Lettre da vicomte J. de Rougé, en date du 18 août
2. E. de Rougé, Rapport sur la mission accomplie en EgyptCy dans le Moniteur unieersel du 30 mai 1864, tirage à part in-8% de 25 pages. Ce rapport n*avait pas été lu k rAcadémie, à cause de la maladie de l'auteur ; il n*en fut pas moins inséré dans les Comptes rendus, a à titre de renseignements » (1864, t. IX, p. 152-159). Il fut reproduit plus tard en tête des Recherches sur les Monuments qu'on peut attribuer aux six premières dynasties de Manèthon^ p. i-xiii, avec la date du 15 juin 1864.
copiées à la main, deux cent vingt planches photographiées par M. de Banville, et tout un trésor d'observations et d'impressions personnelles sur les monuments : il y avait là, entre les mains d'un homme tel que Rougé, de quoi renouveler et même de quoi créer des branches entières de notre science. D'ailleurs Brugsch, annonçant son retour dans la Zeitschrift, avait affirmé qu'il avait la permission de publier dans la Revue archéologique tous les monuments récemment découverts \ et, comme on savait Brugsch l'ami intime de Mariette, on ajoutait foi à cette déclaration. Aussi, dès la réouverture du cours au Collège de France, le 20 mai, les auditeurs français revinrent en masse, et les savants étrangers affluèrent, Basil Cooper, Lieblein, Brugsch, Lauth, Valdemar Schmidt*, Lepage- Renouf, dans l'espoir des révélations prochaines. Rougé avait pris, pour sujet de son cours, Y Étude des principaux monuments de l'Egypte^, et, naturellement, il la commençait par l'examen des documents chronologiques les plus nouveaux, et, entre autres, par celui de la Table de Sakkarah. Celle-ci était encore inédite, et les savants assemblés dans la salle attendaient avec impatience l'instant où elle apparaîtrait sur le tableau noir. L'un d'eux a raconté la déception qu'ils éprouvèrent lorsque le maître, au lieu d'y dessiner les formes hiéroglyphiques des noms royaux, en traça simplement la transcription française\ « Ainsi devenait vaine l'espérance conçue par ceux qui étaient présents à la leçon, et par d'autres qui n'avaient point pu y assister, tels que Lepsius, Birch et Sharpe*. Ils
- • 1. H. Brugsch, sur Notiz, dans la Zeitschr-ift^ 1864, p. 48. ; 2. Ph. Virey, François-Joseph Chabas, p. lvii. -; 3. Maspero, la Chaire d'Ègyptologie au Collège de France, p. 27. '^i 4. Chabas a résamé la lettre où Tincident était raconté dans sa Reçue hètrospectioe {Œuvres diverses, t. II, p. 375-376). > 5. Lettres de Birch et de Horrack k Chabas, des 24 mai et 4 juillet 1864, dtées par Ph. Virey, François-Joseph Chabas, p. lvii.
ne rendaient pas Rougé responsable de leur déconvenue, mais ils ne pouvaient s'empêcher de ressentir quelque impatience envers lui pour ce qu'il avait entre les mains, avec l'autorisation de les utiliser, tant de documents auxquels ils n'avaient pas accès. La publication en fac-similé de la Table de Sakkarah', faite en raison d'une promesse que Rougé avait exigée avant son départ', les calma momentanément, en leur fournissant la matière de longues discussions; mais le mécontentement persistait au fond de leurs cœurs. Rougé, à peine remis de sa maladie, avait repris ses habitudes d'assiduité à l'Académie, et, les lectures de M. Vincent l'ayant intéressé, il avait contesté quelques-unes des opinions de l'auteur avec sa courtoisie accoutumée*; il avait même été amené à lire une note Sur quelques conditions préliminairen des calculs qu'on peut tenter sur le calendrier et sur les dates égyptiennes^ qui était certainement fort importante en soi, mais qui ne donnait point satisfaction aux vœux actuels des égyptologues. Il ne fallait à ceux-ci qu'un prétexte pour que leur mécontentement éclatât au grand jour, comprenant dans une même réprobation et Mariette et Rougé. Combien cette disposition d'esprit était injuste qui accusait les deux également, nous le voyons nettement, nous qui savons quels efforts Rougé avait faits pour décider Mariette à publier rapidement les plus importants au moins des monuments qu'il découvrait, mais personne n'en connaissait rien à l'époque : on voyait seulement que Rougé était le correspondant et presque toujours le
1. Mariette, La Table de Sakkarah^ dans \9k Reçue archéologique, nouveUe série, 1864, t. X, p. 169-186.
2. Lettre de Mariette à Rougé, datée du Caire, le 27 juin 1864, communiquée par le vicomte J. de Rougé.
3. Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions, 1864, t. VIII, p. 276-277.
4. Comptes vendus de U Académie des Inscriptions^ 1864, t. VIII, p. 193-196, séance du 1" juillet.
porte-parole oflBciel de Mariette, qu'il ne manquait aucune occasion de le louer en public et de faire ressortir la grande valeur des travaux accomplis en Egypte, que lui-même il revenait les portefeuilles remplis de documents inédits, et on était bien près de croire qu'il ne se souciait guère de rien changer à un état de choses qui lui assurait une situation privilégée parmi les égyptologues.
Ces sentiments éclatèrent avec une vivacité inattendue à la suite d'une polémique dont la découverte de la seconde Table d'Abydos devint l'occasion. Les faits sont connus. Dùmichen, passant à Harabat-el-Madfounah dans les dernières semaines de 1864, aperçut là liste des rois que les ouvriers venaient de dégager : il la copia et il l'envoya à Lepsius, qui la publia aussitôt dans la Zeitschrift sans rappeler qu'elle provenait des fouilles dirigées par Mariette \ Le 16 décembre, Rougé, avant de commencer la lecture de ses Rechercher sur les six premières dynasties, en donna avis à l'Académie, mais, tout en en faisant ressortir l'importance, « il exprima son profond regret qu'en pu- » bliant l'admirable monument qui sera désormais connu » sous le nom de Table de Séti /«', on eût absolument ou- » blié de mentionner le nom de Mariette, qui l'avait décou- » verte dans les fouilles d'Abydos. Il était de son devoir » d'attester que les fouilles avaient été entreprises devant )) lui avec le coup d'œil si sûr qui caractérise les travaux de » M. Mariette. La découverte de cette Table est une con- » séquence naturelle de l'excellente direction donnée à ses » fouilles, et le nom de Mariette resterait attaché à cette » découverte comme à tant d'autres*. » C'était bien ce qu'il y avait à dire, et l'affaire semblait être classée définitivement lorsque, un mois plus tard. Desjardins la reprit, à la
1. Lepsias, Die Sethos-Tafel con Abydos, dans la Zeitschrift^ 1864, p. 81-83 et pi.
2. Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions, 1864, t. IX, p. 347.
séance du 20 janvier 1865, en lisant l'extrait d'une lettre où Mariette, en date du 8 janvier, exposait ce qui s'était passé. Le secrétaire perpétuel crut pouvoir clore l'incident en déclarant que Rougé avait déjà réclamé, et qu'on savait désormais à qui le mérite de la trouvaille devait revenir \ mais Des jardins n'en jugea pas ainsi. Mécontent du peu d'échos que sa protestation éveillait à l'Académie, il fit, cinq jours plus tard, paraître dans le Moniteur un long article où, après avoir inséré des fragments de la lettre, il rendait compte à sa façon de ce qui s'était passé à la séance du 20 janvier : a M. de Rougé, témoin de la découverte de » Mariette, a été le premier à protester énergiquement, au » nom de la science française, contre de pareils procédés. » L'indignation a été générale lorsque la lettre a été com-' » muniquée à l'Académie en même temps que l'acte cou- » pable qu'elle signale à la conscience publique de tous les » pays*. »
Ce n'était pas sous cette forme que Rougé avait présenté les faits ; aussi s'empressa-t-il de s'inscrire en faux contre ce langage, dans une lettre qu'il adressa directement à Lepsius '. Le 27 janvier, à propos de la lecture du procès-verbal de la séance précédente, il crut qu'il importait « de signaler » une inexactitude du Moniteur universel du 25 janvier, » dans un article relatif aux fouilles de M. Mariette, et où » il est présenté comme ayant été témoin de la mise au » jour de la Nouvelle Table dAbydos, Cette découverte 9 n'a été réellement faite que huit ou dix mois après son » départ d'Egypte; mais, pendant son séjour à Abydos, il » avait vu les préparatifs des fouilles. . . Plus tard, l'exécu- » tion des mesures prises avait amené les admirables dé-
1. Comptes rendus de V Académie des Inscriptions, nouveUe série, 1865, t. I, p. 12.