‹ Notice biographique du Vicomte Emmanuel de RougeChapitre 11 sur 50 · Prisse d'Avennes, Monuments de l'Egypte, pi. xxiv · texte numérisé non relu

Prisse d'Avennes, Monuments de l'Egypte, pi. xxiv

4. Transactions of the R. Society of Literature, New Séries, 1852, t. IV.

y devait avoir lu comme lui l'histoire d'une princesse d'Asie guérie par Tiatervention du dieu Khonsou. C'était bien ainsi qu'il avait compris leT document; toutefois son mémoire n'était point si parfait qu'il n'y eût plus de place pour une interprétation nouvelle. E. de Rougé, après avoir hésité un moment^ se remit au travail, et, un an plus tard, il confia au directeur du Journal asiatique le manuscrit de son Étude sur une stèle de la Bibliothèque Impériale; il fallut la couper en plusieurs morceaux et la répartir sur trois années, de 1856 à 1858'.

C'a été, au début de mes études, un des livres où j'ai appris l'égyptien. Je me rappelle le plaisir avec lequel, avançant de page en page, je vis le sens des mots s'éclaircir sous mes yeux par une abondance inusitée d'exemples^ et la syntaxe de la langue se dégager peu à peu de la décomposition des phrases ; un débutant qui lisait le volume attentivement d'un bout à l'autre ne pouvait le quitter autrement que capable de déchiffrer un texte, n'importe lequel. Je viens de le relire à quarante-et-un ans d'intervalle, et le respect qu'il m'inspira naguère n'a souffert en rien du temps écoulé depuis lors. Un seul point important avait échappé à la sagacité de Rougé ; encore touchait-il à l'exégèse religieuse du morceau plutôt qu'à son analyse philologique. Il n'avait pas pu alors — et il ne put jamais — se résigner à croire que les Égyptiens en étaient encore, par bien des côtés, à l'état où en sont les peuples demi-barbares de l'ancien et du nouveau monde et que leurs conceptions religieuses, si nobles par

1. La fin du mémoire fut lue à TAcadémie des Inscriptions en juillet 1858 et insérée dans les Comptes rendus (1858, 1" série, t. VIIÏ, p. 195-206) sous le titre suivant : Sur une stèle de la Bibliothèque Impériale concernant Ranisès Meriamen II; elle fut reproduite dans la Reeue contemporaine y 2* série, t. VII, p. 785-799, sous le titre Une Page d'Histoire du XII* siècle avant Jésus-Christ retrouvée sur une stèle égyptienne. Le mémoire entier se trouve au Journal a^siatique, 5' série, t. VÎll, X, XI, XII, septembre-octobre 1856, août-septembre 1857, juin et août-septembre 1858; tirage à part in-8*, 1858, 222 p.et une planch e.

endroits, oomportaient des pratiques d'une grossièreté et d'une barbarie enfantines. Qu'il y eût dans les temples des statues parlantes ou remuantes, dont un prêtre de bonne foi réglait les discours et les mouvements, il se refusait à l'admettre, et ce parti pris lui fît commettre le seul contresens sérieux qu'on ait noté dans l'ouvrage. Pour le reste, il n'y a que des modifications presque insignifiantes à opérer, et sa traduction ne diffère des traductions nouvelles que dans le détail. Peut-être, les égyptologues d'aujourd'hui trouveront-ils que la démonstration du sens de chaque mot est trop longtemps tenue, et qu'on aurait pu expliquer une pièce de même longueur en moitié moins de pages que Rougé n'en a consacrées à nous édifier sur les mésaventures de la fille du prince de Bakhtan. Au moment où il écrivait, le commentaire, loin d'être estimé prolixe, passa plutôt pour être trop bref, et beaucoup regrettèrent qu'aux exemples cités l'auteur n'en eût pas ajouté beaucoup d'autres. Rougé, présentant lui-même à l'Académie, dans la séance du 3 décembre 1858, le tirage à part de son ouvrage, rappelait qu'il était le seul, depuis Salvolini, qui eût produit par l'impression des analyses des textes expliqués, et il attachait la plus grande importance à ce qu'il fût tenu compte de ce genre nouveau d'exposition\ Il avait grandement raison. Le Mémoire sur l'Inscription du tombeau d'Ahmès avait ébauché la méthode à suivre pour le déchiffrement d une inscription en son entier ; V Étude sur la stèle de la Bibliothèque Impériale montrs,it cette méthode appliquée pour la première fois à un document complet, et les résultats merveilleux qu'elle est capable de produire dans la philologie et dans l'histoire. Elle fut adoptée immédiatement par tous les jeunes du moment, par Chabas, par Devéria, par Goodwin ; avec quel succès pour eux-mêmes et avec quel «avantage pour l'avancement de nos recherches, ceux-là le savent qui

1. Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions, 1858, t. II, p. 390.

ont suivi les destinées de régyptologie. Grâce à elle, la connaissance exacte des textes fit, en un quart de siècle, plus de progrès qu'elle n'en avait réalisés depuis Champollion jusqu'à l'apparition du mémoire de Rougé.

Dix ans plus tôt, la Reçue archéologique aurait eu la primeur de cet admirable essai : un article d'une vingtaine de pages en aurait annoncé les résultats principaux au public lettré qui la lisait, puis les parties techniques auraient été reléguées au Journal asiatique, pour le plus grand profit d'un petit nombre d'orientalistes. L'article de la Revue fut remplacé par un court mémoire lu, le 12 novembre 1858, dans la séance publique annuelle de l'Académie des Inscriptions et publié en une brochure spéciale par Firmin Didot\ Aussi bien, M. de Rougé n'entretenait-il plus avec la Revue les mêmes relations d'intimité qu'auparavant, et Chabas le constatait dès le milieu^ de 1854, en regrettant profondément qu'il en fût ainsi'. La sympathie qu'elle lui avait témoignée à ses débuts s'était refroidie sous l'influence de Charles Lenormant, non que celui-ci fût délibérément hostile à Rougé, mais le caractère des deux hommes et leur méthode différaient trop pour que l'un pût être à l'aise complètement dans un journal où l'autre avait ses coudées franches. Charles Lenormant, arrivé au Collège de France avec tout le prestige que lui assurait la bonne fortune d'avoir reçu la parole du maître et d'avoir été instruit par lui directement, avait consacré le meilleur de son enseignement à l'Egypte. Après avoir débuté, en 1849-1850, par des généralités sur V Archéologie et la Littérature égyptiennes^ il avait traduit, pendant quatre années consécutives, de 1850 à 1854, des Morceaux choisis dans le Rituel égyptien, en commençant par le chapitre 125 et par la Confession né-

1. E. de Rougé, Étude sur une stèle ègijptienne appartenant à la Bibliothèque Impériale, in-8% 1858, Firmin Didot, 24 p.

2. Lettre en date du 21 août 1854, communiquée par le vicomte J. de Rougé.

gative\ C'était un beau sujet; par malheur, il exigeait des qualités étrangères, ou peu s'en faut, à Charles Lenormant. Legouvé l'avait défini un artiste greffé sur un savant, puis Wallon, renversant la .phrase, l'avait appelé un savant greffé sur un artiste* : il semble bien que l'artiste l'emportât sur le savant, et que l'esprit critique fût souvent absent des deux. Son analyse du Livre des Morts est d'une belle imagination', et l'approbation enthousiaste qu'il prodigua à la prétendue découverte faite par Heath, parmi les papyrus du Musée Britannique, de documents relatifs à l'Exode du peuple hébreu s'explique difficilement^. Les résultats souvent singuliers de cet enseignement fantaisiste ne tardèrent pas à être comparés aux conclusions plus sobres et moins étonnantes qui ressortaient des mémoires de Rougé. Bien que celui-ci se montrât fort réservé en public, il protestait souvent dans sa conversation et dans ses lettres contre la méthode de Lenormant et de son école : « Ce professeur, » écrivait-il à Chabas, a donné une trop grande place à » l'imagina tion et une trop petite à l'étude philologique*». Le public lettré finit par le savoir, et il s'émerveilla de ne pas trouver plus d'accord sUr des questions capitales entre le représentant officiel de l'égyptologie et l'homme que les savants de tous les pays prenaient peu à peu l'habitude de considérer comme le meilleur égyptologuede France. Charles

1. Maspero, La Cfuiire d'Êgi/ptologie au Collège de France^ dans l'Annuaire du Collège de France, 1905, p. 20.

2. H. Wallon, Notice historique sur la clc ci sur les iracaux de Aï, Charles Lenormant, p. 66.

3. On la lira dans une brochure publiée après la mort de Charles Lenormant dans la Reruc orientale et américaine, V* série, t. I.

4. Fr. Lenormant, Les Livres chez les Égyptiens, dans le Correspondant, 1857, t. VIII, et p. 42 sqq. du tirage à part.

5. Lettre de Rougé à Chabas en date du 22 mars 1852, dans Ph. Virey, François-Joseph Chabas, p. x; cf., dans le môme ouvrage, p. xi, notel, XIII, xvii-xviii, la mention ou les extraits d'autres lettres en date des 28 septembre 1854, 30 avril et 11 juillet 1856, 21 mars 1858.

Lenormant de son côté s'habitua à citer et à combattre, dans ses cours, la plupart des idées de son jeune confrère, et sa polémique, toujours courtoise, devint parfois assez vive * : TAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres l'éprouva vers le milieu de 1859, à propos d'une question de priorité. M. de Rougé, y annonçant, dans la séance du 12 août, la publication par Bircli d'une traduction du Rituel funéraire, avait prié ses confrères de lui procurer un moyen sûr pour constater et pour garantir l'antériorité des travaux qu'il avait entrepris sur la même matière ; il avait été autorisé à déposer au Secrétariat la traduction interlinéaire des quatorze premiers chapitres et celles du chapitre xvii, du chapitre Lxiv, du chapitre cxxv, avec les variantes d'im grand nombre de manuscrits, le tout dans un pli cacheté, daté sous le sceau de la Compagnie. Aussitôt Lenormant se leva et déclara qu'il s'était occupé longuement de l'interprétation de ces écrits, et que l'ouvrage qu'il leur consacrait était fort avancé : en conséquence, il réclamait l'autorisation de faire un dépôt semblable*. A la séance du 26 août, M. de Rougé commença la lecture de son mémoire, et, après avoir énoncé quelques vues générales dans lesquelles il plaçait la rédaction définitive du Rituel au temps des Psammétiques, il entama l'explication du chapitre xvii. Dès qu'il eut fini, Lenormant prit la parole pour dire qu'il avait lui aussi traduit ce chapitre, que sa traduction était conforme en plusieurs points à celle de M. de Rougé, qu'il en fournirait la preuve prochainement*. De fait, à la séance du 2 septembre, il demanda qu'on ouvrît le paquet Ciicheté qu'il avait remis au Secrétariat, et, « d'après le manuscrit, rédaction de

1. Je tiens ce renseignement de Devéria qui, dans sa jeunesse, avait suivi les cours de Charles Lenormant pendant plusieurs années.

2. Comptes rendus de r Académie des Inscriptions, 1859, t. III, p. 148, séance du 12 août.

3. Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions, 1859, t. III, p. 167, séance du 26 août.

» ses cours au Collège de France, il exposa d'abord les bases » de son système d'interprétation du Rituel », puis il donna lecture de sa version, il raccompagna, chemin faisant, de réflexions familières, et il termina son exposition par quelques hypothèses sur l'âge du manuscrit de Turin et sur l'époque de la rédaction définitive du Rituel au regard de l'opinion émise précédemment par Rougé'. Les deux méthodes étaient donc soumises publiquement au jugement de l'Académie, et peut-être aurait-elle été obligée de se prononcer, si la mort de Lenormant n'avait pas mis fin prompte* ment à cette sorte de duel. Il disparut donc sans avoir rien publié contre Rougé, mais un do ses élèves, Éphrem Poite^ vin, était descendu dans la lice pour lui, et la Revue archéologique avait imprimé ses mémoires'. Les réflexions d'Éphrem Poitevin sur le nom de Tanis et ses objections contre le classement des Amménémès et des Sésostris dans la XII* dynastie sont d'une faiblesse rare. Chabas en releva les incorrections dans une de ses lettres', mais Rougé ne voulut point les réfuter, par déférence pour Lenormant ; il se retira seulement du journal qui les accueillait avec faveur. Les séances hebdomadaires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres lui permettaient d'ailleurs d'assurer à ses idées la publicité discrète dont nos études sont accoutumées ii se contenter. Quand on parcourt les Comptes rendus des Séances, on est frappé de son assiduité au travail et à la discussion ; par malheur, la plupart de ses communications ne nous sont connues que par des sommaires fort brefs : deux seulement d'entre elles ont paru. Tune du vi-

1. Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions^ 1859, t. III, p. 168-169, séance du 2 septembre.

2. Ëpbrem Poitevin disparut brusquement après avoir publié ces quelques articles de 1854 à 1855 : je n*ai pas pu savoir s'il mourut prématurément ou s'il survécut longuement à son maître. Il y a là un petit problème à résoudre pour les historiens de legyptologie.

3. Lettre du 21 août 1854, communiquée par le vicomte J. de Rongé.

vant de l'auteur, l'autre après sa mort. La première avait trait au Traité conclu entre le prince Khéta et Ramsès II, en l'an XXI du règne de Pharaon. Egger, qui préparait alors une étude sur les traités publics dans l'antiquité, avait lu en séance certains fragments de son œuvre : Rougé apporta à l'une des réunions suivantes une traduction du document égyptien qui, par l'antiquité au moins, l'emportait de beaucoup sur les documents grecs. Le texte copié successivement par Burton% par ChampoUion*, par Lepsius% par Brugsch, renfermait des lacunes énormes, et le jargon légal dans lequel il est conçu eût été pour déconcerter un homme moins familier avec la langue. Rougé le restitua et le traduisit presque en entier avec tant de bonheur que les traducteurs suivants n'ont pas eu beaucoup à modifier dans l'ensemble : la découverte d'exemplaires nouveaux a permis de combler les vides et de compléter l'interprétation littérale^ mais le sens est demeuré tel que Rougé l'avait établi' . La seconde communication touchait à des questions d'un intérêt plus général. Les origines de l'écriture phénicienne, d'où notre alphabet découle, avaient prêté de tout temps matière à vives querelles entre savants. Certains Grecs les attribuaient déjà à Thot, c'est-à-dire aux Égyptiens, et, sitôt sa découverte faite, Champollion avait imaginé qu'ils pourraient bien avoir raison*, mais son opinion n'était qu'une conjecture mal vue des paléographes. E. de Rongé tenta d'en procurer une démonstration scientifique. Il choisit, parmi les inscriptions phéniciennes alors accessi-

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