VIE PRIVEE ET MORT DE NOTGER
Nous ne connaissons de Notger que Thoinnie d'État, le pontife et le lettré; nous ne pouvons le suivre dans sa vie intime pour y surprendre le secret d'une nature si puissante. Il n"a pas eu, comme son ami saint Bernward, un biographe qui aurait raconte sa carrière au lendemain de sa mort et qui aurait pu tracer de lui un portrait d'après nature. Mais, nous l'avons vu plus dune fois, ces illustres pontifes du X*' siècle sont des natures fraternelles : la pratique des mêmes vertus et l'accomplissement des mêmes devoirs établit entre eux des ressemblances bien intéressantes. Nul doute que si nous étions mieux renseignés, nous serions en état d'esquisser d'une journée de Notger un programme à peu près identique à celui d'une journée de Bernward.
Celui-ci, levé avant le jour, , vaquait d'abord à l'olUce de matines, se recouchait, se levait ensuite pour aller prendre part aux autres ollices de l'église, puis tenait son chapitre où il s'occupait d'expédier les allaires ecclésiastiques. A neuf heures, il chantait sa messe, après quoi il examinait les causes qu'on lui déférait et principalement celles des opprimés. Puis venait l'heure de l'aumône, à laquelle il procédait avec le concours d'un de ses clercs, spécialement chargé de ce ministère de la charité : il nourrissait plus de cent pauvres par jour. Après cela, l'ami des arts satisfaisait sa passion en allant visiter les divers ateliers où l'on travaillait pour lui le métal et appréciait les ouvrages en cours de fabrication.
Enfin, à trois heures de l'après-midi, il prenait son repas avec les chanoines, en écoutant la lecture réglementaire (1).
La vie privée de Notger, si nous ne voulons pas en juger d'après les lois de l'analogie, nous restera inconnue. Une seule fois son biographe consent à lever le voile qui la couvre, et alors se déroule devant le regard un tableau plein de charme. Yoici comment, deux ou trois générations après sa mort, le Vita Notg'ei'i nous l'esquisse : « Quand il pouvait se dérober au fardeau des afiaires pour chercher un peu de repos, il aimait à se retirer à Saint-Jean. Là, dans une maison qu'il s'était fait bâtir contre le cloître intérieur, il était enfin chez lui. Il s'y retrouvait comme à son foyer domestique, et il s'y livrait à la prière, à l'étude, à la visite des malades, au soulagement des pauvres. C'est là aussi qu'il aimait à dicter à ses notaires et à ses copistes w. C'est tout, mais combien expressifs sont, dans leur simplicité, ces souvenirs recueillis tout chauds encore, si l'on peut ainsi parler, par un narrateur pieux, dans l'asile même qui avait si souvent abrité la studieuse retraite du prélat!
Ainsi se laisse entrevoir ou deviner un Notger nouveau, ou du moins un Notger que nous n'avons encore connu qu'imparfaitement. Dans ce milieu semi-monastique de Saint- Jean, dans cette poétique retraite aux bords de la Meuse, en face des verdoyantes collines qui y faisaient un coude comme pour embrasser le fleuve et le sanctuaire dans ime étreinte joyeuse, ce n'est plus l'homme de gouvernement et de combat, c'est le chrétien et le prêtre qui nous apparaît. Nous aimons à découvrir, sous la féconde activité de cette nature intrépide et généreuse, ce fond de piété fervente et de pur esprit religieux qui en est l'inspiration assidue. Aux heures bénies de l'existence où il lui est donné d'être tout-à-fait à lui-même, ce qui fait ses délices, c'est, avec le culte des lettres, la méditation des vérités éternelles et la pratique d'une indéfectible charité (2).
(-1) Thangniar, Vita mncti Bcrnivurdl, c. 6, p. 700.
(2) J'ai fait, dans Saint Boni/ace, p. 181, la même conslalalion au sujet du grand apùlre de la Cicrmanie; lui aussi, c'est sa rciraite du Biscliofsberg ([ui nous lo montre dans toute la vérité de sa nature morale. Les historiens qui ne conscnlent
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Il faut noter ce trait, qui éclaire d'une chaude lumière toute la [)hysionomic du i^rand homme et qui lui restitue son cachet de réalité historique. Le prince au bras Ibrl et à l'esprit délié, le redoutable justicier devant lequel tremblent les pervers, le démolisseur de châteaux, le fondateur de villes, le conseil" 1er des empereurs, l'infatigable ouvrier de civilisation que nous avons vu à l'œuvre dans tous les domaines, c'est, avant tout, un homme de prière et de solitude, qui renouvelle sa vigueur morale dans la retraite religieuse et dont la j)cnsée est orientée sur l'éternité. Qu'on ne s'y trompe point : dans ces types d'évèques politiques parmi lesquels les princes de la maison de Saxe trouvaient tant de zélés collaborateurs, et en qui il pourrait sembler que le prêtre et le chrétien doivent être absorbés par l'homme d'État, c'est, en dernière analyse, la piété qui est la ligne maîtresse de la physionomie et le principe de toute l'activité. Ces ouvriers du royaume de Dieu se sont souvenus de la parole du Sauveur : Regniim Dei intva vos est, et c'est l'harmonie de leur vie intérieure, réglée sur les préceptes divins, qui se ti^aduit avec tant de puissance et d'éclat dans leurs actes publics.
Selon toute apparence, c'est dans sa chère maison de Saint- Jean, à l'ombre des voûtes dédiées au disciple bienaimé, que le vieil évoque de Liège attendit la mort. Il avait achevé sa double carrière dans les fatigues et les épreuves : maintenant, ses labeurs terminés, l'œuvre était devant lui dans toute sa fraîche jeunesse, et il pouvait se réjouir des proportions et de la vigueur qu'il lui avait données. La nation liégeoise était née. Elle entrait dans l'histoire pour s'y dérouler, pendant huit siècles, avec une vitalité merveilleuse. Elle allait faire voir au monde, dans un petit pays, l'alliance féconde de la religion avec le génie de la liberté ; elle allait, mieux que beaucoup d'autres, montrer à l'Europe qu'il fait bon vivre sous la crosse, et que la houlette du pasteur pèse moins sur les peuples que le sceptre des rois. Lorsque, de sa retraite située un peu à l'écart de la ville, le créateur du
li:is :i (Ifisocndie dans le tréfonds religieux des grands personnages de l'histoire se (•nnd;)iiiiicnl à ne jamnis les L'Oiii|nTndiv. cl à en tracer des porti-aits inexacts. Celle remarque trouve son application dans un grand nombre de cas.
nouvel Etat regardait vers sa cathédrale, qu'il avait en face de lui, il la voyait surgir vers le ciel comme le gigantesque symbole de l'œuvre à laquelle il avait consacré sa vie, et il se disait peut-être qu'après une existence qui avait valu la peine d'être vécue, il n'y avait pas d'amertume à mourir.
Au surplus, la mort ne le prit point au dépourvu. Attentif à tout, il avait eu soin de faire son testament; mais, par un scrupule d'humilité, nous dit son biographe, il ne voulut le montrer à personne de son vivant (1), et c'est sa mort seulement qui révéla ses dernières volontés. Il avait légué ses cendres à l'église Saint- Jean -Evangéhste (2). Parmi les souvenirs qu'il lui laissa, il nous en est resté un : c'est son bel évangéliaire. Nous avons déjà décrit l'ivoire de ce précieux manuscrit; celui-ci lui-même nous offre une de ces recensions du Nouveau Testament que Gharlemagne fit multiplier par ses copistes et qu'il répandit dans tout son empire, pour éliminer peu à peu les textes fautifs alors en usage. Ce livre doit être doublement cher au patriotisme liégeois, et comme un des plus anciens monuments de l'art national, et pour avoir été le livre de chevet du père de la patrie. (3).
{{) Quod nulli, in signem scrvatae usque in linem humililatis, [ostendil]. Vita N()t(jeri, c. 10.
(2) Vita Nuùjcri, c. -10.
(3) L'évangéliaire de JN'otger fut conservé précieusement pai- les chanoines de Saint-Jean jusqu'au commencement du XVIIIe siècle; à cette date, ils se considérèrent sans doute comme indignes de posséder pareil trésor, puisque, vers I71.j, ils TotlVirent au baron de Crassier, le célèbre antiquaire liégeois, « en récompense d'autres bienfaits », comme s'exprime ce dernier. Voir une description de ce manuscrit par de Crassier lui-même dans Montfaucon, Bibliotheca DibliothecariDn, Paris -1739, pp. G04 et fiOo, reproduite dans le Cnlaloriue des innintscritu de la hibliotlièijiie de l'université de Liéfie, 1873, p. 9. On trouve aussi des échanges de vues sur ce manuscrit dans la correspondance de de Crassier avec Montfaucon. B!AL, t. Il riSoo), p. 3o3 et t. XXVI (1897), pp. 79-81.
Au dire de Villenfagne, Mélarnjes de littérature et d'iiistoire, Liège, 1788, |). 227, note GO, le volume passa de la bibliothèque de de Crassier dans celle de David, chanoine de Saint-Jean; après la mort de ce dernier, quelques années avant la iiévolulion, il devint la propriété d'un M. Sacré, dont le fils le donna à la bibliothèque de Liège. Cf. le Catalof/ur des Munusrrits de lu Dibliotlièque de l'Université de Liège, Liège 1875, p. 9. On a longtemps discuté sur la valeur des lettres