Dans rÀTant-propos qu'il mit en tète des Fâcheux
Molière se propoai^ d'écrire quelques scènes légèrement liées, qui présenteraint sous des formes variées une idée toujours la même, et développeraient successivement, mais sans progrès, des tableaux scéniques, au lieu d'une action. C'est, dans la langue du théâtre, une pièce à tiroir. Mais un ouvrier tel que Molière ne trouve jamais qu'un ou^age soit ingrat. Il voulut n'être pas, malgré la hâte, au-dessous de lui-même; et puis il avait un grand désir de contenter le tout-puissant prince, dont il avait déjà éprouvé la bienveillance. Le titre de sa comédie : les Fâcheux^ en dit le sujet. Un amant, qui a besoin de quelques moments d'entretien avec sa maîtresse, ne fait pas un pas pour la joindre sans être arrêté par quelque importun qui survient. Il n'a fallu à Molière que cette très maigre matière pour déployer son imagination dans les vers les plus spirituels; et pour lui c'eût été peu que cet agrément du style, s'il n'avait fait briller, dans ces quelques coups de pinceau, son art sans égal de peindre des caractères. Quel observateur il s'est montré dans les portraits de ces originaux qui passent devant nous, dans leurs physionomies si diverses, mais toutes également prises sur le vif f Quelque soin qu'il ait pris de ne négliger aucun des traits qui pouvaient imprimer à ses figures la marque de leur temps, on a aujourd'hui encore l'illusioD qu'il nous fait rencontrer des connaissances.
11 avait exécuté ce tour de force pour la fête magnifique et, contre toute prévision, devenue si tragiquement célèbre, que le surintendant préparait pour le roi. Dans les jardins de Vaux, éblouissants des plus rares splendeurs, ies Fdeheux furent représentés pour la première fois le 17 août 1661. La feinte, aisément comprise, des excuses sur l'impossibilité de s'être trouvé prêt à temps, présentées au roi par Molière en habit de ville, fut le badinage, presque familier, d'un comédien qui savait ce que pouvait lui permettre le degré de faveur où il était. Quand il eut fini sa harangue, la nymphe Béjart, sortant d'une coquiUe, récita le prologue ; les Faunes et les Bacchantes commencèrent le ballet ; puis les baladins, qui devaient reparaître dans chaque entr'acte, firent place aux acteurs de la comédie.
La Fontaine, que nous retrouvons ici, et, cette fois, plus
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que vraisemblablement, a dit lui-même S Quatre jours après, combien la pièce était faite pour plaire à la brillante assemblée. Les louanges données à Molière par son frère en génie ne seront jamais trop citées :
Cet écrÎTain par sa manière Cbarme à présent toute la cour.
De la façon que ton nom court, Il doit être par delà Rome.
Pen suis ravi, car c'est mon honmie.
Et jamais il ne fit si bon Se trourer à la comédie ; Car ne pense pas qu'on y rie De maint trait jadis admiré Et bon M Ulo tendre.
Nous ayons changé de méthode, Jodelet n'est plus à la mode ; Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas.
On comprend sans hésitation que dans (la pensée de la Fontaine les derniers de ces vers ne s'appliquaient pas seulement d'une manière générale à tont ce que Molière avait jusque-là fait paraître, mais particulièrement àlapiècenouveUe^ où l'excellent juge venait d'admirer la nature suivie pas à pas.
Nous ne voulons cependant rien exagérer. Si une apparente bagatelle est devenue une bonne comédie, si Molière y a été peintre d'après nature, il a fait ailleurs des peintures autrement profondes des caractères; il n'y avait pas ici l'occasion de sonder le cœur humain dans ses replis, mais de tracer quelques figures dont on pût reconnaître les types.
. Les modèles qui avaient posé, à l'exception des deux pauvres diables Caritidès et Ormin, ont été pris dans le monde qui entourait le roi et qui était venu avec lui à la fête de VauTL. C'était assurément le moyen de mettre et ce monde et le roi à même déjuger de l'exactitude des peintures. Elles
I . Dans cette lettre à Maucroix, du s s août, dont nous avons déjà cité quelque chose ci-dessus, p. s3i et s3a.
étaient non seulement vraies, mais piquantes. Par quelque touche légère et, si l'on veut, inoffensîve, qu'aient été indiqués les traits plaisants des manies vénielles de ces marquis, Molière a pris là une liberté, poussée dans la suite plus loin par lui, mais déjà d'une certaine hardiesse. Elle se montre tout au début, dans le ridicule jeté sur ces hommes de qualité, ces hommes à grand fracas, qui plantent leur chaise au milieu de la scène, sans aucun souci des acteurs qu'ils cachent. Ces fâcheux-là n'ont-ils pas trouvé insolente la juste réclamation? Disons que, dès ce premier essai des ^nchises de la comédie à l'endroit des extravagants titrés, on essaya en vain de faire regarder à Louis XIV comme injurieuses pour lui-même les railleries à l'adresse de ceux qui avaient l'honneur de l'approcher et étaient la décoration de sa cour : il se voyait tellement au-dessus de toutes les têtes, qu'il n'était pas fâché que l'on marquât l'infinie distance en le faisant rire des petites planètes qui empruntaient tout leur éclat à son soleil. Il indiqua lui-même, on ne sait pas au juste à quel moment, mais après la représentation de Vaux, un portrait à ajouter, celui de l'enragé chasseur, un homme de cour assurément, le marquis de Soyecourt peut-être, si le Menagiana^ a été bien informé. Molière ne put dès lors douter que le roi ne lui permît beaucoup sur les marquis. Aussi les retrouve-t-on bientôt de plus en plus résolument ridiculisés dans ses comédies.
Dans l'Épttre adressée au roi pour lui présenter sa pièce imprimée, l'adroit auteur n'eut garde de passer sous silence l'honneur qu'il avait reçu de son auguste coopération, et de relever la valeur de l'idée qui luitivait été suggérée. Ce caractère « a été trouvé partout, dit-il, le plus beau morceau de l'ouvrage »; flatterie tellement obligée ici qu'il serait peu raisonnable d'y trouver à redire. Compliment de courtisan à part, il est certain que le récit du chasseur brille entre tous les autres par la rare facilité des vers, dont l'exactitude technique a été rendue si comiquement agréable.
I. Tome III, p. a4- — Soyecourt n'était pas alors, comme on Ta dit quelquefois, le grand-veneur, mais le grand-maitre de U garde-rob«.
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Le Solxana* parle d'un collaborateur très différent, à qui Molière, fort pressé, aurait eu recours pour la scène du pédant Garitidès. C'était son ami Chapelle. On peut avoir beaucoup d'esprit, sans être capable d'écrire pour le théâtre, et surtout de prêter sa plume à Molière, qui reprit la sienne, n'ayant trouvé dans la scène présentée par Chapelle que la plus glaciale plaisanterie.
Si les Fâcheux furent à Vaux une grande victoire pour Molière, dont ils firent estimer plus encore le talent par Louis XIV, tout le monde n'eut pas également à marquer d'une pierre blanche le jour de la somptueuse fête. Ce fut elle qui, faisant éclater l'orage encore suspendu, rendit inévitable la disgrâce de Fouquet, par suite celle de Pellisson, que le prologue de la pièce, écrit par lui, ne mit pas à l'abri de la foudre. Mais le sombre souvenir, inséparable à jamais de riiistoire de la gaie comédie, paraît n'avoir jeté dans l'esprit du roi aucune ombre sur l'ouvrage de Molière et sur le plaisir qu'A y avait pris. Faisons comme lui, nous chez qui cette insensibilité philosophique n'a pas à craindre de paraître aussi dure ; écartons, comme des fâcheux^ Nantes et Pignerol; et ne nous attardons pas, quoique la Fontaine nous j invite, à entendre les cris et à recueillir les larmes de ces Nymphes de Vaux, que Molière avait tant fait rire.
Le surintendant n'était pas encore arrêté, lorsque le roi voulut entendre de nouveau les amusants Fâcheux^ sans doute ornés déjà du portrait qu'il avait réclamé. Ce fut à Fontainebleau qu'il les revit, le a5 août, jour de la Saint- Louis ; ils y furent joués deux fois, durant les quelques jours que l'on garda les comédiens. Là, au témoignage de Loret', on n'approuva pas moins que l'on n'avait fait à Vaux « lu pièce tant et tant louée », que représenta « la troupe comique excellente ».
ïi n'est pas cette fois sans intérêt de connaître comment cette troupe s'était partagé les rôles. Molière en joua plusieurs : celui du chasseur, d'invention royale, celui de Caritidès, celui d'un marquis. Son inventaire désigne, parmi ses