I. La Muse lùstorique^ lettre du 3o octobre
SUR MOLIÈRE. aaS
la troupe que pour donner à Molière une marque particulière de faveur. Tout montrait décidément qu'il était entré en pleine lamière.
T9ous avons tout à l'heure mentionné très incidemment une intermption des représentations. Durant trois mois, en effet, la troupe, dépossédée du Petit-Bourbon, fut logée à la belle étoile. C'est ce que La Grange appelle dans son Registre une de ces bourrasques auxquelles alors elle fut en butte. I^til o'étant bon juge dans sa propre cause, il se peut bien ^u'î/ ^i crié un peu trop fort contre le surintendant des bâtiments du roi, et que la démolition du théâtre ait été une nécessité, non comme l'ont dit les auteurs de la Préface de i68a, et beaucoup d'autres après eux, « pour ce grand et magnifique portail du Louvre », pour la colonnade de Claude Perrault, dont 0 n'était pas encore question, mais pour d'autres projets, formés depuis quelque temps déjà, de reconstruction partielle du palais*. Voici comment La Grange expose ses griefs : «Le lundi ii"« octobre, le théâtre du Petit-Bourbon commença à être démoli par M. de Ratabon, surmtendant des bâtiments du Roi, sans en avertir la troupe, qui se trouva fort surprise de demeurer sans théâtre. On alla se plaindre au Roi, à qui M. de Ratabon dit que h place de la salle étoît nécessaire pour le bâtiment du Louvre, et que les dedans de la salle, qui avoient été faits pour les ballets du Roi, appartenant à Sa Majesté, il n'avoit pas cru qu'il falloit entrer en considération de la comédie
I- Loret parle déjà de ces projets dans sa lettre en vert du S juiDet 1659. On devait donc prévoir dès lors le sort réservé au thëâtre :
Par ordre de Son Éminence, On va, dit-on, en diligence
Continuer mieux que jamais Par une belle architecture Du Louvre la grande structure ; Et c'est à présent tout de bon Que le sage sieur Ratabon, Comme ayant la surintendance Des bâtimenu royaux de France, Va, de bon cœur, s'employer là.
Moi.iias, X
aa6 NOTICE BIOGRAPHIQUE
pour avancer le dessein du Louvre. La méchante intention de M. de Ratabon étoit apparente. » C'était véritablement une dangereuse épreuve pour la troupe de Molière. Il n'en eût pas fallu plus pour la désorganiser, si son chef n'en avait déjà établi fortement la fortune par la grande renommée qu'il avait conquise, et enchaîné le dévouement en s'y faisant aimer autant qu'admirer; si d'ailleurs, convient-il d'ajouter, la protection du roi , qui ne devait plus lui manquer, ne lui avait été assurée dès ce temps. C'est ce que nous apprend le Registre j <[ui continue ainsi : « Cependant la troupe, qui avoit le bonheur de plaire au Roi S fut gratifiée par Sa Majesté de la salle du Palais-Royal, Mohsiiur l'ayant demandée pour réparer le tort qu'on avoit fait à ses comédiens ; et le sieur de Ratabon reçut un ordre exprès de faire les grosses réparations ((de la solde du Palais^ Royal],... La troupe commença, quelques jours après, à faire travailler au théâtre et demanda au Roi le don et la permission de faire enlever les loges du Bourbon et autres choses nécessaires pour leur nouvel établissement; ce qui fut accordé, à la réserve des décorations que le sieur de Vigarani, machiniste du Roi, nouvellement arrivé à Paris, se réserva, sous prétexte de les faire servir au palais des Tuileries ; mais il les fit brûler jusques à la dernière, afin qu'il ne restât rien de l'invention de son prédécesseur, qui étoit le sieur Torelli, dont il vouloit ensevelir la mémoire. La troupe, en butte à toutes ces bourrasques, eut encore à se parer de la division que les autres comédiens de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais voulurent semer entre eux, leur faisant diverses propositions pour en attirer les uns dans leur parti, les autres dans le leur. Mais toute la troupe de Monsieur demeura stable ; tous les acteurs aimoient le sieur de Molière, leur chef, qui joignoit ^ un mérite et une capacité extraordinaires une honnêteté et une manière engageante qui les obligea tous à lui protester qu'ils vouloient courir sa fortune et qu'ils ne le quitteroient jamais, quelque
I . Nous aroiu dû corriger un peu la phrase de La Grange qui, écriyant à la hâte, dit : « Cependant le Roi, à qui la troupe avoit le bonheur de plaire, fut gratifiée.... »
proposition qo'on leur fît et quelque avantage qu'ils pussent trouver ailleurs *. » Nous avons là quelque chose de plus qu'un des renseignements ordinaires donnés par le Registre, L'éloge du caractère de Molière y est d autant plus touchant qu'on ne s'attendrait pas à le trouver dans un simple livre de comptabilité, et qu'il est évidemment sorti de l'abondance du cœur.
Il n'est peut-être pas très sûr que le surintendant des bâtiments ait eu la méchante intention de nuire aux comédiens, et qu'il n'y ait pas seulement à lui reprocher une hâte quelque peu brutale de démolisseur. Quoi qu'il en soit, les mauvaâs procédés imputés à Ratabon et à Vigarani, qui, en jetant bas le théâtre de Molière et brûlant les décorations, n'avaient heureusement pas le pouvoir de ruiner du même coup un avenir de chefs-d'œuvre, n'ont pas un si grand intérêt pour la postérité qu'il faille aujourd'hui ouvrir une enquête sur la question de leur culpabilité. Ce qui nous importe davantage, c'est que l'embarras oii Molière fut mis donna au roi l'occasion de marquer d'une manière éclatante sa volonté de le soutenir. Ce fut encore chez lui qu'il le logea, dans cet ancien Palais-Cardinal qui, donné à Louis XIV par Richelieu, prit, sous la régence d'Anne d'Autriche, le nom de Palais -Royal, et devint en 1661 la demeure de Mqpsieur. La salle mise à la disposition de Molière était, comme le dit la Préface de i68a, celle « où M. le cardinal de Richelieu avoit donné autrefois des spectacles dignes de sa magnificence ». Il avait voulu qu'elle fût inaugurée en 1639 par la représentation de sa tragi-comédie de Mi^ rame^.