‹ Notice biographique sur J.-B. MolièreChapitre 15 sur 236 · X. Aux pages io-i · texte numérisé non relu

X. Aux pages io-i

en i658, en tête de l'édition in-folio des œuvres de 6u-

sen^î*

Ce qui n'est attesté que par Grimarest n'a pas coatume de paraître assez établi*. Mais ici, à défaut de preuves tout à fait directes, des faits incontestables se trouvent si bien d'accord avec son dire qu'ils lui donnent plus que de la vraisemblance, nous ne craignons pas de dire une entière certitude. On la trouvera, nous le croyons, dans le tableau que nous avons à esquisser de la petite école de Gassendi. Il y a dans la vie de ce philosophe des circonstances parfaitement connues qui cadrent au juste. Pour ce qui est de Chapelle et de Bemier, n'y eût-il pas sur eux, comme on le verra, un témoignage du plus granà poids, les relations qu'ils ne cessèrent d'entretenir avec lui, comme avec un maftre dont ils s'avouaient les disciples, mettent hors de doute les leçons particulières qu'il leur donna; et il n'est pas moins assuré que ce fut chez Luillier.

Gassendi était dans un étroit commerce d'amitié avec ce maître des comptes, bien avant la naissance de Chapelle, liuillîer fut son compagnon de voyage dans les Pays-Bas, et plusieurs fois son hôte à Paris, d'abord en 1624, puis

I. Bien qu'on doire toujoun contrôler son lirre, et malgré le jugement beaucoup trop séTère que Boileau, un jour de mauvaise humeur, en a porté dans une lettre écrite le is mars 1706 k Brossette, qui lui en avait parié plus équitablement, nous ne Tondrions pas laisser croire au parti pris de nous défier toujours de ce biographe. Ce serait ingratitude pour le grand senrice qu'il a rendu en écrÎTant le premier une FU de Moiière d'une suffisante étendue, et cela lorsque rivaient encore des contemporains et familiers du poète, qu'il a consultés. H y a chei lui un riche et •ouTeni solide fonds d'informations que les plus dédaigneux ont été heureux d'exploiter. Nous sommes d'avis que derrière Grimarest il est bon de voir ceux qui l'ont renseigné, et que la Talenr de sa FU de M, de Molière repose surtout sur celle des •ources qui lui ont été ouvertes. Nous ne faisons là que repro-^ duire la conclusion d'un article àaJUolière'Museumde i883 (tome II, cahier 5) sur le degré de confiance que mérite Grimarest. On lit G€ travail avec fruit. L'auteur est M. Wilhelm Mangold, un des écrivains allemands, nombreux de nos jours, qui ont étudié avec grand soin Molière, sa vie et ses ouvrages.

MoLikaa, x 3

en 1641. Cette dernière date, très certaine, est celle qui nous regardes étant la seule où aient pu se placer les leçons données à Chapelle et, suivant Grimarest, en même temps à ses jeunes amis. Elle nous fait arriver précisément à la dernière limite du temps où Molière fut libre de prendre part à ces leçons. Il en avait alors fini avec les classes du collège de Clermont, et même depuis un an, au compte de Chalussay. Si Ton accepte ce compte, l'intervalle qu'il faut admettre entre la fin de ses études du collège et le commencement de celles dont Gassendi eut la direction, ne saurait soulever aucune sérieuse objection.

Gassendi nous apprend lui-même dans ses lettres à Louis d'Angoulême, comte de Provence,qu'il partit en janvier 164 1 de la province dont son correspondant était gouverneur, et arriva à Paris au mois de février. Les prélats d'Embrun l'ayant présenté pour l'agence du clergé, il venait assister à l'assemblée convoquée à Mantes. Après un voyage dans cette ville, où il abandonna à un compétiteur l'agence dont, en philosophe désintéressé, il se souciait peu, il se fixa ches Luillier, au commencement de mars. Chapelle, né en i6si6, avait alors environ quinze ans. Son père, en le confiant à son hôte, à son ami, lui donnait un maftre savant entre tous.

I . On ne pourrait la rejeter pour les leçons de Gauendi, malgré tout ce qui la confirme et malgré la nécessité où Ton serait de rejeter en même temps la présence de Molière à ces leçons, que si Ton ajoutait foi au renseignement donné par Tallemant des Réaux, dans une phrase de Thistoriette de Luillier (tome IV des Hiitorictte*^ édition Monmerqué et Paulin Paris, p. 194 et 195), ou, pour mieux dire, si Ton interprétait cette phrase comme l'ont fait les commentateurs (Ibid.^ p. 197). « U alla, dit Tallemant, en ProTence, trourer son bâtard, qu*ii aroit donné à instruire è Gassendi, son intime, qu'il avoit logé ici chez lui si longtemps. 9 Tallemant était fort capable de confusion dans ses sourenirs. Ne peutH>n croire d'ailleurs qu'il a dit deux choses distinctes, quoique mêlées avec beaucoup d'équivoque? Dans le premier menibre de phrase, que Luillier alla voir Chapelle en Provence : cela peut être; mais k quel moment? Dans le second, qu'il l'avait donné à instruire à Gassendi : on n'est pas forcé d'entendre que c'ait été en ce temps-lA.

On aurait pu craindre senlement que tant de science n'eût trop de peine à se mettre à la portée d'auditeurs novices, bien que d'un esprit très éveillé, comme l'étaient Chapelle et les jeunes gens qui se joignirent à lui ; et cependant c'est un fait qu'ils sortirent des mains du maître plus ou moins profondément pénétrés des principes ^de sa philosophie, surtout ayant reçu dans l'esprit une empreinte qui ne s'effaça pas ; car, à l'appui du témoignage de Grimarest, ceci est une preuve morale qui en vaut bien une autre : tous ceux qu'il nomme, comme élèves de Gassendi, ont, sans en excepter Molière, la marque du mattre ; chacun l'a conservée à sa manière et suivant son propre caractère.

L'agrément des entretiens de Gassendi, dans lesquels sa riche mémoire répandait les trésors de la plus belle littérature, sa modestie, sans ombre de pédantisme, le rendaient très insinuant. Son caractère, qui commandait le respect, lui assurait un puissant ascendant.

Un enseignement, qui dut avoir une grande influence sur le îeune esprit de Molière, est si important à connaître, qu'on pourrait nous demander d'essayer d'en déterminer le caractère. Les historiens de la vie et de la philosophie de Gassendi, ses écrits surtout, fournissent de nombreux éclaircissements sur ses doctrines. Tenter de les exposer ici mènerait loin; les juger avec autorité n'appartient qu'à de plus compétents. Contentons-nous de quelques traits de la remarquable physionomie du mattre, de ceux qui sont trop clairement marqués pour être méconnus. Avant tout, une grande indépendance de pensée. On sait que le très libre philosophe a porté des coups redoutables, non pas au vrai Ariatote, mais au faux péripatétisme, qui régnait alors despotiquement dans les écoles. Dans le temps même des leçons données chez Luillier, il examina la métaphysique de Descartes, le grand instituteur de presque tous les fameux esprits do dix-septième siècle, et se prépara à la combattre. Épicure l'avait séduit; il estimait que depuis longtemps il était jugé avec beaucoup d'injustice et fort calomnié. Il saloait en lui le grand physicien de l'antiquité, et ne craignait pas d'adopter ses atomes, non sans les rendre plus acc^eptables à la science moderne. Dès i635 il avait com«

mencé u&e apologie de sa TÎe et de ses mœurs qu'il ne fit imprimer qu'en 1649. ^^^ audaces, dont le scandale était augmenté par ses liaisons d'amitié avec plusieurs esprits forts, lui attirèrent des accusations d'impiété que Voltaire, dans sa petite pièce des Systèmes^ appuie avec une spirituelle perfidie, tout en constatant chez Gassendi une pensée quelque peu flottante :

L'incertain Gassendi, ce bon prêtre de Digne,

. . . proposait à Dieu ses atomes crochus. Quoique passés de mode et dès longtemps déchus. Mais Û ne disait rien de Fessence suprême.

Le portrait est d'une jolie malice ; mais il y manque, tout au moins dans le dernier vers, l'exacte ressemblance. Au mois d'avril 1641 (nous citons volontiers cette année-là), lorsque Gassendi examinait les Médit€Uions sur la première pkiloso' phie, ouvrage de Descartes, dont le P. Mersenne lui avait communiqué le manuscrit, il écrivait au comte d'Angouléme que, sans y approuver les arguments sur lesquels se fonde la démonstration de l'auteur, il adoptait les conclusions « que Dieu existe et que l'esprit vit indépendamment du corps ». Dans une autre lettre datée du mois d'octobre de la même année, il l'avertissait, à propos de sa défense d'Épicure, qu'il aurait soin d'attaquer tout ce qui, chez cet ancien philosophe, était en désaccord avec la religion ; il rappelait les réserves qu'il avait toujours faites en faveur de la Providence. Nous les trouvons d'ailleurs dans tous ses écrits, dans son Syntagma philosophicum et dans la lettre à Descartes qui précède ssl Disquisiiion contre la métaphysique de ce philosophe, où il déclare professer « l'existence de Dieu trois fois très grand et l'immortalité de nos âmes ».

On a voulu que ce fût prudence. L'astrononie et astrologue Morin, en querelle avec lui au sujet du système de Copernic, l'accusait de dissimuler sa vraie philosophie « par crainte, disait-il plaisamment, des atomes du feu (metu atomorum ignis) ». Les doutes sur sa sincérité restent sans preuves. Gui Patin, qui ne lui en aurait pas voulu d'être plus téméraire, nous paratt avoir donné de lui une idée très

juste dans ces quelques mots : « 11 étoit homme sage, savant et bon, tempéré et habile homme, et en un mot un vrai Épicurien mitigé* ». Gassendi lui-même laisse prendre une mesure exacte de son épicurisme, en effet très adouci, lorsque, fatigué de l'insistance de Descartes à l'appeler chair ^ et à se réserver à lui-même le nom d'esprii^ il lui écrivait : « En m'appelant chair, vous ne m'ôtez pas l'esprit; vous voofl appelez l'esprit, mais vous ne quittez pas votre corps. . . . V suffit qu'avec l'aide de Dieu j» ne sois pas tellement chair que je ne sois encore esprit, et que vous ne soyez pas tellement esprit que vous ne soyez aussi chair ; de sorte que vous n'êtes pas au-dessus de la condition humaine, ni moi audessous, bien que vous reniiez ce qui est humain et que moi je ne m'y croie pas étranger* ». Voilà du bon sens, n'est-il pas vrai ? C'est un peu celui que Molière a prêté à son Chrysale', sans doute en l'abaissant, mais pour le proportionner au caractère du bonhomme, et non sans laisser percer quelque chose de sa propre pensée.

Racine, ou, pour mieux dire, Amauld, cité par Racine*, impute à Gassendi d'avoir donné des preuves contre l'immortalîté de l'âme dans sa discussion avec Descartes. Âmauld n'y avait pu rien lire de semblable, mais tout le contraire. La seule explication de son injuste accusation est que, se faisant juge des intentions, sans en avoir le droit, il croyait pouvoir tirer des théories de Gassendi sur l'âme les conséquences repoussées expressément par le philosophe, lequel avait entendu seulement combattre la manière dont Descartes argumentait et sa méthode philosophique.

S'il est juste de défendre la philosophie de Gassendi contre ceux qui l'ont accusée de matérialisme et d'athéisme,

I . Lettres ehouies tU feu M. Guy Patin (Rotterdam, I7i5), tome I, p. a8o.

a. i** Imianee^ dans les Œuvres de Gassendi, tome III, p. 874 et 875. Nous aTons légèrement modifié vers la fin la traduction que le P. Bougerel a donnée de ce passage écrit en latin.

3. Les Femmes savatUes^ acte II, scène tii, Ters 54s et 543, qu*il faut rapprocher des vers 544-546 du rôle de Bélise.

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