Voyez les Œuvres complètes de Racine^ tome V, p. a
ce n'est pas qa'il faille hésiter à reconnattre en lui un des esprits hardis de son siècle. Les Gui Patin, les Saint-Évremond, qui lui ont donné de grands éloges, l'ont souvent on peu trop tiré à eux ; mais on comprend très bien que sa grande liberté d'esprit fût de leur goût. Ils ne se trompaient pas en saluant en lui un courageux ennemi des préjugés, un de leurs alliés dans le combat pour l'affranchissement de la pensée. Il restait toutefois bien en deçà de leurs opinions. Telles étaient la confiance qu'on avait dans la sagesse de ce savant homme et l'estime dont il était entouré, qu'il fut un de ceux à qui l'on pensa, lorsqu'on eut à donner un précepteur au jeune Louis XIV. Qu'il s'en soit fallu de peu que Molière et Louis XIV aient reçu les leçons du même maître, n'y a-t-il pas là matière à des rêves pour l'imagination? Mais la Reine mère n'avait pas écarté la Mothe le Vayer pour accepter le libre philosophe. Le choix pour l'éducation du Roi s'arrêta en 1644 sur Hardouin de Péréfixe, lequel devait un jour, étant archevêque de Paris, condamner durement la comédie du Tartuffe. Gassendi, qui d'ailleurs ne vécut pas assez pour connaître le hardi chefd'œuvre, ne s'en serait pas montré scandalisé.
A cdté de lui, il n'est pas sans intérêt de voir les jeunes gens que Grimarest nous dit avoir été, dans son école, les condisciples de Molière, et qui ont dû avoir sur un camarade de cet âge leur part d'influence. Nous aurions bien voulu faire assister nos lecteurs aux leçons données par Gassendi, aux entretiens des élèves, à l'échange de pensées qu'il y eut alors entre eu^. Comme il n'en a pas été tenu journal, ce serait œuvre d'imagination. Ne pouvant mettre nos personnages en scène, il faut nous contenter de donner, de notre mieux, une idée de leurs caractères; et il nous semble que c'est déjà quelque chose. Nous venons de le faire pour le maître ; faisons-le pour ses élèves. En passant cette revue des jeunes écoliers, nous rencontrerons plus d'une preuve en faveur de la tradition qui les rassemble dans la maison de Luillier.
C'est Chapelle qui se présente d'abord, c'est-à-dire celui a qui étaient destinées les leçons. Ses biographes nous disent que son {)ère lui avait fait faire « son cours d'humanités à
Paris, chez les jésuites* 9. De quatre ans moins âgé que Molière, il put cependant, plus yraisemblablement que le prince de Contî, se trouver dans les mêmes classes que lui au collège de Qermont, et en sortir vers le même temps, pour recevoir bientôt après de l'enseignement de Gassendi un utile complément de ses études. On a de lui une lettre latine' qu'il ëcriyait, le i*' janvier 1649, à ce maître, « le prince disait-il, des phOosophe^ du siècle présent ». Elle finit par ces mots : « Continue d'aimer celui que tu as daigné charger de tant de bienfaits ». On aurait aimé sans doute qu'au lieu d'une expression un peu vague de sa reconnaissance, il lui eût rappelé sans périphrase le temps où il avait suivi ses leçons ; mais il est difficile de donner à tant de bienfaits un autre sens. Il y a là tout au moins un commencement de preuve, suffisamment achevé par le fait bien constaté que Chapelle, dans sa vie de paresse et d'insouciance, ne renonça jamais à consacrer quelques instants à la philosophie gassendiste. Nous avons d'ailleurs des paroles décisives de Boileau, qui nous ont été conservées par Brossette sous la date d'octobre 1 70a : < M. Despréaux m'a dit que M. de la Chapelle, son ami, étoit fils bâtard de M. Lhuilier,... qui le mit chez M. Gassendi pour l'élever et en avoir soûl'. »
On doit citer aussi la Notice sur Chapelle qui précède quelques-unes de ses poésies dans ItEecueil deBarhin[i 69a) *. Elle est de Fontenelle. On y lit : « Le célèbre M. de Gassendi lui enseigna la philosophie. > Voilà donc des témoignages plus anciens que celui de Grimarest, et qui ne sont pas récusables. U est regrettable qu'on ne puisse les alléguer pour tous les disciples ; nous aurons du moins à dire tout
I . Saint-Marc, Mémoires pour la vie de Chapelle^ dans les Œuvres Je Ck^lU et de Bachaumont (i755), p. xxn.
9. Imprimée à la page Ssi du tome VI des Œuvres de Cas* sendi.
3. Brossette sur BoUeau, manuscrit de la Bibliothèque nationale (F. Fr., i5»75), p. 68.
4. Recueil des plus belles pièces des poètes frattfois,.. depuis Filloa jusqu*à M, de Benserade^ S vol. in- m. Voyez au tome V.
à l'heure que, dans celui de Boileau, Bemier, en même temps que Chapelle, est nommé.
Chapelle, enfant gâté, n'élait pas, autrement que par la vivacité de son intelligence, en état de profiter, comme îl l'aurait dû, des leçons d'un maître excellent. U n'avait à recevoir de son père ni de sages principes, ni de sages exemples. L'épicurisme du mattre des comptes Luillier s'écartait beaucoup de celui du philosophe, son ami. Tallemant des Réaux, qui l'a bien connu, ayant été locataire dans une de ses maisons, étaiv frappé de sa ressemblance avec les portraits de Rabelais, et constatait cette ressemblance jusque dans son humeur. » Il étoit, dit-il, un peu cynique* »; et ce cynisme fut poussé terriblement loin, s'il faut croire, sur la foi de ce même médisant, qu'il initia Chapelle, encore tout jeune, à la débauche. Ce qui n'est point une de ces méchancetés dont on se défie chez Tallemant, c'est que l'enfant était un bâtard adultérin, et que Luillier, donnant un scandale qui accuse aussi son temps, où il ne fut pas sans autre exemple, le fit légitimer* en 164a. Ce magistrat peu vénérable était instruit et lettré, avec un tour d'esprit plaisant. Tallemant dit de Chapelle : < Ce garçon lui ressemble fort par l'humeur et par l'esprit » ; lui aussi, par conséquent, très rabelaisien, A vingt ans, son inconduîte le fit enfermer à Saint-Lazare, acte de sévérité dont il parait avoir été redevable aux deux sœurs de son père, et qui les lui a fait maudire dans un sonnet. Ses vers sur sa prison ont des traits qui sentent le libertinage^ comme en ce tempslà on nommait l'irréligion. Pour ce qui est de l'esprit, il fut un des hommes de son époque à qui les meilleurs juges et l'on sait si les arbitres du goût s'y entendaient alors) s'accordaient à en reconnaître le plus. Le meilleur de cet