SA MORTIFICATION
Cilice, discipline, coucher sur la dure, prendre sur son sommeil, se lever tous les jours en tout temps à 3 heures du matin, malgré la rigueur du climat, faire la fonction de portier dans l’église tous les jours, en ouvrir les portes, allumer les lampes, s’acquiter parfaitement bien des fonctions d’infirmier dans le Séminaire, faire les lits des malades, les lever, les coucher, panser leurs plaies, ouvrir les pustules de ceux qui avaient la petite vérole, passer tous les jours plusieurs heures devant le St, Sacrement, assister à l'office divin avec une exactitude inviolable, c'était la manière dont ce premier Evèque se délassait des fatigues que lui procurait son zèle. On peut mème dire qu’il a été ie martyr de son assiduité à l'église ; car la maladie dont il est mort a été causée par le froid qu’il eut le Vendredi Saint et pour avoir voulu demeurer pendant tout l'office dans l’église malgré un des plus grands froids qu'il ait jamais fait en Canada.
‘ C’est dommage,” dit son infirmier, ‘“ que Monseigneur n'ait pas eu à son service et pour témoin de ses actions ordinaires, une personne plus éclairée et plus intelligente dans les choses de Dieu que moi ; elle aurait pu vous donner, Monsieur, toute une autre satisfaction par le détail qu’elle vous en aurait fait que je ne pourrai faire. Ce qui m'a toujours tenu dans la surprise et dans l’admiration a été de voir un homme d’un aussi grand mérite, d’une aussi grande qualité, d’une aussi grande vénératior, et aussi utile en ce pays que l'était Monseigneur, cassé et rompu de vieillesse, de fatigues et d’infirmités jusqu'à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, être aussi exact que l'était Sa Grandeur à se mortifier en toutes choses, et à dénier à ses sens généralement tous les petits contentements et soulagements qu'il pouvait légitimement recevoir, comme par exemple,
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1. de coucher sur un très-chétif matelas sur les planches, dans des couvertes de laine, sans draps, à moins qu’il ne fût malade, à faire tous les jours lui:mème son pauvre lit jusqu’à la fin de sa vie, sans permettre que j'y touche que très rarement, Quand pendant une grande maladie qu'eut Sa Grandeur etque Madame de Champigny (qui avaitle privilége, à cnase de sa vertu et de son mérite, d’entrer dans sa chambre en tout temps) l’eût fait consentir à se coucher plus mollement qu'il n'était, Sa Grandeur agréa que je misse une paillasse sous son matelas; mais elle ne fut pas plutôt guérie qu’elle ne quitta pas la paillasse à la vérité, mais tous les soirs quand j'étais sorti de la chambre, après que Sa Grandeur s'était couchée, elle se levait tout doucement, de peur que je ne l’entende, elle Ôtait le matelas de son lit et se couchait sur la paillasse, et le matin elle remettait le matelas et raccommodait son lit sans qu'il y parût rien, et elle continua cela pendant près de deux ans, sans y manquer une seule nuit, quelque tard qu'il ait été, et quelque fatiguée qu'ait été Sa Grandeur ; c'est ce que j'entendais tous les jours et que je voyais toutes les fois que je feignais avoir quelque besoin en sa chambre exprès, afin d’avoir le contentement de voir cela ; jusqu’à ce que la paillasse étant toute réduite en poussière et pleine de puces, je gagnai sur Sa Grandeur de l'ôter, et depuis ce tempslà jusqu’à sa mort nonobstant ses longues et fréquentes maladies, elle n’a couché que sur un matelas, sur les planches. Dans le dernier voyage que Sa Grandeur est revenue de France en Canada, où j'avais l'honneur de l'accompagner et la servir, j'étais tout étonné de voir que dans les pauvres hôtelleries où il y avait de pauvres lits, Sa Grandeur se déshabillait pour s'y coucher; mais, dans les endroits où il y avait de bons lits, Sa Grandeur ne faisait que se jeter dessus sans se déshabiller; ce qu’elle fit mème au Séminaire de Tours, dans la chambre garnie qui y est pour Monseigneur l'Archevêque du lieu, dans laquelle on logea Sa Grandeur.
#2, De ne se jamais coucher qu'il n’eût dit et ne se fût acquitté de tous ses offices, prières, lectures, chapelets, &e., quelque tard qu'il fût et quelqu'affaire qu'eût eu Sa Grandeur.
“3, Et de se lever pendant les dites quinze années et celles d’auparavant, tout seul, sans feu, n’ayant point de poële dans sa chambre où il gelait très fort toutes les nuits pendant l'hiver, s'habiller tout seul, bander ses jambes, &c., &c.; de se promener, afin de ne se point assoupir, ce qu'il faisait pendant les plus grandeschaleurs de l'été, au soleil dans son petit jardin, et quand je pansais le soir son cautère du bras, je trouvais sa chemise et sa soutane toutes
trempées et pénétrées de sueur, je représentais souvent à Sa Grandeur le besoin qu'elle avait de changer de chemise, et le danger ‘qu'elle ne gagnât par le froid du soir quelque maladie ; c'est à quoi je ne la pouvais faire consentir, quoiqu'elle en eût plusieurs en sa chambre, et elle se couchait ainsi la chemise toute trempée et toute froide. Or quoique cette mortification ne tue ni ne blesse, elle me paraissait néanmoins fort rude à supporter ; car qui est-ce, quelque pauvre qu’il fût, qui ne se crût obligé pour plusieurs raisons fort sensibles de changer de chemise, étant dans cet état le soir, sans feu, au serein, surtout ayant si beau moyen de changer qu’en avait Monseigneur.
“4, Comme Sa Grandeur était d'une complexion fort sensible, l'on aurait cru à l'entendre se plaindre dans ses infirmités et dans ses douleurs, qu’elle avait de la peine et de l'irrésolution à souffrir; mais tout au contraire, si elle se plaignait, ce n'était que pour cacher l'amour et la ferveur avec laquelle elle souffrait.
“ Ilest tout naturel d'en porter ce jugement, car comment croire que Sa Grandeur ait eu de la peine et de l’irrésolution à souffrir les douleurs qui lui venaient immédiatement par l'ordre et la disposition de la divine providence à laquelle elle était si soumise qu'il faudrait un volume entier pour raconter tous les traits de sa soumission. Puis qu'elle même cherchait tous les jours les moyens (cachés) qu’elle pouvait s'imaginer pour se procurer des douleurs et des souffrances, comme sont par exemple, de porter presque tous les jours le cilice et de le quitter tous les soirs en cachette, de peur que je ne le visse, en pansant le cautère qu’el avait au bras, et sur ses dernières années qu’elle ne pouvait presque plus agir, le porter jour et nuit, et avoir un très grand soin et faire en sorte que je ne le voye point en pansant le dit cautère (c'est pourtant ce qui ne se pouvait faire), et quand ils étaient déchirés, elle les racommodait elle-même et avait toujours pour cela du fil et des aiguilles et, quand il s’y engendrait de la vermine, elle les lavait elle-même dans de l’eau chaude, et tout cela en cachette. De baiser son bandage avec une affection et dévotion toute particulière, à chaque fois qu'elle l’ôtait ou le mettait, comme un digne fruit de ses fatigues et un instrument qui servait à la faire souffrir, De ne vouloir point s'asseoir dans un fauteuil qu’elle avait dans sa chambre à moiris qu’elle ne fût extraordinairement faible ou malade, et de se servir de chaises très incommodes pour une personne de son âge, et dessus lesquelies elle est souvent tombée et s’est blessée notablement. De dire
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u sidüment la sainte messe nonobstant des ouvertures et des plaies très considérables et très sensibles qu'elle avait aux jamhes ot aux pieds, et que nos Messieurs et même M, le médecin lui représentassent le tort qu'elle faisait à sa santé en se génant et souffrant comme elle faisait pour dire la sainte mosse.
« D'assister en ces états et avec toutes ces plaies à tous les offices de la cathédrale, quelque froid qu'il fit, et s’y faire porter quand elle ne püût plus marcher, C’est dans la pratique de cette ferveur et dans l'exercice de cette dévotion et de cette haine d'elle-même qu’elle gagna pendant l'office du Vendredi Saint, par un des plus grands froids qu'il se pusse faire en Canada une angelure au talon qui lui a causé la mort, u
“ La mortification au boire et au manger n'est point le moindre point de ses vertus ; au contraire je crois que c’en est un des plus grands, quoique bien des personnes l’aient tenu pour un homme fort difficile en ce point. Il est vrai qu'il faut l'avoir pratiqué et servi autant de temps que j'ai fait pour avoir bien su connaître et discerner le vrai d'avec l'apparent, car effectivement Sa Grandeur paraissait beaucoup affectée de certains aliments et méprisait les autres de manière à faire croire qu’il recherchait son goût; mais il est certain qu’il ne le recherchait pas. Bien au contraire il cherchait à le mortifier en tout; c'est de qupi j'ai autant de témoins qu'il y a eu de personnes qui lui ont préparé à manger, et toutes conviendront avec moi qu'ils ne savaient comment assaisonner les viandes pour Sa Grandeur, parce que Sa Grandeur n'y voulait aucun assaisonnement. Chacun d’eux voulait tâcher à lui faire de bons ragoûts et de bon goût, ot Sa Grandeur voulait que les viandes n’eussent aucun goût, et pour cacher sa mortification en cela, elle se plaignait des meilleures viandes et des mieux apprêtées, en disant qu’elles ne valaient rien, c’est ce qui mortifiait extraordinairement les cuisiniers et leur faisait dire que Sa Grandeur était bien difficile.
‘Si Sa Grandeur avait, comme bien des saints ont fait, fait paraître sa mortification et qu'elle eût déclaré que ces viandes bien apprètées étaient bonnes, mais qu’elle voulait s’en priver et n’en avoir que des moindres et mal apprètées afin de se mortifier, chacun aurait applaudi à Sa Grandeur, cela aurait calmé les esprits, et aurait fait avoir à tous une grande estime de sa vertu et de sa mortification; mais c’est ce que Sa Grandeur fuyait comme
la peste, et en méprisant ainsi les bonnes viandes, elle contentait sa .
mortification, sans qu’on s’en aperçusse, en ne s'en faisant servir