Il éuît gendre de feu Baratier
Béjart, ayant repris l'instance au lieu de ladite défunte Béjart. » Lorsque l'arrêt fut rendu après la mort de Molière, et qu'il fallut changer la désignation des parties, les noms et qualités de Molière et de sa femme furent biffés, et l'on y substitua : « et damoiselle Armande Grésinde Béjart, veuve du défunt Jean-Baptiste Poquelin, comédien du Roi, héri-* tière de défunte Magdelaine Béjart, ayant repris l'instance au lieu de ladite défunte Béjart, sa mark, et dudit Molière son mari ». Dans l'arrêt néanmoins la veuve de Molière était qualifiée sœur de Madeleine. 11 n'y avait donc eu qu'une distraction^ du greffier. Elle ne mériterait pas qu'on en parlât, si elle n'était une des nombreuses preuves de la croyance dont les contemporains avaieiit l'esprit prévenu.
Cette croyance n'était pas seulement celle d'un petit nombre, et longtemps elle a persisté. Pour la faire juger mal fondée, il a fallu la découverte par Beffara de l'acte de mariage de Molière. Il y a eu, depuis, celle du contrat, et de la renonciation de 1643. Jusque-li les biographes de Molière, Grimarest, La Serre, Voltaire, ont été d'accord sur la maternité de Madeleine, ce qui ne prouve antre chose, il est vrai, que la persévérante tradition.
Ce qui nous reste à ajouter n'est pas plus nouveau que ce que nous venons de dire. Quelle considération, qui ne soit déjà connue, pourra-t-on proposer tant qu'on n'aura pas trouvé un témoignage irrécusable, ayant jusqu'ici échappé aux recherches? Et comment rêver d'en découvrir jamais un qui, tout revêtu qu'il fût des caractères de la plus authentique légalité, ne paraîtrait pas d'une autorité douteuse, puisqu'il a pu s'être appuyé sur une première fausse déclaration?
I. Nous la comprenons d'autant plus facilement que nousmême avons à nous accuser d'une toute semblable qui a été Tef-' fet de la même préoccupation. Dans une ligne de la Notice sur la Comtesse JC Escarbagnas (tome VIII, p. 538), nous avons nommé Madeleine Béjart belle-mère de Molière. C'éuit cependant sans aucune intention de prendre parti dans la question controversée; dont nous entendions réserver l'examen pour la Notice biographique. A notre sentiment, il n'éuit pas permis d'être tout à fait si décisif.
MoLiaax, x 17
a58 NOTICE BIOGRAPHIQUE
Dans le contrat de mariage S Marie Hervé, comme mère d'Armande, donne aux futurs époux dix mille livres tournois, que, cinq mois après, le 24 juin 1662, Molière reconnatt avoir reçues : bien grosse somme pour une veuve, à qui l'on n'aurait jamais cru tant d'opulence et qui, deux ans plus tard, ne fut pas si généreuse pour son autre fille, Geneviève. Lorsque celle*ci épousa, en 1664, Léonard de Loménie, elle apporta quatre mille livres tournois, dont la plus grande partie (trois mille cinq cents livres) était en habits, linge et meubles ; et les cinq cents livres d'argent comptant, le contrat ne dit même pas qu'elles étaient don-> nées par la mère. Quant à la fiancée de Molière, qui soupçonner dans la famille Béjart de lui avoir fait une beUe part, si ce n'est la riche Madeleine ? En vérité, voilà une sceur d'une grande libéralité! C'est elle, et non Marie Hervé, qui se^ conduit en mère.
Elle ne fut pas moins généreuse pour Armande dans son testament. LÀ, commençant par laisser quatre cents livres de pension viagère à sa sœur Geneviève et à son frère Louis, aussi bien qu'à sa sœur la plus jeune, au profit de qui devait s'éteindre la pension des deux premiers, elle charge ensuite son ami, le peintre Mignard, de recueillir tout l'argent qui lui appartiendrait au jour de son décès et de l'employer, jusqu'à vingt ou trente mille livres au plus, en acquisitions d'héritages, dont les revenus seront reçus par Armande, après elle par ses descendants, et employés en œuvres pies. Cinq semaines après, étant sur le point de rendre l'âme, elle ajouta un codicille qui dispensait la légataire de cet emploi de l'usufruit*. On voit de quels intérêts elle avait pris souci, jusqu'au dernier soupir.
Ce qui nous intéresse en ce moment, c'est tout autre chose qu'un jugement à porter sur le caractère de Madeleine Béjart. Ne laissons pas cependant passer une occasion d'être juste pour elle. Lorsqu'on la voit, un pied dans la tombe, presque aveuglée déjà, comme l'ont constaté les notaires,
I . On trouTera ce contrat aux Pièces jusiifieaiipis^ comme il a été dit ciodesiuf, p. »5i, note x.
a. Âêetiêrenes sur Molière^ p. 94^'>4S»
SUR MOLIÈRE. aSg
par les ombres de la mort, et capable à peine de signer d'une main défaillante, rassembler ce qui lui restait de forces pour donner plus complète satisfaction à une affection dévouée, amitié de sceur, ou amour maternel, ou encore, si l'on veut, attachement à Molière, on ne saurait méconnaître chez elle la bonté du cœur, bonté dont peut-être il eût fallu, dans les services rendus à Modène, faire la part, à côté de Tindulgence de la femme galante pour des infidélités auxquelles sa morale la rendait indifférente. Mais ceci est une digression; elle ne nous fait pas perdre de vue quelles réflexions inspirent les sentiments si extraordinairement fraternels révélés par son testament, qui rend encore plus vraisemblable qu'Armande devait sa dot à Madeleine. On peut sans doute penser que si elle a été ainsi favorisée, au détriment du reste de la famille, c'a été comme femme de Molière, ce grand ami. Il se trouve néanmoins que par tant de partialité pour une sœur, Madeleine Béjart a fourni un spécieux argument à la croyance d'une maternité complaisamment dissimulée par Marie Hervé; et quand on est déjà embarrassé par la contradiction entre l'opinion très générale et les actes authentiques, c'est une grande fatalité, si cette opinion s'est trompée, que des bienfaits excessifs soient venus tellement fortifier l'erreur. 11 faut avouer que tout a conspiré pour cette erreur, ou tout au moins contre une parfaite clarté.
On a beaucoup remarqué que ni le contrat ni l'acte de mariage d'Armande Béjart n'ont été signés par Geneviève, qui seule de la famille n'est pas nommée parmi les témoins. Soulié a demandé' s'il n'est pas possible que ce soit elle, non Madeleine, qui ait été maîtresse de Molière, et ait fait à son mariage l'opposition attribuée à sa sœur aînée par Grimarest. fl montre d'ailleurs ne pas tenir beaucoup à sa singulière hypothèse, qui aurait, il est vrai, l'avantage de ne plus faire voir dans Molière l'ancien amant de celle dont on l'a sot^pçonné d'avoir épousé la fille. On comprendrait mal comment, dans l'histoire de ses amours, les contemporains auraient ainsi pris le change. Et quelle vraisem-»