I. Nouvelles nouvelles^ tome III, p
s. Voyez les Écriu inédits de Saint-Simon^ tome VI (Paris, Hachette, i883), p. 3i8 et 319.
ques-uns des cabarets k la mode. Il n'y a d'ailleurs rien là qui détmise ce qae nous disions de ses relations familières avec des personnes de la noblesse.
Reyenons au théâtre où, le pas difficile du regrettable mariage une fois franchi, nous nous sentons à Taise pour admirer pleinement Molière. Nous le retrouvons poursuivant sa brillante carrière avec une ardeur que ne ralentit pas le grand changement qui s'était fait dans sa vie domestique. Un mot seulement de l'entrée de sa femme dans la troupe comique, où, près d'un an avant son mariage, sa part fixée nous a fait savoir qu'elle était attendue. Au mois de juin 1661, le Begistre de La Grange la nomme pour la première fois comme en faisant partie, en même temps qu'on y reçut Brécourt et la Thorillière, venus du Marais : trois bonnes acquisitions, dont celle de Mlle Molière ne fut pas pour le Palais-Royal la moins heureuse. Six mois après, Je a6 décembre i66a, fut représentée une pièce nouvelle de Molière, t École des femmes^ inspirée par la même idée qui l'avait préoccupé dans son École des maris : signaler recueil à éviter par le tuteur qui a résolu d'épouser sa jeune pupille, n ne faut pas, comme on l'a fait, parler d'un Molière- Arnolphe, Loin de là, Fégolste qui, « pour n'être pas sot », prétend « 'épouser une sotte », est le caractère absolument opposé à celui de Molière. S'il est possible de trouver un peu de lui dans Amolphe, c'est seulement lorsque, dans l'expression de sa passion, quelques traits tragiques (disons plutôt tragi-comiques), qui le font un moment prendre en pitié, paraissent avoir été puisés par l'auteur dans la connaissance de son propre cœur. Il s'y est toujours pris ainsi pour mettre quelques traits seulement de lui-même dans ses comédies.
La nouvelle actrice n'eut pas de rôle dans cette pièce, écrite cependant, comme la précédente, en pensant à la meilleure manière de s'assurer son attachement. Elle ne fut pas Agnès, que représenta Mlle Du Parc. Nous ne saurions dire s'il eût été désagréable à Molière de faire faire à son Armande le personnage d'une jeune fille que ne touche pas l'amour d'un tuteur d'âge très mûr, tandis qu'elle écoute si volontiers un blondin. La véritable raison doit être plus simple. Ce rôle,
peintare merveilleuse, et qu'on ne surpassera jamais, d'une ignorance ingénue, éclairée par la nature, demandait trop de science de la scène pour être un rôle de début. Le preimer que Molière donna à sa femme fut celui d'Élise dan^ la Critique de l'École des femmes : il est très agréable dans sa fine et spirituelle ironie ; et c'était bien dans la bouche de Mlle Molière qu'il était naturel de mettre ces piquantes moqueries des sots et des pédants déchaînés contre son mari.
Si Voltaire, dans son Sommaire de V École des femmes^ a parlé de cette pièce en homme qui en sentait les beautés, on est étonné qu'il y ait dit cependant sans protester : « Elle passe pour être inférieure en tout à V École des maris. » Elle nous y semble au contraire très supérieure, et fut ainsi jugée dès les premiers temps. Despois n'a pas hésité à la déclarer le plus grand succès dramatique que Molière ait obtenu pendant toute sa carrière. La Grange, dans son Registre^ fait connaître les extraordinaires recettes des représentations données sans interruption depuis le jour de la première jusqu'à la clôture de Pâques i663, et, après la rentrée, jusqu'au la août de la même année. Udit que le samedi 6 janvier i663 on alla au Louvre. Comment ne pas croire que c'ait été pour y faire connaître la pièce nouvelle ? Dans le même mois, il marque expressément que le samedi ao, elle fut jouée devant le roi*. Elle le fut chez Madame le 3 avril suivant. Molière venait de la lui dédier' dans une épître où les louanges de l'aimable princesse
I. Ea l'absence de toute indication de lieu, il semble bien que ce fut au Palais-Royal. Le lundi 9 juillet suivant, c'est encore plus clair : « Le Roi nous honora de sa présence en public (pour la représentation de V École des femmes et de la Critique)» » Nous avons ci-dessus (p. a49) parlé des Fâcheux et de PÉcole des maris joués devant le roi, le mercredi a8 décembre 1661. Dans la mention de ces représentations La Grange n'a pas noté de recettes, et il faut remarquer aussi qu'elles n'ont pas été données les jours qui étaient ceux de la troupe. Nous pensons donc, malgré les mou en publie, que le roi en faisait les frais, et que les spectateurs étaient triés et admis par faveur.
3« L'Achevé d'imprimer de la première édition est du 17 mars i663.
échappent au reproche d'adulation, tant elles étaient celles mêmes qu'elle méritait. C'était mettre la pièce sous une puissante protection, qui, de même que celle du roi, ne fut pas inutile pour la défendre contre de violentes attaques.
11 y en eut en effet beaucoup, et qui ne se firent pas attendre. Ces voix discordantes, au milieu de l'éclatant triomphe, ont fait dire à Grimarest : « L'École des femmes parat en i66a avec peu de succès. » C'est le contraire de la ▼érité; c'est ne compter que les protestations impuissantes de l'envie, ou, comme le dit Boileau, de l'erreur et de l'ignorance.La Martinière, qui, dans sa /Vbinwlfo Fiedetauieur^^ se contente le plus ordinairement de reproduire celle qu'avait donnée Grimarest, n'a pas ici copié l'insoutenable assertion, n Va remplacée et corrigée par une de ses Additions, il rappelle que bî Molière lui-même, dans la Préface de f École des femmes, avoue que cette comédie fut frondée par bien des gens, c'est sans oublier qu'il eut, eii dépit de ces clabaudeurs, la satisfaction de voir le public se déclarer en faveur de sa pièce. Sa préface dit en effet : « Les rieurs ont été pour elle, et tout le mal qu'on en a pu dire n'a pu faire qu'elle n'ait eu un succès dont je me contente. » La Martinière emprunte ensuite au commentaire de Brossette sur les vers 27 et a8* de YÉpHtre Fil de Boileau l'anecdote du comte du Broussin, qui, pour faire sa cour au commandeur de Souvré, mécontent de la comédie, sortit au second acte, disant tout haut qu'il ne savait comment on avait la patience d'écouter une pièce où l'on violait ainsi les règles*. C'est
I. A la tête de rëdidoB des OBicriw de M. ds MoUire, AnsterduD, 1795. — Voyes ans pages a 5 et s6.
9. Le eommandeiir vouloit la icène plus exacte, Le Ticomte Indigné soitoit au second acte.
3. Un vers du Portraii du Peintre (acte I, scène rr) pourrait panitre un souTcnir de la sotte incartade :
On fit cesser la pièce après le second acte. Mais il est bon de remarquer que dans la comédie de Boursault U s'agit d'une reprësenution « dans une Tisite i. Ce n'est certainement pas au Palais-Royal que la pièce fut arrêtée par du Broussin sortant arec fracas.
MouÉax, X 18
également Brossette qui a fait connaître le spectateur morose dont Molière lui-même, dans la Critique, a raconté le plaisant dépit, et les exclamations : « Ris donc, parterre, ris donc! » U se nommait Plapisson. Il y aorait eu bien d'antres noms à donner, si, pour être particulièrement remarqués, les spectateurs qui affichèrent leur hostilité n'avaient pas été en trop grand nombre. C'étaient, entre autres, des femmes qui se jugeaient offensées, celles-ci par la satire qu'on avait faite de l'indiscrétion et de l'extravagance de leur sexe, jusqu'à les appeler « ces animaux-là « », celles-là par des plaisanteries dont l'immodestie les effarouchait.
Relies dames, qui en. vouliez à Molière d'avoir mis dans la bouche d'Amolphe des invectives contre ces traîtresses qu'on aime, vous aviez l'esprit mal fait : jamais les plus tendres madrigaux n'ont fait éclater pour vous autant de pas^ sion que les injures où s'emporte un coeur révolté, sans succès, contre la tyrannie de vos attraits. L'autre grief, qui n'était pas toujours celui de bégueules hypocrites, est plus sérieux. Certains traits étaient véritablement trop forts ; et tout ce que l'on peut dire, mais très justement, en faveur de Molière, c'est que les vives réclamations contre ces hardiesses sont le meilleur témoignage des progrès que par ses ouvrages il avait fait faire à la comédie, si habituée depuis longtemps aux grossières crudités. Le prince de Conti n'a pas manqué, dans son Traité de la comédie et des spectadef, d'accuser VÉcole des femmes d'impureté : les précieuses, dans leur néologisme, comme Molière nous l'apprend*, disaient akscé^ nité, « U n'y a rien, dit Conti, de plus scandaleux que la cinquième scène du second acte*. » Ce converti était dur pour son ancien comédien, qu'il ne se souvenait plus de n'avoir pas lui-même beaucoup édifié au temps de La Grangedes-Prés et de Montpellier.
Mais ce ne fut pas la plus dangereuse affaire que fit à Molière sa comédie. On s'arma contre lui du sermon d'Amolphe
I. Voyeï l'acte V, tcène nr, ven i $75-1 $79. 9. 1a Critiqué de VteoU des femmes^ scène m. 3. Aveniisement en tête des Sentiments des Pires de V Église^ p. !l4.
et des tf chaudières bouillantes^ ». Le zèle religieux, sincère ou non, mit dans ses plaintes beaucoup d'emporte-ment. Reconnaissons d'ailleurs que Fauteur de Tartuffe était déjà là. Une telle scène prédisait la comédie plus hardie encore, que même elle peut bien avoir inspirée, comme une réponse au premier déchaînement des pieuses colères. Elles étaient à préroir. Ce n'est pas seulement de la gént irritable des poètes qu'41 vaut mieux ne point provoquer Faiguillon. Au reste, il y eut imprudence chez les dévots, perfidie chez ceux qui affectèrent de prendre en main leur cause ; mais s'il faut avoir grande défiance de ceux-ci, il est clair, et nous en avons déjà dit quelque chose, que Molière, sans mériter d'être taxé d'impiété, était imbu d'une philosophie dont la liberté pouvait inquiéter.
Au temps de V École des femmes^ comme au temps du Tartuffe et àaDon Juan^ il eut la confiance que cette liberté serait peu gênée. Il y avait alors un jeune roi et une jeune cour, qui avaient de bonnes raisons de trouver importuns les rigoristes, et qui étaient au surplus très disposés à beaucoup pardonner au rire, surtout lorsqu'un homme d'esprit savait la limite que ne devaient pas outrepasser ses privi* lèges. On n'est pas étonné si, malgré le tollé qui s'élevait de maint côté contre des plaisanteries fortement salées et contre des irrévérences en matière plus grave, ni le roi ni Madame ne se sont montrés sévères ^uvV École des femmes; loin de là, ils firent connaître qu'ils la goûtaient beaucoup.
Parmi ceux qu'elle charma, et qui étaient les plus nombreux, on ne peut oublier de nommer Boileau. Il la proclama le < plus bel ouvrage » de son auteur dans des stances qu'il lui adressa, et en déJfendit contre les censeurs la « charmante naïveté ». Ces stances ont été imprimées en t663, et Brossette dit que Molière le^ avait reçues comme étrennes le i*' janvier. C'est le plus ancien avertissement qui nous ait été donné de cette fidèle amitié, destinée à ne se refroidir jamais» entre les deux poètes. Molière était déjà lié avec la Fontaine, aussi bien que Boileau, on le croit du moins*,