‹ Notice biographique sur François de Laval de Montmorency [microforme]Chapitre 37 sur 110 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Incendie du Séminaire—L'Evêque se retire chez les Jésuites—Lettre du Frère Houssart—Les souffrances et la patience du vieil Evêque—Preuve touchante de son humilité—Sa mort, Mai 1708—Deuil public: vénération de ses dépouilles—Solennité de ses funérailles—1lère Oraison-funèbre par M. Glandelet—2de oraison par M. de la Colombière—Place de son tombeau dans la cathédrale,

La réflexion naturelle qui vient à l'esprit après avoir lu la vie d'un homme remarquable, c'est qu’il a dû agir d'après certaine règle, certains principes qui lui étaient propres et qui l’ont conduit au but qu’il recherchait.

François de Laval avait un but, avait un principe pour le diriger : c’est ce qui l’a rendu l’homme le plus considérable de son époque en Amérique,

Il avait renoncé à ses espérances, aux droits de sa naissance dans le monde; il n’avait donc pas en vue de s’y avancer. Ce qu'il voulait, c'était de devenir un saint, c'était de sanctifier les autres.

L'objet de ce chapitre est de démontrer qu'il a réussi à se sanctifier lui-même: le détail des vertus qu'il a pratiquées le prouve surabondamment,

Mais par quels moyens en arr'va-t-il à ce but de tous ses désirs ? Pour le savoir, il suffit de lire les règles que M. de Bernières donna par écrit à ce qu’il appelait l’Heïmitage de Québec ou les frères du Cänada. Ces règles réflètent absolument toute la carrière de François de Laval; c'est une espèce de prophétie de ce qui se serait opéré de merveilles dans une âme bien disposée et fortement rempée.

“1, Nous sommes créés pour posséder Dieu, non-seulement dans le Ciel, mais aussi sur la terre... La vie n’estqu’un passage pour arriver à cette heureuse fin. Les chrétiens ne doivent avoir d'autre objet que de s’écouler en Dieu, comme les fleuves dans la mer. C'est la vérité fondamentale dont nous devons être fortement persuadés et pénétrés d’une manière active...

“Nos chères frères du Canada sont tous capables de co procédé

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spirituel, plusieurs même y sont avancés, ils n’ont qu’à être fidèles ; ils feront de grands progrès, s'ils joignent aux travaux extérieurs les souffrances intérieures.

4“ Ces deux peines réunies leur donneront plutit la mort intérieure que toutes les douceurs et los lumières. La Providence les favorise infiniment en les envoyant dans un pays sauvage travailler au salut des âmes, mourir à eux-mêmes et se réunir à leur dernière fin. Ce serait une illusion de croire qu'ils feraient mieux en France, gagnant plus d'âmes, s’avançant dans l’oraison par de plus grands secours. Ce sont des tromperies de la nature qui ne peut se résoudre à mourir...

‘ 5, Dans tout ce qu'ils feront par devoir ou par dévotion, dans toutes les croix qu'ils souffriront intérieures ou extérieures, qu'ils ne changent ni d'objet ni d'intention, qu'ils regardent toutes choses comme des moyens pour aller à Dieu, qui est leur centre. Jamais

.il ne faut s'arrêter dans le chemin ou dans les moyens, mais uniquement dans le terme. L'intérieur et l'extérieur ne composeront qu'un même tout, et l'âme, simplement attentive, ne sera point partagée à divers objets. Plus les travaux et les peines seront grands, plus le moyen d'aller à Dieu sera efficace, principalement les travaux apostoliques.

46, Quand il plaira à Dieu d'adoucir l’amertume des souffrances par des lumières et des consolations intérieures, ne les rejetez pas comme opposées à la mort spirituelle; mais recevez-les comme des moyens nécessaires à votre faiblesse, qui vous aideront à souffrir.

“ Tout ce que la bonté de Dieu accorde doit être reçu avec respert, humilité, reconnaissance at dépendance. Tout nous conduit au Créateur, lumière et ténèbres, laissez-vous-eu pénétrer : Benedicite, lux et tenebræ. (Dan. iii. 72.)

“7, Lorsque l’on éprouvera plus de facilité à raisonner ou à produire des actes intérieurs, il faut en profiter. Ce n’est point alors un effort de l'esprit humain. Il n’y a que ceux qui se font par manière d'étude qui nuisent: les autres entretiennent le goût de l'âme pour chercher Dieu.

“8, Les oraisons jaculatoires sont à-peu-près celles-ci. Comme le cerf altéré désire les sources d'eau vive, ainsi mon âme désire Dieu.

‘“ Les créatures, même insensibles, tendent sans cesse vers lour centre, et les chrétiens s’en éloignent par l'affection aux créatures: Il est impossible d’aller à la vie, qui est Dieu, que par le détache-

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ment des créatures et la mort à soi-mème. La conversion de toute la nature ne sert de rien, si on ne meurt à soi-mê:ne : cette mort seule suffit, quand on ne convertirait personne.

“9, La lecture des livres spirituels, faits avec dégagement d'esprit, nous donne du secours et de l'assurance. Un voyageur demande souvent le chemin, et l'assurance qu'on lui en donne le tranquilise : nous sommes des voyageurs qui allons à Dieu; les bons livres, les gens expérimentés nous confirment dans notre voie. Mais :l faut se borner à son degré; si on lit ce qui regarde le degré supérieur, ce ne doit être que pour s’animer à y parvenir.

“ La lecture spirituelle doit se faire lentement, non en courant. Il n’est pas question de remplir, mais de vider son esprit. Ce n’est point une étude. Il ne s’agit que de connaitre et de pratiquer le dénûment, ce qui se fait mieux par la simple lumière de la foi et le détachement des créatures que par la multitude des connaissances et des raisonnements. La foi contient éminemment toutes ces vérités particulières, elle a une efficacité infinie pour élever l'âme à Dieu.”

C’est avec ces principes spirituels que Mgr. de Laval était venu en Canada, bien décidé à les suivre et à les faire adopter par ses collaborateurs. De là l'unité de vue, le dévouement complet, l’abnégation entière, l'esprit de pauvreté, la fermeté et la charité sans borne que l’on remarque dans le fondateur de l’église du Canada et dans tous ceux qui l’entouraient. Et Monseigneur de Laval était si bien l’âme et l'organisateur de cette petite armée d’apôtres, qu'elle n’eût plus la mème unité dès qu'il eût disparu.

Ce qui excite aussi l’admiration dans la suite des actions de ce grand serviteur de Dieu, c’est sa fidélité à la règle de conduite qu’il s'était imposée et qu'il tenait de la main mème de M. de Bernières. Elle trouve naturellement sa place ici avec le titre qui lui fut donné :

“ Avis particuliers pour M. de Laval, *

“Dica se fait assez connaître à lui pour son centre et sa dernière fin. Il sait et il goûte qu'ayant Dieu, il a tout. Il doit donc tendre continuellement vers lui au milieu des créatures où le péché nous a abimés. Tous les états y sont propres: c'est à nous d'y répondre.

“ Il doit s'abandonner à la conduite de Dieu, et accepter l'emploi

* Mémoires sur la vie de M, de Laval.

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que la Providence lui a donné sans l’avoir recherché. L'amour de l'abandon contient celui de la pauvreté, du mépris, des souffrances et un détachement général de tout ce qui n'est point Dieu, Qu'il réussisse ou non dans sa charge, il doit être toujours content. Ne cherchant que Dieu, il le trouvera partout; rien ne pourra lui ôter la paix du cœur. Il faut être attaché à Dieu plus qu'à l’œuvre de Dieu.

« Il ne se servira que des moyens évangéliques qu'employaient les apôtres, qui abhorraient la prudence humaine, et ne suivaient que la folie de la croix. Il vaut mieux n'être pas Evèque que d’être Evêque humain. Ce serait un grand malheur qu’un évèché empêchât d’être parfait chrétien. Que la sagesse du monde y trouve à redire, qu'importe ? Jésus-Christ est la voie et le terme; on ne le trouvera jamais qu’en suivant ses maximes,

“Il ne se détachera jamais de sa pauvreté. S'il est obligé de souffrir que l’évêché ait quelque revenu, il ne doit pas moins conerver dans sa personne l'extérieur de la pauvreté, et demeurer uni à ses amis pauvres. On traitera cette conduite de bassesse. Les suuffrances de toute espèce, les dangers même de la mort ne lui manqueront pas dans un pays où tout le reste manque. Il doit conserver le même abandon dans les ténèbres, les sécheresses et les autres épreuves de la vie spirituelle,

“Il y a daus notre âme une inclination spirituelle de s’écouler: en Dieu. Il faut la laisser agir en liberté. La docilité à cette tendance est la meilleure oraison ; il faut la réveiller et l’entretenir par des temps réglés de prières et de lectures spirituelles et des regards amoureux sur la vie et la passion de Jésus-Christ, Mais quand on se sent touché, il faut se livrer à ce mouvement, et laisser ce que la méditation ou la lecture auront inspiré de meilleur.

“II n'ouvrira son cœur pour sa direction ou sa conduite qu’à ceux qu’il verra goûter cet esprit d'abandon. Il priera Dieu de lui en faire trouver de ce caractère.

‘Il vaut mieux faire ses charités d’une manière secrète, La sagesse humaine inspire de les faire avec éclat; Jésus-Christ n’agissait pas ainsi: l'Eglise n’en tire pas plus de fruit.

Si Dieu les fait éclater, il faut le souffrir patiemment, Son pur esprit porte à la petitesse, à la pauvreté d’habit, table, logement, équipage. Il faut pourtant le nécessaire : ce malheureux corps y oblige.”

Mgr. de Laval s'était incorporé ces sentiments et ces pensées:

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elles ne le quittaient jamais. On les trouve reproduit: dans sa correspondance, dont l’influence, même après sa démission, fut si considérable.

M. Tremblay, du Séminaire des Missions Etrangères, était en rapport régulier de lettre avec l’ancien Evêque de Québec. Lui parlant, en 1695, de l'œuvre du Séminaire de Québec, qui était rudement éprouvée, cet excellent ecclésiastique lui écrivait pour lui faire part de ses pensées : “ Notre force, disait-il, est dans la confiance en Dieu seul, dont nous ne devons désirer que l’accomplissement de la volonté. Il saura bien soutenir son œuvre, s'il juge qu'elle soit pour lui procurer de la gloire; s’il la veut détruire, nous nous devons joindre à lui. Ce sont les sentiments que j'ai la consolation de puiser dans la lecture de vos lettres que je reprends quand il m'arrive quelque chose de fâcheux pour me soutenir dans l'assujettissement au .bon plaisir de Dieu. Il veut que nous nous attachions à lui seul et que mous lui sacrifiions même les moyens que nous avons pris pour nous tenir unis à lui. Voilà ce qui est capable de me consoler lorsque je ne vois pas tout le succès que je pouvais désirer dans les affaires de notre Séminaire.

‘.....Je prie Notre Seigneur qu’il ait la bonté de nous conserver et vous et nos Messieurs de Québec dans ces orages où nous en avons un si grand besoin; ce n'est à la vérité que désirer la continuation de vos souffrances, par lesquelles N. $. veut entièrement vous purifier, mais je suis persuadé que quelque chose qu’il vous en coûte, vous êtes disposé à tout endurer et à vous sacrifier pour le bien de cetto pauvre église qui a besoin d’être dans le calme avant. que vous la quittiez.”’

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