‹ Notice biographique sur J.-B. MolièreChapitre 113 sur 236 · I. Ricard de Gourdon-Genouillac, comte de Vailko · texte numérisé non relu

I. Ricard de Gourdon-Genouillac, comte de Vailko

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mauvaise copie par quelque autre troupe le fait soupçonner de n'avoir gardé ce silence que dans la crainte de provoquer une comparaison fâcheuse avec ses comédiens. C'est d'un autre côté que nous apprenons quelle fut la perfection du jeu de Molière dans sa transformation de Mascarille en Sganarelle, personnage d'un très différent caractère. Comme ce Sganarelle, dont assez généralement on croit le nom emprunté aux Italiens V va reparattre, à partir de ce moment, dans plusieurs des comédies de Molière, il a donné assez uatoreilement l'idée d'un nouveau type adopté par l'auteurcomé^en [repris serait plus juste si l'on tenait compte du Sgaoarelle de son Médecin volani), et qui a paru marqué de traits plus ou moins faciles à distinguer. Sainte-Beuve, toujours très fin, a vu dans ce personnage « le côté du laid humain personnifié, le côté vieux, rechigné, morose, intéressé, i)as, peureux, tour à tour piètre ou charlatan, bourru et saugrenu'». jQ semble y avoir là quelque vérité, mais qu'il ne faudrait pas trop presser. Il a été besoin d'une définition bien large pour y faire entrer des Sganarelles, qui n'ont un air de famille que très éloigné, et pour réduire à une certaine unité une physionomie si complexe. Plus simplement, Bazin dit : « Mascarille nous représente la jeunesse de Molière.... A l'âge de trente-huit ans et plus, il lui fallait un caractère plus mûr, moins pétulant, moins moqueur'. »

Sans choisir entre ces deux vues, nous nous contenterons de constater que Molière eut, en 1660, à montrer son talent d'acteur sous un aspect tout nouveau, qui ne le fit point paraître moins excellent. Nous en avons pour témoin ce la Neufvillaine ou Neuf-Villenaine, qui, en publiant la première édition du Cocu imaginaire^ a fait précéder chaque scène d'arguments où il parle avec enthousiasme du jeu de Molière : « Il ne s'est jamais rien vu de si agréable, dit-il dans l'argument de la scène vi , que les postures de Sganarelle quand il est derrière sa femme; son visage et ses gestes expriment si bien la jalousie qu'il ne seroit pas nécessaire qu'U parlât pour paraître le plus jaloux des hommes. »

1. Portraits littéraires^ tome II, p. 30 et 3 1. 3. Notes historiques sur la vie de Molière^ p. 36.

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Arrivé à la scène xii, il ne sait plus dans son admiration trouver d'expressions assez fortes : « Il faudroit avoir le pinceau de Poussin, Le Brun et Mignard, pour vous représenter avec quelle posture Sganarelle se fait admirer dans cette scène, où il parott avec un parent de sa femme.... L'on ne doit pas moins admirer l'auteur pour avoir fait cette pièce que pour la manière dont il la représente. Jamais personne ne sut si bien démonter son visage, et l'on peut dire que, dans cette pièce, il en change plus de vingt fois. *

Puisque nous venons de citer comme la première édition celle de la Neufvillaine, nous ne pouvons omettre la corieose histoire de l'étonnant éditeur, qui, sans autorisation de l'auteur et avec la complicité d'un libraire, publie une pièce retenue, dit-il, de mémoire, et surprend un privilège pour son acte de piraterie. Il est bon de savoir comment la propriété de Molière, si parler de propriété littéraire k cette date ne semble pas un anachronisme, pouvait être mise effrontément au pillage. L'auteur; avec qui l'on avait pris cette liberté, la jugea un peu trop forte. Il fil ordonner par le lieutenant civil une saisie; on ne trouva rien chez l'imprimeur, qui déclara avoir remis tous les exemplaires, un peu plus de douze cents, au libraire Jean Ribou. Celui-ci refusa tout simplement de dire ce qu'il en avait fait, et l'on ne put dans sa boutique saisir que quatre exemplaires. Molière s'était pourtant pourvu d'un privilège après la première représentation. Il songea bien tard à en user, ne l'ayant fait transporter qu'en octobre i66a à Claude Barbin et à Gabriel Quinet. On va d'étonnement en étonnement : Molière était tellement insouciant de l'impression de ses ouvrages, qu'après un petit effort pour défendre ses droits, il laissa faire. L'édition de i66a S qui paraît être la seconde, et celle de i665*, faite au nom de Molière, ont les aliments de la Neufvillaine. Dans une édition de 1666, non celle du Recueil publié cette année, mais l'édition détachée de 1666, ils n'ont pas été reproduits; mais elle a encore le privilège donné à la Neufvillaine et a paru, aussi bien

I . Chez Guillaume de Luynes et aussi chez Courbé. a. Chez Thomas Jolly.

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qu'une autre de 1666, chez Jean Ribou, dont on a vu le procédé en 1660. Dans toute cette affaire des éditions il y a des bizarreries qui peut-être la feront paraître peu claire ; mais il Vest suffisamment que Molière y fut un auteur d'humeur fort accommodante, pour ne pas dire d'une superbe négligence. Il ne fit jamais rien changer au texte de l'usurpateur de sa pièce, malgré l'aveu de celui-ci, que, dans sa publication, faite un peu au hasard du souvenir, « il peut s'être coulé quantité de mots les uns pour les autres »,

Molière réservait donc ses soins pour les représentations. B reprit celle de la plus récente de ses comédies, dès qu'eut cessé la longue interruption, rendue plus supportable, d'ailleurs, par les dédommagements recueillis dans les visites, et qui montèrent à 5iiS livres. Le Cocu imaginaire reparut le jeudi ao janvier 1661, jour où l'on commença à jouer au Palais-Aoyai; on le donna trois fois de suite, et, immédiatement après, ies Précieuses quatre fois. Ainsi le nouveau théâtre s'ouvrit sous les heureux auspices des deux pièces, grâce auxquelles surtout le Petit-Bourbon s'était fermé en pleine prospérité. Mais les auspices trompent quelquefois. A.U moment où Molière ne connaissait plus que les sourires de la fortune, aurait-on cru qu'elle allait lui être infidèle, et qu'au bout de deux semaines la salle destinée à voir naftre tant de chefs-d'œuvre de son génie semblerait lui porter malheur ? Comme pour l'inaugurer par un ouvrage nouveau, le vendredi 4 février il y donna son Don Garcie. La pièce eut sept représentations. A la septième, le 17 février, on dut se décider à la retirer, la recette étant tombée à soixante-dix livres. C'était ce que, dans la langue du théâtre, comme le Registre de La Grange nous l'apprend, on appelait dès ce temps « un four ». Bien qu'il soit très vraisemblable que les ennemis, les envieux (il n'en manquait pas chez les Grands comédiens et parmi les auteurs) avaient tout fait pour amener cette chute, ils eussent perdu leur peine, si, cabale à part, le public, très favorable alors à Molière, n'avait pas été mécontent. Celui qui l'avait si bien su faire rire le déroutait en lui donnant une comédie héroïque. On ne crut pas l'y retrouver comme auteur, moins encore, paralt-il, comme acteur, dans le rôle qu'il jouait du Prince

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jaloux. L'ëchec dut lui être d'autant plus sensible qu'il ne s'agissait pas d'une petite pièce à laquelle il lui fût facile d'attacher une médiocre importance, et que, dans son essai d'un genre nouveau pour lui, il avait mis de rares qualités de style et beaucoup de son âme. Comment avait-il fait choix d'un sujet qui devait tant l'éloigner du chemin où il avait rencontré de si brillantes victoires ? On lui a prêté encore l'intention d'une ingénieuse antithèse (ce serait la seconde), avec son Sganarelle, Don (kuvie aurait été, dans sa pensée, une peinture de la jalousie noble, faite immédiatement après la peinture de la jalousie ridicule^. Cette explication de sa tentative hardie manque trop de simplicité. Il n'eût pas d'ailleurs fallu dire que la recherche du contraste lui fût venue à l'esprit après qu'il eut donné le Cocu imaginaire^ mais plutôt qu'il aurait voulu, dans le même temps, faire, ici un portrait sérieux, là une caricature, du jaloux; car la composition de la pièce hé]x>lque doit être au moins aussi ancienne que celle de la pièce bouffonne. On a des preuves qu'elle remonte assez haut. Somaize dit* qu'on avait entendu Molière lire Don Garcie le même jour que les Prtf" cieuses, qui n'étaient pas encore jouées. Il est mentionné avec t Étourdi f le Docteur amoureux et le Cocu imaginaire dans le Privilège daté du 3i mars 1660, trois jours après la première représentation de la dernière de ces pièces.

Que le sujet de Don Garcie ait été tiré d'une comédie italienne dont l'auteur est Cicognini, ou, plus directement, d'une comédie espagnole qui aurait été le véritable original, il ne s'ensuit pas qu'il ait été besoin de l'occasion de cette imitation d'un modèle étranger pour engager Molière dans l'entreprise qui le dépaysait. Il est plus vraisemblable que, se sentant des dons divers, il a cédé au désir d'en faire connaître un que jusqu'alors il avait laissé dans l'ombre. A croire le posséder, il n'y avait pas eu d'illusion; son erreur, s'il en avait commis une, fut de ne pas assez bien voir comment se devait faire l'alliance de ce don et de ceux

I. Aotes historiques sur la vie de Molière^ p. 89. 1. Dans ses Véritables Pritieuses^ scène vii. Voyez le Recueil des œuvres de Somaize, donné par M. Livet, tome II, p. 27.

qu'il avait éprouvé être chez lui les plus éminents. Mais, avant de s'étonner qu'il ait tout à coup voulu changer de gamine, il ne faut pas oublier que, dans toute l'œuvre de ce fécond et souple génie, s'est manifestée une puissance illimitée de diversifier ses créations, une richesse inépuisable d'inventions sans cesse nouvelles. Tel est le privilège de tontes les grandes imaginations dramatiques.

Si toutefois on y regarde bien, les plus différentes de ses pièces, qui ont été dignes du nom de chefs-d'œuvre, doctes peintures ou facéties populaires, ont ceci de commun qu'elles sont vraiment comiques, soit qu'il élève les unes aussi haut que la comédie puisse atteindre, soit qu'il mette dans les antres toute la liberté des gaietés les plus folles. Le jour, au contraire, où il a composé Don Garde, qui ne donnait pas de place au comique, il est sorti des véritables conditions de son taient; et, tout en y restant peintre habile et même eioqaent de la passion , il a perdu ses meilleurs avantages. Comment ne s'en était-il pas rendu compte, lui, d'un jugement si droit? Qu'est-ce qui avait pu le faire tomber dans ce piège du genre héroïque ? Serait-ce qu'il avait pris goût, comme acteur, à ces rôles de héros qu'il aimait à jouer? La Béjart, héroïne avant tout, qui fut chargée du rôle d'Elvire, avait-elle soUicité de lui une autre occasion de déployer son ta/ent que celle de la pure comédie? Il est plus probable qu'il n'y eut ni complaisance pour une actrice, ni fantaisie de comédien, mais plutôt celle d'un poète, qui, trop sensé d'ailleurs pour se faire, malgré Minerve, auteur tragique, ne crut pas trop téméraire d'essayer un mpyen terme entre la comédie et la tragédie, si toutefois ce moyen terme doit se reconnaître dans des scènes toutes romanesques, auxquelles la qualité royale des personnages donne une haute dignité. D'une œuvre de ce caractère mixte Molière avait des exemples, et même dlllustres. Onze ans avant Don Gar- «>, Corneille avait fait représenter son Don Sanche JAra^ gon, que Molière, dans son Prince de Navarre, nous semble avoir eu présent à la pensée. Nous n'avons garde de mettre sur la même ligne les deux comédies héroïques. Celle de Corneille, bien moins éloignée de la tragédie, est d'une supé* riorité trop évidente, toutes les fois qu'elle atteint à la gran-

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deur des âmes de héros. C'est un fait cependant bon à rappeler que le sort de Don Sanche ne différa pas d'abord de celui de Dan Garde. Il eut, dès la quatrième représentation, si peu de spectateurs, que son auteur le retira et le vit relégué dans les provinces. Cet exemple aurait pu avertir Molière du goût de son temps, qui parait alors n'avoir trouvé son plaisir que dans des ouvrages ou plus pathétiq[ues oo plus gais ; en un mot, d'un caractère moins indécis, plus franchement tranché.

Le préjugé du public, si c'en était un, le rendit certainement injuste pour Corneille; s'il le fut pour Molière, qui était beaucoup moins sur son terrain, c'est un peu moins évident. 11 y avait toutefois dans son Don Gorcr/e des beautés * qui demandaient grâce. A bien des traits on y reconnaît celui qui avait fait une profonde étude des caractères, possédait la science de tous les mouvements du cœur, avec le secret de les faire sentir par la plus juste et la plus frappante expression. L'action même, sans avoir assez d'intérêt, en manque moins que telles autres alors applaudies. SUl s'est mépris sur le favorable jour où placer, pour les (ûre comprendre, d'éloquentes peintures de la passion, son travail, tout mal accueilli qu'il eût été, ne se trouva pas loi avoir été inutile. 11 y avait exercé sa plume au style noble, qu'il n'eut plus qu'à baisser d'un ton pour l'accommodera la comédie et donner à celle-ci la voix la plus élevée qu'elle eût jamais fait entendre. C'est à quoi il réussit admirablement plus tard, surtout dans le Misanthrope ^ où l'on sait qu'il a fait entrer, non par un calcul d'économie qui n'aurait jamais dû lui être imputé, mais parce qu'il les savait dignes d'être sauvés, de beaux passages de Don Garcie. Il y a fait, avec un art suprême, quelques légers changements, qui, dans le dialogue comique, ont réduit, quand il le fallait, ses vers héroïques au simple et au naturel.

Quoique trop sage pour être sujet aux entêtements de l'amour-propre, il eut de la peine à accepter l'échec d'une pièce qu'il n'avait pas tort de croire trop durement condamnée. Espérant que l'arrêt des spectateurs du Palais- Royal pourrait être cassé par des juges plus sensibles au langage des héros, à celui de la noble galanterie, il joua

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Don Garcie pour le roi, en septembre i66a, un an après pour le grand Condé à GhantUly, et quelques jours plus tard, en octobre i663, de nouveau pour le roi, qui, dans les quelques jours que la troupe resta à Versailles, ne trouva pas que ce fût trop d'en voir deux représentations. Sans aucun doote les hauts suffrages, auxquels il faisait un confiant appel, furent gagnés. 11 reprit courage, et voulut tenter d'obtenir du Palais-Royal qu'il se déjugeât. Le 4 et le 6 no< vembfe i663, il y fit reparaître sa comédie rebutée, en l'appojant de son Impromptu dt Versailles^ où il répondait vertement aux critiques sur sa manière trop simple de dire les vers héroïques; il avait ces critiques sur le cœur, depuis qu'elles lui avaient été attirées par son rôle du Prince jaloux, et qu'elles avaient beaucoup contribué à la mésaventure de i66i. Mais lorsqu'il vit la condamnation devenue définitive, il ne put songer à insister ; il laissa disparaître de la scène ^ comédie, et ne la fit pas imprimer.

Entre la première et la seconde disgrâce de Don Garcie^ Molière, sans perdre temps, avait pris de très consolantes revanches, qui lui donnèrent l'assurance de n'avoir été abandonné que pour un jour par la faveur publique. Avec son étonnante rapidité de travail, il donna, la même année i66i, V École des maris ^ puis les Fâcheux^ en i66a t École des femmes. Dans ces nouvelles pièces son génie comique reprit sa marche ascendante.

L'École des maris*, jouée pour la première fois le a4 juin i66i, fit reparaître plus brillante que jamais sa fortune un moment éclipsée ; ce nouvel ouvrage fit mieux en effet que regagner le terrain perdu ; un grand progrès y est marqué. Là, pour la première fois, des caractères sont dessinés dans toute leur vérité ; en outre des problèmes moraux sont agités, où dans le poète comique commence à se montrer un philosophe, qui même se laisse ouvertement reconnaître dans un rôle de raisonneur, le premier que Molière ait écrit. On aime généralement peu les raisonneurs au théâtre, mais

1. « 5* pièce nouTelle de M. Molière », dit le Registre. La Grange ne tient pas compte du malheureux Don Garcie, qu'il n'a pas mentionné dans la Préface de i68a.

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celui de V École des maris n'a rien de froid, parce qu'il prend essentiellement part à l'action.

Cet Ariste, Thomme excellent^ le sage, est charge d'exprimer la propre pensée de l'auteur. La comédie dans laquelle Molière s'est ainsi proposé de moraliser annonce chez lui la maturité de l'âge, mais une maturité qui lui laissait toute la vivacité et la fleur de son imagination : il était entré dans sa quarantième année.

Si Térence, dans ses Adelphes^ lui avait indiqué les caractères et suggéré le contraste qui les met en reb'ef, MoU^re a complété la peinture en y ajoutant bien des traits, et Va. rendue vraiment sienne par une couleur toute moderne. Ce qui surtout n'appartient pas â l'auteur latin, c'est de n*ètre pas resté sceptiquement impartial entre deux éducations contraires, et d'avoir montré quels fruits différents elles ont naturellement portés. L'intérêt est par là plus que doublé.

On appellerait aujourd'hui V École des maris une coniédie à thèse. Nous ne voyons pas pourquoi Ton attacherait à cette expression un sens défavorable ; mais il est permis de se demander si la thèse de Molière, si la leçon qu'elle veut donner, n'est pas sujette à' de très grands doutes, si la méthode de cet Ariste, qui promet à la jeune fille qu'il aime un mari d'une extrême facilité, est aussi sûre qu'il le croit. N'oublions pas cependant que le poète comique a besoin d'exagérer un peu sa pensée pour qu'elle fasse impression et produise tout son effet dramatique. Et puis si l'éloge de l'indulgence nous semble, dans cette pièce, aller jusqu'au paradoxe, combien de vérités y sont semées, qui sont incontestables, et très justement passées en proverbes!

Les nécessités de l'art comique mises à part, lorsque nous voyons Molière pousser bien loin les complaisances de l'aimable tuteur pour sa chère pupille, et rendre si haïssable la sévérité de Sganarelle pour la sienne, sur laquelle un peu de surveillance n'aurait point paru inutile, nous n'avons pas besoin de beaucoup de perspicacité pour soupçonner qu'il a eu ses raisons secrètes. N'est-ce pas une des plus légitimes occasions <de se souvenir qu'il se jouait quelquefois lui-mênse dans ses comédies, comme le dit la Préface de i68a?

Les deux frères de l'École des maris sont chargés de la

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totelle et de rédncatîon de deux jeunes filles, auxquelles ils tiennent lieu de leurs parents. Ayant bon nombre d'années de plus qu'elles, ils les aiment cependant, et les élèvent avec la pensée d'en faire leurs femmes. La ressemblance est grande avec Thistoire, que nous aurons à faire tout à l'heure, du mariage de Molière. Gomment, malgré l'inégalité d'âge, Â.riste, quinquagénaire et même un peu plus (car Molière ne tenait pas à se découvrir tout à fait), parviendrait-il à* gagner l'affection d'une enfant que révolterait la cruauté de lui refuser toutef parure et tout amusement? Il se gardera de lui faire craindre un de ces farouches rabat-joie, de ces inhumains ennemis des plus innocentes libertés, comme l'est son frère Sganarelle.

Lorsque la pièce parut, les camarades de Molière n'ignoraient pas son intention de se marier. Trois mois plus tôt, pendant les vacances de Pâques, La Grange avait écrit dans son Registre : « Monsieur de Molière demanda deux parts, au lieu d'une qu'il avoit. La troupe [les] lui accorda pour lui et pour sa femme, s'il se marioit. » Peut-on se défendre de conjecturer que plus encore qu'une école pour le public, la pièce, venue si à propos, était le séduisant programme d'un futur mari? programme sincère d'ailleurs, car Molière pensait en amant. H est piquant de le surprendre ainsi dans son extrême bonté, dans sa faiblesse ; et en même temps il est triste de penser à l'épreuve qu'il devait bientôt faire du danger de sa théorie sur le moyen d'échapper au sort des ëpoux dignes de compassion.

Quelques-uns de ceux qu'a frappés avant nous, dans f École des maris ^ la supposition si vraisemblable à nos yeux, ont eu tort de la croire justifiée par le fait que la jeune fille élevée par Molière aurait créé le rôle de la pupille d'Arîste. C'est plus tard que son entrée dans la troupe est notée dans le Registre de La Grange. Mais, pour reconnattre que sa pensée ait été présente dans la pièce, on n'a pas besoin qu'elle y ait paru en personne dès 1 66 1. Il n'y a pas non plus d'importance à attribuer au rôle que joua Molière. Il avait donné celui d'Ariste au vieux L'Épy, et gardé pour lui-même celui dn tuteur loup-garou. Mais, sans parler du désir qu'il devait avoir de ne pas rendre les applications trop faciles, MoLiiaa, x i6

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pouvait-il laisser à un autre le personnage de Sganarelle, que, depuis avoir quitté celui de Mascarille, il avait adopté comme sien, le seul d'ailleurs qui, dans V École des maris ^ lui permît de déployer tout son talent comique ? Ses intentions n'y perdaient rien de leur clarté et du bon effet qu'il en attendait pour la réalisation de son cher projet. Q^and il eut épousé sa Léonor, qui se trouva plutôt une Isabelle, •que pensa-t-ii de TAriste de sa comédie? Persista*t-îl à le trouver très prudent?

Ces réflexions, qui sont loin d'être étrangères à Tiustoire de sa vie, le sont au jugement littéraire à porter de sa pièce. Voltaire a rendu pleine justice à ses beautés. Il dit qu'elle « affermit pour jamais la réputation de Molière »; que « l'auteur français égale presque la pureté de la diction de Térence et le passe de bien loin dans l'intrigue, dans le caractère, dans le dénouement, dans la plaisanterie. » Il définit V École des maris une pièce de caractère et une pièce d'intrigue. Elle est en effet l'une et l'autre.

L'intrigue est fort amusante ; il ne faut pas en chicaner le dénouement pour quelques invraisemblances, dont l'auteur ne se souciait guère, sachant qu'au théâtre elles passent sans difficulté. La ruse d'Isabelle, qui, par ses fausses révélations des entreprises de Valère, amène Sganarelle à faire luimême connaître à son rival qu'il est aimé et trouvera le champ libre, paraît une idée empruntée à Boccace. La manière dont elle est mise en scène était faite pour donner un nouveau régal à la Fontaine, qui, s'emparant, à son tour, de la nouvelle du Décaméron^^ en a fait le conte de Ut Confidente sans le sanfoir^ petite comédie aussi, et digne de disputer la palme à celle de Molière, si l'intrigue, dans celle-ci, n'était pas secondaire. Il semble que le conteur se soit inspiré de Molière, plus encore que de Boccace. Chez Fouquet, où, l'année précédente, il avait pu voir le Cocu imaginaire^ il est permis de croire qu'il assista, le ii juillet 1661, à la représentation de V École des maris ^ donnée à Vaux,- en présence, comme Loret nous l'apprend', de la reine d'Angle-

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