CHAPITRE II
Juridiction de Vicaire apostolique .contestée—Lettre de M. d'Argenson, gouverneur—Décision de la Congrégation de la Propagande—Ordres du Souverain Pontife—Cause jugée—Sentiment de M. Faillon—Fermeté de Mgr. de Laval—Ordonvance signée—Rapport au St, Siége par Mgr. de Laval—Le Père Lalemant à M. d'Argenson—Service de la paroisse de Québec—Questions de préséances—Election de marguilliers—Lettre du gouverneur— M. de Charny nommé official—Procès de Daniel Wil—Un traitant de boissons exécuté—Inflexible sur les droits du clergé—Cérémonies dans l'église—Inhumation dans l'église réglée—Services des pauvres—Confrérie de la Ste. Famille établie—Visite des missions—Visite à Laprairie—Baptême de 10 adultes—Grand festin—Harangues—Baptôme et confirmation à 7 enfants—Affection de l'Evêque pour les sauvages et leurs missionnaires— Dévouement de l’'Evêque—Courses dans la campagne—Dangers des sauvages—Manière de Mgr. de Laval—Etat du pays à son arrivée—Oonversions.
La juridiction donnée par le St. Siége à Mgr. de Laval comme Vicaire Apostolique était contestée par l’Archevèque de Rouen. Quoique M. de Queylus, Grand Vicaire de ce dernier prélat, ‘“ sût deux mois avant de partir de France pour l'Amérique que M. de Laval avait été choisi,” comme le dit expressément l’auteur de l'Histoire de la Colonie Française en Canada, cela ne l’empècha pas de prendre les devants, d'établir sa principale résidence à Québec, y ayant pris possession de la cure le 12 Septembre * 1657. Le 8 août suivant les PP. Jésuites lui firent signifier leur patente de Grand Vicaire du même archevèque de Rouen. L'abbé de Queylus monta à Montréal, d'où il revint à Québec en août 1659, Le nouvel Evèque y était depuis deux mois, et, d’après une lettre de M. d'Argenson, gouverneur-général, ‘l’Archevèque de Rouen était d'accord de l'y voir faire les fonctions épiscopales et exercer le Vicariat Apostolique.”’ Comme pour multiplier les contrastes, M. de Queylus, qui persistait à exercer de son côté les pouvoirs qu'il avait reçus de l’Archevèque de Rouen, alla loger au fort chez M. d’Argenson qui ne purtageait pas ses idées d'opposition. Ce Gouverneur, écrivant à la Cour, disait: “ L’Archevèque de Rouen
* Journal des Jésuites, 1657.
f 21 octobre 1659,
m'a fait l'honneur de m'écrire et sans qu'il ait droit de se plaindre de mon procédé je crois pouvoir lui faire connaître qu'étant d'accord de voir M. de Pétrée pour faire les fonctions épiscopales et exercer le Vicariat Apostolique, il ne devait pas envoyer des lettres de Grand Vicaire à M. l’abbé de Queylus, qui ne pouvait en exercer légitimement les fonctions.”
Cette opinion du Gouverneur s'appuyait sur la décision des Cardinaux de la Propagande. “Ils jugèrent unanimement que pour constituer un diocèse il fallait d'autres convictions que celles que supposait ce prélat, (l’Archevêque de Rouen) : les provinces conquises par les armes n'étant pas soumises aux Evêéques de la nation victorieuse, s'il n'est pas intervenu une concession du St. Siége Apostolique ; et d’ailleurs, l'usage dont se prévalait ce prélat, qu'on n'envoyait pas des vicaires apostoliques dans les diocèses du royaume, n'ayant pas ici son application, puisque le Canada n'était pas un diocèse de France”.*
Le Souverain Pontife lui-même fit dire au Conseiller d'Etat Guefier, résidant à Rome, d'écrire à Sa Cour “ de faire ordonner que l’Archevêque se désistât de sa prétention, attendu qu'elle était mal fondée; cette dépondance n'étant appuyée SUR AUCUN BREF pu Sr. SIEGE et l’Archevêque ne l’ayant pas acquise, comme il le disait, par l'envoi qu'il avait fait de prêtres en Canada.”
La cause était jugée par l'autorité suprème. “On dut comprendre que la nomination au titre de Vicaire Apostolique était l'effet de la volonté du Pape, lorsqu'on apprit que le Nonce Apostolique avait lui-mème consaoré le nouvel Evèque, et que par conséquent si la Bulle n'érigeait point un nouveau siége épiscopal, malgré la demande instante de la Cour, et ne donnait à M. de Laval que la qualité révocable de Vicaire Apostolique, c'était que le Souverain Pontife le voulait ainsi.f
Les conditions qu'on mettait à l'acceptation d’un Vicaire Apostolique étaient autant d’atteintes portées aux droits incontestables du S. Siége; cette mesure aurait pu donner lieu à des abus de la part d'un gouvernement mal intentionné.”
“ Cette prétention de l’archevêque en proposant de donner des pouvoirs ordinaires au vicaire envoyé au Canada par le Pape aurait
* Hist. de la Col. Française, t, 2, p, 328.
t Ib. p. 329.
+ Ib., p. 328.
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été une véritable insulte au $. Siége. Le vicaire apostolique envoyé dans un pays nouveau y est établi pour exercer au nom du Pape les fonctions de pasteur des âmes; et l'exercice de ce pouvoir apostolique est incompatible avec un autre pouvoir qui serait indépendant du premier et aurait pourtant le même objet,”"*
Fort de toutes ces raisons, Mgr. de Laval ne pouvait reculer et devait s'assurer de l'obéissance de son clergé.
Un an après son arrivée (le3 Août 1660) il publia une ordonnance “ prescrivant à tous les ecclésiastiques du diocèse de ne reconnaître aucune autre juridiction que la sienne.” Elle fut signée par MM. de Charny, son official; Torcapel, curé de Québec, qui avuit accompagné son Evêque; Henri de Bernières qui succéda au précédent comme curé quelques mois après; Pelerin, chapelain des Ursulines, qui ne demeura qu'une année et retourna en France; Vignal, ancien chapelain, qui s'était fait Sulpicien et qui fut tué par les sauvages en 1661; Le Maitre, également Sulpicien, qui fut tué quelques jours après par les sauvages ; Galinier, Sulpicien et premier directeur des Sœurs de la Congrégation, qui avait accompagné M. de Queylus à Montréal. On ne trouve pas parmi ces noms celui de M. D'’Allet, sulpicien et secrétaire de M. de Queylus, que Mgr. de Lavel avait r-donné prêtre, le 15 Août 1659, dans la chapelle des Jésuites. C'est qu'après avoir passé l'hiver à l'hôpital de Québec, il était retourné à Montréal dès le mois d'Avril. Reste M. de Queylus qui partit définitivement pour la France le 22 Octobre. ‘ M. de Pétrée,” écrivit le gouverneur à cette occasion, ‘‘est parfaitement reconnu, suivant la volonté de Sa Majesté qu'elle a déclarée pa eux lettres de cachet. M. l’abbé de Queylus s’est bien comporté: il passe en France. Un homme de ce mérite sacrifie volontiers ses biens et sa personne pour le bien de l'Eglise.” (Note I)
Le prélat n’attendit pas plus longtemps pour informer le S. Siège du succès de ses démarches, tout en exposant l’état de la religion dans ce pays (le 31 Juillet 1659). Alexandre VII lui répondit avec une grande bienveillance le 3 Avril suivant: Il jugeait avec raison qu’ n’avait rien à se reprocher à l'égard de M. de Queylus.
Au reste c'était l'opinion du Père Jérôme Lalemant, qui écrivait le 8 Octobre, à M. le conseiller d’Argenson, frère du gouverneur : “ Votre frère s'est comporté à l'égard de M. de Pétrée autant bien qu’on eût pu le désirer, ayant fait valoir une deuxième lettre du.
* Hist. de la Col. Française, p. 33.
æ Roi, qui lui enjoignait de mettre M. de Pétrée en possession de l’usage de tous ses titres et d'empêcher que les vicaires de Mgr. de Rouen fissent ici aucune fonction. Cela a donné la paix ecclésiastique pour le présent.” *
Cette première difficulté surmontée, Mgr. de Laval devait en rencontrer de bien inquiétantes. MM. Torcapel et Pelerin qu'il avaitamenés aveclui, trouvèrent le climat trop rigoureux pour eux et repassèrent en France en 1660, Les Jésuites avaient été remplacés dans la desserte de la paroisse de Québec par M. Torcapel; celui-ci en quittant le poste eut pour successeur un tout jeune homme que Mgr. de Laval avait ordonné six mois auparavant : c'était M. Henri de Bernières qui demeurait avec lui et qui semblait avoir hérité des vertus de l’oncie qui l’avait formé en France, et lui avait inspiré l'esprit de dévouement. Comme l’'Evéque n'avait plus d'autres prêtres séculiers disponibles, il nomma le Père Lemercer vicaire de la paroisse. Car il ne fallait pas compter régulièrement sur les services de M. de S. Sauveur qui avait 62 ans et avait abandonné l'exercice du ministère actif.
Une source d'ennui pour :8 nouvel Evèque furent les questions de préséances parmi les marguilliers qui commençaient à s'agiter dans Québec. Pour couper court, Mgr. de Laval établit provisoirement l'antiquité comme le seul ordre de préséance entre les marguilliers.
L'élection annuelle donnait aussi lieu à quelques difficultés ; pour y obvier, le prélat régla que dorénavant, l'élection des nouveaux marguilliers se ferait par ceux qui seraient en charge et par les anciens à la pluralité des voix et par suffrages secrets. Puis en 1661, l’Evêque dut intervenir pour empêcher la contestation des rangs de préséance parmi les laïcs pour la distribution des rameaux et la procession. Le gouverneur avait la prétention de faire passer plusieurs corps avant les marguilliers; pour éviter les désagréments qu’auraient amenés des conflits, ces cérémonies n’eurent pas lieu, et l'interdiction des processions et des solemnités de ce genre fut maintenue psndant plusieurs années. M. le Gouverneur se plaignit de ce procédé dans une lettre au ministre; mais il reconnut bientôt qu'il ne tenait qu’à lui de maintenir des rapports agréables avoc son Evêara: “Toxiws.ces difficultés avec M. de Pétrée,”’ écrivait-il, le 7 Juillet 1660, ‘ne nous empêchent pas de bien vivre, mais je pense qu'il est important ïe les terminer pour donner une
* Histoire du Montréal.
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face à ce pays. De toutes les contestations que j'ai eues avec M. de Pétrée, j'ai toujours fait le Père Lalemant médiateur; c'est une personne d’un si grand mérite et d’un sens si achevé que je pense qu'on n’y puisse rien ajouter.” Le gouverneur n’ignorait pas que si l’Evèque était dans le conseil de la colonie, c'était au mème titre que lui-même, et en vertu d’un arrêt du Conseil du Roi, (27 Mars 1647,) rendu bien avant qu'il fût question de M. de Laval, pour gouverner ces missions. Ce conseil devait se composer du gouverneur, de l’Evêque et du gouverneur particulier de Montréal.
Mais une autre sollicitude occupait aussi l’'Evèque. Afin de pourvoir à l'administration de la Jnstice ecclésiastique, il nomma comme son official, M. Charles de Lauzon Charny, qui venait d’être ordonné prêtre en France, et qu’il avait amené avec lui. L'année suivante, il le déclara son grand vicaire, quoiqu'il füt jeune encore ; mais il était considéré à cause de ses vertus et de la qualité de gouverneur qu’il avait remplie par interim en 1656. *
Dès le mois de Janvier, 1661, il se présenta devant le tribunal du nouvel official, une affaire des plus épineuses, qui donna lieu à un conflit de juridiction. Daniel Wil, hérétique relaps, blasphémateur et profanateur des sacrements, fut dénoncé au juge ecclésiastique; mais il était en prison, et le juge civil prétenuait que c'était à lui de prendre connaissance de cette cause. L'official de son côté faisait valoir les droits attribués aux officialités de France.
Le procès au civil fut poussé activement, et “le coupable fut pendu le 9 Octobre, ou plutôt arquebusé,” dit le journal des Jésuites.
On exécuta aussi, le 11, un tr<itant de boissons enivrantes, peut ètre le même qui, d’après le Journal des Jésuites, avait été excommunié nommément et relevé le dimanche de Quasimodo.
L'Evèque se montra inflexible sur les droits du clergé ; il exigea que le gouverneur ne communiât qu'après les acolytes, et qu'il en usât de la même sorte dans la distribution du pain, des cierges, des rameaux, de l’eau bénite. Il était de ceux qui sont d'avis que le cérémonial est très-important et qu'on doit le suivre rigoureusement pour n'être pas exposé À l'arbitraire et aux jalousies.
Avant qu'il y eût un Evèque, on avait introduit l'usage de bénir le pain pendant la messe contre le cérémonial, Mgr. de Laval, qui tenait aux règles, ordonna que la bénédiction eût lieu avant la messe. Ainsi finit le Gepiviement d'ostentation que
*M. Charny avait rempli la charge de premier préfet des Congréganistes de Québec,
se permettait le gouverneur en faisant accompagner de fifres et de tambours le pain qu'il présentait.
À Québec on aurait voulu aussi enterrer toutes les personnos un peu notables dans l’église paroissiale. Or, elle était petite et bâcie sur le roc, et devenait malsaine à cause des exhalaisons, Pour détourner les paroissiens de cette coutume, Mgr. de Laval régla que l’on paierait une forte somme à la fabrique lorsqu'on inhumerait un corps, et que les parents du défunt feraient creuser, à leurs propres frais, une fosse d’une certaine profondeur; il en vint aussi à cause des mauvais payeurs à exiger que le “paiement fût fait d'avance.
Mais comme rien ne lui échappait de ce qui devait contribuer à l'application des lois de l’église, il exigea d’un autre côté que la fabrique tit gratuitement les services des pauvres et fournit le luminaire. *
En 1671 il établit à Québec la confrérie de la Ste. Famille de Jésus, Marie, Joseph, qui s'étendit dans un grand nombre de paroisses et y fit un bien immense. Encore aujourd’hui cette belle association est florissante, et existe aussi dans les diocèses qui ont été détachés de celui de Québec.
Mais Fobjet le plus constant du zèle de Mgr. de Laval était la visite des missions; c’est ainsi qu'il se trouvait en 1675 à la Prairie de la Magdeleine, où il autorisa la construction d’une chapelle auprès du fort St. Lambert, qui fut le théâtre des héroïques vertus et de la sainte mort de l’illustre vierge Iroquoise Catherine Tikahk8itha, ‘ Ce grand homme, dit la relation des Jésuites, “pour sa naissance et encore plus pour ses vertus qui ont fait tout récemment l’admiration de la France, et qui, dans son dernier voyage en Europe, lui ont justement mérité l'estime et l’approbation du roi; ce grand homme, dis-je, faisant la visite en son diocèse, était mené dans un petit canot d’écorce pur deux paysans, sans aucune suite que d’un ecclésiastique seulement, et sans rien porter qu'une crosse de bois, qu’une mitre fort simple et que le reste des ornements absolument nécessaires à un Ævéque d'or, comme le disent les auteurs en parlant des premiers prélats du Christianisme, Comme il se trouvait dans ce misérable canot exposé à toutes les injures de l'air, il arriva à Montréal, après avoir reçu tonte la pluie qui fut excessive en ces quartiers, le vingt-unième jour du mois.
* Archives de l’Archevèché de Quéhec—Reg. À. p. 23. + Relations inédites, Paris chez Douniol vol, IT,p 57.
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Le lecteur aimera à trouver ici tout le détail de cette visite épiscopale dans un village indien. Ayant passé la Pentecôte à Montréal pour la consolation des Français dont plusieurs ne l'avaient pas encore vu, Mgr. se rendit le lendemain 25 mai, à la mission et pria d’abord les Pères d'exprimer aux Sauvages les tendresses de l'affection qu'il avait pour eux. Ces bons Pères avaient donné à
‘ leurs catéchumènes et néophytes toute l'estime due au caractère Ï
et au mérite d’un si digne Evêque. Les sauvages s'empressèrent donc pour en donner des preuves de nettoyer et aplanir les avenues, les rues et la place de leur village. Ils allèrent chercher au bois leur charge de branchage dont ils formèrent une allée agréable dans la grande place, depuis leur chapelle jusqu'au fleuve. Au lieu où Mgr. devait arriver, ils avaient placé une petite estrade élevée sur l’eau d'environ deux pieds, et des berceaux au milieu et au bout de l’allée. Tous vêtus de leurs plus beaux vêtements accoururent dès que l’on découvrit de loin le canot qui portait notre grand prélat. Tout aussitôt le Rév. Père Supérieur monté dans le sien, s’en alla au devant de Sa Grandeur, la cloche commença en mème temps de sonner, et le peuple se rangea sur la rive, les sauvages à droite ayant le P, Frémin à leur tête et les Français qui étaient aussi en assez grand noinbre, à gauche, accompagnés du Père Cholenec. Un des capitaines Hurons et un des anciens de la nation se placèrent sur l’estrade, d’où celui-là cria, en leur langue, à Monseigneur, lorsqu'il était encore à quelques pas du bord : “ Evèque, arrête ton canot et écoute ce que j'ai à te dire.’ Sa Grandeur s'étant fait expliquer ce compliment saufage, prit plaisir à cette naïveté, et s'arrêta volontiers pour écouter ces deux orateurs, qui le haranguèrent l'un après l’autre, en l'assurant de leur joie et de l'espérance qu'ils avaient qu'il les comblerait des bénédictions du ciel, en le louant de son esprit, de sa vertu et de sa dignité qui l'élèvent tant au-dessus des autres maitres de la foi et de la prière, et en l'invitant à prendre terre chez eux.” Monseigneur se revêtit de son rochet et de son camail, donna la bénédiction à tout le monde, et pendant que les sauvages, hommes et femmes, chantaient le Veni Creator en Iroquois selon leur coutume, il se rendit en procession au premier berceau, accompagné de M. de Bouy son prêtre, de M. Souar supérieur du Séminaire de St. Su:pice et du Père Cholenec Supérieur. Là un capitaine des Onnonfsgués et un autre des Onneïouts le baranguèrent au nom des cinq nations Iroquoises. On s’avança
ensuite jusqu'au second berceau, sous lequel Sa Grandeur fat haranguée par notre fervent Dogique, nommé Panl, qui, étant accoutumé de parler souvent c1 public pour instruire ses frères, fit ici son compliment avoc une force d'esprit et une éloquence incroyable dans un sauvage, Monté dans un arbre et ayant fait le signe de la croix il leva les yeux avec sa voix au ciel, et remercia Dieu de la grâce qu'’i: leur faisait de leur envoyer le saint évêque, son lieutenant. Puis ayant demandé la faveur de profiter de sa visite, il s’adressa à Sa Grandeur, ie loua de son zèle et de sa charité pour les âmes, et lui rendit mille actions de grâces pour les soins également étendus sur les Français et les Sauvages.
A l'entrée de l’église le Père Supérieur présenta l’eau bénite au prélat, et donna la bénédiction du St. Sacrement où les Français et les Sauvages chantèrent encore à deux chœurs.”
‘ Les Sauvages suivirent l’Evêque à la maison, et, quoique fatigué, il fit entrer les hommes, leur donnant à tous sa mai à baiser, distinguant ceux qu'on lui disait être plus ferveuts. Il permit aux femmes d'entrer dans une autre chambre, et 1oua leur piété à proportion du bien qu’on lui disait de chacune d'elles, Les. Iroquois infidèles eux-mêmes, arrivés depuis peu, ne respirant que guerre et fierté, voulurent aussi recevoir la bénédiction du prélat, comme si la présence d’un si bon pasteur eût changé ces loups cruels en de doux agneaux.”
Le mardi de la Pentecôte, Monseigneur commença de grand matin par le baptème de dix adultes, quatre hommes et six femmes. Il continua par trois mariages qu'il bénit; après quoi il dit la messe pendant laquelle nos Sauvages chantèrent de leur mieux et communièrent pour la plupart de sa main. Il leur donna ensuite la confirmation, en permettant ici aux Français qui ne l'avaient pas encore reçue de se joindre aux Sauvages pour lesquels seuls il était venu, à ce qu’il assura. Son exhortation fut répétée en sauvage par le P. Frémin.
On fit dans la cabene du Dogique un grand festin en son nom à tous nos Sauvages, et ceux-ci préparèrent pour le prélat et sa suite des places qu'ils ornèrent de leurs meilleures couvertures et de leurs plus beaux vêtements. Il y eut force harangues, et par un excès de sa bonté et de sa condescendence ordinaire, Monseigneur visita chacun dans sa cabano, et la trouva ornée et une place préparée pour lui, au moyen de branchages, de nattes bien travaillées, de belles peaux, de couvertures de ratine et de semblables étoffes
‘andeur fat qui, étant e ses frères, e éloquence re et ayant oix au ciel, r envoyer le a faveur de loua de son nille actions Français et
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étendues à terre. Monseigneur fut on ne peut plus content et édifié de ces sincères témoignages d'affection et de respect... Quoiqu'il se fit tard, nous lui présentâmes sept enfants, auxquels il conféra aussitot le baptême; il assista ensuite au salut qui fut célébré avec pompe, et le lendemain après avoir ditla messe, reprit le chemin de Montréal, tout le monde l’accompagnant jusqu’à la rivière. Lorsqu'il fut sur le point de rentrer en son canot, on se mit à genoux pour recevoir sa bénédiction qu’il donna à toute l’assemblée qui le suivit des yeux tant qu’elle put et dont il emporta tous les cœurs en leur laissant le sien.” Une solennité semblable eut lieu à St. François Xavier du Sault. Dix adultes demandèrent le baptême. *
Ce grand Evêque avait en effet une grande affection pour les Sauvages, et un attachement réel pour les Pères de la Compagnie qui rendaient des services très importants aux missions: le Rédacteur des Relations inédites en rend témoignage dans ces termes : + “Son attachement pour les Jésuites dont il avait été disciple, et sa vénération pour leurs missionnairss sont assez connus.”
“ Tous rivalisaient de dévouement. Le saint Evêque mit le premier la main à l’œuvre. Comme les autres, on l’a vu cent fois aller administrer les sacrements aux malades à la ville et à la campagne, ramant dans un canot en été, mar:+ant en hiver sur la neige en raquette, portant sur le dos sa chapelle et un morceau de pain, aller à une et deux lieues dire la messe dans une cabane, donner le viatique et l'extrème-onction et s'en revenir de même, après avoir mangé, en courant, son morceau de pain et souvent tout à jeûn.”’f
On faisait alors des journées entières sans rencontrer un habitant, trop heureux d'arriver entin, pour y passer la nuit à quelque grange ou quelque cabane. Le prètre, qui avait le courage de parcourir le pays, portait sa chapelle et disait la messe où il se trouvait.
L'état où était alors la colonie rendait les visites encore plus dangereuses. Mgr. de Laval trouva tout en armes; les partis d'Iroquois couruient la campagne, et cet état de choses dura quarante ans. Les trois premières années surtout se passèrent dans
* Relations de 1673 à 1679 publiée par les soins du Père F. M. 1860. t Appendice p. 335.
Mémoires sur la vie de M. de Laval.
une disette générale, dans des fatigues et des alarmes continuelles, dans un danger perpétuel de perdre la vie au milieu des supplices.
Qu'on imagine donc un évique suivi de deux ecclésiastiques et d'un ou deux domestiques, allant sur les neiges, quelquefois dans un traîneau, le plus souvent sur des raquettes, portant sur son dos une couverture qui, le jour lui servait de manteau, et dont il se couvrait la nuit; prenant son repos dans une grange, mangeant à la fin du jour un morceau de pain qu'il lui fallait apporter; déterminant l'étendue d'une paroisse, cherchant quelque endroit propre à bâtir une église, et on se formera quelques idées des visites épiscopales de Mgr. de Laval,
Lorsqu'il arriva, presque tout le pays était inconnu; pendant les trois premières années il se fit plusieurs découvertes importantes au nord et au sud, et le Vicaire Apostolique envoya de tous côtés des ouvriers dans cette grande moisson. En 1660, il s'occupa du Labrador et de la Baie d'Hudson: un peu plus tard, des Sioux que les Jésuites ertreprirent d'évangéliser. La conversion des Abénaquis fut un des objets les plus consolants pour lui et un des premiers qu'embrassa son zèle: M. de la Tour rend témoignage que de son temps,* presque tout ce peuple répandu sur la côte orientale et dans l’Acadie, depuis le Golfe St. Laurent jusqu'à la Nouvelle-York, était chrétien.
Les Gaspésiens ou Crucientaux, appelés aussi Micmacs, reçurent aussi à cette époque le bienfait de la foi.
Les Jésuites eurent une part considérable dans ces travaux apostoliques, et ils recevaient volontiers l'impulsion que leur donnait le saint Evèque; c'était avec vérité et sans flatterie que les généraux de la Société de Jésus, Jean Paul Oliva, Charles de Noyelle, Thyrsus Gonzales, ou leurs assistants les Pères Boucher et Fontaines, expriment ‘‘ leurs désirs que les Missionnaires de leur Compagnie continuent de répondre aux ordres d’un si grand prélat, à la bienveillance extrême dont ils sont les objets de sa part; f et déclarent que, ‘“ par ce qu'il a écrit au Souverain Pontife, l'Evèque a fourni à leurs Pères un encouragement qui les fera courir avec d'autant plus d’ardeur dans ces âpres sentiers qu'ils se sentiront appuyés par un puissant protecteur.” ? Ils déclarent que ‘leurs
* Mémoire sur la vie de M. de Laval. t Lettre du Général Jean Paul Oliva, Rome 27 février 1678. 1 Ibid.
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Missionnaires appelés à coopérer dans une si grande œuvre, s'ils ont jeté quelque éclat, l’avaient emprunté, ils n’hésitent pas à le dire, à l’astre dont ils étaient les satellites. Ils les estiment heureux s'ils ne sont pas des copies insensibles de leur modèle, et s'ils suivent au contraire avec fidélité les traces des pas du Christ dont ils ont devant les yeux un imitateur parfait. Ils les compteront parmi les saints s'ils représentent leur Père céleste en cherchant à imiter le père que leur a donné sur la terre Celui qui seul mérite ce nom.” *
On conçoit que ces religieux travaillaient avec un grand zèle quand ils avaient une si grande opinion de leur Evèque; ils l’appelaient non-seulement ‘leur père, mais leur grand et illustre prélat et protecteur dans tout le Canada ; Ÿ ils ne pouvaient s'empècher d'exprimer la grande idée qu'ils avaient toujours eu et con. servée, une fois qu'ils le connaissaient, du zèle et du mérite extraordinaire du prélat, ni assez reconnaître par leurs services les obligations qu’ils lui avaient. Ils rendaient à Dieu des actions de grâces dans toute lasincérité de leur cœur de ce qu'il faisaitrevivre d'une manière si éclatante, dans l'Evèque de Québec, l'esprit primitif de l’église naissante, et accordait à une nation barbare un pasteur non-seulement enflammé du désir du martyre, mais qui a voulu entreprendre et pratiquer toutes les autres vertus, enseignant ainsi leur devoir aux missionnaires, et se rendant digne, par ses discours et ses œuvres dans sa brillante et puissante administration, de leur servir d'exemple et de modèle.” Le Général se déclare même ‘“ porté à choisir pour la mission du Canada de préférence les sujets qui, ayant été appelés par leur Evèque à partager ses travaux apostoliques, pourront mieux que les autresreproduire en eux les remarquables exemples de vertus qu'il leur a présentés.”
Quand on écrit de pareilles choses, même à un homme que son mérite a fait choisir pour Evêque, il faut qu’on soit bien convaincu de sa sainteté et que l’on soit rempli d’une grande admiration. C’est le motif qui rend opportun la reproduction de ces passages de plusieurs lettres.
D'ailleurs, c'est un fait constaté que Mgr. de Laval avait imprimé un caractère particulier au clergé de la Nouvelle France. ‘“ La
* Lettre du Général Charles de Noyelle, Rome 18 avril 1684.
t Lettre du Père Fontaines, assistant.
Lettre du général Thyrsus Gonzalès. Rome 13 avril 1688.
sainteté de ce clergé.” dit un mémoire écrit sous l’épiscopat de Mgr. de St. Valier, * ‘était l'effet du sage gouvernement de M. de Laval qui, dès l’année 1658, y avait été envoyé en qualité d'Evêque et de Vicaire Apostolique du St. Siége... Il comprit qu’il n'avait ni assez d'ouvriers ni assez de bien pour séparer son clergé en plusieurs corps entre lesquels les différentes fonctions fussent partagés; il sentit encore mieux que toute la sainteté des particuliers et toute leur consolation dans les difficultés inséparables du ministère ecclésiastique par rapport à un pays où la vie était très dure de toutes manières, dépendrait de l’union que l’on établirait tant pour le spirituel que pour le temporel entre tous les ecclésiastiques qui serviraient sous son autorité.
I! les porta donc tous par ces raisons et par son exemple à vivre tous ensemble dans une même maison où il 5e renferma lui-même pour en suivre les règlements qu’il avait faits, à mettre tout en commun,.…..et à rendre ce Séminaire comme le centre de tout le clergé séculier.”
À peine fut-il arrivé que Mgr. de Laval se décida à se rendre à Gaspé pour y donner Is confirmation, f
Dans le mois d'Août 1660, il se dirigea du côté des Trois-Rivières et de Montréal: la visite s0 fit aux Trois-Rivières dans le mois d'Octobre. M. de Bernières accompagnait son Evèque.
M. Thomas Joseph Morel arriva à Québec dans l'été de 1661, et fit des missions si nombreuses depuis Champlain jusqu'à la Rivière Ouelle, dans la côte de Beaupré et l’Ile d'Orléans que c'ést à peine si l’on connaît le lieu de sa résidence ordinaire. On verra quelque détail sur sa vie dans les Notes sur le chapitre de la cathédrale dont il faisait partie.
M. Jean Dudouyt vint au Séminaire dans l’automne de 1662 ; ce fut un auxiliaire puissant. Son Evêque l’'employa comme missionnaire dans la côte de Beaupré ; mais il fut presque toujours à Québec, chargé de quelque communauté. En 1672 il était supérieur des hospitalières et Granä Vicaire jusqu’à son départ pour retourner en France. Ce digne prêtre était un de ceux avec qui Mgr. de Laval correspondait le plus volontiers. M. Glandelet passa 50 ans en Canada fut un des grands Vicaires de Mgr. de Laval et mourut aux Trois-Rivières.
* Manuscrit présenté par Lord Durham à la Société Littéraire et Historique de Québec.
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M. Hugues Pommiers vint prêter main-forte au petit clergé du Canada en 1663, et y resta jusqu’en 1686; il fit quelques tableaux pour les églises pendant son séjour.
En 1665, Mgr. de Laval put enfin imposer les mains au premier ecclésiastique né en Canada: M. Germain Morin qui desservit un grand nombre de paroisses.
M. François Fillon arrivé en 1667, renditde grands services dans la desserte des paroisses de la côte de Beaupré jusqu'à sa mort : il se noya en 1679 et fut inhumé dans l’église de Ste, Anne.
A la même époque arrivèrent MM. de Fénélon et Trouvé qui furent employés dans les missions ; le premier retourna en France et le second mourut dans l’Acadie.
M. D'Urfé rendit de réels services pendant 19 ans, mais retourna en France. M. de Caumont, employé au Cap St. Ignace et en plusieurs missions, consacra toute sa vie au ministère, et mourut à 64 ans.
MM. Louis Petit et Charles Amador Martin, le premier français, d’abord officier du Régiment de Carignan, le second canadien, furent ordonnés et employés par Mgr. de Laval dans l’Acadie et la côte de Beaupré.
M. Nicolas Allégo passa 20 ans dans l'exercice du ministère; M. Benoit Duplein fut missionnaire pendant tout l'épiscopat de Mgr. de Laval et mourut à Montréal en 1689, Quatre missionnaires MM. Cyprien Dufort, François Dupré, François Lamy et Christophe Perr.: arrivèrent ensemble en 1673 ; le premier repassa en France après avoir desservi plusieurs paroisses du côté de la Pointe aux Trembles, le second mourut en Canada et fut curé de Champlain et de Québec : le troisième passa toute sa vie dans l'Ile d'Orléans et y mourut curé de la Ste. Famille: le quatrième fut curé d? Beauport, mais retourna en France en 1682. M. Jean Basset, s’employa aussi dans l'Ile d'Orléans et à la Pointe aux Trembles où il mourut en 1715. MM. Jean Gauthier de Bruslon, Pierre de Francheville et Pierre Paul Gagnon furent particulièrement utiles le premier dans la desser.e des paroisses et comme chanoine; il mourut en 1726 : le second comme Greffier du chapitre et curé à Beauport, dans l’Ile d'Orléans, à la Rivière Ouelle et au Cap St. Ignace; il mourut à Montréal en 1713. Le troisième constamment employé dans la côte du nor depuis Beauport jusqu’à la Baie St. Paul, mourut en 1711.
Voilà un aperçu de l’état des paroisses pendant toute la vie de Mgr. de Laval ; des détails plus circonstanciés sur les prêtres qui
faisaient partie du chapitre se trouvent dans les notes qui concernent ce corps.
‘ Du temps du P. Marquette,” ditJ.G. Shea dans sa notice sur ce Père, “ Mgr, de Laval avait déjà commencé à voir son diocèse prendre une forme régulière, son clergé avait augmenté. Les etforts de Vice-roi de Tracy avaient ouvert un nouveau champ aux missions,
“ Tel avait toujours été l’objet de sa profonde sollicitude : le vaste Ouest étuit spécialement le territoire où cet Evêque ambitionnait de pénétrer lui-même la crosse en main. Mais cela ne pouvait se faire : seulement grâce à cette nouvelle impulsion, dès 1660, on résolut d'entreprendre la mission Outaouaise, et un des derniers survivants de la vieille mission huronne, le vétéran Menard, encouragé par les paroles d'adieu de son saint Evèque, s’embarqua pour aller relever au Sault Ste. Marie la croix que ses compagnons Jogues et Raymbaut avaient plantée vingt ans auparavant. Il porta la croix à Keweena, baie du lac Supérieure, et encore tout occupé du projet d'atteindre les Sioux, sur le haut du Mississipi, mourut dans les bois, victime de la famine ou de la barbarie de sauvages maraudeurs.”
L’Evèque encouragea d’autres à pénétrer jusqu'à la Baie d'Hudson ; il fallait pour cette expédition un homme plein de vie, de zèle et de courage. Le Père Marquette fut d’abord destiné à l’entreprendre, et alla étudier le Montagnais aux Trois-Rivières avec le P, Gabriel Druillettes: mais il se mit bientôt à l'étude de l’Algonquin et se rendit chez les Outaouais avec trois compagnons Il y trouva 2000 âmes, remplies de la plus grande docilité. Pour avoir une idée de toutes les fatigues de ces missionnaires il faut lire leurs lettres; on en trouve une de 1670 adressée par le P. Marquette au P. LeMercier, Supérieur des missions.*
(*) Pour bien faire connaître comment la foi a commencé à pénétrer dans l'ouest, il faudrait publier les relations si intéressantes de Messieurs de Montigny, St. Côme et Thaumur de la Source, et aussi celles des Jésuites Gravier et Guignas: elles portent la date de 1699 et 1700. Mais elles forment à elles seules un volume entier : des premières il n’y a encore de publiées que des traductions anglaises. Le voyage du Père travier n'a été publié qu’à un petit nombre d’exemplaires d’après le manuscrit de la maison professe de Paris. L'auteur n’a pu se la procurer, non plus que celle du P. Guignas, quiest entre les mains d’un bibliophile des Etats-Unis, J. Carson Brevoort, Ecuier.
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