I . Registre de La Graoge, p
3io NOTICB BIOGRAPHIQUE
lèbres dates dans les annales de notre littérature théitrak : par sa hardiesse, qui dépassait de beaucoup tout ce que Molière avait osé jusque4à, il fait époque dans rhistoire de sa vie, dans celle même du règne.
En s'attaquant à l'hypocrisie de dévotion, Molière, averti déjà par les colères qu'avait provoquées une de ses corné» dîes précédentes, prévoyait certainement les fureurs paissantes qu'il allait soulever, et qui s'efforceraient de lui [àirt perdre la faveur et la protection du roi. Sur quels brûlants charbons il marchait, il le savait trop pour se faire rillusion que la vraie piété ne se sentirait pas elle-rméme offensée ; car, il ne faut pas le nier, les railleries du théâtre ne peuvent guère frapper si rudement le masque sans atteindre de quelques coups le visage. Si l'auteur avait dit aux dévots : « ce n'est que le bout du bltonqui a été jusque sur vos épaules », il aurait été naturel qu'ils répondissent à son excuse* comme Géronte à celle de Scapin : « Tu de?ois donc te retirer un peu plus loin, pour m'épargner*. » Noos ne croyons patf qu'il eût été facile à Molière, dans le sujet qu'il avùt choisi, de frapper avec tant de précaution, et de ne laisser à quelques-unes des grimaces de Tartuffe aucune ressemblance avec les pratiques du zèle sincère. On ne touche pas à de faux semblants sans que le blâme paraisse bien près des excellentes choses qu'ils contrefont. Personne, il est vrai, n'oserait se plaindre de ce qui a été écrit contre « les hypocrites qui aiment à se tenir debout, en priant dans les synagogues et «aux. coins des rues* ». Mais un auteur comique, dont la mission n'est pas de prêcher, et qui ne se sert, pour combattre le vice, que de l'arme peu évangélique du ridicule, s'expose au soupçon de ne l'avoir pas voulu tourner contre les seuls pharisiens. Il est peu croyable que Molière ne s'en soit pas rendu compte.
C'est ici le lieu de répéter ce que nous avons déjà dit, que rien dans ce que nous savons de lui n'autorise à le taxer d'impiété et à lui imputer un dessein formé de faine la
I. Les FùîÊrberies de Seapm, acte lU, scène n, tome VIII, p. 4i|5.
a. Saint Mathieu^ chapitre n, verset 5.
SUR MOLIÈRE. 3ii
guerre aux croyances chrétiennes. Toutefois» son éducation philosophique, été liaisons avec des hommes qui passaient pour incrédules, ne permettaient guère de douter qu'il ne fût du moins un esprit très lihre. On lui savait d'ailleurs de la rancune contre la dévotion, étant un de ces comédiens que les rigoristes tenaient alors pour des réprouvés. Personnellement, il avait eu à se plaindre du zèle pieux de son ancien protecteur, le prince de Conti, et des entours de ce converti. Les dévots s'étaient déchatnés contre lui à l'occasion de quelques hardiesses de son ÉeoU des femmes. A plu* sieurs des attaques que nous avons vues dirigées de bien des cfttès contre cette pièce, l'hypocrisie avait pris part. Molière regarda dès lors ce vice comme son particulier ennemi, et se promit de ne pas le laisser impuni.
Est-it nécessaire, dira-t-on, d'expliquer ainsi son entreprise, lorsqu'il put avoir simplement jugé très heureux pour être mis sur la scène un sujet agréablement traité déjà dams des Nouvelles, qui n'avaient point paru de dangereux complots? Personne n'ignore qu'il a imité les Hsrpo^ crêtes de Scarron, imprimés en i655, peut-être plus directement la Fille de Célestine (la Eyja de Celestina) de BarbadilloS d'où Scarron avait tiré ses hypocrites. On a récemment découvert que Molière avait aussi puisé asses abondamment dans le roman de Fclyandre (1648), attribué à Charles Sorel '. Ces imitations , comme toutes celles qu'on a relevées dans ses autres pièces, ne sauraient faire de ce génie original un plagiaire; mais ce qu'on doit surtout remarquer ici, c'est que les satires de l'hypocrisie qui ont fourni
I . M. Eugèoe de Roberrille, sous le pseudooyme de P. d'A* gloste, a publié en t886 une brochure intinilée : MoiUre^ Seemm et Berhedillo^ dans laquelle il a traduit le fragment de la nouTelie espagnole, dont beaucoup de traiu en rappellent de tout «emblables dans Tertuffe, ^X dit avec raison que Molière ëuit familier avee la langue espagnole, et Ta plus d'une fuis prouve, notamment dans la Princesse tTÉlide et dans le Festin de Pierre.
a. Voyez, dans le Moliériste de juillet et d'août 1888, deux articles de M. Georges Monval, qui s'est le premier avisé de cette source. Les rapprochements qu'il a faiu entre Polytmdre et Tartuffe sont frappants.
3ia NOTICE BIOGRAPHIQUE
quelques traita à son Tartuffe étaient comme perdues dans ces légers ouvrages dont elles n'avaient pas été le dessôn principal. Il était au contraire diflBcile de ne pas reconnaître que Molière avait voulu faire de sa comédie une machine de guerre.
il ne se dissimulait pas que la place attaquée serait trooTée en défense et toute prête à lui opposer des forces redoutables; mais il avait des raisons d'espérer que le coup d'audace par lequel il allait exciter de si grosses tempêtes n'était pas pour déplaire au roi. Les passions du jeune souverain, dans toute leur effervescence en ce temps->là, souffraient impatiemment tout ce qui prétendait les gêner. Louis XIV, toutefois, s'il était alors très loin du zèle religieux que plus tard il devait si peu modérer, était le roi très clirétien, gardait au fond du cœur le respect de la religion, et comprenait d'ailleurs le devoir de ne pas laisser dans J'iîlat affaiblir ce respect. On comprend donc facilement et qu'il n'ait pas tout d'abord désapprouvé le Tartufpe^ et que bientôt il ait craint de le trop soutenir, après avoir entendu tant de voix en dénoncer le danger. Ainsi devint inévitable la longue lutte où Molière se trouva engagé. Elle eut bien des péripéties depuis les fêtes de Versailles jusqu'au jour qui vit son opiniâtreté courageuse faire prendre victorieusement possession de la scène au chef-d'œwrre proscrit.
U est invraisemblable que la représentation du la nui 1664 ait été une surprise, et que, si le roi ne connaissait point la pièce par une lecture, on ne lui en eût pas du moins soumis le sujet. Lorsqu'il permit de la représenter, elle était inachevée, ce qui aurait pu paraître trahir chez l'auteur le dessein d'abuser de la circonstance saisie à la hâte, s'il n'avait pas fallu donner à la fête, qui ne devait pas attendre, tout ce qu'on avait de prêt. Plus de la moitié des vers de la Princesse ttÉlide restés au bout de la plume expliquent suffisamment le Tartuffe s'arrêtant au milieu de l'action. Il est probable que Molière ne fut pas fâché de faire désirer la suite, et de profiter d'une si naturelle occasoîn de tâter le terrain.
Dans la Relation des Plaisirs de file enchantée (ilerniêres Journées) f il est dit que la pièce fut « trouvée fort diver-
SUR MOLIÈRE. 3i3
tissante^ »; et Molière, dans 'sa Préface^ qui est de 1669, oppose aux diatribes de ses ennemis « le jugement du Roi et de la Reine, qui Tont vue* ». Il ne Teût point osé faire, s'il n'eût pas reçu des marques de cette haute approbation. Nous tenons ainsi de lui-même ce que nous avions de plus intéressant à connaître delà soirée du la mai 1664. 11 n'en est pas moins regrettable de n'avoir rien appris de plus sur cette fameuse représentation ; mais tout le monde, voyant s'amasser tout à coup des nuages menaçants, jugea prudent de rester bouche cousue, et de se faire, comme disait alors Loret, « disciple de Pythagoras* ».
Ce silence discret fait comprendre que nous n'ayons pu savoir par aucune relation semblable à celle de 1667^ en quel état furent joués, dans les fêtes, les trois premiers actes du Tmrtuffe. Cest de quoi l'on ne prend pas facilement son parti.
II est flcheux aussi, quoique beaucoup moins, d'être privé d'informations tout à fait certaines sur la distribution des rôles. On a cru qu'elle ne pouvait être l'objet de doutes*, les acteurs qui jouèrent la pièce en 1667 faisant déjà partie de la troupe en 1664. La vraisemblance en effet s'offre d'abord à l'esprit que ce sont bien les mêmes qui, à Versailles, ont créé les rôles. On ne peut avoir d'incertitude sur ceux d'Orgon et de Tartuffe, joués celui-ci par du Croisy, celui-là par Molière. Mais fut-ce bien Mlle Molière qui fit, comme plus tard, celui d'Elmire, pour lequel peutêtre elle était bien jeune, et qui aurait mieux convenu, ce semble, à Mlle du Parc? Ce rôle demande un art consommé, et, pour le confier à sa femme, Molière pouvait-il assez compter déjà sur elle? L'avoir chargée, dans ces mêmes fêtes, de celui de la princesse d'Élide, on le comprend mieux* Il est vrai que la grande scène de l'acte IV de Tartuffe