'opinion de llériger (l). Ce n'est d'ailleurs pas la seule fois qu'au moyen-àge un évcque en use ainsi envers un ouvrage pour en augmenter le crédit. Lorsqu'on 1120, les deux premiers livres delà Vie de saint Arnoul d Oudenbourg, écrits par Hariulf, moine de Saint-Riquier, furent produits au concile de Soissons, Lisiard, évoque de cette ville, consentit, à les laisser mettre sous son nom pour leur donner plus d'autorité (2).

F^aut-il en conclure que Notger n'est pour rien dans le triple travail hagiographique dont il vient d'être question? Non. S'il n'y avait pas eu sa part, les écrits de Hériger ne figureraient pas régulièrement sous son nom, et un patronage si fidèlement accordé ne suppose-t-il pas déjà quelque chose de plus? Pourquoi Notger, qui était grand clerc et qui, nous le savons, écrivait à ses heures, n'aurait-il point participé aux œuvres auxquelles il s'intéressait le plus? On reste donc dans les limites de la vraisemblance en admettant qu'il a été le collaborateur de Hériger dans une mesure qui nous est inconnue.

Quoi qu'il en soit, Notger a cultivé les lettres avec ferveur, et on le savait si bien dès les premières années de son pontificat que de Saint-Bavon, de Stavelot et de Celles (3), on

(1) W'attenbach, II, p. 382, se persuade ([ue c'est la raison pour laquelle Notger met son nom en tête des écrits d'Hériger.

(2) Hariulf, Clinmique de l'abbaye de Saint-Riiiuier, p. XV, éd. Lot. L'éditeur rapproche ce t'ait de ceux que nous étudions.

(3) V. ci-dessus, p. 340, à la note 4 de la page339, où l'on voit (pie l'ouvrage est composé il la pi'ière de personnes qui ne sont pas nommées, mais qui ne peuvent être que des chanoines de Celles.

s'adressait à lui pour un travail littéraire dont on était incapable dans ces maisons. 11 fut le Mécène des lettrés de son temps; c'est lui, pourrait-on dire, qui leur a mis la plume à la main, ou qui, tout au moins, les a puissamment encouragés à écrire. Quand Richer de Gembloux écrivit la vie en vers de l'abbé Erluin, (f 986 ou 987) aujourd'hui perdue, c'est à Notger qu'il la dédia (1). L'évêque de Liège, par cette protection qu'il accordait aux travaux de l'esprit, n'était pas, — quoique dans une mesure plus modeste, — un indigne successeur de Charlemagne et de saint Brunon.

(1) Sigebert de Genibloux, Gcsia ahh. Gnnhl., p. ;;23. Cette vie était perdue dés le temps de Sigeberl, qui n'en a possédé (lue (inelques fragments; il en reproduit un textuellement, p. o23.

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