Lettre da vicomte J. de Rougé, en date du 18 août
3. E. de Rougé, Rapport sur la mission accomplie en Égijpte, p. 19.
présentait à son souvenir*. Il ne pouvait songer à tout copier : car, « la première impression qu'éprouve l'archéo- )) logue en abordant l'étude de ces longues murailles toutes )) couvertes de tableaux et d'inscriptions finement gravées, » c'est le sentiment de son impuissance. Il faut choisir et se » borner, sous peine de voir le temps s'écouler et le travail » grandir devant soi à chaque fois que l'examen devient » plus attentif. »
Dans la division du travail, il se réserva les textes religieux : « Edfou est le véritable répertoire de la my- » thologie égyptienne. Sans doute le génie grec se sera » fait jour dans quelque détail, mais le fond de la religion » antique n'est pas sensiblement altéré ; tout au plus pourra- )) t-on attribuer à l'esprit nouveau un développement inu- » site des mythes... Comparées aux représentations de )) Philae qu'elles complètent, les figures et les légendes de » ce temple forment un sujet d'études inépuisables dans le » domaine de la religion égyptienne. » Tandis qu'il s'y livrait sans trêve ni repos, son fils abordait des textes tout aussi intéressants pour nous que les textes religieux. La décoration des soubassements constitue « de véritables traités de » géographie conçus dans l'esprit du temps et dont voici le » programme invariable : le souverain offre ses hommages )) aux dieux du temple, auxquels il est censé amener et » présenter toutes les régions de son empire. Dans les » listes plus étendues, chaque province est escortée de ses » villes principales, dont les meilleurs produits sont sou- » vent énoncés. D'autres séries de tableaux et d'inscriptions » énumèrent les dieux vénérés dans chaque localité. » Père et fils, ils copièrent, copièrent sans relâche, tandis a que la » photographie multipliait ses épreuves partout où le jour )) éclairait suffisamment la gravure des tableaux et des ins-
1. Lettre du vicomte J. de Rougé ea date du 18 août 1907. Dûmichea m'écrivit plus tard combien il avait été charmé de la courtoisie et de la bienveillance que les Rougé lui avaient témoignée.
)) criptions choisies^ ». La part de M. de Banville dans cette œuvre collective n'était pas la moins ardue. La photographie n'avait pas encore reçu en ce temps les perfectionnements qui en mettent la pratique à la portée de tous les touristes : elle en était encore au procédé humide par le collodion. Tant qu'on avait été au Caire, dans un musée fermé, à portée de chambres bien closes qu'il était aisé de transformer en laboratoire, les choses avaient marché sans trop d'à-coups. Mais, en Haute Egypte, sous un soleil ardent, au milieu d'une poussière que le moindre vent soulève en nuages, les opérations les plus simples dans les conditions ordinaires devenaient aventureuses et parfois impossibles. Lorsqu'après avoir bien déterminé sur la muraille le sujet à reproduire, M. de Banville se retirait dans sa tente obscure pourpréparer ses plaques, la chaleur faisait évaporer réther des préparations ou séchait inégalement les surfaces : il lui fallut imaginer toutes sortes de combinaisons imprévues pour obtenir sans trop de recommencements des clichés de la taille de ceux qu'il exécutait*. Les belles planches de y Album que la mission publia au retour prouvent avec quel bonheur il triompha de toutes les difficultés.
Un arrêt de quelques heures à Esnéh» puis cinq semaines entières de séjour à Louxor. a Ici, notre travail le plus » ardu ne consistait pas à rechercher des textes nouveaux; » les nombreuses pages historiques gravées sur les monu- » ments et déjà publiées avaient besoin d'être coUationnées )) soigneusement sur place \ » La tâche était lourde pour le petit nombre de travailleurs dont l'équipe se composait : Rougé ne fut pas peu surpris lorsque, à peine arrivé, un indigène vint s'offrir à lui pour copier des inscriptions. C'était un copte catholique, Chenoudah Magarios, agent con-
1. E. de Rougé, Rapport sur la mission accomplie en Egypte, p. 20-21 .
2. Lettre du vicomte J. de Rougé en date du 2 septembre 1907.
3. £. de Rougé, Rapport sur la mission accomplie en Egypte, p. 16.
sulaire d'Autriche en attendant qu'il le devînt de France, et les spécimens de son habileté qu'il apportait avec lui soulevèrent dans l'esprit de Rougé l'impression obsédante du déjà vu. Il se rappela soudain qu'un jour, au Caire, chez un amateur, il avait aperçu, trônant parmi beaucoup d'objets authentiques, une stèle en calcaire peint d'assez belle apparence, mais qui sentait le faux à plein nez. Il en avait demandé la provenance au propriétaire, et celui-ci lui avait répondu avec assurance : « C'est la perle de ma col- » lection ; je lai trouvée moi-même à deux mètres sous » terre, au cours des fouilles que j'avais entreprises dans la » plaine de Thèbes. » Rougé, reconnaissant sur les dessins que Chenoudah lui soumettait la facture de la stèle qu'il avait vue au Caire, lui dit à brûle-pourpoint : « Vous n'avez » jamais fabriqué aucun monument ? » Et, comme l'autre se répandait en protestations indignées, il ajouta : a Pour- .)) tant, j'ai aperçu au Caire, dans la collection de M..., une » stèle que je jurerais avoir été dessinée par vous. » En ce temps-là, Chenoudah était jeune : il se troubla et il avoua que, pour se venger de M... qui lui avait joué un mauvais tour, il avait enterré une stèle de sa fabrication, la veille du jour où celui-ci avait commencé ses fouilles \ Rougé déclina l'offre de service et se mit en campagne sans plus tarder.
Mariette, préoccupé de ses chantiers, ne pouvait pas toujours accompagner ses hôtes comme il l'avait fait jusqu'alors, mais Rougé s'était habitué vite aux particularités du dialecte égyptien et il était capable de se passer de son guide. Il parcourut donc les deux rives du fleuve seul avec un des réîs, et il dut à cette indépendance de connaître plus d'un objet que les fellahs n'auraient pas osé lui montrer s'il avait traîné avec lui le redoutable chef du Service des Antiquités. Louxor le retint quelque temps à cause des exemplaires qu'on
1. Lettre du vicomte J. de Rougé, en date da 15 septembre 1907.
y trouve du poème de Pentaour : il dégagea à ses frais une partie du pylône qui contenait le texte, malgré les objections de Mariette, et s'il ne le déblaya pas entièrement, c'est qu'il en fut empêché par la présence en cet endroit d'une grosse maison que le propriétaire refusa de lui céder \ Du moins put-il sauver ce qui lui tenait le plus au cœur, les lignes qui contenaient les parties manquantes du début : « en » complétant l'un par l'autre les débris conservés à Karnak » et à Louqsor, on peut affirmer que l'œuvre du poète » égyptien, qui avait été ainsi jugée digne d'être inscrite » sur les plus beaux temples de Thèbes, nous sera rendue » presque en totalité* ». Il aurait souhaité également opérer quelques sondages à Drah abou'l Neggah, au voisinage de la tombe d'Antouf, afin d'y retrouver les Pharaons de la XP et de la XIII* dynastie qui sont mentionnés au Papyrus Abbott ; par malheur, Mariette ne put lui fournir les ouvriers nécessaires et son projet en resta là*. Il dut se contenter des monuments mis précédemment au jour sur le site par Vassalli : « Nous avons pu étudier, dans le champ funé- » raire de cette dynastie, un obélisque nouveau et voir une » stèle encore en place devant la pyramide écroulée, tom- » beau du roi Antef. Ce prince, grand chasseur à ce qu'il » parait, s'était fait représenter environné de ses chiens fa- )) voris, dont il a même voulu nous conserver les noms et » nous dire les qualités*. » La Vallée des Rois aurait pu lui fournir des compléments heureux aux copies de Champollion, mais il n'entrait pas dans son programme de l'explorer : il l'abandonna à Wescher qui y facsimila les graffites grecs épars dans les tombes, et il reporta son attention sur Médinet-Habou. Les fouilles n'y étaient pas terminées; néanmoins, dit-il, « j'ai pu copier ou avoir par la photo-