‹ Notice biographique du Vicomte Emmanuel de RougeChapitre 43 sur 50 · Voir plus haut, p. 39-41 de cette Notice biographiffue · texte numérisé non relu

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4. Recueil (In rapports sur les prut/rès des Leiti-rs et des Sciences en France. Sciences historiques et philologiques^ Progrès des Études relatioes à l'Orient, in-8% Paris, 1867, p. 1-61.

» sien lumineuse, la circonspection savante, la haute im- » partialité » avec lesquelles il avait retracé les conséquences des découvertes de Champollion. « tant pour la méthode de » déchiffrement des textes aujourd'hui fixée de tous points» » que pour les résultats si neufs acquis, par la lecture de » ces textes, à l'histoire écrite la plus ancienne du monde ; » pour la chronologie, dont les bases se posent peu à peu ; » pour l'archéologie de l'art, à laquelle les découvertes ré- » centes de l'infatigable et savant explorateur M. Mariette » ont fourni de si précieuses lumières. La religion elle- » même de TÉgypte, dans l'intime variété de ses formes » mythologiques, laisse entrevoir le principe profondément » mystique qui les engendra'. » Guigniaut avait bien raison de vanter l'impartialité dont Rougé faisait preuve. Dans l'examen de tant d'écrits divers, dus à tant d'hommes de races différentes et dont plusieurs ne lui avaient pas toujours témoigné l'amitié qu'il était en droit d'attendre, Rougé ne s'était pas laissé influencer un instant par ses sentiments personnels ; il avait voulu ne voir que l'œuvre et lui rendre justice. Il mettait les mérites en lumière, il dégageait les idées ou les faits qui lui paraissaient acquis, et, s'il discutait ou s'il condamnait, c'était sans aucune sévérité : ses jugements ont conservé toute leur valeur et ils font loi encore aujourd'hui.

Ils turent acceptés dès lors. Depuis sa nomination au Collège de France, et surtout depuis son voyage en Egypte, Rougé était considéré par toute l'Europe comme le maître incontesté de l'égyptologie, Cette situation, si honorable qu'elle fût, n'allait pas sans graves ennuis : certains s'adressaient à lui parmi les égyptologues de tous les pays, pour tirer de sa complaisance non seulement des renseignements scientifiques, mais des avantages matériels et des recom-

1. Gnîgniaat, Lettre à S. E.M. le Ministre de l* Instruction publique^ dans le Progrès des Études relatioes à l'Orient^ p. n-m.

mandations auprès des pouvoirs publics de leur propre patrie. Brugsch venait de rentrer en Europe après une excursion malheureuse dans la carrière consulaire ; comme il l'avoue lui-môme dans ses mémoires, il n'avait ni la tournure d'esprit, ni la fortune nécessaire au métier de diplomate \ mais, revenant du Caire à Berlin en quête d'un emploi, il put constater bientôt que les universités allemandes lui seraient fermées presque à coup sûr. Il s'inquiéta donc de chercher à l'étranger ce qu'il ne trouvait pas chez ses compatriotes, et ce fut à la France qu'il présenta sa requête. L'idée n'était pas nouvelle chez lui et, dès l'apparition de la Grammaire démotique, en 1855, il avait songé à profiter de l'intérêt que Rougé lui portait pour se procurer une position au dehors, a Le baron de Humboldt, » écrivait-il alors, avait eu la bonté de proposer au roi de » me donner une place comme attaché au Musée égyptien de Berlin avec un gage de 2.000 francs par an. Cette place » devait m'assurer celle de M. Passalacqua, qui est vieux » pour pouvoir mourir tous les jours (sic). Le roi consentit » et tout allait bien. Par un de ses amis à la cour, M. Lep- » sius en prit connaissance, et sur-le-champ il adressa une )) longue lettre au roi et au ministre en y exposant la né- » cessité que cette position à créer devait être à lui, de même )) que la place de Directeur à Tavenir. Il avait même l'ef- » fronterie de dire au roi que mon dernier ouvrage, à se » taire des autres, ne valait pas la peine, et que tout ce » qu'il y avait de beau c'était le brillant extérieur (sic) ! M. de )) Humboldt avait répondu au roi tout de suite, mais il » paraît que le parti de M. Lepsius est plus fort que nous » autres, de sorte que je vois perdre cette place et tout » mon avenir avec elle. Lepsius est déjà professeur à l'Uni-

1. a Meine Konsnlarische Th&tigkeit erreichte ihr Ende, nachdem ich einsehen gelernt batte, dass icb durchaus nicht dazu geschaffen war und, nebenbei bemerkt, aucb meine materiellen Mittel ibr Ende erreicbt hatten o (H. Brugscb, Mein Leben und mein Wandern, p. 265).

9 versité, ce qui me perd la possibilité d'y trouver une posi- » tion, et encore il me prive de la seule espérance qui m'était » restée. Je suis désolé, avec toute ma famille, à me brûler » la cervelle. . . Jugez vous-même si j'ai raison de quitter » ma patrie ou non. On vient de me faire une proposition » pour New-York et je ne sais encore que faire \ » Il aurail préféré une chaire à Paris, mais tout s'arrangea, grâce à une lettre que Rougé écrivit à Humboldt, et, si Brugsch n'obtint pas la place qu'il sollicitait, le gouvernement prussien trouva d'autres moyens de lui assurer une vie honorable. Et voici qu'après douze ans révolus, la même situation se reproduisait : Lepsius ne désarmait pas, et son influence était assez forte pour que personne dans l'égyptologie allemande ne pût réussir sans son aide*. Mariette, dont il était plus que jamais l'ami intime, lui offrit l'hospitalité dans sa maison d'Auteuil, et le présenta à sa protectrice, M™« Cornu, la sœur de lait de l'Empereur.

Trois places pouvaient lui convenir, au Louvre où le personnel du Musée égyptien était incomplet', au Collège de France ou à la Bibliothèque impériale, dans une chaire analogue à celle qui avait été créée récemment

1. Lettre française en date de Berlin, le 30 mai 1855, communiquée par le vicomte Jacques de Rougé.

2. C'est ce que Pauthier écrivait à Chabas le 6 avril 1867 : a Ce » monsieur ne se trouve pas suffisamment apprécié en Crusse, par suite » de la jalousie et de l'hostilité de Lepsius » (Virey, François-Joseph Chabas^ p. lxxxii). Brugsch écrit de son côté qu'avant de venir à Paris, il avait reçu de très haute part le conseil de se créer une situation à l'étranger, « da man in Berlin weder die Lust, noch die Mittel besîtze, » iEgyptologen zu zùchten » (A/em Leben und mein Wandern, p. 269). Sur les rivalités entre Lepsius et ses confrères allemands, cf. les lettres de Horrack à Chabas, citées dans Virey, François- Joseph Chabas^ p. LVin-Lix, p. Lxxii, note 4, p. lxxviii, et Notice biographique sur Philippe- Jacques de Horrack, p. xxix-xxxi.

3. Le bruit courut qu'il allait être placé à la tête du Musée égyptien (Lettre de Pauthier à Chabas, en date du 6 avril 1867, dans Virey, François- Joseph Chabas, p. lxxxii).

pour Oppert et pour Tassyriologie ; deux obstacles s'opposaient à la réalisation de ces projets, la condition d'étranger du candidat, le manque d'argent. Le premier pouvait être levé facilement par la volonté du prince; l'Empereur n'avait qu'à faire pour Brugsch ce qu'il avait fait pour Oppert, à lui conférer des lettres de grande naturalisation, et Mme Cornu se chargea de lui parler à cet effet. La question d'argent aurait probablement fait échouer l'affaire, si Rougé ne lui avait trouvé une solution. Son amitié pour Brugsch ne s'était jamais démentie, bien qu'une fois au moins celui-ci eût relevé avec vivacité quelques fautes de son ancien maître \ et il lui prêta l'appui le plus efficace dès qu'il connut ses intentions. 11 déclara à l'Empereur que le nombre des textes démotiques était assez considérable pour justifier l'établissement au Collège de France d'une chaire où ils seraient étudiés; il rappela que son emploi de conseiller d'État ne lui permettait point de toucher le traitement afférent à la chaire de Philologie et d'Archéologie égyptiennes, et il proposa de transporter ce traitement à la chaire de Démotîque*. Le ministre de l'Instruction publique, qui était alors Duruy, l'ami de Mariette, approuva la combinaison, et, vers les premiers jours de février 1867, l'Empereur accorda à Brugsch une longue audience, dans laquelle, après lui avoir parlé de ses travaux, il amena la conversation sur la Vie de Jules César qu'il préparait alors et principalement sur la guerre d'Alexandrie, puis il apprit à son interlocuteur que

1. Dans son article Ueber Aussprach und Bedeutung des Knoten and seiner Varianien, publié dans la Zeitschrift, 1864, p. 1-7, 13-19. La correspondance de Chabas témoigne de la surprise qu'excita la vigueur de la critique (Virey, François-Joseph Chabas, p. lvii, et Notice biographique de Philippe- Jacques de Horrack^ p. xxxvii).

2. En racontant cet épisode, Brugsch parle d'un traitement de 12.000 francs, mais ses souvenirs le trompent (Mein Loben und mein Wandf^n, p. 266-267). Le traitement des professeurs au Collège de France a été porté à 10.000 francs depuis trente ans; à l'époque de Rougé, il n'était que de 7.000, puis de 7.500.

ses lettres de grande naturalisation étaient prêtes et que sa nomination comme professeur de langue et de littérature démotiques ne se ferait pas attendre longtemps. Brugsch remercia chaleureusement le souverain, mais ce n'était encore qu'une promesse et il lui fallait des propositions authentiques. Hougé l'amena au Ministère de l'Instruction publique le 25 février, vers 6 heures de l'après-midi', et là Duruy lui fournit la preuve écrite que sa nomination n'était plus qu'une affaire de quelques jours. Il remercia avec eflEusion, et il donna sa parole qu'il acceptait, mais il pria qu'on lui accordât un délai de quinze jours afin qu'il all&t à Berlin régler vses dernières affaire. N'avait-il sollicité la France que pour forcer la main à l'Allemagne ? II semble bien qu'il se soit livré à un calcul de ce genre*. En tout cas, Lepsius, craignant qu'on ne lui reprochât plus tard d'avoir fait perdre à son pays un savant qui l'honorait, agit avec promptitude et énergie : il sut en quelques jours décider le Ministre prussien de l'Instruction publique à intervenir, et quelques semaines plus tard, Brugsch fut nommé professeur ordinaire d'égyptologie à l'Université Georgia-Augusta de Gœttingen',

Fut-ce oubli, fut-ce honte de devoir confesser son stratagème h ses protecteurs français ? Il ne les prévint point de son changement de front. Le décret de naturalisation était signé depuis quelques jours déjà, lorsque, dans les premiers jours de mars, Rougé apprit accidentellement, par un mot de Lepsius, ce qui venait de se passer à

1. Lettre de Duruy à E. de Rougé, en date du 24 février, fixant Taudience au lundi 25, communiquée par le vicomte J. de Rougé.

2. Il ledit quelques jours plus tard à Mariette, qui me le répéta dans une. visite que je lui ûs à Auteuil en septembre 1867, et Devéria le sut également (Virey, Notice biographique de Philippe- Jacques de Horrack^ p. xLiv-xLv). Brugsch lui-même le laisse entendre en termes assez embarrassés dans le chapitre de ses mémoires qu'il consacre à cet épisode (Mein Leben und rncin Wandcrn, p. 269-270;.

3. H. Brugsch, Mein Leben und mein Wandern, p. 265-270 ; cf. Virey, Notice biographique de Philippe- Jacques de Horrack, p. xux.

Berlin. Il écrivit à Brugsch, le samedi 9 mars, pour lui demander si la nouvelle était vraie et ce qui avait pu amener un revirement aussi subit. Brugsch lui répondit le lundi suivant par une lettre diffuse, où il s'excusait de sa conduite, a De retour à Berlin, dans la seule intention de chercher » ma bibliothèque et mes papiers et d'arranger mes affaires » domestiques, j'ai profité des derniers moments de mon » séjour à Berlin pour dire mes adieux à quelques-uns » parmi mes amis dans cette ville. Je leur déclarai ce que » j'avais l'honneur de vous déclarer à vous-mêmes, c'est- » à-dire ma ferme volonté de ne jamais retourner dans mon » pays où plus de vingt années de travaux, de voyages, de D fatigues et de souffrances de toute espèce n'ont pas suffi » pour me donner le droit à une modeste position. Je leur » disais à haute voix mon opinion sur la manière d'être » traité dans ma propre patrie, à l'exception de ces bons et » généreux rois, d'une façon si peu encourageante pour les » études scientifiques. Je ne leur dissimulais pas la vive » satisfaction que j'éprouvais de ce que ma vie future en » France, grâce aux nobles et bienveillants sentiments de » M. le Ministre de l'Instruction publique, serait entière- » ment consacrée à la science et aux études au centre de la » patrie de ChampoUion. M. L[epsius] était la dernière » personne que j'ai vue, moins pour lui dire mes adieux )) que pour le besoin de m'expliquer avec lui sur nos rela- » tions à prendre désormais et sur quelques points de ma » vie scientifique passée en Prusse. Plein d'émotion, je le » quittai. C'était la veille du jour de mon départ. M . L[epsius] » qui a eu, à ce ciu'il paraît, des raisons très graves de ne » pas me voir partir, m'engagea â rester un jour de plus à » Berlin. Dans Tétat de la maladie où je me trouve actuel- » lement, je n'y voyais rien d'inconvénient, et je prolongeai » ainsi mon séjour pour 24 heures. Avant que ce temps tût » écoulé, je reçus, par ordre de S. M. le Roi, une lettre » autographe de M. le Ministre de Tlnstruction publique

» qui me fit part qu'il se chargerait de trouver pour moi une » position convenable en Prusse et que jusque-là S. M. me » fournirait les moyens nécessaires pour mon existence, )) mais sous la condition que je renoncerais à mon départ » projeté ! Je vous assure, Monsieur le Vicomte, que je » n'avais pas attendu, après toutes mes expériences en » Allemagne, une telle communication, et que je me trou- » vais dans un singulier embarras, c'est-à-dire que de choi- » sir entre l'apparence d'une ingratitude peu convenable » envers vous, et entre la reconnaissance due à S. M., qui n'a » jamais cessé de me témoigner sa haute bienveillance. » Malgré la difficulté du choix à faire, je n'aurais pas hésité » un moment à me décider de ce côté, où ma parole donnée » m'avait engagé si formellement, si une chose bien triste » pour moi et pour ma famille, n'entrait pas dans mes » réflexions, l'état de ma santé. Déjà, à Paris (Monsieur » Mariette-Bey peut vous témoigner ce fait), des crache- » ments de sang, provoqués par une toux perpétuelle, » m'avaient imposé un régime très soigneux à suivre pour ma santé. Arrivé à Berlin, de nouveaux crachements de » sang en grande quantité se répétaient si fréquemment » que j'étais forcé de consulter des médecins qui, sur ma » demande de me dire la vérité sur l'état de ma santé, )) déclaraient unanimement que je souffrais de la poitrine, » et que je ferais bien de me soigner le plus scrupuleuse- » ment. Malgré cette réponse peu consolante pour un père de » famille comme moi, je n'aurais pas -hésité à retourner à » Paris si les médecins ne m'avaient pas défendu de fatiguer )) mes poumons, soit par des travaux assidus, soit par des » discours à haute voix. A ce point-là chaque réflexion » s'arrêtait. Je signais, — prévoyant que désormais mon )) séjour à Paris si désiré ne servirait qu'à me voir suc- » comber, et méditant que le bienfait du Roi ne toucherait » qu'un homme dont les jours sont comptés par les pro- )) grès d'une maladie que les médecins mêmes jugent in-

» curable*. » L'excuse était médiocre : Rougé la prit pour ce qu'elle valait. Il courut au Ministère et il arriva juste à temps pour empêcher l'envoi des décrets de naturalisation au Moniteur^.

Le mécontentement qu'on ressentit en haut lieu contre lui et contre Mariette pour avoir exposé le Gouvernement à cette mésaventure ne dura pas, mais l'incident lui-même eut des conséquences fâcheuses sur ses rapports avec Chabas. Depuis qu'il avait écrit à la Reçue archéologique pour déclarer close la discussion sur les faits relatifs à la découverte de la Table d'Abydos*, la correspondance avait cessé entre les deux savants : Rougé exigeait assez naturellement que Chabas voulût reconnaître ses torts et faire les premiers pas vers lui. mais Chabas ne l'entendait pas ainsi et il garda le silence obstinément. Cependant Rougé, chaque fois qu'il avait à émettre son avis sur quelque œuvre nouvelle, le faisait avec son impartialité et avec sa franchise habituelles; c'est ainsi que, dans sa leçon du 18 janvier 1867 au Collège de France, passant en revue les livres parus pendant l'année précédente, il avait été amené à parler du Voyage d'un Égyptien. A son avis, c'était une erreur que de vouloir reconnaître dans le texte du Papyrus Anastasi n** i le récit d'une aventure réelle*, mais, ce point réservé, il n'avait pas ménagé les éloges et il avait rendu pleine justice

1. Lettre française datée de Berlin, le 11 mars 1867, communiquée par le vicomte J. de Rougé.

2. Je tiens ces renseignements de M. de Rougé lui-môme, qui me les donna très rapidement en 1869, lorsqu*il me conseilla de consacrer au démotique une des conférences que je devais faire à l'École des Hautes Études. Brugsch s'excusa de son silence auprès de Mariette (Lettre de M. de Horrack à Chabas en date du 26 septembre 1867, publiée dans Virey, François-Joseph Chabas, p. lxxxii, note 2), qui lui garda assez longtemps rancune du rôle qu'il lui avait fait jouer dans cette affaire.

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